5 - Emportés par la tempête

naarci

Sylvestre ne répondit rien. Il attrapa une nouvelle compresse, qu’il imbiba de désinfectant. Casimir remarqua que ses mains tremblaient légèrement.

Si vous voyez des fautes, n'hésitez pas à me le faire remarquer !

Bonne lecture ^^


Chapitre 5 : Les toilettes ne sont pas l'endroit le plus propre mais la porte ferme à clef

Casimir s'en rendit vite compte mais bien que Mélodie ne parlait pas, elle était bavarde. Depuis leur rencontre, ils restaient collés l'un à l'autre, se retrouvant aux récréations, attendant devant la porte de l'un pour l'accueillir à la sortie des cours et, lorsqu'ils n'étaient pas face à face, ils s'envoyaient d'innombrables messages, sur tout et sur rien, avec beaucoup d'émojis. Son vieux portable m'était quelques minutes à charger les images qu'elle lui envoyait, mais il répondait à tout avec joie ; cela l'amusait beaucoup. Jusqu'à présent, il avait appris qu'elle avait une famille recomposée, avec des demi-frères qui n'étaient pas vraiment des demi-frères – il n'avait pas compris grand-chose à son explication, il avait juste retenu que c'était compliqué - qu'elle avait deux lapins – Caramel et Noiraude -, qu'elle aimait les sucreries, qu'elle adorait les choses mignonnes, qu'elle était étonnamment forte puisqu'elle pratiquait un art martial dont il avait oublié le nom – mais elle lui avait montré des vidéos et cela lui avait semblé violent, proche de la boxe –, et qu'en conséquent elle était assez musclée, si bien que Casimir était une crevette comparée à elle, et bien d'autres choses encore. Une adolescente à peine sortie du collège et pleine de ressources somme toute, mais qui ne parlait pas à voix haute. Jamais. Elle le pouvait, elle ne le faisait juste pas et Casimir ne lui avait pas demandé la raison. Si elle voulait aborder ce sujet, elle le ferait d'elle-même.

Ils étaient actuellement tous les quatre – Sylvestre, Drystan, Mélodie et lui – dans une salle du troisième étage. Ils s'étaient réunis ici pour aider Casimir à sécher ses affaires puisqu'il avait fait l'erreur d'oublier la protection de son sac – une toile imperméable qu'il ajoutait par-dessus – et ses affaires étaient trempées. Dehors, il ne faisait pas particulièrement froid, et le vent ne s'était pas encore levé mais la pluie s'était déversée sans discontinuer depuis plusieurs jours. Les manuels de Casimir avaient pris cher mais, le pire, c'était ses cahiers, dont l'encre avait coulé, et des dizaines de leçons étaient illisibles. Drystan n'avait pas arrêté de rire avant de le rassurer et de lui offrir de photocopier ses propres cours, et un débat s'en était suivi sur oui ou non les cours de Drystan étaient compréhensibles. Ils en étaient à se dire que s'il avait écrit avec ses pieds, ça aurait peut-être était mieux, lorsque la sonnerie avait retenti. Mélodie était la seule à avoir cours à cette heure et Casimir proposa de l'accompagner jusqu'à sa classe. Sur le chemin, ils discutèrent tranquillement, Casimir parlant à voix haute, Mélodie tapant rapidement la réponse sur son portable et lui montrant l'écran pour qu'il la lût.

Ils arrivèrent devant sa classe où les élèves attendaient que le professeur arrivât. Mélodie se plaça en retrait. Casimir s'était déjà demandé plusieurs fois pourquoi elle préférait rester avec un groupe de garçons plus vieux qu'elle plutôt que des personnes de sa classe. Quelque chose n'allait pas, mais il ne savait pas ce qu'il était censé faire, et s'inquiétait que c'était son côté paranoïaque qui lui jouait des tours. Il devrait demander l'avis de Drystan et Sylvestre.

Mélodie lui fit un petit signe avant de disparaître dans sa classe et Casimir remonta au troisième étage, ruminant ses pensées. Il entra dans la salle sans frapper et appela les adolescents : « Hey… » avant de se figer.

Au son de sa voix, Sylvestre avait sursauté et s'était vivement retourné, légèrement pâle. C'était étrange puisque Sylvestre n'était jamais déstabilisé. Il était assis de travers sur sa chaise, s'étant tourné pour être face à Drystan qui était assis à côté de lui et, là encore, une alarme sonna dans la tête du roux parce que Drystan semblait éteint alors que, jusqu'à présent, il avait été déchaîné, hurlant de bonne humeur comme un enfant. Il avait pris quelque chose ou… ?

« Est-ce que ça va ? »

Sylvestre se tourna vers Drystan, attendant une confirmation. Casimir remarqua qu'il tenait ses deux mains dans les siennes, comme pour le soutenir. L'attention du plus vieux revint ensuite vers le roux.

« Tout va bien, c'est jusque que… euh… »

Casimir fronça les sourcils : « Vous… vous préférez que je vous laisse tranquille, peut-être ? Je peux prendre mes affaires et- »

– Non, on… on va partir.

Sylvestre attendait visiblement une réaction de Drystan, qui lui en donna finalement une ; il haussa les épaules et soupira faiblement : « Il peut venir, s'il veut. Après tout, il le saura tôt ou tard. »

Sylvestre hocha la tête et se leva. « Allons-y, alors » décida-t-il et Casimir passa de l'un à l'autre sans comprendre mais rassembla tout de même rapidement ses affaires humides, les fourrant dans son sac. Il grimaça quand le tissu humide des bretelles rencontra son tee-shirt, sa veste gardée à la main puisqu'elle n'avait pas encore eu le temps de sécher.

Ils sortirent de la classe et prirent les escaliers, les deux amis devant et Casimir légèrement en retrait, les suivant.

« J'aurais aimé ne pas être obligé de le deviner » murmura Sylvestre à Drystan. « Préviens-moi la prochaine fois. »

– Je vais pas te le dire à chaque fois, geignit Drystan et, d'une certaine manière, cela rassura Casimir de le voir jouer la comédie, parce que cela signifiait qu'il n'allait pas si mal que ça.

Au rez-de-chaussée, ils empruntèrent quelques couloirs avant de s'arrêter devant la porte de l'infirmerie, fermée ; l'infirmier était absent.

« On a de la chance ! »

Sylvestre acquiesça, laissant encore une fois Casimir perplexe.

