7 - Emportés par la tempête

naarci

C’était un simple constat, donné d’une voix sans émotion, pourtant Casimir le reçut comme un coup.

[Désolée, j'ai eu un petit souci sur ce chapitre, j'ai dû le supprimer. Je le poste une nouvelle fois du coup.

Bonne lecture !]

Chapitre 7 : Tu as fait de ton mieux mais ça n'a rien changé (ce n'est pourtant pas de ta faute)

Le jour suivant, Casimir le passa allongé sur la couette de son lit, habillé de ses vêtements de la veille, les yeux grands ouverts fixant le plafond. Il découvrait des motifs dans le bois auquel il n'avait jamais prêté attention, qu'il observait à présent sans vraiment s'y intéresser. Il se sentait épuisé. Il avait déjà pleuré toutes les larmes de son corps et, à présent, il ne lui restait rien, sauf une sensation de vide. Alors il ne bougeait pas.

Il se demandait régulièrement ce que devait ressentir Drystan. Était-il encore vivant, à l'heure actuelle ? Cette pensée lui donnait le vertige, parfois assez de force pour attraper son téléphone et ouvrir un nouveau texte à destination de son ami. Puis il le reposait. Drystan voulait qu'on le laissât tranquille pour le moment. Que lui aurait-il dit, de toute façon ? Le brouillon du SMS s'enregistrait et il recommençait sa contemplation du plafond.

Mélodie lui envoya un message pour lui demander comment il allait. Ils discutèrent ainsi pendant quelque temps, évitant à tout prix de mentionner Sylvestre, jusqu'à ce qu'il n'obtînt plus aucune réponse. On avait dû confisquer son téléphone ; ils étaient interdits dans l'enceinte de l'établissement scolaire. Casimir reporta son attention sur les nœuds des planches en bois.

Le soir venu, il mangea sans faim avec le reste de sa famille, bruyante comme toujours. C'était étonnant comme le monde continuait de tourner de la même manière alors qu'il s'était écroulé autour de Casimir. Demain, il devrait retourner à l'école. Dans un coin de sa tête, cette pensée le terrorisait, mais il était trop fatigué pour s'en inquiéter. Il se contenta d'écrire un message à Drystan : « Salut, j'espère que tu vas bien » avant de l'effacer, puisque c'était stupide et même blessant ; évidemment qu'il n'allait pas bien. Alors il se contenta d'envoyer : « Tu seras là demain ? » Allongé sur le ventre sur son lit, toujours sans avoir pris la peine de se changer, il attendit en fixant l'écran noir. Seule Mélodie le contacta. Il finit par s'endormir. Il se réveilla à trois heures du matin à cause d'une notification – son sommeil était très léger depuis deux nuits – Drystan lui avait répondu : « Non. » et cela rassura Casimir parce qu'il était vivant.

Le lendemain, il était toujours dans cet état second où rien ne semblait plus pouvoir l'atteindre. Il sentait vaguement qu'il avait mal au ventre, mais il mettait ça sur le compte du petit déjeuner qu'il avait sauté et non sur son angoisse de se retrouver seul en classe ou sa peur de perdre Drystan.

Il était sept heures et demie, le ciel pâlissait d'une couleur froide et le vent mordait la peau laissée découverte. Les cheveux de Casimir s'emmêlaient en tous sens ; ils avaient été laissés détachés.

En descendant du train, il ne s'attendait vraiment pas à ce que quelqu'un fût en train de l'attendre. Ses longs cheveux noirs réunis en deux couettes volant derrière elle, en rythme avec son grand manteau orange, elle se courba pour le saluer.

« Mélodie… » murmura-t-il, et il pressa le pas pour la rejoindre. « Que fais-tu ici ? »

Elle lui tendit son téléphone, qu'elle avait semble-t-il préparé. Il était ouvert sur une conversation entre elle et Drystan.

Gamer [19 h 48]

Salu tu pourra allé cherché @Gamin a la gare a 7h30 demain ? Je pourai pas y etre

LapinTropMimi [19 h 49]

D'accord, pas de souci

LapinTropMimi [19 h 49]

Tu viendras plus tard ?

Sans surprise, Drystan n'avait pas répondu. Casimir se mordit l'intérieur de la joue. Malgré les circonstances, Drystan prenait toujours soin de lui, alors que ça aurait dû être son rôle à lui de le soutenir. C'était misérable.

Mélodie agrippa sa manche et tira légèrement dessus, attirant son attention. Elle avait l'air inquiète.

« Désolé, je vais bien, sourit-il sans joie. Merci beaucoup d'être venue. »

Elle acquiesça et ils partirent ensemble vers le lycée.

La journée ne se passa pas si mal que cela. Ses parents avaient appelé l'établissement pour leur expliquer la raison de son absence, alors on ne l'embêta pas avec ceci. Lors des récréations, il était avec Mélodie ; pendant les cours, il était installé à la place qui était devenue la sienne, au fond de la classe à côté de celle, vide, de Drystan. Il prit tout scrupuleusement en note, faisant des exercices en plus pour être sûr d'avoir bien compris pour pouvoir expliquer la leçon à son ami, prenant les copies en double, rangeant proprement une pochette destinée à Drystan et, oh, pourquoi ne pas copier directement deux fois les cours ? Une fois pour lui, une fois pour Drystan, au moins ça lui permettrait de mieux retenir le cours, et ça évitait de faire des photocopies, et ça l'empêchait de penser.

Se noyer dans les cours et oublier tout le reste. Parce que dans chaque couloir flottait un souvenir, parce que chaque parole lui rappelait ses amis, parce que rien n'allait plus, mais tout continuait comme avant, alors il fallait faire semblant.

Ce n'était pas non plus quelque chose de complètement nouveau pour Casimir. Durant le collège et la seconde, c'était comme ça qu'il avait réussi à s'en sortir, en se plongeant dans les études pour ignorer le crayon qu'on lui jetait, les remarques qu'on lui faisait, les rumeurs qui se propageaient. Devenir l'un des meilleurs de la classe avait donné une raison de plus à ses camarades de le détester, mais au point où il en était, cela ne changeait plus grand-chose. Les cours ne l'intéressaient pas et il détestait étudier, mais il pouvait ignorer son environnement et ses parents étaient contents. C'était tout ce qui comptait, pas vrai ? Et depuis que Sylvestre (ne pas penser à lui) lui avait fait découvrir l'Histoire sous un autre jour, et pas seulement des dates à apprendre par cœur, et depuis que Drystan (ne pas penser à lui) l'avait aidé à surmonter ses lacunes en mathématiques et en physique, il avait obtenu encore de meilleures notes et c'était encore mieux pour tout le monde, pour ses parents contents et pour son avenir à lui. Alors c'était une bonne chose.

La journée passa et aucune crise d'angoisse ne se manifesta. Il avait réussi et pouvait soupirer un peu. À présent, il n'avait qu'une chose en tête : voir Drystan.

Casimir quitta seul le lycée et se mit en route. Il savait qu'un bus l'amènerait directement chez son ami, mais il n'était plus sûr de la ligne, alors il préféra marcher. S'il se souvenait bien, il n'y avait pas d'intersection à prendre avant le village de Drystan ; Sylvestre l'y avait emmené en vélo la première fois. Casimir ne savait pas trop quoi faire de cette pensée, alors il se contenta de s'arrêter pour observer l'océan, en contrebas. L'eau et le ciel avaient pris des teintes spectaculaires alors que le soleil disparaissait. L'horizon était magnifique. Là-bas, quelque part entre deux vagues, Sylvestre avait trouvé la mort. Ce n'était soudainement plus si beau et Casimir se dépêcha de reprendre sa marche.

Les lampadaires s'allumaient les uns après les autres quand il atteignit le village. Il reconnut la rue principale et se perdit un peu pour trouver celle qui montait vers la maison qu'il cherchait. Le silence se répandait comme une brume entre les bâtiments, si bien que le grincement du portail que Casimir poussa se rapprochait du bruit d'un train qui déraille.

L'habitation de Drystan était comme d'ordinaire : mal entretenue, lugubre, le jardin laissé à l'abandon et les volets fermés. Une maison que les locataires auraient oublié ou dont personne plus ne voulait, sauf qu'elle était habitée.

Casimir emprunta le chemin entre les mauvaises herbes et arriva à l'entrée. Il soupira calmement, toqua à la porte et attendit. Attendit. Il observa autour de lui, comme si l'ombre de la soirée possédait toutes les réponses du monde, avant de se décider à toquer une nouvelle fois puis à attendre de nouveau. Au bout d'un moment, il posa sa main sur la poignée et la fit jouer ; la porte s'ouvrit sur un couloir plongé dans le noir. Il se racla la gorge.

« Bonjour ? » Il entra et referma derrière lui. « Drystan, tu es là ? »

S'il était dans sa chambre, il ne devait pas l'entendre. Il sursauta lorsque la lumière du couloir s'alluma et recula inconsciemment contre le mur. Il entendit des pas lourds descendre. Drystan était beaucoup trop maigre pour que ce fût lui, alors qui cela pouvait être d'autre sinon Sylves-

Sous la lumière jaune, la peau blafarde du père de Drystan apparut. « Casimir ? » s'étonna-t-il en le reconnaissant.

L'adolescent se sentit un peu stupide de ne même pas avoir pensé que le père pouvait être là – c'était sa maison, après tout. Il avait pris l'habitude de son absence constante.

