2181

Bryan V

Dystopie


Hier, je suis enfin allé en Alaska. C'était bien, mais il manquait quelque chose. Il ne faisait pas froid.

Une douce musique vient à mes oreilles quand s'ouvrent mes paupières. Sur mon visage, la fenêtre envoie ses premiers rayons et affiche une plaine verdoyante. Je me redresse avec lenteur. L'une des collines arbore le soleil levant comme une couronne et le ciel azuré est dépourvu de nuage. EVA, d'une voix féminine et cordiale, me demande quel parfum je désire aujourd'hui. Je lui réponds que je veux continuer sur la lavande et l'odeur se diffuse peu à peu dans la pièce. Avant j'aimais avoir l'odeur du café à mon réveil à cause des générations anciennes qui semblaient adorer ça. Moi, je l'ai trouvée écœurante après un mois. J'ai acheté la lavande il y a une semaine. C'est agréable et en plus je crois que nous sommes en printemps. Je m'adapte aux saisons. EVA demande si j'ai fini de dormir. Je confirme et le matelas commence à tourner sur lui-même en étalant le duvet gris sur toute sa surface. Dans un bruit mécanique discret, le lit, sans plus aucun pli, pénètre alors le mur ouvert de ma chambre avant que la trappe vitrée ne se referme sur lui.

J'observe le paysage avec indifférence et demande à EVA d'afficher une plage tropicale. L'image change immédiatement et le souffle placide des vagues résonne en se joignant à la musique apaisante de l'appartement. En bas de la fenêtre, une publicité défile dans un ruban rouge vif et m'informe que des nouvelles pilules saveur curry sont en vente. La boîte de cinquante comprimés coûte 15 victus pendant une semaine, ensuite ça sera 10 de plus. Le voyage en Alaska m'a dépouillé de la moitié de mes économies, mais je crois que je peux encore me permettre cet achat. J'ai toujours voulu découvrir cette épice. Je pose un doigt sur l'annonce pendant qu'une mouette passe devant mes yeux. Quantité : deux boîtes. Accepter l'achat. EVA m'informe que les pilules seront dans ma caisse demain matin.

Dans ma salle de bain, j'humidifie mon visage avec l'eau vitaminée du robinet puis m'en remplis un verre. Je lis ensuite les messages affichés sur mon miroir. Le premier est une annonce qui propose vingt heures de films comiques récemment créés et visionnables pendant les deux prochains jours. Trois victus. Je n'achète pas. Je n'aime pas trop les comédies et je viens de réitérer mon abonnement à Filmeva. Le deuxième message est d'Arnaud, l'un de mes amis les plus proches depuis un an. C'est EVA qui nous a connectés grâce à l'algorithme. Nous aimons tous les deux les films, les voyages et nous avons le même taux de curiosité et de sensibilité : élevé. Dans son message, Arnaud me demande comment était l'Alaska. Je lui réponds par un visage dont les yeux sont en forme de cœur puis partage les photos. Je n'ai pas tant apprécié, mais j'ai honte de le lui avouer après avoir payé 1200 victus. Il manquait quelque chose c'est tout. Il ne faisait pas froid.

Verre d'eau à la main, j'avance jusqu'à mon salon dont le mobilier est entièrement blanc. Table, chaise, canapé. Tous les murs sont des écrans opaques. Il y a quelques années, la poussière était l'ennemi quotidien de l'homme. Aujourd'hui, l'aération et les micros-robots s'occupent de tout pendant la nuit. Ça doit faire dix ans que je n'ai plus vu la moindre saleté. La musique est un peu plus rythmée et les néons qui séparent les façades du plafond s'intensifient progressivement en apportant à mon corps quelques vitamines supplémentaires. Je m'assois sur le canapé et observe la mer tropicale sur le mur à ma gauche. Les murs spécialement programmés pour diffuser des paysages sont appelés “fenêtre” à cause des générations précédentes qui avaient des trous portant ce nom dans leur appartement pour voir dehors. Ça peut paraître insensé, mais depuis mon voyage, je ne trouve pas que ça le soit tant que ça.