« Vous faites le guet ? » demanda le plus vieux avant de s'agenouiller devant la porte et de glisser quelque chose dans la serrure, la trafiquant.

– Tu-tu crochètes la porte ? fit Casimir, abasourdi.

– Quand on a des petits frères et sœur qui s'amusent à fermer les portes à clef, on apprend vite ça, expliqua-t-il comme si c'était la chose la plus normale du monde. Casimir ne savait pas s'il devait plus s'inquiéter sur le fait qu'il sût le faire, ou la raison pour laquelle il le faisait actuellement.

– Fais ton boulot, Casimir ! Surveille que personne ne vienne de la droite, l'interpela Drystan qui revenait vers eux après avoir vérifié que l'autre côté du couloir fût vide.

Et Casimir obéit, se positionnant après la première intersection pour inspecter les allers et venus, son attention cependant dirigée derrière lui. Il entendit Sylvestre dire : « C'est bon » et entrer tranquillement dans la pièce avant de soupirer : « Mince, j'avais oublié qu'il y avait une deuxième porte » et il se remit au travail.

Casimir commençait à être nerveux. Ils avaient eu de la chance que personne ne passât jusqu'à présent - et il était vrai que la plupart des élèves et adultes devaient actuellement soit être en cours, soit à la cantine - mais si quelqu'un effectivement arrivait, ils étaient censés faire quoi ?

Une porte s'ouvrit – Sylvestre avait réussi – et Drystan le rejoignit pour aider son ami à chercher quelque chose, si bien que Casimir se retrouva à surveiller les deux côtés du couloir. Après ce qui lui parut une éternité, mais qui n'avait pas dû durer plus de deux minutes, les deux adolescents ressortir.

« C'est bon, j'ai ce qui- »

« Hé, vous ! »

Ils sursautèrent tous les trois et se tournèrent vers un adulte qui venait vers eux.

« Merde, voilà la cavalerie ! » sourit Drystan, et Casimir ne comprenait pas pourquoi cela l'amusait autant.

Il n'eut pas le temps de se poser plus de question puisque Sylvestre attrapait son poignet et le tirait de l'autre côté.

« Cours ! »

Ils partirent comme des flèches, suivis par des pas précipités. « Mais qu'est-ce que- Revenez ! » cria-t-on derrière eux. Ils ne l'écoutèrent pas. Ils prirent les premiers escaliers qu'ils rencontrèrent, montèrent un étage, le traversèrent, montèrent un autre étage, sans ralentir. Le sac était lourd sur les épaules de Casimir et un point de côté lui faisait mal. Ils commençaient tous à se fatiguer. À ses côtés, Drystan riait joyeusement, surexcités. Devant eux, Sylvestre s'arrêta brusquement et les entraîna dans des toilettes. Ils s'engouffrèrent dans ceux réservés aux personnes handicapées, puisqu'elles étaient plus grandes, et fermèrent à clef derrière eux.

Casimir se laissa tomber par terre, reprenant son souffle. Il n'était pas le seul ; Drystan avalait avidement des goulées d'air, mais toujours avec les lèvres étirées dans un sourire. Sylvestre, quant à lui, avait les mains en appuie sur ses genoux, respirant fort. Quelques secondes plus tard, ils se mettaient à rire.

« C'est la dernière fois que je fais ça- »

– Ils vont sûrement changer cette vieille porte de toute façon !

– Mais qu'est-ce qu'on a fait ? se plaignit Casimir avant, d'à son tour, les rejoindre dans leur fou rire.

– Vous avez vu la tête de ce gars ? rappela Drystan, parlant du surveillant.

– J'espère qu'il nous a pas suivis !

– Il a arrêté de nous poursuivre au rez-de-chaussée !

– Aucun risque, oui, sourit Sylvestre, retrouvant enfin une respiration normale. Il s'essuya le front, puis ajouta : « Faisons pas trop de bruit, quand même. »

– Avec Drystan qui hurlait dans les couloirs, je pense que toute l'école sait où nous sommes.

– Mais c'était drôle !

Sylvestre vérifia l'heure sur son portable. « J'ai trente minutes » annonça-t-il.

Il s'approcha des toilettes et abaissa l'abattant. Il tapota dessus, faisait signe à Drystan de s'y asseoir. Celui-ci fronça les sourcils, perdant son sourire mais obéit tout de même à l'ordre silencieux. Casimir se releva, les observant sans comprendre. Ses yeux s'écarquillèrent lorsque Drystan enleva son tee-shirt – mais qu'est-ce qu'il – avant que son cerveau ne fît une halte. Oh non…

Il avait dû le dire à voix haute puisque les yeux de Drystan se levèrent directement vers lui, avant de vite se baisser pour éviter son regard. Il avait l'air misérable.

Sylvestre sortit de son sac un paquet de compresses chirurgicales et un désinfectant. Il enleva ensuite délicatement les quelques feuilles de papier toilette collées à la peau de son ami, sûrement là pour éviter que le sang ne tachât son tee-shirt. Cependant, celui-ci l'était effectivement, et c'était d'autant plus visible qu'il était de couleur blanche, mais Drystan portait un pull pour le cacher.

« Quand as-tu fait ça ? » demanda doucement Sylvestre, posant les papiers sales par terre et commençant à désinfecter les premières plaies, sur son poignet.

« Ce matin… » grimaça-t-il ; cela devait piquer.

Casimir ne bougea pas d'où il était, ne pouvant que fixer les gestes de Sylvestre. Il vaporisait directement la blessure avec le désinfectant, tapotait dessus avec une compresse humide d'antiseptique, qui revenait légèrement rougie, puis passait à la suivante. Le sang avait déjà coagulé sur la plupart des plaies et seules les plus profondes étaient encore rouges vives. Drystan avait dit l'avoir fait ce matin mais elles semblaient trop récentes pour qu'il les eût faites chez lui ; ce qui signifiait qu'il les avait faites à l'école, mais Casimir ne voyait pas quand, ils étaient restés ensemble en permanence et il l'aurait quand même vu, s'il l'avait fait en classe- oh. À la pause de onze heures, Drystan avait disparu pendant les dix minutes pour aller aux toilettes. Casimir se mordit l'intérieur de la joue, l'envie soudaine de vomir le prenant alors qu'il imaginait Drystan, assis sur ces mêmes toilettes, jouant avec un cutter sur sa peau-

« Ça te dégoûte ? »

L'interrogation le sortit de ses pensées. Drystan ne le regardait toujours pas, la tête baissée, mais c'était incontestablement à lui qu'il s'adressait. Casimir se rendit alors compte qu'une de ses mains était pressée devant sa bouche et il l'enleva.