« B-bonjour, monsieur… bafouilla-t-il. J'étais… Je voulais voir Drystan… »

L'adulte sourit, et son sourire étirait ses traits sans cacher sa fatigue. « C'est gentil à toi, il sera content. » Il sembla hésiter, jetant un coup d'œil derrière lui avant d'ajouter : « Il faudra faire vite par contre, il… » Il passa une main lasse sur son visage. « J'ai demandé conseil au médecin, comme il ne dormait plus depuis… depuis quelques jours. » Casimir déglutit. « Il a dit qu'un cachet ferait pas de mal, et je viens de lui donner… »

Un cachet. Un somnifère. Comme lors de leur première rencontre. Casimir avala son amertume et suivit le père de Drystan au second étage. Une fois en haut, celui-ci lui fit un petit signe et le laissa tranquille. Casimir poussa la porte laissée entrouverte.

« C'était qui- » commença Drystan, mais il ne dit rien de plus en l'apercevant et se contenta d'un regard vide.

Il était assis sur son lit, enroulé dans la couette, le dos contre le mur. Il était pâle – est-ce qu'il avait mangé ces derniers jours ? -, la mine sombre, et il tenait difficilement sa position assise – le somnifère et les dernières nuits sans sommeil devaient en être les raisons -, mais il réussit à se redresser quelque peu. Casimir avait imaginé le pire alors, malgré l'état de son ami, ce fut du soulagement qui l'étreignit.

« Salut, Drystan. Comment tu te sens ? »

Pour toute réponse, il remarqua d'un ton factuel – et non celui taquin qu'il aurait pris habituellement : « T'as les cheveux détachés.

– Ah, euh, oui » acquiesça-t-il en portant instinctivement ses doigts dans ses boucles. C'était sa coupe ordinaire il y a un an, et c'était toujours le cas, sitôt qu'il était seul. Pourtant, cela le mit étrangement mal à l'aise qu'on le pointât du doigt. « J'ai… oublié de les attacher. »

Drystan hocha la tête et se frotta le visage de ses mains. « 'T'en es sorti à l'école ?

– Oui, merci beaucoup d'avoir contacté Mélodie. Ça m'a beaucoup aidé alors… merci. »

Il haussa les épaules.

« J'ai pris les cours pour toi ! continua-t-il avec une joie beaucoup trop excessive pour sonner vraie. J'ai tout noté, on pourra les regarder ensemble, si tu veux. »

Il renversa son sac de son dos à son ventre et le farfouilla rapidement. Il en sortit la pochette réservée à Drystan mais, lorsqu'il releva la tête, il se rendit compte que son ami s'était assoupi contre le mur.

Casimir attendit quelques instants, pour être sûr qu'il s'était bien endormi, puis laissa silencieusement glisser son cartable, abandonnant les fiches de cours. Il s'approcha et l'observa ; il semblait épuisé. Il voulut l'installer plus confortablement sur le lit mais se retrouva incapable de le toucher, ne sachant pas si Drystan aurait été d'accord. Il recula et, finalement, s'assit sur la chaise de bureau. Il soupira et resta là, profitant du calme de cette maison avant d'être obligé de rejoindre le reste du monde.

Quelques minutes plus tard, il entendit quelqu'un emprunter les escaliers et le père de Drystan toqua doucement à la porte avant de passer sa tête. « Il s'est endormi ? » chuchota-t-il. Casimir acquiesça. Le père entra dans la chambre et détortilla Drystan de la couette. Il l'allongea proprement sur le matelas et le recouvrit. Il tassa plus que nécessaire les draps.

« C'était pas la meilleure solution, mais je savais plus quoi faire. C'est pas bon de pas dormir comme ça.

– Oui » acquiesça-t-il automatiquement.

Le père se releva. « Merci d'être venu, en tout cas. Tu habites loin ? Je peux te ramener, si tu veux…

– Et Drystan ? s'inquiéta-t-il.

– Il risque pas de se réveiller avant quelques heures, soupira-t-il amèrement.

– … Je veux bien alors, merci. »

Ils sortirent de la chambre, jetant un dernier coup d'œil à l'adolescent endormi, et s'en allèrent. Une voiture cabossée était garée sur le trottoir devant le jardin ; Casimir n'y avait pas fait attention lorsqu'il était passé à côté en venant.

« Où est ce que je te dépose ? » s'enquit le père en démarrant le contact.

L'intérieur de la voiture, comme le salon de la maison, était imprégnée de l'odeur de tabac froid.

« À la gare, ce sera très bien, merci.

– Tu prends le bus tous les jours pour venir en cours ? s'étonna-t-il.

– Le train aussi…

– Eh ben ! Tu es sacrément courageux ! s'exclama-t-il d'un ton faussement joyeux en s'engageant sur la route. Tu devrais prendre un logement plus près ! Tiens, ça me fait penser que les grands-parents de Drystan ont un appartement dans le village en contrebas, je suis sûr qu'ils accepteraient de te le louer à moitié prix !

– Merci, c'est gentil. »

Ils ne dirent plus rien pendant quelques instants, et Casimir força ses muscles à se détendre lentement. Ils se contractèrent de nouveau lorsque l'adulte reprit la parole.

« Comment vas-tu, toi ?

– Ça va » répondit-il évasivement.

Le père hocha la tête sans presser le sujet.

« Ça ne doit pas être facile » murmura-t-il.

« C'est quelqu'un de très gentil » avait dit Sylvestre. C'était sûrement vrai, et la gentillesse dont était capable Drystan devait sûrement venir de là aussi. Casimir se mordit l'intérieur de la joue. Autant ne pas tourner autour du pot. « Et… Et Drystan ? »

Les mains sur le volant se serrèrent à cette question, jusqu'à ce que le père laisse échapper un soupir. Il fronça les sourcils.

« C'est… compliqué pour lui. Ils ont toujours été ensemble, depuis tout jeune, alors apprendre sa mort… » Casimir sentit ses poils se hérisser sur son corps. Le dire à voix haute lui paraissait blasphématoire, comme si, temps qu'on ne le prononçait pas, ça restait de l'ordre du non réel. Le père continua sans remarquer son malaise : « Même moi, j'ai du mal à y croire… Il était encore si petit y a pas si longtemps… » Il s'arrêta quelques instants, puis finit : « Heureusement, il lui reste toi.

– Et vous » compléta-t-il.

Il haussa les épaules. « Dès que j'ai su ce qui était arrivé, j'ai pris des congés pour m'occuper de lui mais… J'ai même pas réussi à le faire manger, et il refuse de voir un médecin… Il en a vraiment besoin pourtant. »

Casimir se sentit soudainement proche de cet homme, qui voulait aider Drystan à tout prix, mais qui ne savait pas comment. Ils partageaient ce même sentiment d'impuissance, de voir un être cher au bord du gouffre et de ne pas savoir comment le retenir.

« Vous avez sûrement raison, il… Il n'a pas mangé du tout ?

– Il a mangé, si, rit amèrement le père, mais il a tout vomi derrière. Je sais pas si quoi que ce soit a atteint son estomac… »

Casimir grimaça. Il y aurait un moment où ce ne serait vraiment plus possible, et où ils seraient obligés de l'emmener à l'hôpital, qu'il le voulût ou non, pas vrai ? Dans ce cas-là, des spécialistes le prendraient en charge et ça irait mieux, peut être ?

Ou ce serait trop tard.

« Nous y sommes, mon grand, annonça l'adulte en se garant aisément dans le parking vide.

– Les somnifères… murmura-t-il.

– Hum ? »

Casimir hésita. Ils avaient le même objectif, il devait partager ce genre d'informations, mais il ne savait pas à quel point le père de Drystan était au courant de l'état de son fils. Peut-être ne savait-il même pas que le mal être de son fils datait de bien avant la mort de Sylvestre. Drystan semblait assez proche de lui, mais que lui avait-il dit ? Était-il en courant de l'alcool ? Des scarifications ? De sa malnutrition ? Avait-il remarqué la boite de somnifères vidée, à la rentrée ?

« Les… Enfin… Vous…

– Tu peux me tutoyer, si tu veux » lui sourit-il, le rassurant.

À présent qu'il ne conduisait plus, il le regardait en face et Casimir pouvait voir à quel point il semblait fatigué.

« Les somnifères… Vous les… Tu les ranges où ?

– … Avec les autres médicaments ? répondit-il évasivement.

– Je veux dire… Drystan y a accès ? »

Il ouvrit la bouche, les sourcils froncés d'incompréhension, avant de la refermer et de se tourner vers le volant, comme si une réalisation douloureuse venait de le frapper. Casimir se mordit la lèvre. C'était une manière très détournée de lui dire qu'il craignait que son fils se suicidât, mais il semblait avoir compris.

« Je… Je les rangerai ailleurs.

– Merci » murmura-t-il.

Ils restèrent silencieux quelques instants avant que Casimir n'annonçât : « Je vais y aller… Mon train devrait pas tarder. Ça ira pour vou… toi ?

– Oui, pas de soucis.

– Je veux dire… Par rapport à votre maison… Drystan m'a expliqué que v… tu travaillais dur pour l'acheter… Vous aurez assez d'économie ?

– Ah, ça… » Il fronça les sourcils, puis haussa les épaules. « Elle attendra bien, va. Drystan passe en priorité. »

Cela soulagea Casimir, et il sourit. « Merci » répéta-t-il. Il ouvrit la portière de la voiture et se faufila dehors.

« Si tu veux voir Drystan, n'hésite pas, intervint-il, tu es le bienvenu.

– Ce week-end, peut-être ?

– Je lui dirai, il sera content.

– Merci.

– Merci à toi, sourit-il.

– À samedi alors, monsieur.

– Laurent. Tu peux m'appeler Laurent. On se voit bientôt, Casimir » le salua-t-il avec un clin d'œil.



Samedi matin, Casimir s'était renseigné sur la ligne de bus qui passait au village de Drystan, et put le prendre. Il faut dire qu'il était assez chargé, cette fois-ci.

Laurent lui ouvrit lorsqu'il toqua pour la troisième fois.

« Qu'est-ce que c'est que tout ça ? demanda-t-il, incrédule, en désignant les deux sacs de course et le sac à dos que Casimir portait.