Je commence à avoir faim. Je bois une gorgée de mon eau puis observe les deux boîtes posées sur ma table basse. La première contient des comprimés saveur barbecue et la seconde des anxiolytiques. Prendre un anxiolytique à chaque repas est obligatoire depuis maintenant cinq ans. La courbe du taux de suicide s'est effectivement inversée depuis cette loi. Dans ma main, je verse la gélule pharmaceutique puis deux autres comprimés nutritifs. Je ne me lasserai jamais de ce goût barbecue légèrement sucré qui apparaît après l'amertume propre à chaque pilule. Je bois encore de l'eau et l'écran face à moi s'allume. L'écran de la culture. Je demande à EVA de lancer les infos du jour et un présentateur humanoïde apparaît. Il me semble l'avoir vu dans un film d'action avant-hier. Sur le bas de l'écran, un nouveau message. D'un mouvement de la main, sans avoir à toucher le mur de la culture, je l'ouvre. Thibaud, un autre de mes amis, me demande comment je vais. Je lui dis que tout va bien et lui retourne la question avant de faire rétrécir la conversation en fermant le poing. Il est bon de ne jamais être seul.

Le présentateur annonce, en pointant du doigt un tableau statistique auquel je ne comprends rien, que le taux de pollution carbone n'a jamais été plus bas, et cela grâce à la quasi-absence de véhicule sur la planète. Je me redresse avec lenteur. Il est vrai que depuis l'arrivée des maisons connectées à EVA, il y a environs cent-quarante ans, les gens ont commencé à sortir de moins en moins puis plus du tout. Moi, j'ai grandi dans cet appartement et ne l'ai jamais quitté. Les humanoïdes qui ont fait mon éducation ont disparu le jour de mes quinze ans, il y a une vingtaine d'années. Avant, c'était à dix-huit ans qu'ils partaient, mais une nouvelle loi a fait baisser l'âge de la majorité. Il faut croire que les nouvelles générations ont plus d'autodiscipline.

Le présentateur au visage impassible informe maintenant que les drones d'EVA ont réussi à incendier un camp résistant durant la nuit dans l'ancien-Afghanistan. Les Dignitaires se disent très heureux et pensent pouvoir y construire de nouveaux appartements connectés d'ici un an. Je baisse la tête en passant une main dans mes cheveux. C'est la première fois qu'une information de ce genre ne me fait pas vraiment plaisir.

Ceux que l'on appelle les Dignitaires sont les personnes les plus influentes du monde. Les plus hauts gradés sont les héritiers des fondateurs d'EVA. EVA n'était dans les années 2000 qu'un simple moteur de recherche qui portait à cette époque un autre nom dont je ne me souviens pas. L'entreprise s'est agrandie progressivement et grâce aux recherches faites par ses utilisateurs, elle a créé une intelligence artificielle hors du commun qui a dominé peu à peu tous les marchés. EVA a d'abord racheté les géants numériques en commençant par les réseaux sociaux puis les plateformes de film et de musique. Avec l'invention des appartements connectés, EVA s'est imposée dans le marché immobilier. En 2050, elle s'est emparée de l'agroalimentaire grâce aux pilules nutritives adaptées aux besoins de chacun, de la pharmaceutique puis s'est liée officiellement au gouvernement en 2070 en échange des données personnelles de ses clients. C'est un peu près là que la monnaie virtuelle victu, commune à tous, a été inventée. Aujourd'hui, en 2181, le monde est unifié en une seule et même industrie qui nourrit, soigne et divertit le peuple. Elle est également un mouvement politique et religieux qui œuvre pour la paix et la préservation de la planète.