« N-non » répondit-il, mais il dut reprendre parce que sa voix était étrangement enrouée. « Non, pas du tout… C'est jusque que… que… » Drystan n'avait pas bougé pourtant Casimir avait l'impression que s'il répondait mal, il briserait quelque chose. Sauf qu'il ne connaissait pas la bonne réponse. Le silence n'en faisait évidemment pas partie, alors il lâcha : « Je le faisais aussi, avant. »

À ça, Drystan releva vivement la tête et scruta son visage. Il ne fuyait plus son regard et cela rassura quelque peu Casimir. Ça n'avait pas été une mauvaise réponse.

« Pourquoi ? » demanda-t-il.

Le roux se tendit. Il ne s'attendait pas à cette question, alors que Drystan était torse nu devant lui, Sylvestre nettoyant patiemment chaque trait qui striait son corps. C'était plutôt à lui de répondre à cette question. Pourtant, après quelques secondes d'hésitation, il prit une respiration angoissée et commença : « C'était… J'étais au collège. » Sa voix tremblait tellement, il n'en avait jamais parlé. « Je-J'allais mal, assez mal et… Je-je savais plus quoi faire, il-il se passait t-tout ça » Il fit un large geste, sans expliquer de quoi il parlait. « Et je souffrais et-et la première fois que je l'ai fait… » Il déglutit. « J'étais dans mon lit, je pleurais encore et encore et… et j'ai vu le cutter que j'utilisais pour mes dessins, il était neuf, et c'était un cutter de précision » se sentit-il obligé d'ajouter. « Et-et je sais pas, ça m'a semblé une bonne idée, alors j'ai ouvert la boite et je… j'ai… » Il passa dessus, incapable d'expliquer plus en détail exactement ce qu'il avait fait. « C'est juste que… ça me permettait de me concentrer sur autre chose, et a-après j'allais mieux. Vraiment mieux. J'étais de nouveau capable de sourire et… et ça m'aidait alors… Alors qu'en c'était trop, quand j'en pouvais plus, je faisais… ça… » Ses doigts s'entremêlaient les uns aux autres et ses mains tremblantes étaient moites. Il les fixait, avant de se mettre à rire, ce rire mal à l'aise qu'il était incapable de retenir : « Mais… mais ça n'a rien avoir avec les tiennes ! Moi, c'était de toutes petites coupures, y avait à peine quelques gouttes de sang… J'en garde aucune cicatrice, et-et je le faisais pas sur le poignet… » Parce que le poignet, c'était pour ceux qui voulaient mourir, pas vrai ? Et lui ne voulait pas mourir. Il en avait juste besoin, pour réussir à se relever et continuer. Rien à voir avec les scarifications de Drystan, dont les avant-bras étaient couverts de fines lignes blanches, ainsi que les biceps, dont les traits étaient moins nombreux mais plus épais, puisque plus profonds. Peut-être avait-il aussi des cicatrices sur le ventre mais pour l'instant, c'était impossible à dire puisque son ventre était rouge de nouvelles plaies. Casimir se mordit la lèvre inférieure parce que c'était… c'était horrible à voir.

« Tu le fais encore ? » demanda doucement Drystan.

- Non, j'ai… Il prit une inspiration. « Ça fait longtemps que je l'ai plus fait. Un an, peut-être, et même avant ça, je le faisais plus vraiment. C'était juste une période au collège, où je le faisais assez souvent. »

Il se demanda soudainement si lorsqu'il se tirait les cheveux, ou lorsqu'il se mordait, ou lorsqu'il se grattait encore et encore jusqu'au sang, cela comptait comme des scarifications. Il secoua la tête ; c'était juste des tics dus au stress.

« Tant mieux. C'est vraiment pas un truc à faire » sourit-il tendrement.

Casimir eut un vertige. Ses lèvres tremblèrent lorsqu'il voulut, à son tour, demander : « Pourquoi ? » mais Sylvestre le doubla : « Tu t'es scarifié ailleurs ? »

Il avait fini de désinfecter les plaies visibles sur le haut de son corps ; et les compresses usagées traînaient à ses pieds. Drystan cligna des yeux puis détourna le regard, sans répondre. Sylvestre soupira. « Allez, enlève tout pantalon. »

Ce qu'il fit, faisant glisser le tissu jusqu'à ses genoux. Là, sur les cuisses, il y avait peu de cicatrices, mais elles étaient larges, épaisses et violacées. Il y avait aussi deux blessures récentes, dont l'une se remit à saigner ; sans doute le sang avait séché sur le pantalon – foncé, réalisa Casimir ; il portait un pantalon de couleur foncée, si bien que la tâche n'était pas visible si on ne prêtait pas attention et, de toute façon, la blessure se trouvait sur le côté intérieur, si bien qu'il était peu probable qu'un quelconque regard finisse là. Enlever le pantalon avait arraché la croûte nouvellement formée et rouvert la blessure. Sylvestre fronça les sourcils. « C'est profond » dit-il.

– Ça a pas besoin de points de suture, décida Drystan.

Sylvestre ne répondit rien. Il attrapa une nouvelle compresse qu'il imbiba de désinfectant. Casimir remarqua que ses mains tremblaient légèrement.

« Je referai un vrai bandage ce soir. On passera à la pharmacie. »

– J'ai ce qu'il faut chez moi, sinon… proposa Casimir.

Ils avaient prévu de passer la nuit chez Casimir, bien qu'il ne sût pas si c'était encore vraiment à l'ordre du jour.

Sylvestre haussa les épaules. « J'ai toujours ce qu'il faut dans mon sac normalement. J'ai du oublié ma trousse de secours chez Drystan, la dernière fois que je l'ai soigné. Refaire un stock ne sera pas de trop. »

Le roux hocha lentement la tête, se demandant si Sylvestre se retrouvait souvent à soigner les scarifications de son ami. La sonnerie retentit, et il jura. Drystan pressa le tissu contre sa plaie et – à l'aide du scotch que Casimir lui tendit – Sylvestre le fit tenir comme il put.