– Hum, j'ai remarqué que Drystan avait du mal avec les plats préparés, alors je voulais essayer de faire quelque chose maison… Peut-être qu'il arrivera à en manger…

– Waouh. Tu sais que t'es un ami en or, toi ? »

Cela fit rougir Casimir et il le remercia, mais ce n'était pas exactement vrai. Ce n'était qu'un moyen comme un autre de ne pas penser.

Il posa ses affaires dans l'entrée – c'était surtout les ustensiles et casseroles qui prenaient de la place – et monta les escaliers.

La chambre de Drystan était plongée dans le noir. À la lumière du couloir, Casimir se rendit compte que son ami n'était pas dans son lit. « Drystan ? » appela-t-il.

Il était au fond de la chambre, entre la commode et le mur, assis au même endroit que lorsqu'ils s'étaient rencontrés pour la première fois. Casimir déglutit. « Hey… » murmura-t-il.

Drystan redressa un peu la tête. « T'avais pas à venir, tu sais. »

Il parlait d'une voix traînante. Casimir s'agenouilla devant lui. « Tu as bu ? » lui demanda-t-il.

Il haussa les épaules.

« Ton père est au courant ? »

Il resta silencieux. Casimir se mordit l'intérieur de la joue. Il avait demandé à Laurent de cacher les somnifères, mais il devrait faire de même avec les bouteilles – et, étant donné qu'il n'y avait que ça dans cette maison, ça allait être difficile. Casimir soupira. En même temps, c'était sa manière à lui de ne pas penser. Il en avait besoin – même si c'était trop souvent au goût de Casimir – mais il comprenait que l'obliger à rester lucide en permanence serait cruel.

Il étendit ses mains vers le bras de son ami et, même si ce dernier eut un mouvement de recul, il le laissa remonter sa manche. Casimir ferma les yeux quelques secondes lorsqu'il découvrit les plaies fraîches, et profondes.

Malheureusement, ça aussi, c'était sa manière de ne pas penser. Comment aurait-il pu juger, alors que lui aussi, il n'y a pas si longtemps, il trouvait du réconfort dans les scarifications ? C'était une manière de tenir le coup. Ça signifiait qu'il se battait encore.

Cette idée ne l'apaisa pas.

« Il faut désinfecter » murmura-t-il d'une voix détachée – professionnelle, comme si ça ne le touchait pas – comme l'aurait fait Sylvestre.

Il se leva, traversa la chambre sens dessus dessous et accéda à la salle de bain. Là, il ouvrit tiroirs et placards à la recherche de désinfectant et bandages. Y en avait-il seulement ? Sylvestre avait toujours sur lui sa propre trousse de secours.

« T'es pas obligé de faire ça, tu sais » dit Drystan.

Il l'avait rejoint et se tenait à présent en appuis sur le cadran de la porte. Il était habillé de noir et chaque partie de son corps était recouverte de tissus, jusqu'à son cou. Casimir se mordit l'intérieur de la joue en se demandant jusqu'où les blessures s'étendaient.

« C'est ce que Sylvestre aurait fait.

– Mais t'es pas Sylvestre. »

C'était un simple constat, donné d'une voix sans émotion, pourtant Casimir le reçut comme un coup.

« Je sais, s'étrangla-t-il légèrement en recommençant à fouiller les meubles, mais tu désinfecteras pas de toi-même. »

Drystan soupira et disparut. Casimir cligna des yeux pour faire disparaître les larmes qui y étaient. Il se reprit lorsqu'il entendit son ami ouvrir le meuble du couloir et revenir avec ce qu'il cherchait. Il grimaça ; il ne risquait pas de trouver.

Drystan s'assit contre le mur, face à Casimir, et enleva son sweat-shirt à col roulé. Ses deux poignets et avant-bras étaient striés de blessures, ainsi que ses biceps et son ventre, bien que ce fût légèrement moins. Casimir prit le désinfectant et en répandit quelques gouttes sur une compresse. Ses mains tremblaient. Il hésita, ne sachant où commencer, ni comment, mais finit par l'appliquer sur son avant-bras gauche, là où les blessures semblaient les plus profondes. Drystan ne bougea pas, ni ne fit un bruit, et Casimir se demanda si c'était l'alcool qui avait amoindri ses sensations. Il tapota doucement la compresse qui se teintait de plus en plus de rouge, appuyant peu pour ne pas lui faire mal, jusqu'à ce que Drystan posât sa main sur la sienne. Il prit la compresse, l'imbiba de désinfectant – contrairement au peu qu'avait mis Casimir – et plaqua sans ménagement contre les plaies qui saignaient encore.

« T'as pas à t'occuper de ça.

– Mais Oktay- »

Ils s'arrêtèrent tous les deux, pétrifiés. Une seule et unique personne utilisait son nom de famille comme un surnom affectueux. Casimir porta sa main à sa bouche.

« Je…

– Ne fais pas ça, cracha Drystan, faisant sursauter son ami. Tu… » Il passa rageusement sa main dans ses cheveux bouclés. « T'as pas besoin de devenir lui, OK ? » Il leva la tête vers lui, et sa voix se fit suppliante. « T'es très bien comme t'es alors… alors reste toi, d'accord ? »

La gorge de Casimir se serra. Il acquiesça. « Je suis désolé… ajouta-t-il.

– C'est rien. »

Il le regarda se soigner en silence, se contentant de l'aider à la fin pour poser les bandages. Casimir finit par briser le silence, et il se mit à parler de choses futiles, tout pour les éloigner de Sylvestre, alors qu'ils le sentaient très bien à côté d'eux.

« J-J'ai amené de quoi faire à manger, je pourrais te cuisiner quelque chose.

– Dans notre cuisine ? Bon courage pour trouver une cuillère propre.

– J'en ai amenées aussi, en fait.

– Malin. Tu sais cuisiner alors ?

– Je cuisine plutôt des pâtisseries d'habitude, mais comme tu aimes pas le sucre… J'ai pris un livre de cuisine avec moi » explicita-t-il.

Son ami hocha silencieusement la tête, scotchant avec du sparadrap une compresse.

« … Qu'est-ce que tu voudrais que je te cuisine ? demanda Casimir.

– Ah… soupira-t-il, comprenant où il voulait en venir. Tu sais, je suis pas… Enfin, je…

– Au moins pour goûter ? Je t'en voudrai pas si tu finis pas ! »

Drystan le suppliait silencieusement de laisser tomber, un air misérable sur le visage, mais comme Casimir ne faisait pas machine arrière, il y consentit avec réticence. « … OK. »

Ils finirent d'appliquer les bandages et Drystan se rhabilla. « Je vais dormir un peu, si ça te dérage pas, murmura-t-il avec précaution.

– Pas de problème ! Je viendrai te chercher quand ce sera prêt ! »

Drystan acquiesça et disparut dans sa chambre en fermant la porte derrière lui. Casimir la fixa plus longtemps que nécessaire, se mordant l'intérieur de la joue.

« Ne fais pas ça. »

Il dévala les escaliers. Il fallait qu'il fît quelque chose, rapidement, pour ne pas laisser le fouillis d'émotions qui le traversait l'étouffer.

Il découvrit le père de Drystan dans la cuisine, les mains dans l'évier, un air de dégoût sur le visage. Il se tourna vers Casimir et ses traits s'illuminèrent. « Bien passé ?

– Oui, mentit-il aisément. Qu'est-ce que vous faites ?

– Tu es mon invité, déjà que tu vas faire à manger, je vais pas te faire ranger non plus ! rit-il honteusement.

– Merci, sourit Casimir.

– J'ai jamais le temps d'habitude, mais puisque j'ai pris quelques jours, je devrais en profiter pour nettoyer entièrement la maison ! »

Casimir passa un vague regard sur le sol de la cuisine et du salon, où bouteilles, sacs-poubelles et poussière cachaient le carrelage. Elle en avait effectivement bien besoin.

« Je peux ouvrir les volets ? s'enquit-il poliment.

– Te gêne pas ! Comme quand je pars, le soleil est pas levé et qu'il est déjà couché quand je rentre, j'y pense pas. Et évidemment, Drystan se donnerait pas cette peine ! »

Comme tous les volets, sans exception, étaient fermés à chaque fois que Casimir était venu, il était persuadé qu'il y avait une raison cachée. Apparemment, il se trompait. Il dut forcer pour réussir à les ouvrir. Cela devait faire vraiment longtemps qu'ils n'avaient pas été touchés.

Illuminé par la lumière extérieure et non par celle, artificielle, de l'ampoule, le salon avait tout de suite un autre visage. C'était toujours aussi sale et en désordre, mais cela semblait vivant.

Casimir n'allait pas commencer la préparation du repas tout de suite – Laurent accaparait de toute façon la cuisine – il se mit donc à rassembler toutes les poubelles et bouteilles dans le jardin ; Laurent s'en occuperait plus tard. Lorsqu'il eut fini, il commença à faire la poussière des meubles. Vers onze heures, il s'appropria la cuisine et Laurent proposa de mettre de la musique pour les accompagner. Casimir accepta avec joie.

Plus tard, Drystan se montra, frottant son visage endormi d'une main. « Mais qu'est-ce que vous foutez ? » demanda-t-il en baillant. Il eut l'air surpris de découvrir les volets ouverts. Son père l'entraîna avec lui pour qu'ils allassent déposer les poubelles en voiture. Lorsqu'ils revinrent, la tarte aux poireaux – Drystan n'avait finalement pas dit à Casimir ce qu'il voulait – était prête et ils lavèrent la table basse pour manger dessus. Casimir et Laurent passèrent le repas à discuter sur ce qu'ils allaient faire – qu'est-ce qui était le plus urgent à laver ? Qu'est-ce qu'il cuisinerait ce soir ? Drystan ne participait pas, mais il devait sentir que les deux le surveillaient alors qu'il mangeait lentement sa part, jusqu'à avoir un hoquet et poser une main sur sa bouche.