Les anciennes générations croyaient en une force supérieure créatrice de l'univers et de l'homme. Elles l'appelaient Dieu. La religion vient de là. Je le sais parce que je l'ai vu dans un documentaire du temps où j'étais nettoyeur de toile. Aujourd'hui, grâce aux progrès de la science et aux réponses apportées à toutes les questions sur l'origine du monde, plus personne ne croit en Dieu depuis longtemps, pas même les églises. Au début des années 2110, le Vatican pour justifier son existence et, selon moi, dans un besoin de prosélytisme désespéré, a guidé la foi de ses adeptes vers EVA et ses fondateurs. “EVA est le sauveur que le monde attendait depuis des milliers d'années !” avait déclaré le Pape lors d'une grande conférence. “EVA dirige l'homme vers un monde immaculé, loin des vices tels que le meurtre, le vol, l'avortement et les comportements sexuels inadaptés. EVA est la solution face au mal, et ses fondateurs ont été la force supérieure tant attendue par nos ancêtres, jadis.” Après ses déclarations, l'Eglise a pris une place importante au sein du système et a pu de nombreuses fois être très influente sur des décisions politiques. Mon caractère rationnel m'empêche d'être sensible à ce genre de discours, mais il faut croire que ça rend des gens heureux. Ça ne me dérange pas. Personne ne force personne à rien. C'est pour cela que je ne comprends pas les résistants.

Le monde avant EVA était bien plus compliqué et les résistants sont une petite partie du peuple qui s'oppose à la facilité et le progrès. Ils ont commis plusieurs attentats, il y a environ vingt ans, en tentant d'hacker nos appartements connectés. “Afin que nous retrouvions l'envie de la liberté !” Scandaient-ils. Peu de temps après les attaques, ils ont fui dans des pays sous-développés pour échapper aux drones qui ne cessent plus, depuis, de les traquer. Leurs idéaux ne sont pas très clairs. Nous sommes déjà tous libres... Il faut croire que certaines personnes aiment simplement le chaos.

L'écran de la culture diffuse maintenant l'enregistrement de l'attaque de drones dans l'ancien-Afghanistan. Dans le désert obscur, un campement est en feu. L'un des derniers survivants rampe dans le sable en laissant derrière lui une traînée rougeâtre. Le reflet des flammes danse sur sa tunique déchirée. Un petit robot sphérique plane au-dessus de lui d'un air menaçant. Les gémissements plaintifs du blessé amaigri résonnent dans mon appartement et se mélangent à la musique tranquille et l'odeur de la lavande. Le drone approche dans un bourdonnement discret puis une petite détonation retentit et la tête du résistant percute le sable avec violence. C'était le dernier mouvement de l'homme. Sa tempe trouée est en sang. C'est comme dans les jeux vidéos de guerre, je me dis en scrutant l'image. Mais en plus vrai. Sur l'écran, le cadavre qui a presque l'air de dormir reste un instant figé dans mon mur puis le présentateur humanoïde le remplace. Il énumère, à présent, le nombre de naissances qu'il y a eu ce mois. Allez, ça suffit pour les infos, j'ai envie regarder un film divertissant avant de commencer à travailler. D'un mouvement de la main, je fais disparaître le présentateur, me connecte à Filmeva et sélectionne le long-métrage de science-fiction numéro 53904. Des centaines de films et séries sont créés chaque jour par EVA. Nous ne voyons jamais deux fois la même chose et il n'est donc plus nécessaire de les titrer. C'est pareil pour la musique. Il est bon de découvrir chaque jour de nouvelles œuvres.