« Je ferai un meilleur bandage ce soir » répéta-t-il. « Tu m'as pas montré tes mollets. »

– J'y ai pas touché, le rassura-t-il, et il remonta son pantalon. « Il faut que tu files en cours. »

– Toi aussi. Surveille-le, Casi, faut pas qu'il sèche.

Comme si le roux avait l'intention de laisser une seconde son ami seul, après avoir vu ça.

Ils déverrouillèrent la porte et sortirent. Drystan agrippa le tee-shirt de Sylvestre avant qu'il ne s'éloignât trop. « Merci pour… ça » murmura-t-il faiblement en baissant la tête de culpabilité.

Sylvestre lui ébouriffa gentiment les cheveux. « Je le ferai autant de fois qu'il le faudra, frangin. »

C'était la deuxième fois qu'il surnommait l'un d'eux en moins d'une minute, chose qu'il ne faisait jamais d'ordinaire et Casimir se rendit compte – ce n'était pas parce qu'il avait l'habitude que cela rendait les choses plus faciles. Il était aussi bouleversé que Casimir et devait avoir autant besoin de réconfort que Drystan, sinon plus. Le roux serait bien allé lui chercher un verre de thé, comme le plus vieux le faisait dès que l'un d'entre eux n'était pas en forme, mais il fallait qu'ils se rendissent en cours.

« La prochaine fois, continua-t-il, juste… dis le moi tout de suite, d'accord ? »

– Mais…

– Je suis sérieux, reprit-il en fronçant les sourcils. Je sais que tu prends jamais la peine de désinfecter alors si tu veux pas que j'en parle à l'infirmier, tu me laisses te soigner. À. Chaque. Fois, martela-t-il.

Drystan détourna le regard mais hocha la tête. Sylvestre se tourna vers Casimir et lui sourit ; il semblait si, si fatigué. « On va passer une bonne soirée, ce soir » assura-t-il.

– Oui, acquiesça Casimir avec plus d'assurance qu'il en avait.

Il se promit de lui faire un chocolat chaud.

Ils se séparèrent et chacun rejoignit sa classe respective. Casimir et Drystan semblaient avoir passé l'accord silencieux d'agir comme si de rien n'était, et ils se chamaillèrent comme d'habitude, Drystan charriant le roux sur tout et n'importe quoi, entraînant le rire de la classe. Il prit son rôle de guignole très au sérieux, battant tous ses records de comédiens. Casimir se mit à plaindre les professeurs, qui jonglaient entre vouloir rire, gronder Drystan, calmer la classe et avancer le cours.

À 18 h, ils furent rejoints par Sylvestre et, après être passés à la pharmacie, ils prirent le train, puis le bus. Drystan vibrait littéralement sur place. Il ne pouvait s'empêcher de geindre puisque le voyage était long, puisqu'il faisait froid, et s'amusa à désigner du doigt toutes les maisons délabrées qu'ils rencontraient, puisque c'était forcément celle de Casimir. Autrement dit, il faisait tout pour égayer son ami – et il y arrivait. Sylvestre souriait à ses clowneries, et c'était le maximum qu'il pouvait obtenir, puisqu'il riait vraiment rarement ; cependant, il était indéniablement plus silencieux que d'ordinaire, ce qui signifiait qu'il passait de parler peu à plus du tout. Casimir se mordait l'intérieur de la joue, espérant vraiment que la soirée l'aiderait à aller mieux – et calmerait Drystan, si c'était possible.

Ils arrivèrent bientôt à sa maison et Casimir se sentit obligé de supplier son ami : « Tu te montres poli, hein ? Tu fais pas n'importe quoi ? »

Celui-ci battit innocemment ses cils : « Mais je suis quelqu'un de très respectueux. »

Casimir aurait cogné sa tête contre un mur. Sylvestre posa la main sur son épaule. « Ne t'inquiète pas » le rassura-t-il.

Ils entrèrent et se déchaussèrent. Sa mère vint les rejoindre dans l'entrée. « Bonsoir les garçons ! Je suis la maman de Casimir, Olivia. »

– Bonsoir, madame. Je m'appelle Sylvestre.

– Merci de nous accueillir, continua poliment Drystan, faisant sursauter Casimir de surprise.

– Eh, hum, v-voici Drystan, présenta-t-il.

Sa mère sourit. « Je suis ravie de vous rencontrer ! Venez, ne restez pas dans l'entrée ! »

Casimir observa avec des yeux écarquillés Drystan suivre silencieusement Sylvestre, légèrement caché derrière le plus vieux. Est-ce que… est-ce qu'il était timide ?

« Vous voulez goûter ? » proposa-t-elle et son fils intervint.

– On a passé l'âge des goûtés, maman.

– C'est vrai qu'il est bientôt l'heure de manger… Mais si vous voulez un petit pain au chocolat, n'hésitez pas ! Casimir les adore.

Casimir plaqua sa main sur son visage. C'était le problème, lorsque l'on n'invitait personne de son âge pendant des années – après, les parents oubliaient qu'on avait grandi entre temps. Derrière lui, il entendit clairement Drystan tousser pour cacher un gloussement. Rouge, Casimir lança un peu trop rapidement : « Ok, merci, je vais leur montrer la chambre maintenant, à tout à l'heure ! »

Il entraîna les deux adolescents à sa suite, juste le temps d'entendre :

« N'oublie pas de servir à boire à tes invités ! »

– Oui, oui, je sais !

Ils traversèrent l'unique couloir de la maison et entrèrent dans la dernière pièce qui se trouvait avant le garage. Casimir referma vivement la porte derrière eux avant de soupirer. Drystan continuait de s'empêcher de rire. Il commenta d'un ton moqueur étouffé : « Une chambre parfaitement propre et rangée pour une petite tête rousse. Je n'en attendais pas moins de toi ! »

– Idiot, j'ai nettoyé parce que je savais que vous veniez !

– C'est ta maman qui t'as dit de le faire ?

Il grimaça parce que c'était le cas, et Drystan arrêta de se retenir. Il se laissa tomber sur le lit en riant à gorge déployée et Sylvestre lui sourit en signe d'excuse. Son père entra alors soudainement dans la chambre.

« Ça rigole déjà fort ici ! »

Drystan s'était directement rassi sur le lit, très droit. « Bonsoir… »

– Je suis John, le papa de Casimir, se présenta-t-il en donnant une tape à ce dernier. J'ai fini avec la salle de bain, si vous voulez vous doucher. Casimir, tu gères pour les matelas ? On en a qu'un seul, mais il y a le canapé…

Sylvestre et Drystan se consultèrent du regard. « Dormir dans le même lit nous dérange pas, merci. »

– OK, je vous laisse vous débrouiller !