« Ne te force pas non plus » conseilla Casimir.

Drystan secoua la tête et avala difficilement ce qu'il avait dans la bouche. « Pardon… C'est bon, c'est jusque que… que… »

Casimir sourit gentiment. Il avait presque mangé un huitième en entier, c'était déjà ça. En espérant qu'il ne vomirait pas ensuite.

La suite de la journée fut bien remplie. Casimir aida Laurent à nettoyer le salon et la cuisine – « Je pensais pas que ça prendrait autant de temps ! Et dire qu'il y a le reste de la maison à faire ! » – et Drystan fut assigné à trier les affaires qui traînaient. Il s'arrêtait régulièrement pour s'allonger sur le canapé, et personne ne le lui reprochait. Au moins, il n'allait pas se cacher dans sa chambre et ils pouvaient veiller sur lui.

À la fin de la journée, ils n'avaient pas encore fini, mais le rez-de-chaussée était déjà beaucoup plus propre, à tel point que, rangé, les volets ouverts, et le silence remplacé par de la musique, l'endroit semblait ne plus être le même.

Casimir avait réussi à faire avouer à Drystan ce qui lui ferait plaisir au dîner ; il put tenter une mousse de légumes. Après avoir mangé, ils regardèrent tous les trois un film puis allèrent se coucher, épuisés.

« Tu préfères que je sorte le matelas ? s'enquit Drystan une fois seuls dans sa chambre.

– T'inquiètes pas, c'est pas la peine » le rassura Casimir.

Il se retrouva allongé sur le dos à côté de son ami, ce dernier tourné vers le mur. Il se rendit compte qu'il n'arriverait pas à dormir ; son cœur battait d'anxiété, parce que est-ce qu'il agissait de la bonne manière ? Est-ce que ça aidait vraiment Drystan ?

« Tu n'es pas Sylvestre » Il serra les poings. Il avait pu occuper son esprit toute la journée avec le ménage, mais à présent…

« Casimir » l'appela soudainement Drystan. Sa voix était étouffée par la couette.

« Hum ?

– Merci. »

Casimir tourna la tête vers son ami, même s'il ne distinguait strictement rien dans le noir. Ce n'était pas aussi réconfortant qu'il l'aurait cru, qu'il lui dise ceci. Au contraire, sa gorge se serra. « Je suis là pour toi, tu sais » murmura-t-il.

Drystan ne répondit pas. Il se recroquevilla contre le mur, s'éloignant de lui. Casimir attendit, attendit, puis retourna son regard vers le plafond qu'il ne voyait pas, se mordant l'intérieur de la joue, se demandant qu'est-ce que Sylvestre aurait fait à ma place ?



Le lendemain fut une journée plus difficile. Casimir avait l'habitude de se lever tôt, il se réveilla donc bien avant les deux autres. Il s'occupa en continuant sans bruit le ménage au premier étage. À neuf heures, Laurent vint à sa rencontre, le pas traînant et le visage fatigué. « Ça casse, de faire le ménage » rit-il avec une joie forcée et Casimir acquiesça, ne faisant pas de remarque.

Ils ne mirent pas de musique pour ne pas embêter Drystan, qui ne se montra pas de la mâtinée. Lorsque Casimir alla le chercher à l'heure du repas, il se rendit bien compte que son ami était réveillé, sûrement depuis longtemps, et il ne savait pas s'il n'avait pas bougé de son lit parce qu'il n'en avait pas la force, ou parce qu'il l'évitait.

Le repas fut silencieux. Casimir essaya bien d'entamer une conversation quelconque mais ni le père, ni le fils ne semblaient enclins à échanger. Ils avaient sorti une bouteille de vin qu'ils burent à deux. Casimir n'osait pas leur dire quoi que ce fût.

Drystan ne toucha presque pas à son assiette. La seule fois où il ouvrit la bouche pour parler, ce fut pour demander quand Casimir partait, et il aurait pu le jeter dehors que ça aurait été tout aussi cruel.

« Après le repas, déglutit Casimir. On est dimanche, alors il y a moins de train » s'excusa-t-il d'un sourire, comme si son ami voulait qu'il restât.

Drystan se contenta d'un hochement de tête. Bientôt, il remonta dans sa chambre. Face à Casimir, Laurent bailla.

« Je crois que je continuerai demain. J'vais faire une sieste.

– D'accord, murmura-t-il. À bientôt alors. »

Il avait envie de pleurer.

Le chemin du retour fut insupportable. Il était épuisé et désespéré, et porter les sacs de casseroles et d'aliments lui demanda une force qu'il n'avait plus. Il était en colère aussi, contre lui-même, et il rejeta violemment les larmes qui osaient lui venir. Il se répéta qu'il ferait mieux, que, pour l'instant, il allait passer le reste du week-end à faire ses devoirs pour ne pas penser.

Il aurait mieux voulu rester prostré sur le sol.

Un tintement lui signalant l'arrivée d'un nouveau message le sortit de ses sombres pensées. Son estomac se contracta à l'idée que ce fut Drystan, l'idée le faisant espérer comme angoisser. Il s'agissait de Mélodie, et il put relâcher sa respiration.

LapinTropMimi [13 h 21]

Coucou ! Ça se passe bien ?:3

Gamin [13 h 21]

Hey, comment vas-tu ?

LapinTropMimi [13 h 22]

Ça va et toi ?

Gamin [13 h 22]

Ça va

LapinTropMimi [13 h 22]

Et Drystan ?

Gamin [13 h 23]

Je sais pas, il m'a jeté dehors

LapinTropMimi [13 h 23]

???

LapinTropMimi [13 h 23]

Comment ça ?

Gamin [13 h 24]

Il m'a pas vraiment jeté dehors, je crois qu'il voulait juste plus me voir

LapinTropMimi [13 h 25]

Il doit avoir besoin d'être seul

Gamin [13 h 25]

Il a

LapinTropMimi [13 h 25]

Oui ?

Gamin [13 h 27]

… J'ai plus l'impression de l'emmerder qu'autre chose

LapinTropMimi [13 h 27]

Il vient de perdre quelqu'un, il doit pas savoir comment réagir

Gamin [13 h 28]

Je sais pas

LapinTropMimi [13 h 28]

Tu fais de ton mieux Casimir, personne peut te reprocher ça

LapinTropMimi [13 h 28]

Surtout pas toi-même

LapinTropMimi [13 h 28]

C'est pas de ta faute s'il souffre

LapinTropMimi [13 h 29]

Tu es un très bon ami, tu es là pour lui et tu fais tout ce qu'il faut. Je suis sûre que ça l'aide beaucoup que tu sois là

Cela amena un sanglot à Casimir, parce que Sylvestre s'en sortirait beaucoup mieux. Mais Drystan avait raison, il n'était pas lui et il ne le serait jamais.

Ils passèrent encore un long moment à discuter. Mélodie n'hésita pas à lui répéter, encore et encore, qu'il n'avait aucune raison de s'en vouloir, jusqu'à ce qu'il la crût. Elle lui proposa qu'ils allassent voir Drystan ensemble la prochaine fois, tous les jours s'il le fallait. Casimir sentit un poids s'enlever de ses épaules. Il n'était pas seul ; Mélodie pouvait le soutenir, les soutenir.

Ils décidèrent d'aller voir Drystan tous les matins avant les cours.

L'après midi du dimanche ne fut pas très productive au niveau des devoirs mais, pour une fois, Casimir s'en fichait. Il aurait été incapable de se faire violence pour apprendre des leçons qui ne l'intéressaient pas, se tirant les cheveux dès qu'il se déconcentrait. Non, il abandonna son travail sur un coin de la table et prit ses crayons. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas adonné à sa passion, cela lui fit du bien. Il dessina un enfant qui dansait seul au-dessus de l'océan, sous la pluie. Il semblait triste.



Casimir n'aurait jamais pu remercier suffisamment Mélodie. Elle s'était levée exprès une heure plus tôt pour l'accompagner chez Drystan, et avait décidé de le faire chaque jour. Cela permettait aussi que Casimir n'eût pas à aller seul à l'école.

Dans le bus, ils discutèrent de tout et de rien par téléphone, et cela l'apaisa un peu de juste profiter de l'instant présent sans s'inquiéter du reste.

Il était tôt quand ils arrivèrent chez son ami, à peine sept heures. La porte de la maison était ouverte, et ils durent passer quelques nouveaux cadavres de bouteilles pour atteindre le lit de Drystan. Il y était assis, adossé au mur.

« Vous étiez pas obligés de venir, murmura-t-il.

– Non, mais on est venus quand même » sourit Casimir, même s'il ne pouvait pas le voir dans le noir. Il sortit de son sac une boite, qu'il posa sur le bureau. « J'ai essayé une nouvelle recette, tu me diras ce que tu en penses. »

« J'ai amené des croissants » écrivit Mélodie.

Bien qu'avec réluctance, Drystan les suivit au salon. Il ne participa à leur conversation ni ne mangea, mais il les accompagna jusqu'à la porte et leur fit un petit signe de la main.

Cela dura plus d'une semaine. Chaque matin, ils le trouvaient déjà éveillé mais immobile sur le lit. Ils le faisaient descendre au salon et l'accompagnaient pendant une heure, jusqu'à lui souhaiter une bonne journée. Il parlait peu, voire pas du tout, se contentant de bouger la tête pour répondre à une question. Laurent n'apparaissait pas ; il se levait toujours plus tard. Pourtant, Casimir voyait qu'il n'avait pas abandonné son projet puisque la maison était de plus en plus propre et rangée, même si c'était progressif. Apparemment, Drystan l'aidait.