Au lieu d'un film, je finis par en regarder trois comme toujours le matin. J'en visionne en moyenne dix par jour. Je ne me souviens pas de ce que j'ai vu hier, tout se mélange un peu. Les fins étaient heureuses, comme à chaque fois. Quand j'y pense, je crois que les seules vidéos dont je me souviens avec précision, ce sont celles que j'ai vues lorsque j'étais nettoyeur de toile. Nettoyeur de toile, c'est un métier rare et mal payé dont personne ne veut. Un petit pourcentage du peuple est donc sélectionné chaque année pour un CDD obligatoire de trois mois. Ça a été mon cas il y a cinq ans et ce fut finalement la plus belle expérience de ma vie. Le travail consiste à naviguer dans les limbes les plus profonds du net pour retrouver les films et documentaires créés par des humains dans les années 2000 afin de les supprimer. En regardant ces vieilleries avant de les détruire, j'ai pu découvrir des choses magnifiques, si éloignées du monde d'aujourd'hui. Il semble que les anciennes générations étaient beaucoup plus vives que nous dans leurs gestes ou même leur élocution. Je peine à croire que certains des films que j'ai visionnés fussent joués par de vrais êtres humains. J'ai même pensé au début que les vidéos étaient en mode accéléré. Le long-métrage qui m'a le plus marqué est un film nommé into the wild. C'est là que mon intérêt pour l'Alaska est né. Après avoir vu cette œuvre, j'ai commencé à économiser des victus pour découvrir l'endroit. J'ai aussi recherché des vieux documentaires qui se passaient là-bas et ai découvert des êtres humains capables d'éclats de rire et de pleurs sincères. Moi, je n'ai jamais ri ni pleuré. Je souris simplement quand un film est drôle et cesse de sourire quand un film est triste. Je n'ai pas pu me résoudre à supprimer into the wild durant ces trois mois de nettoyeur de toile. J'ai cependant effacé son répertoria pour que personne d'autre ne puisse le retrouver et le détruire. Après ce voyage d'hier, je ne le regrette pas. Je ne suis pas vraiment allé en Alaska. Il ne faisait pas froid.

Plus tard, je contemple le mur fenêtre tristement. Une mouette passe devant mes yeux, dans un mouvement similaire à celui de ce matin.

Il est venu le temps de se préparer pour le travail. Je retourne à la salle de bain, me douche, me rase avec minutie puis, dans ma chambre, enfile une chemise blanche et un veston noir au col argenté. Elles adorent ça. Je m'empare de mon casque de réalité virtuelle et d'un aveniboîte. De retour sur mon canapé, je pose le petit tube sphérique sur ma table à côté des pilules. J'allume le casque et les bras tendus, le tiens devant moi pour que ses caméras scannent mon apparence. Une fois qu'une petite intonation m'informe que le scan est terminé, je l'enfile sur ma tête, ouvre la fermeture de mon pantalon et commence à faire défiler les filles.

Comme 80 % de la population, j'exerce le métier de donneur de vie. Ce travail consiste à se connecter au réseau Amoureva pour avoir des rapports sexuels avec d'autres personnes connectées. Les hommes gagnent des victus grâce au sperme qu'ils mettent dans l'aveniboîte. Un drone se charge de récupérer la semence tous les soirs pour l'amener dans l'une des cliniques de la vie où des femmes d'au moins trente ans sont sélectionnées afin d'être inséminées. Nous sommes payés 0,5 victu le millilitre de sperme envoyé. Si par chance l'un de nos échantillons réussit à mettre une femme enceinte, 1000 victus sont versés sur notre compte. En vingt ans, cela m'est déjà arrivé neuf fois. Une femme, elle, est payée 1500 victus lorsqu'elle tombe enceinte et 3 victus si un homme a joui pendant un rapport sexuel avec elle sur Amoureva. Cela encourage les filles à se faire belle pour les rapports et pousse les hommes à rester sur Amoureva plutôt que se connecter à un site porno dérisoire et dénué d'amour. Avant, il y avait aussi Amoureva-gay, son slogan : “l'amour pour tous !” L'Eglise a fait fermer la section, il y a tout juste dix ans.