Il leur fit un petit signe avant de repartir. Casimir leur demanda s'ils voulaient prendre une douche. Drystan ne voulait pas prétextant qu'il était feignant mais Sylvestre ignora ses protestations et plaça dans ses mains le sac de pharmacie acheté plus tôt. Il remarqua juste : « Si tu as la flemme de te soigner, appelle-moi et je m'en occuperai. »

– … C'est bon, je le fais, murmura-t-il.

Il prit ses affaires et alla s'enfermer dans la salle de bain. Sylvestre soupira mais lorsqu'il se tourna vers Casimir, son visage était neutre de toute émotion. « Il faut aller chercher le matelas ? »

– Ah- euh- oui. Il est dans le garage…

– Allons-y.

Ils sortirent de la chambre et tournèrent directement à droite pour accéder au garage.

« Tout va bien ? » s'enquit frileusement Casimir.

– Oui, ta maison est chouette, de ce que j'ai pu voir.

Casimir se rendit compte qu'il ne les avait pas fait visiter, ne serait-ce que pour leur indiquer l'emplacement des toilettes. Il se serait donné une claque. Ils passèrent devant la voiture de ses parents et Casimir dégagea quelques cartons pour accéder au matelas.

« Hum, merci, mais je voulais dire… est-ce que tu vas bien ? »

– Je m'attendais à un matelas gonflable, avoua-t-il en haussant un sourcil.

Casimir rit maladroitement, se demandant s'il l'avait entendu. Ils le portèrent jusqu'à la chambre ; et ce ne fut qu'une fois la protection plastique enlevée et le matelas placé au milieu de la chambre, alors qu'il préparait les draps, qu'il tenta de nouveau : « Est-ce que tu vas bien ? »

Sylvestre se tendit imperceptiblement avant de se détendre à nouveau. Il borda le lit. « Je vais bien. » Il médita quelques secondes avant de murmurer : « Je suis juste… inquiet. »

Casimir hocha la tête. « Ça fait longtemps qu'il fait ça ? »

– Plutôt, oui. Je sais pas vraiment quand ça a commencé. En primaire, il avait déjà cette tendance à se taper le crâne contre les murs et, à l'époque, je trouvais ça drôle mais en y repensant aujourd'hui, je crois pas que c'était bénin… Il s'arrêta, contemplant ses mains quelques instants. Il reprit doucement : « … Si je pars à la fac l'année prochaine, j'ai peur de ce qui lui arrivera. Il est une des raisons pour lesquelles je veux pas y aller. »

– Tu peux pas tout faire en fonction de lui. Tu dois penser à toi, aussi.

Il glissa un coussin dans une taie d'oreiller. « C'est ce que me dit mon père aussi, et j'ai décidé de suivre son conseil mais… Oktay va de plus en plus mal, dernièrement et j'ai toujours été celui qui m'occupait de lui, alors quand je serai parti, qui le fera ? » Il rencontra le regard du roux, et un sourire se dessina sur ses lèvres. « Mais la situation a changé ; il ne sera pas tout seul. »

– Je m'occuperai de lui une fois que tu seras parti, c'est promis ! acquiesça-t-il.

Il se rendit compte que c'était des répliques sorties tout droit d'une conversation entre un beau père et un futur marié et il rougit imperceptiblement. Sylvestre fronça les sourcils

« Je devrais peut-être pas te dire ça. Oktay est dur à gérer, je voudrais pas que tu t'obliges- » réfléchit-il à voix haute et Casimir rit :

– Non, non ! Je l'aurais fait de toute façon, il est mon… mon ami, après tout, dit-il avec embarra.

C'était la première fois qu'il le nommait ainsi à voix haute.

« Merci » sourit-il sincèrement.

Casimir lui rendit son sourire. Il s'installa sur son lit et Sylvestre se leva pour farfouiller dans son sac, pêchant son dernier livre d'histoire.

« Il n'a jamais pensé à voir un psy ? » s'enquit le roux.

– Oktay ? Pas vraiment. Il a peur de se faire disséquer le cerveau, je crois.

Cela l'amusa, puisque c'était bien son genre. Sylvestre continua : « Le médecin de l'hôpital lui en a parlé, et moi-même je lui en avais touché un mot auparavant… Mais il refuse. »

– Le médecin de l'hôpital… C'est parce qu'il a eu une mauvaise expérience à l'hôpital que tu préférais pas appeler les urgences, le soir où je vous ai rencontrés ? Devant l'air perdu du plus vieux, il précisa : « Quand on s'est rencontrés, on est allé chez Drystan et on l'a trouvé soûl et il avait… il avait avalé des somnifères. » Même maintenant, il avait dû mal à le dire. « Je voulais appeler une ambulance, mais tu m'as dit que c'était pas une bonne idée. »

Sylvestre continua de fixer son livre pendant encore quelques instants avant de l'abandonner sur son sac. Il écouta en direction de la porte ; l'eau coulait encore dans la douche. Cela parut le convaincre puisqu'il hocha la tête et s'installa à côté de Casimir.

« Même si je pense que ça lui ferait du bien, si je l'obligeais à faire des choses qu'il ne veut pas, il se mettrait à me détester et se renfermerait comme une huître. »

Casimir ne pensait pas que Drystan fût capable d'éprouver la moindre émotion négative envers son ami, mais il comprenait la logique.

« Et Drystan veut éviter les hôpitaux et les médecins ? »

– Pour être plus précis, c'est pour que les services sociaux ne s'intéressent pas à son père. Il a peur qu'il perde sa garde, et qu'il soit obligé d'aller habiter chez ses grands-parents, ou pire, chez sa mère.

– Mais… Il a son mot à dire, non ? Il est plus un enfant… Et puis, pourquoi son père perdrait sa garde ?

– Tu as vu l'état de sa maison, non ? Et puis, il y a l'accident de cet été…

Le sang de Casimir disparut de son visage. Il se souvenait très bien de ce qu'avaient dit les élèves.

« Y avait juste des rumeurs comme quoi son père l'aurait passé à tabac. »

Après avoir rencontré le père en question, et que Sylvestre eût affirmé qu'il était gentil, il avait définitivement rayé ces rumeurs de sa mémoire.