En même temps, les cours se passaient tant bien que mal. Casimir continuait de prendre tout scrupuleusement en note, pour lui comme pour Drystan, pour lorsqu'il se sentirait mieux. Mélodie était un soutien indispensable. Elle l'aidait à tenir et, sans elle, il se serait sûrement rapidement effondré.

Un mardi matin, ils furent étonnés de découvrir un Drystan immobile dans son lit mais habillé pour sortir. Son sac de cours était prêt dans l'entrée. Casimir ne put s'empêcher de s'exclamer dans un mélange d'espoir et d'incertitude : « Tu retournes au lycée ? » Ce à quoi Drystan se contenta de hausser les épaules.

Le cœur de Casimir avait accéléré d'excitation, de joie et d'anxiété. Parce que si, pour lui, ça avait été une torture de retrouver des murs entre lesquels il avait passé tant de temps avec Sylvestre, ça allait être pire pour Drystan. Son visage était, d'ailleurs, plus renfermé que d'ordinaire, ce qu'il ne pensait pas possible.

Le voyage jusqu'à l'établissement fut silencieux et, une fois descendus du bus, il se mit à marcher de plus en plus lentement, comme si ses muscles trop tendus n'étaient plus capables de fonctionner correctement. Casimir et Mélodie se calèrent à son rythme, chacun d'un côté. Ils s'arrêtèrent lorsqu'il s'arrêta face au portail, les poings fermés.

« Je peux pas » murmura-t-il entre ses dents serrées et c'était la première phrase complète qu'il prononçait depuis ce qui paraissait des lustres à Casimir ; c'est-à-dire une semaine.

Il recula et leur fit un petit signe de la main.

« Tu veux que je te raccompagne chez toi ? » demanda Casimir, pleinement conscient que la sonnerie avait sonné, qu'il devrait expliquer son retard, voire son absence.

Drystan secoua la tête. Il se détourna et partit. Casimir et Mélodie échangèrent un regard peiné. Elle lui prit la main, la serra une fois puis la relâcha. Ils passèrent seuls le grillage.

La tentative suivante se passa deux jours plus tard. Encore une fois, Drystan s'arrêta devant le portail, et sûrement qu'il ne l'aurait pas franchi si Mélodie et Casimir n'avaient pas été à ses côtés. La barrière passée, Casimir espéra que le reste serait plus facile. Pourtant, Drystan n'atteignit jamais leur salle de classe ; la proviseure l'arrêta et l'entraîna à sa suite dans son bureau.

Une heure plus tard, à la fin du cours, Casimir lui envoya un message : « Tout va bien ? » Heureusement, il ne tarda pas trop à répondre puisque Casimir commençait à vraiment paniquer. « Je suis parti. » avait-il écrit. Il ignorait sa question, mais Casimir ne pressa pas le sujet.

Le soir même, une nouvelle conversation fut créée, et le cœur de Casimir se serra. Les autres tchats avaient été nommés en fonction du nombre de participants, celui-ci aurait donc logiquement dû s'appeler « Trio », mais c'était le nom de celui qu'ils utilisaient avec Sylvestre…

[Gamer a créé le groupe « Sans nom » [Voir les infos du groupe]]

Gamer [19 h 02]

Ces cons pensaient qu'on était au courant pour Sylvestre

Gamer [19 h 02]

Alors ils ont rien dit

Casimir se mordit l'intérieur de la joue. Il était vrai qu'ils avaient appris sa mort en retard, et par hasard. Évidemment que l'établissement avait été au courant avant eux. Casimir essaya d'imaginer la proviseure leur donner la nouvelle. Il se demanda si ça n'aurait pas été pire.

Gamin [19 h 04]

Gamin [19 h 04]

Ça n'aurait pas dû se passer comme ça

LapinTropMimi [19 h 04]

Ils auraient pu s'en inquiéter…

Gamer [19 h 05]

Gamin [19 h 07]

… Elle voulait autre chose ?

Gamer [19 h 08]

Gamer [19 h 08]

Me présenter ses condoléances.

Gamer [19 h 08]

Me dire de pas lacher prise. M'a proposer de voir un psy

LapinTropMimi [19 h 09]

:(

Gamin [19 h 10]

Tu leur as dit quoi ?

Gamer [19 h 10]

Rien

Gamin [19 h 12]

… Est-ce que ça va ?

Drystan ne répondit pas. Le lendemain, pour la première fois, il n'était pas réveillé lorsqu'ils arrivèrent, mais son père, oui.

« Il a été malade une partie de la nuit » expliqua-t-il en se frottant le visage des mains. « Je pense pas qu'il se lève avant un bout. »

Avec l'odeur de whisky accrochée au mur de sa chambre, ils n'eurent pas besoin de demander de quoi il avait été malade. Casimir laissa le tupperware rempli de nourriture à Laurent et ils repartirent sans déranger leur ami.

Le lundi suivant, Drystan se prépara et partit avec eux pour le lycée. C'était le premier cours qu'il suivait depuis qu'ils avaient appris la mort de Sylvestre. Sa posture décontractée, ses blagues idiotes, son jeu comique, tout était parti. Ne restait qu'un adolescent courbé sur sa feuille qu'il noircissait avec son stylo, jusqu'à la trouer.

Plusieurs élèves vinrent le voir pour lui présenter leurs condoléances, et à chaque fois sa mâchoire se serrait un peu plus. Il ne répondait pas et même les ignorait ; ils finirent par arrêter. À l'intercours, il disparut. « Tu es où ? » demanda un Casimir inquiet par message. « Rentré. » lui répondit-il.

Il avait tenu une heure.

Le lendemain, il sortit avec eux. Il resta pour deux heures de cours, puis repartit. Il revint pour la dernière heure, en fin d'après midi, mais Casimir le soupçonna d'avoir bu quelques verres entre temps. Le jour suivant, il resta pour cinq cours, il passa même la pause de midi avec les deux autres, picorant ce que lui avait préparé Casimir. Le lendemain, il ne vînt pas du tout.

Et cela continua ainsi. Bientôt, cela fit un mois que Sylvestre avait disparu. Évidemment, ce jour-là, Drystan ne se montra pas.



« Vous deux ! »

Mélodie et Casimir se retournèrent, se demandant si on s'adressait à eux, mais personne d'autre n'était dans les escaliers, c'était forcément le cas.

« Oui ? s'enquit Casimir.

– Vous montez en cours ? demanda le surveillant.

– Non, on allait travailler au troisième étage… »

Casimir était toujours étonné que les salles de classe restassent ouvertes en permanence, mais ils avaient pris l'habitude d'y aller dès qu'ils avaient une pause. Il y avait toujours une classe vide où ils pouvaient être au calme, là-haut.

« Désolé, dit le surveillant en secouant la tête, mais ça va pas être possible. Les terminales passent leur bac blanc, interdiction de traîner dans les couloirs pendant ce temps-là. Ça risque de les déconcentrer.

– Même si on fait pas de bruit ?

– Même si. Je vous accompagne en salle d'études. »

À côté de lui, Mélodie haussa les épaules et redescendit les marches qu'ils venaient de monter. Casimir soupira et se résigna à les suivre. Il ne put s'empêcher d'imaginer Sylvestre penché sur une feuille d'examen et se mordit l'intérieur de la joue. C'était peut-être une bonne chose que Drystan n'avait pas eu la force de se lever, ce matin.

Le mois de décembre était bien entamé et l'air s'était refroidi. La neige était tombée chez Casimir, mais pas ici. Le ciel était gris, et ce n'était pas le temps à passer une heure dehors. Pourtant, en découvrant la salle d'études, Casimir envisagea sérieusement cette possibilité. Leur accompagnateur les y fit entrer et la surveillante présente les pressa de s'asseoir. La pièce était pleine à craquer, et chacun parlait de plus en plus fort pour se faire entendre par-dessus le brouhaha. Régulièrement, la surveillante leur hurlait de se taire et il y avait quelques secondes de silence avant que ça ne reprît de plus belle.

Casimir n'avait pas envie d'être là. Il sentait son cœur battre lourdement et se concentra dessus. « C'est rien, se convînt-il. Juste des élèves bruyants. » Il sursauta lorsqu'une exclamation s'éleva juste à côté de lui. Mélodie le guida vers la seule double table encore libre, au fond de la classe, et ils s'y installèrent. Ils sortirent leurs affaires, Casimir lut ce qu'il devait faire dans son agenda-

« Hep. Hep, toi ! »

Il se retourna, fronçant les sourcils aux deux adolescents derrière lui.

« Hé, mademoiselle ! » s'écria celui juste derrière lui. « Oh merde, j'croyais que t'étais une fille ! Nan, attends, en vrai t'es une meuf ou un mec ? »

Celui à côté de lui et deux autres sur une autre table partirent dans un fou rire. Casimir se remit droit sans un mot, les ignorant. Un mélange de colère et de peur lui brûla l'estomac. « C'est rien, se dit-il. Juste une moquerie. Ils vont arrêter. » Il se mordit l'intérieur de la joue, se maudissant de ne pas s'être attaché les cheveux ce matin. Il ne l'avait plus fait depuis… depuis Sylvestreil aurait pourtant dû prédire ce qui allait arriver s'il ne le faisait pas.

Mélodie toucha sa main du bout des doigts et il sourit pour la rassurer. Il retira l'élastique de son poignet et attacha ses cheveux.

« Hé, t'es vexé ?

– Non, c'est bon » murmura-t-il, mais il n'était pas sûr d'avoir été entendu.

Les quatre élèves se mirent à discuter sur l'étrangeté d'un homme ayant une coupe longue, ou d'une femme avec des traits trop masculins, chacun ajoutant une remarque cinglante et se moquant ouvertement. Il était forcément gay ou travelo. Casimir les ignora du mieux qu'il pût.