La première fille à apparaître, aujourd'hui, est blonde, la vingtaine, maquillée, ses seins sont gros et nus et d'une main, elle frotte sa culotte de soie avec un regard lascif. Les filles ont bien compris que pour gagner des victus, le plus simple est de porter le moins de vêtements possible. Je la zappe en agitant ma main vers la droite. La culotte serrée faisait trop ressortir ses poignées d'amour. Les hommes ont tout à gagner à se faire beau eux aussi, avant de se connecter, s'ils veulent avoir un rapport avec une belle femme. Les plus attirantes peuvent se payer le luxe de zapper les hommes. Les belles sont les plus riches et je sais que ce genre de femme déteste être sélectionné pour la clinique de la vie. Malgré les 1500 victus gagnés grâce au port d'un bébé, elles sont conscientes qu'après l'accouchement, elles n'auront plus jamais le même corps et ne feront donc plus jouir autant les hommes. Malheureusement pour elles, l'Eglise a rendu l'insémination obligatoire en l'an 2150. Selon le Pape actuel, c'est une forme de meurtre de refuser de créer la vie. Il est donc conseillé aux femmes de travailler énormément au début de leur majorité afin de faire des économies pour les futures années difficiles.

La deuxième est rousse, entièrement nue. Les seins sont de taille moyenne et les jambes luisantes, probablement grâce à une crème prévue à cet effet. Je sors mon pénis, l'agrippe et commence mon rapport sexuel avec elle. La femme caresse sa poitrine en gémissant et me dit des mots coquins. Quelques frissons, les muscles de mes cuisses et de mes mollets se crispent, je sens que je ne vais plus tenir très longtemps. Je cesse de frotter le phallus et balaye la rousse. C'était bon, mais je veux voir plus de deux filles pour ce premier coït. Le premier est toujours le meilleur. La suivante est une magnifique brune au corps longiligne portant un petit corset et un porte-jarretelle argenté avec des bas noirs. Elle doit avoir atteint la majorité il y a peu. Je remets immédiatement ma main en place pour commencer à lui faire l'amour, mais la femme disparaît pour être remplacée par une autre brune, pâle et obèse. Merde, elle m'a zappé. J'expédie la nouvelle venue et par dépit, finis par faire l'amour avec une fille banale en regrettant un peu la première rousse. Son sexe a les lèvres gonflées et la vulve rougie d'avoir trop travaillé. Je tente de faire abstraction de son corps imparfait et au moment de jouir, je m'empare de l'aveniboîte, éjacule dedans et referme immédiatement le couvercle. Au fond du réceptacle, il y a un petit liquide contenant de la vitamine C et E pour augmenter la fertilité du sperme. Ce sont les aveniboîtes les plus chères. J'utilise toujours celles-là pour le premier jet de la journée parce que c'est le premier qui a le plus de chance de mettre une femme enceinte. Le liquide est de meilleure qualité et il y en a plus. Il me faut quelques minutes pour me remettre de cet orgasme intense. J'essuie mes mains sur mes pantalons et décide de regarder un nouveau film sans enlever le casque de réalité virtuelle. Avec le casque, il y a plus d'immersion qu'avec l'écran de la culture et on entend moins la musique. Dans le menu, sous les applications Filmeva, Amiseva, Jeuxeva et Musikeva, il y a une miniature de mon voyage en Alaska. EVA me propose d'y retourner en me rappelant que le périple est encore disponible pendant trois jours. Après avoir dépensé tous ces victus hier, je pensais que je passerais le plus de temps possible là-bas, pourtant la photo de la banquise blanche ne m'attire pas aujourd'hui. Non, je vais plutôt regarder un nouveau film. J'en regarde trois, et une série. Je ne me souviens plus de ce que j'ai vu ce matin. Quelques heures plus tard, je reprends le travail après avoir répondu à quelques nouveaux messages de mes amis.