« Il paraît que si les gendarmes n'étaient pas intervenus, Drystan serait mort. »

Apparemment, il se trompait.

« Son père… Son père le bat ? »

– Non, non, il ne pourrait jamais- Enfin, je croyais qu'il était pas capable d'une chose pareille. Jusqu'à ce jour-là, il avait jamais levé la main sur Oktay. Il ajouta d'une voix sans souffle : « De ce qu'il me dit. »

Casimir sentit son estomac descendre à ses pieds. Il déglutit, puis demanda dans un murmure : « Que s'est-il passé ? »

– Oktay t'en parlera toujours comme un accident, soupira-t-il, passant une main sur son visage. À l'hôpital, pour protéger son père, il a dit à tout le monde qu'il avait glissé dans les escaliers et était tombé sur le crâne. Je sais pas s'ils l'ont cru… Il secoua la tête puis reprit : « Ce soir-là, ils se sont disputés tous les deux, je sais pas à propos de quoi, mais son père avait beaucoup bu, et ils en sont venus aux mains, mais tu as vu Oktay… Il mangeait plus qu'en ce moment, mais il était déjà assez maigre et… Son père a explosé un vase sur sa tête. C'est la dernière chose dont il se souvient. Quand il s'est réveillé, il était dans la voiture, son père conduisait et répétait : « ça va aller, tout ira bien. »

Ils restèrent silencieux quelques instants. Sylvestre cacha son visage derrière sa main pour continuer : « … Quand je suis allé le voir à l'hôpital, il avait des bleus un peu partout, et un bandage sur le crâne. Il a eu sept points de suture et ce con- ce con me racontait en riant qu'il était enfin débarrassé de l'horrible vase de sa mère… »

Les larmes roulaient librement sur les joues de Casimir. L'émotion que ressentait Sylvestre était seulement visible dans le tremblement de sa voix et de ses épaules. Le roux passa ses bras autour de lui.

« Hey… ça va aller. On est là pour lui… »

Sylvestre prit une grande inspiration et retrouva rapidement le contrôle : « Oui » acquiesça-t-il.

C'est là qu'ils entendirent le son d'une serrure qui se déverrouille. Casimir sursauta, sauta hors du lit, attrapa le premier livre de sa bibliothèque et s'assit – tomba – sur le sol, l'ouvrant à une page au hasard. Quelques secondes plus tard, Drystan ouvrait la porte en chantonnant. Il s'arrêta à l'entrée.

« Tu dors, Sylvestre ? » s'étonna-t-il.

Celui-ci s'était contenté de s'allonger face au mur pour cacher son visage.

« On dirait, répondit-il. Faire le lit m'a épuisé. »

– Ah vraiment, se moqua son ami. Je suppose que tu es trop flemmard pour aller te doucher ?

– Vrai, approuva-t-il sans relever la pique.

– Vas-y alors, Casimir. Je vais en profiter pour retourner ta chambre de fond en comble et trouver où tu caches tes pornos !

– Crétin, grogna-t-il.

Il fut heureux que Drystan interprétât le rouge de son visage comme de la gêne et non des pleurs. Il fila sous la douche où il laissa l'eau brûlante couler sur son corps. Il y resta un peu plus longtemps que nécessaire, rassemblant ses pensées. Est-ce que Drystan était un enfant battu ? Et dans ce cas-là, ne serait-ce pas finalement une bonne chose que les services sociaux s'en mêlassent, et qu'il allât vivre chez ses grands-parents, qu'il fût d'accord ou non ? En espérant qu'il n'avait pas aussi un problème avec eux. Mais la priorité était de savoir si oui ou non il était actuellement en danger. Ce n'était pas improbable, son père avait l'air de se nourrir essentiellement d'alcool, qu'il se montrât violent ensuite n'était pas exclu. Cependant, Sylvestre voyait régulièrement Drystan nu, que ce fût pour le soigner ou lui faire prendre des douches après une de ses soirées-alcool, il l'aurait remarqué, s'il avait des bleus. Il était possible de frapper sans laisser de trace, mais il fallait un certain contrôle et une certaine connaissance, ce qui signifierait que son père le ferait à dessein et non sous l'emprise de l'alcool et ce serait alors un bien plus grand problème-

Pourquoi Drystan ne disait rien ? Sylvestre était son meilleur ami, s'il ne se confiait pas à lui, il se confierait certainement pas à quelqu'un d'autre et dans ce cas-là, Casimir ne pourrait pas tenir la promesse qu'il avait faite. Sylvestre partirait et Drystan… Drystan coulerait, tout simplement. Casimir mordait encore et encore l'intérieur de sa joue. Il comprenait finalement les paroles du plus vieux. Drystan était dur à gérer, tout simplement parce que tout ce que pouvait faire son entourage, c'était le regarder de scarifier, le regarder se détruire et attendre qu'il demandât de l'aide, si un jour il le faisait. Pendant ce temps, ils s'inquiétaient. Et par « son entourage », il désignait en particulier Sylvestre et Casimir, ce qui était peu.

Une idée lui vint soudainement. Son père était-il au courant de ses scarifications ? Tout ce que faisait Drystan, c'était pour protéger son père – ou du moins éviter qu'il ne perdît sa garde. Étaient-ils assez proches pour qu'il lui en eût parlé ? Casimir passa inconsciemment une main sur son bras droit. Il n'y avait pas de cicatrices, aucune marque. Il n'en avait jamais parlé, il ne voyait pas comment il aurait pu.

Lorsqu'il ouvrit la porte de sa chambre, Sylvestre et Drystan étaient tous les deux sur leur matelas, le premier lisant et passant sa main dans les cheveux du second, qui était allongé, la tête sur les cuisses de son ami. Sylvestre leva son nez de son livre et informa : « Ton frère nous a dit de descendre manger lorsque tu aurais fini. »

Drystan, dont les yeux étaient couverts d'un bras, grogna : « Pourquoi à chaque fois que je vais chez quelqu'un, il y a une ribambelle de bambins ? »

– Ils sont plus grands que les frères et la sœur de Sylvestre, releva le roux.

– Ça change rien… maugréa-t-il en s'étirant comme un chat.

– Pour une raison obscure, tous les enfants l'adorent alors qu'il les déteste, expliqua Sylvestre avec un sourire.

Il semblait aller beaucoup mieux, et cela détendit Casimir.