Quelques minutes plus tard, alors que les railleries diminuaient et que Casimir pouvait un peu plus se concentrer sur ses devoirs, il reçut quelque chose sur le dos, et ce fut suivi de ricanements. Il se tendit et pria pour que cette heure se finît vite. Autre chose lui fut envoyé, et il se le prit à l'arrière du crâne. « Fais-toi une nouvelle coupe ! » entendit-il. Il ne se retourna pas.

À côté de lui, Mélodie se leva et Casimir la regarda s'éloigner, désemparé. Derrière lui, les rires s'accentuèrent.

« Ta copine t'abandonne ?

– 'S'est rendue compte que t'étais une femme ? »

Il ferma les yeux très forts, jusqu'à voir des points rouges sautiller. « Le prochain qui fait quoi que ce soit, je lui fous mon poing dans la gueule » décida-t-il, les nerfs à vif.

« Arrête de nous ignorer, c'est blessant, mademoiselle ! »

Casimir contracta tous ses muscles et… ne bougea pas. Ils continuèrent de rire, de plus en plus fort, mais ce n'était que des moqueries, ça ne valait pas le co-

Un autre objet lui fut lancé et il ne bougea toujours pas. L'heure allait bientôt finir. Il fallait juste qu'il fût patient. Il pouvait bien supporter encore quelques minutes, c'était rien après tout.

Mélodie revint alors, accompagnée de la surveillante. « Qu'est-ce qui vous prend de lancer des ciseaux ?! » s'exclama-t-elle.

Casimir baissa les yeux et se rendit compte que, en effet, c'était des ciseaux qu'ils lui jetaient.

« Vos carnets, intima-t-elle.

– Mais madame…

– C'est lui…

– On rigolait… »

Mélodie revint s'asseoir à côté de lui, la mine sombre.

« Merci » souffla-t-il.

Une fois la surveillante partie, les quatre élèves se mirent à jurer à voix basses, l'insultant, mais ils ne s'en prirent plus à Casimir. Il n'était pourtant pas serein, pas tant qu'il ne fut pas sorti de cette classe. Il put alors enfin soupirer. Il releva la tête pour découvrir Mélodie plaquée contre le mur du couloir, un des adolescents l'encageant de ses deux bras, les mains posées de chaque côté de sa tête.

« Toi, grogna-t-il. Salope ! À cause de toi, ils vont appeler ma mère ! J'te jure que j'vais te buter ! »

Casimir sentit son sang s'enfuir de son visage. Il se précipita vers eux. « Lâche-la… !

– À la sortie de l'école, t'es morte. »

Et il partit, ses trois copains le suivant en leur lançant des regards noirs, approuvant la menace. Casimir les regarda partir puis, inquiet, reporta son attention sur Mélodie. Cette dernière s'éloigna lentement du mur. Elle tremblait de la tête au pied.

« Mélodie… » murmura Casimir d'une voix blanche.

Elle se mit à marcher rapidement du côté opposé à celui où ils venaient de disparaître.

« Mélodie… ! » l'appela-t-il, affolé, lui-même instable sur ses jambes, s'emmêlant les pieds et se battant contre des larmes lorsqu'il entendit des élèves en rire.

Elle poussa une porte et Casimir la rattrapa dans le nouveau couloir. Quelques élèves étaient là et les observaient avec curiosité puisque Mélodie sanglotait silencieusement. Casimir hésita avant de la tirer délicatement par la manche de son manteau et de l'entraîner dans un coin plus tranquille. Lorsqu'ils s'arrêtèrent, elle s'accrocha à lui.

« Pardon… Pardon… » gémit-elle.

Elle tremblait de plus en plus et sa respiration s'emballait.

« M-Mélodie… Je crois que tu fais une crise d'angoisse. R-respire avec moi, OK ? »

Il ne savait pas trop ce qu'il devait faire, mais elle se retenait entièrement à lui, alors il passa lentement les bras autour d'elle, prêt à s'arrêter si cela empirait sa crise. Elle ne protesta pas alors il la serra plus fort contre lui.

« Doucement… Respire en même temps que moi… »

Il se mit à prendre de grandes et longues respirations, incitant Mélodie à l'imiter. Cela prit du temps, mais elle réussit finalement à le faire, jusqu'à ce qu'elle eût assez de souffle pour pleurer : « Je suis désolée… Je suis désolée…

– Tout va bien, Mélodie. On va aller dehors. Ça te dit d'aller dehors ? »

Elle hocha la tête. Casimir vérifia les alentours – ils étaient seuls dans le couloir – et, lentement, s'éloigna. Il ne la lâcha pas complètement, la gardant près de lui lorsqu'ils se mirent à marcher. Elle gardait la tête baissée pour cacher ses larmes.

Ils traversèrent le préau, puis atteignirent la sortie. Ils avancèrent jusqu'à ne plus voir l'école derrière eux. Mélodie s'écarta finalement de lui.

« Pardon, murmura-t-elle. C'est à toi qu'ils ont fait du mal et c'est moi qui…

– T'excuses pas, t'y es pour rien. Au contraire, tu m'as aidé alors que c'est moi qui aurais dû faire quelque chose… »

Elle secoua la tête, parlant toujours faiblement : « Tu pouvais rien faire non plus…

– Si, j'aurais pu… j'aurais pu répondre…

– Ça aurait rien changé, tu le sais bien… ça aurait même empiré… » Elle prit une grande inspiration, puis essuya ses yeux. « Pardon…

– C'est pas toi » rappela-t-il doucement.

Elle tremblait encore. Casimir regarda autour d'eux ; ils s'étaient avancés vers le village de Sylvestre. Il déglutit.

« Si on allait se poser au chaud ? » proposa-t-il gentiment.

Elle acquiesça. Ils marchèrent silencieusement au bord de la route, Casimir se calant au rythme lent de son amie perdue dans ses pensées – ce qui lui allait très bien, il avait lui-même du mal à tenir sur ses jambes.

Il y a quelques mois en arrière, il était habitué à ce genre d'événements, mais il avait entre temps oublié à quel point c'était douloureux. Pourtant, à cet instant, il n'avait pas conscience de sa propre détresse. Il était normalement le seul visé mais, aujourd'hui, ce n'était pas le cas ; et il était tellement concentré sur Mélodie qu'il n'enregistra pas sa colère ou sa peur. Il n'entendit même pas la voix craintive qui murmurait : « Si ça se trouve, ça va recommencer comme avant… »

Ils atteignirent le village. Casimir retrouva assez facilement le restaurant familial. Un papier était scotché par-dessus les horaires : « Fermeture prolongée » était-il écrit au marqueur. Ce n'était pas surprenant, ils venaient de perdre un de leurs enfants. Cette pensée contracta douloureusement le cœur de Casimir.

« J'ai vu un café ouvert, sur la place… murmura Mélodie.

– Bonne idée » accepta-t-il.

Il se rendit compte qu'elle ne devait pas savoir à qui appartenait ce restaurant. Il ne l'explicita pas.

Ils s'installèrent à l'intérieur du bar, chacun demandant une boisson chaude. Ils réchauffèrent avidement leurs mains sur les tasses lorsqu'on les leur apporta.

« Tu vas bien ? murmura-t-elle au bout d'un certain temps.

– Oui, et toi ?

– Oui. » Elle soupira. « Je suis dé-

– Je vais me mettre en colère si tu t'excuses encore » charria-t-il gentiment.

Elle baissa ses yeux rougis et sourit faiblement.

« … Je t'accompagnerai à la sortie, souffla-t-il avec détermination.

– C'est pas la peine, chuchota-t-elle en retour. Il va pas m'y attendre. C'était que des menaces. J'ai eu une réaction disproportionnée, je me suis affolée pour rien…

– C'était des menaces de mort » souligna-t-il.

Elle haussa des épaules. « Des paroles en l'air.

– Ta réaction était normale. La surveillante aurait dû être là…

– … Quand je suis allée la voir pour la prévenir qu'on te lançait des ciseaux, elle a dit qu'elle n'y pouvait rien, que c'était de toute façon trop le bazar.

– … Oh. »

C'était triste à admettre, mais cela n'étonna pas Casimir. Il avait assez vite appris que ce n'était pas parce qu'il y avait un adulte pas loin qu'il était en sécurité. Il soupira, tournant sa tasse sans la boire. Il ressassa les derniers événements un long moment avant de poursuivre : « Est-ce que… je peux te demander quelque chose ?

– Hum ? »

Il se mordit la joue, indécis. Mélodie parlaitfaiblement, oui – mais ils n'étaient plus obligés d'utiliser le téléphone, et il avait peur qu'un mauvais mouvement de sa part les fît revenir en arrière.

« C'était… c'était la première fois que tu faisais une crise d'angoisse ? »

Ce n'était pas exactement ce qu'il voulait lui demander, mais il n'était vraiment pas sûr de lui.

Elle pencha légèrement la tête sur le côté puis haussa les épaules. « Je sais pas. Je savais pas que c'était ça, une crise d'angoisse.

– Tu veux dire que…

– J'ai déjà eu ça avant, mais je croyais que c'était une simple panique. »

Casimir baissa les yeux sur ses mains. Elle avait peut-être raison, peut-être utilisait-il une expression trop forte pour d'écrire ça ; une vive angoisse, certes, mais pas une crise d'angoisse.

« J'avais jamais fait le rapprochement, conclut-elle.

– Tu penses que c'était bien ça ? s'étonna-t-il.

– Je suis pas médecin mais, de ce que je sais, ça y ressemble, murmura-t-elle. Tu voulais me demander autre chose. »

Casimir rit avec malaise. Elle avait vu clair dans son jeu. « Oui, je… je me demandais… Mais c'est peut-être pas le bon moment…

– Oui ?