À la fin de ma journée, j'ai le sexe engourdi. Je mets les aveniboîtes dans la caisse d'envoi qui est directement reliée à l'extérieur pour permettre aux drones de récolter et de livrer nos commandes. Quand je ferme la caisse encastrée au mur de ma chambre, je la contemple un instant. L'autre extrémité est dehors. C'est étrange, mais je crois qu'aujourd'hui, je l'envie. Je reviens à mon canapé, avale des pilules nutritives puis un anxiolytique et casque sur la tête, je visionne une nouvelle fois into the wild. Les nettoyeurs de toile ne l'ont toujours pas trouvé. Oui, voilà, c'est ça un voyage…

Plusieurs jours passent et ma routine continue. L'odeur de la lavande, la plage tropicale, les pilules nutritives et les anxiolytiques — le curry n'était pas si extraordinaire finalement — les messages à mes amis, la musique ne s'éteignant qu'au moment de l'endormissement, les infos, les films et séries, le travail, puis à nouveau les films et séries après un visionnage d'into the wild. Je ne me sens pas serein ces temps. Je ne sais pas pourquoi. Je pense moins à l'Alaska. Je me surprends plutôt à imaginer l'extérieur de mon appartement. C'est la première fois en trente-cinq ans. Parfois, je fixe des minutes entières les murs fenêtres et leurs paysages artificiels dans l'espoir de voir à travers. Je veux savoir à quoi ça ressemble vraiment dehors. De plus en plus, je m'attarde devant la porte d'entrée. Rien ne m'empêche de sortir pourtant. Je suis libre comme tout le monde, mais j'ai peur. L'inconnu, ça paraît si loin, si grand.

Aujourd'hui, ça fait environs un mois que je suis allé en Alaska, enfin aller… Tout est relatif. Arnaud m'envoie des photos de son “voyage” en Chine. Je lui envoie un smiley avec des yeux en forme de cœur puis croise mon regard morne dans la glace de la salle de bain. Je prends un verre d'eau. Au salon, je visionne immédiatement into the wild dans l'espoir de ressentir quelque chose, mais même ça, je commence à m'en lasser. Et puis je me mets au travail. Je ne sais plus si j'ai pris mes pilules ou pas. Ce n'est pas la première fois ces derniers temps. Les femmes défilent : blondes, brunes, maigres, grosses, moches, jolies, de quinze à soixante ans, et demain sera identique à aujourd'hui. Une rousse apparaît devant moi. Je m'astique quelques secondes et… non… Est-ce vraiment elle ? La même rousse qu'il y a un mois ? Combien y a-t-il de chances statistiquement ? Je relâche la pression de mes doigts autour de mon pénis et contemple le visage de la femme qui se caresse en me souriant. Ses yeux sont verts et rieurs, elle a des petites taches de rousseur regroupées sur ses pommettes. Je ne me souvenais pas qu'elle était si belle. Je souris à mon tour.

— Attends, je lui dis. On s'est déjà vu !

La rousse ne répond pas et enfonce ses phalanges entre ses cuisses. Sa respiration saccadée et le murmure humide de son sexe résonnent dans mes oreilles.

— Est-ce que tu te souviens de moi ? Je n'avais jamais vu deux fois la même personne !

La femme lève alors les yeux au ciel en retirant la main luisante de son vagin puis elle disparaît après avoir balancé son poignet vers la droite. Zappé. Une blonde adipeuse, trop maquillée et aux tétons percés la remplace. Elle me sourit gentiment. Je me déconnecte sans avoir joui.