Le repas fut bruyant. Il s'avéra que Drystan, une fois sa timidité première passée, redevenait l'adolescent incontrôlable habituel. Avec la compétition de son frère et sa sœur – Benjamin et Clara – autant dire que c'était la foire. Ils en vinrent au point de décider d'acheter des feux d'artifices le lendemain alors que Casimir répétait que, non, ce n'était pas possible – jusqu'à ce qu'il apprît qu'il s'en vendait dans les bureaux de tabac. Tous riaient, et le repas fini de redonner le sourire à Sylvestre, ce que Casimir avait largement espéré.

Contre toute attente, Drystan mangea plus que quelques cuillerées. Il fut incapable de vider entièrement l'assiette qu'on lui avait servie, mais c'était déjà énorme par rapport à ce que Casimir l'avait vu manger jusque-là. Il se demanda si c'était parce que c'était de la nourriture fait maison. Peut-être se nourrirait-il plus volontiers si sa nourriture principale n'était pas celle de la cantine ou de plat à réchauffer. Plus tôt, Casimir avait été obnubilé par ses blessures, mais il avait bien remarqué sa maigreur, ses côtes trop visibles, ses poignets trop fins. Ce n'était pas que pour les cicatrices que Drystan portait des tee-shirts larges et manches longues. Sylvestre avait confié qu'il mangeait moins dernièrement, et que c'était lié à son état mais peut-être pouvait-il aider sur ce point. Il cuisinait assez bien, et cela lui permettrait de se rendre utile. Il se promit d'y réfléchir plus sérieusement plus tard.

Le repas fini, ils débarrassèrent la table et Casimir prépara des chocolats chauds – pas pour Drystan, qui avait tiré la langue d'un air dégoutté. Celui-ci était devant la grande armoire du salon, qui servait de bibliothèque et de range-tout, la main sur le menton avec une concentration de détective.

« Trouvé ! » chantonna-t-il. Il se tourna vers les parents de Casimir, un sourire triomphant sur les lèvres, deux albums photos dans les mains. « Je peux ? » demanda-t-il et comme ils acquiesçaient, il l'ouvrit rapidement : « Je veux voir Casimir bébé dans son bain ! »

– Qu'est-ce que- ?! Drystan ?!

Casimir abandonna le lait à son frère et se précipita dans le salon pour découvrir Drystan sur le canapé, entouré de ses parents et de Sylvestre, tous penchés sur les photographies. Ses parents commentaient avec grand amusement chaque cliché et Drystan était en larmes à force de rire.

« Mais- Je vous permets pas- ! » s'écria Casimir.

– Quoi, t'as honte de ta trogne trooop mignonne de bébé ? se moqua son ami.

Tout ce qu'il put faire, c'est rougir visiblement. Il repartit dans la cuisine en maugréant. Lorsqu'il revint, apportant les tasses de chocolat et de thé pour tout le monde, ils ouvraient le deuxième album et Drystan poussa un sifflement.

« T'es l'inverse des autres toi… Normalement, y a pas de photos des premières années et c'est comme ça qu'on découvre qu'on a été adopté- »

– J'ai pas été adopté, soupira-t-il en s'asseyant sur le fauteuil.

– Mais y a aucune photo de toi après tes quatre ans ! C'est parce que t'es devenu moche ?

– Parce qu'on est passé au numérique, idiot, hissa-t-il.

– Oh.

Il tourna des yeux de chiens battus vers John, qui haussa les épaules. « J'allume l'ordi. »

– Ouais ! Il bondit hors du canapé, suivi de Benjamin et Clara qui semblaient passer un magnifique moment – et Drystan comprenait pourquoi il était apprécié des enfants – il en était un. « Je veux voir Casimir couvert de boutons à la puberté ! »

– Il en avait pleeiiiinnn ! nargua Clara.

– C'est pas vrai, se défendit son grand frère. Pourquoi tu lui montres les photos ? demanda-t-il à son père. Tu vois bien qu'il veut juste se moquer de moi !

– Il veut en apprendre plus sur le passé honteux de son ami, c'est une bonne démarche, rit-il.

Casimir mit sa tête dans ses mains et Sylvestre posa la sienne sur son épaule dans un geste de sollicitude.

C'est comme ça qu'ils se retrouvèrent tous devant l'écran de l'ordinateur, avec Drystan qui bondissait sur place, voulant absolument commencer par les plus récentes et remonter dans le temps – puisque c'était plus amusant. Les images défilèrent, ses parents, son frère et sa sœur les commentant, et il y en avait beaucoup. Voir défiler des moments de sa vie ainsi ne fit pas forcément du bien à Casimir, puisque des souvenirs enfouis remontaient – et ils n'étaient pas forcément agréables. Aux dernières vacances scolaires, il était très souriant, mais il se souvenait très bien à quel point il se forçait, au point que les muscles de ses joues tremblaient. Puisque la seule chose à laquelle il pensait à chaque fois, c'était la rentrée, que c'était deux semaines de répit avant que ça recommence et il ne pouvait se concentrer sur autre chose que ça. Au collège, il était moins souriant, et sur certaines photographies, lorsqu'il pensait qu'on ne le regardait pas, il avait ce visage neutre, comme s'il s'ennuyait profondément, alors qu'en réalité… Casimir détourna le regard, sa bonne humeur définitivement partie. Il se rendit alors compte que Drystan n'avait plus prononcé un mot. Alors que sa famille continuait de plaisanter - « Ah ! Ça, c'était l'époque dark de Casimir, où il faisait le mystérieux ! » - Drystan ne participait plus. Casimir se pencha discrètement en avant pour voir son visage et- il ne souriait plus du tout. Il semblait même inquiet. Casimir sentit son estomac descendre à ses pieds. Il ne pouvait pas avoir remarqué quoique ce soit, pas vrai ? Même ses parents ne savaient pas-

« Tu t'habilles plus du tout comme à l'époque » remarqua Sylvestre, qui avait les coudes appuyés sur la chaise de Drystan.

– O-ouais, c'est vrai, rit Casimir, de plus en plus mal à l'aise, puisqu'il avait espéré que ça ne viendrait pas sur le tapis.