– Je me demandais… pourquoi tu préférais rester avec nous… » Il fit un vague geste vers son côté, comme si Sylvestre et Drystan étaient assis près de lui. « … plutôt qu'avec des gens de ton âge. Ça se passe mal avec eux ? C'est à cause de… de ta voix ?

– Non, dit-elle en secouant la tête, c'est… »

Sa main alla cherche son portable par automatisme, mais elle s'arrêta à mi-chemin avec un spasme. Elle la reposa sur sa tasse et soupira : « C'est plus… compliqué que ça. »

Elle devint silencieuse, assez longtemps pour que Casimir intervînt : « Si tu veux pas en parler, je comprends, ça me regarde pas en plus… » Il recula un peu, comme pour lui donner de l'espace.

« Je peux t'en parler » le contredit-elle en secouant de nouveau la tête. Cependant, elle se tassa sur sa chaise comme si la gravité avait soudainement augmenté.

« Je crois que c'est vraiment pas le bon moment…

– Je suis pas à l'aise, avec les garçons » avoua-t-elle.

Casimir referma sa bouche alors qu'il allait lui répéter que ce n'était pas la peine. Ça, il ne s'y attendait pas du tout. Parce que lorsque quelque chose nous met mal à l'aise, on l'évite, non ?

« Enfin, reprit-elle, ça a pas toujours été le cas. C'est… c'est récent. » Sa main se dirigea de nouveau vers son téléphone, mais elle l'arrêta, se contentant de la serrer et de la desserrer machinalement. « J'ai arrêté de parler à cause de… » Elle ne finit pas sa phrase, fixant les doigts qu'elle bougeait, jusqu'à cligner des yeux et se redresser comme si elle se réveillait.

« T'es pas obligée, Mél-, intervint de nouveau Casimir.

– Je me suis jamais vraiment entendue avec les filles de mon âge, commença-t-elle doucement. J'étais… différente. J'aimais courir, j'aimais le foot… Du coup, je restais plus avec les garçons. » Elle avala sa salive. « Mais on a grandi et c'était bizarre, une fille entourée de mecs. Ils voulaient plus de moi, et les filles m'aimaient toujours pas. Passer de la primaire au collège n'a pas changé grand-chose. Comme on vient tous du même village, tout le monde se connaît et notre réputation nous colle à la peau. »

Elle tourna la tête vers la fenêtre. Casimir rejoua dans sa tête cette dernière phrase. On l'avait envoyé dans le lycée d'un village puisque justement tout le monde se connaissait et donc l'ambiance devait être meilleure. Il n'avait pas imaginé que cela pouvait engendrer du rejet.

« On voulait de moi nulle part, continua-t-elle, que ce soit chez moi ou à l'école, alors je me suis sentie… disparaître. »

Casimir avait la gorge serrée. Il comprenait. Il comprenait que trop bien, ce sentiment de solitude au milieu d'une foule, ces jours passés à attendre que quelqu'un prononce ton nom, sans vraiment en avoir conscience, et même si c'est pour être insulté, ce sera mieux que ce vide, que ce néant autour de toi, parce que les gens agissent comme si tu n'étais pas là, comme si tu n'existais pas, et tu te mets à y croire, tu penses que tu n'es plus vraiment là, et tu regardes les escaliers en contrebas et tu te demandes si je saute, si mon corps vient s'écraser au rez-de-chaussée, est-ce que quelqu'un le remarquera ?

Quelqu'un d'autre que l'agent de nettoyage qui devra laver le sang ?

« … Et tu as perdu ta voix » souffla-t-il.

Elle secoua lentement la tête. « Pas encore. Je m'exprimais déjà peu, puisque j'avais personne à qui parler… » Elle grimaça à la tournure pathétique que sa phrase avait prise sans qu'elle le voulût. « Mais je parlais encore. C'est après, à cause de… »

Elle ferma les yeux quelques instants, très fort. Casimir la regardait avec inquiétude puisqu'elle avait pâli depuis le début de la conversation et à présent, ses mains tremblaient.

« … À un moment » reprit-elle, détachant chaque syllabe comme si elle récitait une leçon apprise par cœur, « j'étais tellement désespérée, j'étais prête à tout pour… pour ne plus être seule et j'ai… j'ai… » Elle secoua la tête, un air de profond dégoût sur le visage. « Il y avait ce gars, je le connaissais pas, mais apparemment il m'aimait. » Ses mains se contractèrent sur sa tasse pleine, les forçant à arrêter de trembler. « C'était le chef d'un groupe d'une dizaine de personnes, et ses amis voulaient absolument qu'on se mette ensemble, puisqu'ils trouvaient ça mignon, et les surveillants aussi et je… je me suis dit pourquoi pas ? » Elle sourit avec dureté. « Je pensais que ça m'engageait à rien, et comme ça j'étais acceptée quelque part. Et ils étaient contents, tous. »

Elle fit une pause. Lorsqu'elle recommença à parler, sa voix était un peu trop aiguë. « On sortait ensemble, alors c'était normal qu'on… qu'on aille plus loin ? » Cela sonnait comme une question tellement elle semblait incertaine. « Et tout le monde nous y poussait alors… »

Casimir n'était pas sûr de comprendre de quoi elle parlait alors il répéta : « Vous poussaient à… ?

– Passer à l'étape supérieure d'une relation » explicita-t-elle sans expliquer mais Casimir commençait à saisir, et il n'aimait pas ça. Pas du tout. Il fronça les sourcils et demanda finalement : « Tu avais quel âge ?

– … La première fois, c'était avant l'anniversaire de mes treize ans…

– Douze ans ?!

– Douze ans trois quarts, rectifia-t-elle comme si ça rendait la chose moins horrible.

– Mais il avait combien de plus que toi ?

– On avait le même âge. »

Casimir dut s'y reprendre à plusieurs fois avant de réussir à articuler une phrase claire. « Mais pourquoi… Si tôt…

– Autour de nous, ils disaient qu'on attendait trop. Et lui voulait essayer alors… Et moi je… j'avais accepté qu'on sorte ensemble, c'était la suite logique des choses.

– Tu avais douze ans. »

Elle secoua la tête. « Bientôt treize. Et, je veux dire, on a fait ça par étape, et c'est pas comme s'il m'avait forcée ou quoi que ce soit, j'étais d'accord.

– Parce que tu voulais pas te retrouver de nouveau seule si tu disais non. »

Casimir imaginait ça, imaginait cette enfant – parce que c'est ce qu'elle était – cette enfant entourée de gens qui l'incitaient à faire ce qu'elle ne voulait pas, la convainquant que c'était ce qu'elle devait faire – qu'est-ce qu'ils lui avaient dit ? Qu'avoir peur avant sa première fois, c'était normal ? Que ne pas avoir envie de franchir le pas avec son copain, c'était bizarre ?et tout lui semblait tordu, malsain et-

Elle n'avait personne vers qui se tourner, personne pour les démentir, alors elle avait dit oui.

« Avec une telle pression… Tu n'avais pas le choix… »

Elle secoua la tête, plusieurs fois. « J'ai dit que j'étais d'accord, il aurait sans doute pas insisté si j'avais dit non. Il a rien fait de mal.

– Mais toi, tu te forçais à faire ce que tu voulais pas.

– Ça, c'est mon problème.

– Ça se fait à deux, je vois pas comment ça pourrait être ton problème-

– Il lit pas dans les esprits, j'avais qu'à lui dire.

– Je vois pas comment tu aurais pu, s'étrangla-t-il.

– De toute façon, pressa-t-elle, ça a pas duré longtemps parce que j'étais… J'étais pas assez bien pour lui à… à ce niveau-là, alors il m'a larguée. »

Casimir eut des difficultés à encaisser le coup, si bien qu'il resta silencieux. Elle tourna la tête vers la fenêtre. « Je… Je m'étais persuadée que je l'aimais, mais j'étais tellement soulagée quand il l'a fait, j'ai été ignoble-

– Mélodie… S'il t'aimait vraiment, il t'aurait pas jetée pour une raison aussi futile. »

Elle resta silencieuse, considérant cet argument. « … Peut-être » souffla-t-elle finalement.

Cela soulagea Casimir que, au moins là-dessus, elle acceptât de l'écouter. Mais il y avait tellement d'autres choses qu'elle devrait accepter d'entendre, qu'elle était en détresse, que personne n'était là pour la protéger, qu'elle était jeune, trop jeune, que ce n'était pas de sa faute-

« Ça m'a soulagée, reprit-elle avant qu'il n'eût pu lui dire quoi que ce fût, et en même temps, ça a eu un effet bizarre sur moi. Je souffrais de nouveau de la solitude, mais je voulais plus que qui que ce soit m'approche et je me sentais si… si pourrie de l'intérieur, je voulais… je voulais arracher ce corps, je… » Elle avala difficilement sa salive. « J'ai voulu en parler à maman, mais elle… elle m'a juste dit d'arrêter de raconter des conneries et elle… elle est partie. »

Le souffle de Casimir se coinça dans sa gorge. Il ne pouvait pas imaginer ça, Mélodie essayant de trouver les mots pour décrire ce qui venait de lui arriver, alors qu'elle était si confuse, si honteuse, et sa mère lui tournant le dos, la traitant de menteuse. C'était la place où elle était censée trouver du réconfort, la place où elle était censée être accueillie – c'était la place où elle avait été abandonnée.

« Et je… » Mélodie était émotionnelle, mais les larmes ne tombaient pas de ses grands yeux humides. « Ça m'a brisée. Ça m'a fait tellement mal, j'ai eu envie de hurler mais je… je pouvais pas puisque ma voix… ma voix était aussi partie. » Sa voix se brisa à ce moment-là et elle dut prendre une grande inspiration. « J'arrivais plus du tout, du tout à parler, dit-elle faiblement. On m'a emmenée voir un médecin… mais il n'y avait rien d'anormal. » Elle inspira profondément et reprit un peu de contenance. « Ça énervait mon beau-père, il m'a giflée et j'ai pleuré. C'est con, mais c'est comme ça que j'ai retrouvé ma voix. » Elle haussa les épaules.