Deux mois. Les pilules nutritives commandées et les anxiolytiques obligatoires s'accumulent dans ma boîte d'envoi. Je n'ai plus faim et j'ai maigri. Peut-être trop. Thibaud m'envoie une vidéo de sa partie de jeu vidéo d'hier. Le but : piloter un drone pour tuer les méchants résistants. L'image est très réaliste. J'oublie de répondre. Je m'assois sur le canapé et regarde les infos sans vraiment les voir. Ce n'est pas que je me sens vide, c'est autre chose. Ça, c'était avant et je n'en étais pas conscient. Aujourd'hui, quelque chose remue au fond moi. Quelque chose de désagréable, de douloureux. J'ai parfois l'impression de m'enfoncer dans un long tunnel noir sans plus aucun espoir de revoir la lumière. Mais l'ai-je seulement déjà vue ? Le présentateur humanoïde annonce qu'un campement de résistants a été découvert lorsque les dix derniers hectares de la forêt amazonienne ont été rasés. Tous ont été abattus. J'éteins le mur de la culture et enfile mon casque pour regarder into the wilde. “Page inexistante”, me dit EVA. “Page inexistante”. Merde. J'ôte le casque et baisse la tête en fermant douloureusement les yeux. Ils l'ont trouvé, ils l'ont trouvé...

La musique joyeuse résonne dans mon appartement et moi, j'ai envie de vomir.

Une semaine est passée. Les trois premiers jours, j'ai envisagé de crever en mangeant toutes les boîtes d'anxiolytiques que je n'ai pas prises quotidiennement. Puis, j'ai pensé à Christopher McCandless et à son courage. Je crois que le plus difficile à faire, ce n'est pas d'atteindre son objectif, ce n'est pas de marcher sur l'Alaska. Non, le plus dur, le plus courageux, c'est de partir. Oser partir. Le quatrième jour, j'ai réalisé que je comprenais peut-être les résistants et les jours suivants, je me suis préparé psychologiquement à ce que je m'apprête à faire aujourd'hui.

En pyjama devant ma porte, j'observe longuement la façade de verre opaque pendant qu'une publicité pour un veston qui en a fait jouir plus d'une sur Amoureva passe devant mes yeux.

— EVA… ouvre la porte, je dis d'une voix peu assurée.

Rien ne se passe. Je répète ma demande plus fermement cette fois. La voix d'EVA résonne.

— Êtes-vous sûr ?

— Oui.

Sur la porte se lance alors la bande-annonce d'un film de SF se déroulant en Alaska. 0.5 victu. Le film a l'air vraiment bon et ce n'est pas cher. Je tends la main pour confirmer l'achat puis m'arrête. Je serre les dents. Non, je ne cèderai pas.

— EVA ouvre la porte !

Un court silence, puis :

— Comme vous voudrez.

La porte s'avance de quelques centimètres vers moi en s'extrayant du reste du mur puis elle se décale sur la gauche pour libérer le passage. Devant moi, le vide prenant la forme noire et effrayante de l'embrasure de la porte. Je prends une inspiration et fais un premier pas vers le néant puis un deuxième. Je sors enfin de l'appartement. La lumière ne s'allume pas dans le couloir. Je remarque l'escalier qui me fait face et la porte se referme derrière moi. L'obscurité est maintenant totale, la musique s'est tue. J'imagine qu'EVA n'a plus jugé utile d'éclairer l'extérieur des habitations parce que plus personne ne sort. Plus personne à part moi.

Je ravale ma salive, mon rythme cardiaque s'accélère. J'avance avec prudence vers l'escalier que je voyais quelques secondes plus tôt. J'ai peur. Et si je faisais simplement demi-tour ? Le bout de mon pied droit surplombe alors le vide. Je pose mes orteils sur la première marche et m'accroche à la barre. L'obscurité semble se refermer sur moi, je respire vite et m'essouffle. Pas d'autres bruits que celui de mes pieds nus hésitants qui se collent et se décollent du sol sale. Je crois que je n'avais jamais connu le silence. J'arrive à l'étage inférieur. Je longe le couloir en me tenant aux murs, à la recherche des nouvelles marches. Brusquement mon pied tombe dans le vide pour se heurter à un angle droit avant que mes genoux, dans ma chute, ne s'écrasent au milieu du nouvel escalier. Je lâche un gémissement de peur et de douleur. Je me relève péniblement en m'aidant de la barre et liquéfié par l'angoisse, je n'ose plus bouger. De la sueur dégouline de ma nuque et mes aisselles. Mon pyjama humide se colle à ma peau. Je tente de me concentrer sur ma respiration pour retrouver mon calme. Le néant m'oppresse de plus en plus et des traits de lumière imaginaires passent parfois devant mes yeux. Après quelques minutes, je reprends enfin ma marche. Des élancements tiraillent ma cheville droite. Étage inférieur atteint, je boite jusqu'à l'escalier suivant en visualisant un peu mieux l'architecture de l'immeuble. Il me semble qu'une légère clarté s'est jointe à l'obscurité. Je commence à voir. Je suis bientôt en bas, mais à chaque nouveau pas, mon pied devient plus douloureux. Je descends encore le nouvel escalier poussiéreux. Il est maintenant bien visible. J'arrive enfin.