Actuellement, il portait des vêtements monochromes, de préférence des chemises, et des pantalons larges. Un style qui se rapprochait des costumes-cravates, et ça aurait pu être classe s'il n'était pas aussi petit, puisque du coup ça donnait juste l'impression qu'il était un enfant qui essayait de bien s'habiller pour la cérémonie de mariage de sa tante, mais c'était un autre problème-

Le fait était que, avant, Casimir portait des vêtements colorés. Et serrés. Avec de larges cols. Des habits qui suivaient la forme de son corps. Il aimait les jeans qui étaient comme une seconde peau, collée à la première. Il aimait l'été où il pouvait porter des tee-shirts qui laissaient ses épaules et ses bras nus. Il était une tache de couleur au milieu de garçons qui ne s'habillaient que de foncés, mais il s'en fichait puisqu'il s'aimait ainsi. Ça avait toujours été le cas. C'était encore le cas. Cependant, après le collège, à force de moqueries, il s'était rendu compte qu'il valait mieux qu'il disparût – qu'il ne se fît plus remarquer. C'était les larmes aux yeux qu'il s'était débarrassé de toute sa garde-robe, pour la remplacer par des habits froids, aussi loin que possible de ce qu'il aimait, de ce qu'il était, amples et professionnels comme s'il cherchait du travail et qu'il n'était pas juste un futur lycéen-

Il haïssait ce nouveau style – ce n'était pas lui. Mais c'était tout ce qu'il avait trouvé. Il avait décidé que, cette année, il se ferait des amis. C'était sa chance, il ne connaissait personne dans ce nouvel établissement, et personne ne le connaissait. Alors cette année, il ne serait pas à l'écart, il ne serait pas pris comme cible. Cette année, tout se passerait bien.

Cette année fut la pire de toute.

Cela alla si loin que ses parents furent mis au courant – bien que ce fut un mois avant les grandes vacances, et de bien peu de choses – et qu'il fut décidé que le mieux, c'était de changer de lycée. Casimir, lui, ne voulait jamais s'approcher de nouveau d'une école, qu'elle qu'elle fût, juste l'idée lui donnait envie de vomir-

Mais il n'avait pas vraiment eu son mot à dire. Comme il n'avait pas pu changer de classe cette année-là, malgré ses demandes répétées, il avait à présent le choix entre continuer sa scolarité là-bas ou changer de lycée. Il n'y avait pas d'alternative. La décision fut évidente pour Casimir, et il y eut beaucoup de discussion, puisque ce n'était pas rien, et le choix de la future école était important. Apparemment, l'ambiance des écoles de campagne était meilleure, il risquait moins d'être embêté et, surtout, cela l'éloignerait de ses camarades actuels. Casimir avait acquiescé en silence parce que nulle part lui semblait assez loin puisque cela avait fini sur internet, alors c'était foutu, pas vrai ?

Et le voici quelques mois plus tard, entouré de sa famille et de ses deux amis, à regarder des photos qu'il ne voulait pas qu'ils vissent puisque… et s'ils se rendaient compte qu'il était une fille manquée, comme ils le disaient ? N'allaient-ils pas être dégoûtés, comme toutes les autres personnes de son âge ? Ils allaient s'éloigner, et Casimir se retrouverait seul et-

« Nos boissons vont être froides ! » s'exclama Drystan. Il sauta hors de la chaise du bureau et attrapa une tasse en faisant des pas de danse. « J'espère que t'as pas mis de sucre ! » grimaça-t-il. Il avala une gorgée avant de prendre une pause théâtrale. « Bon, qu'est-ce qu'on fait ? On se matte un film ? »

Chacun s'éloigna de l'ordinateur et le rejoignit dans le salon ; Casimir prit quelques secondes pour rassembler un peu de contenance et les rejoignit, forçant un sourire.

Ce n'était pas un hasard. Drystan avait compris - il ne savait pas quoi exactement - mais il avait réussi à les éloigner l'air de rien, et il lui en était reconnaissant.

Ils finirent les uns serrés contre les autres sur le canapé à regarder le dernier James Bond, et même si les deux plus petits n'avaient pas arrêté de parler, ça avait été une excellente fin de soirée.

Le lendemain, ils passèrent la matinée à visiter la ville – puisque Drystan et Sylvestre étaient définitivement des campagnards – Benjamin et Clara les emmenant à droite et à gauche sans répit. Les parents les rejoignirent à midi et ils mangèrent tous ensemble à un restaurant – Casimir ne manqua pas de remarquer que, encore une fois, Drystan s'alimenta plus ou moins normalement. Les plats préparés étaient peut-être vraiment l'explication de sa mauvaise alimentation. La seule exception était lorsqu'ils étaient allés au restaurant du père de Sylvestre, mais il s'était peu nourri définitivement à cause de sa gueule de bois.

Ils enchaînèrent ensuite sur un cinéma, où l'excitation de Benjamin finit par renverser le cornet de pop-corn partout et Drystan n'arrivait plus à s'arrêter de rire.

Et contre toute attente, en fin d'après midi, ils se retrouvèrent effectivement à acheter des feux d'artifice dans un bureau de tabac. Ils se réfugièrent dans un champ pour les allumer. Les plus petits courraient dans tous les sens en exhibant leurs fumigènes et les fusées explosèrent dans le ciel qui s'assombrissait. Drystan et les deux enfants avaient commencé un concours de celui qui ferait partir sa fusée le plus haut – le plus vieux trichant indéniablement, faisant rire Casimir.

« Ce week-end m'a fait du bien, lui confia Sylvestre. Et, ajouta-t-il en observant Drystan, à Oktay aussi, je pense. Merci de nous avoir invités. »

Casimir sourit largement. « C'est normal ! On est amis, après tout ! »

Sylvestre lui rendit son sourire. « Vous allez vous revoir pendant les vacances ? »

– Oui, avec Mélodie aussi ! Tu vas chez ta mère à partir de demain, c'est ça ? On se reverra dans deux semaines !

Il acquiesça. « On se rattrapera en faisant une sortie tous les quatre. »

– Bonne idée !

– Eh ! Venez-vous deux ! les appela Drystan. Il brandit trois fusées. « Ce sont les dernières ! Faisons les péter ensemble ! »

Ils plantèrent les battons au sol et Sylvestre se pencha pour allumer les mèches. Les fusées s'élancèrent. Tous les suivaient des yeux. Les deux plus jeunes se mirent à courir en espérant les rattraper. Ils s'exclamèrent avec joie lorsqu'elles explosèrent dans un petit bruit - « C'est tellement décevant ! » riait Drystan et ils se mirent à rire avec lui.

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