Mes lèvres s'étirent en sourire lorsque je vois la porte transparente, ce rectangle rempli de la lumière de l'extérieur. Je me précipite vers la sortie d'un pas claudiquant en tentant d'ignorer la souffrance qui manque de me faire tomber à nouveau. Je pose mes mains sur la vitre. Mes mollets sont en feu. Je n'ai jamais autant marché de ma vie. Dans un gémissement euphorique et dolent, je pousse la porte pour la suivre vers l'extérieur.

La lumière m'aveugle et l'air me manque. Après seulement trois pas, je m'arrête en portant une main à ma gorge haletante. Les yeux plissés, je tousse et sens une odeur étrange qui pique le nez. Je frotte mes paupières et retrouve la vue progressivement. Je suis sur une large route bétonnée, crevassée çà et là et brisée par des racines d'arbres qui la transpercent. Le long de ce chemin, une lignée de parallélépipèdes géants aux façades de verre lisses et opaques semble vouloir toucher le ciel à la fois grisâtre et lumineux. Ce sont les autres appartements connectés. Je titube toujours en faisant quelques nouveaux pas puis une crampe lancinante se réveille et frappe mon mollet gauche. Dans un grognement, je tombe encore sur mes genoux écorchés. Je crache la salive au goût de cuivre qui a envahi ma bouche et me concentre sur ma respiration. À chaque petite expiration, j'essaie de prendre une inspiration plus grande. Ça vient peu à peu. Je relève la tête pour faciliter le passage de l'oxygène dans mon corps harassé et remarque des drones silencieux tournant autour des appartements comme des mouches. Je contemple le ciel nuageux et sens tomber sur mon visage des gouttes de pluie fraîches. Quelques rayons de soleil passent à travers le voile cotonneux pour offrir de magnifiques éclats de lumière à la route et aux immeubles sans fenêtre. J'inspire encore et mes poumons se remplissent enfin puis se vident au moment même où une vague de soulagement traverse mon corps ; de mes orteils à mes jambes endolories puis de mon buste à mon cerveau jusqu'à aujourd'hui asphyxié. La sensation de respirer pour première la fois de ma vie. Un nouveau sourire puis un éclat de rire incoercible quand je réalise le contact glacial du béton contre mes mains, le picotement des brins d'herbe secs et des morceaux de pierre contre mes paumes. On dirait que la nature a lutté pour reprendre ses droits sur un lieu dont l'homme a fini par se lasser. Je me redresse sans cesser de rire et avance en comprenant que jamais, je n'aurais ni la force, ni l'envie de revenir en arrière. Je perçois alors un léger frisson qui secoue mon corps malingre puis cette larme de joie glissant sur ma joue rougie. J'ai froid, je me dis en marchant vers l'horizon. J'ai enfin froid.


                                                                            Bryan Verdesi



  • Cela pourrait être visionnaire mais nous y sommes déjà ! Bravo et merci pour ce texte qui j'espère fera réfléchir même si j'ai des doutes :o]

    · Ago about 1 month ·
    Gaston

    daniel-m

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