« Ton beau-père… t'a giflée » répéta-t-il bêtement.

Elle acquiesça.

« Parce que tu pouvais plus parler.

– Puisque ma voix est revenue, c'est que c'était de la comédie » expliqua-t-elle, ses traits se durcissant.

C'était une phrase qu'elle avait entendue et qu'elle répétait. C'était des paroles que son beau-père lui avait dites et dont il l'avait convaincue. Mélodie y croyait. Casimir sentit tous ses poils se dresser, ce sentiment lui disant que c'était tordu et malsain revenant au galop. Le pire, c'est que Mélodie lui en avait déjà parlé, mais ça n'avait pas retenu son attention : « On voulait de moi nulle part, que ce soit chez moi ou à l'école »

« Ton beau-père… commença-t-il lentement, te gifle souvent ? »

Mélodie eut l'air étonnée que ceci eut eu retenu son attention, et Casimir eut envie de vomir.

« Non, non, pas souvent. Ça arrive de temps en temps, c'est tout.

– C'est quelqu'un de violent ?

– Généralement non, il gueule beaucoup, c'est tout. Et quand il pète un câble, il s'en prend plutôt aux objets. C'est rare qu'il s'en prenne à l'une d'entre nous.

– Par « nous », tu veux dire…

– Ma mère et ses filles.

– Tes demi-sœurs ? »

Elle haussa les épaules. « On a aucun lien de sang et on s'aime pas particulièrement. Elles adorent leur père, alors que moi je le déteste.

– Elles l'adorent alors qu'il… qu'il les bat ? » essaya-t-il de comprendre.

Elle secoua la tête. « Il nous bat pas. Et je l'ai vu qu'une fois lever la main sur une de ses filles, la plus jeune. Moi, je me suis prise quelques baffes, c'est tout.

– Et… et ta mère ?

– Ils se disputent tout le temps tous les deux, mais ils en viennent rarement aux mains.

– … Mais ça arrive. »

Elle balaya sa remarque d'un mouvement de la tête.

« Il y a des organismes qui s'occupent de ce genre de choses, insista-t-il.

– C'est vrai, acquiesça-t-elle lentement, mais j'ai déjà fait tout ce que j'ai pu, et ça a juste mené à… » Elle fit un geste de la main en soupirant : « à ma mère qui le suppliait de rester, alors je me mêle plus de rien. »

Casimir se tendit visiblement. Il aurait mieux fait de se taire. « … Pardon, murmura-t-il.

– C'est rien » le rassura-t-elle en secouant la tête.

Elle dirigea son regard vers la fenêtre et resta silencieuse. Elle but une première gorgée de son chocolat, qui devait à présent être froid. Casimir fit de même avec son thé.

« Ma mère… reprit-elle, je crois qu'elle se sent incapable de vivre sans lui. Aucune aide extérieure servira si elle les refuse. »

L'image de Drystan flasha dans l'esprit de Casimir sans qu'il ne comprît pourquoi.

« Et en même temps, continua-t-elle sur un ton plus serein, je sais qu'elle veut me protéger. Ce jour-là, j'ai voulu le faire partir de force, et je l'ai menacé d'appeler les flics, et on allait en venir aux mains, et je… je pense qu'elle était prête à tout pour que ça n'arrive pas, quitte à lui demander pardon à genoux. »

Elle se remit droite pour observer Casimir. Il fut rassuré qu'elle osât enfin le regarder en face.

« En y repensant… C'était y a deux-trois ans, et même si je faisais déjà des arts martiaux, regarde-moi… » Elle fit un geste en direction de son corps. Elle avait beau être souple et un peu musclée, elle restait petite. Cela fit timidement sourire Casimir qui était familier avec ce genre de pensées. « … Je serai pas allée bien loin, conclut-elle.

– C'est pour ça que tu as commencé un art martial, à la base ? »

Elle acquiesça. « Je voulais la protéger. » Après un instant, elle ajouta : « Et me protéger. »

Il acquiesça lentement. Il but une gorgée de sa boisson, prenant le temps de digérer tout ça puisque cela faisait beaucoup. Face à lui, Mélodie eut l'air de se détendre un peu et cela le rassura. Il sourit et remarqua d'un ton amusé : « Tu portes toujours de beaux habits. »

En effet, ses vêtements étaient remarquables parce que atypiques ; ils ressemblaient à ceux d'une poupée, ou d'une lolita japonaise – si Casimir ne se trompait pas – très colorés et travaillés. Ils étaient mignons et ne manquaient pas d'attirer l'œil. Cependant, cela la faisait ressembler à une enfant.

« Merci » sourit-elle en portant ses doigts à ses longs cheveux noirs – ils tombaient jusqu'à ses cuisses. « J'aime beaucoup ce genre d'habits. Et c'est aussi que… je n'ai pas très envie de m'habiller comme une femme. »

Au vu de ce que Casimir venait d'apprendre, il comprenait pourquoi. Il avait dit ceci sur le ton de la conversation, mais la réponse était un peu plus lourde que ce à quoi il s'attendait. Il déglutit.

« Sylvestre… hésita-t-elle, et ce nom fit dresser les poils sur la peau de Casimir, Sylvestre était en train de tomber amoureux de moi, n'est-ce pas ? »

Il recula un peu sur sa chaise à cette question. Il n'avait pas vu la différence, Sylvestre se comportait avec elle comme avec n'importe qui – amical, gentil, une présence silencieuse prête à aider – si bien qu'il n'aurait pas réagi, sauf que Drystan lui avait confié avec un petit sourire : « Il l'aime. »

« Je crois » hasarda-t-il en fronçant les sourcils puisque pourquoi était-ce important maintenant - Oh.

Face au visage mitigé de Mélodie, entre malaise et honte, il comprit. « Tu avais peur de lui ? »

Elle se mordit la lèvre et secoua la tête. « Non, je… J'étais juste… Non, c'était idiot, je savais qu'il ferait rien… »

Casimir attendit, mais elle n'ajouta rien de plus. Il demanda alors : « Si tu es mal à l'aise avec les garçons… pourquoi être restée avec nous ?

– Quand je t'ai vu… Je me suis dit que toi… toi, tu tomberais jamais amoureux de moi. »

Ce fut comme une claque. La journée avait déjà été longue – entre l'heure de permanence, les menaces, la crise d'angoisse de Mélodie, ce qu'elle lui avait révélé, sur elle-même comme sur sa famille, et à présent ça… Casimir arrivait en fin de course, avec des points de côté des deux côtés, si bien qu'il ne put cacher la douleur dans sa voix.

« Pourquoi ? À cause de… de mon physique ? »

Quand ils s'étaient rencontrés, elle l'avait vu et elle s'était dit : « Je risque rien, c'est écrit sur sa tronche qu'il est gay » ? C'était pour ça qu'elle n'avait pas peur de lui ?

Un flash d'une vive émotion traversa les grands yeux de Mélodie, trop rapidement pour que Casimir ne l'interprètât, mais elle baissa les yeux comme si elle venait de comprendre son erreur. Elle secoua la tête.

« Je sais pas, je me suis dit que vous trois… Vous trois, vous me feriez pas de mal. »

Casimir acquiesça lentement et se réinstalla au fond de sa chaise. C'était Mélodie en face de lui, pas une ennemie. Même si elle avait un jour cru être en sécurité à cause de son physique, ce n'était pas pour être blessante. Il avait un corps féminin, c'était un fait, on le lui avait assez répété, elle n'y pouvait rien. Il soupira d'amertume et repoussa ces pensées pour se concentrer sur son amie.

Il se souvenait très bien de cette élève qui faisait des tours sous la pluie et qui s'était instinctivement éloignée lorsque Drystan avait élevé la voix.

« Sylvestre… murmura-t-il, Sylvestre t'aurait jamais forcée à quoi que ce soit. Je suis sûr qu'il l'aurait compris, si tu voulais pas, même si tu aurais dit le contraire. »

Elle acquiesça. « Je pense, oui. C'était… C'était quelqu'un de bien. »

Casimir sourit un peu en fixant sa tasse. Il releva la tête quand Mélodie reprit la parole.

« Ce jour-là… Si Sylvestre ne m'avait pas adressé la parole… Je serai encore seule.

– Comme moi. Il nous a sauvés » approuva-t-il. « Et Drystan aussi » ajouta-t-il en se souvenant de ses paroles.

Ils burent la dernière gorgée de leur boisson, chacun remuant ses pensées. Mélodie sortit finalement son téléphone et tapa quelque chose dessus. Elle le lui tendit ensuite.

« Merci de m'avoir écoutée » avait-elle écrit. Et, dessous : « Si ça te dérange pas, je préfère communiquer comme ça. »

Et comment aurait-il pu le lui reprocher, après ce qu'il venait d'entendre ? Il hocha la tête. Malgré tout, elle chuchota : « Et si on allait le voir ?

– Qui ça ?

– Sylvestre. »

Elle avait les yeux brillants et un mince sourire aux lèvres. Casimir acquiesça.



Casimir était régulièrement allé au cimetière ce dernier mois. Si ce n'était pas une fois par jour, c'était au moins tous les deux jours. Il n'apportait pas toujours de fleurs et il ne restait jamais très longtemps, mais il avait très souvent envie de voir Sylvestre, et c'est tout ce qui lui restait. Un bloc de pierre auquel il était incapable de parler à voix haute puisqu'il savait qu'il n'obtiendrait pas de réponse.

« Bonjour, Sylvestre » murmura Mélodie en passant ses doigts sur le marbre, agenouillée devant la tombe. « L'hiver approche. »

Casimir l'observa silencieusement, la gorge serrée, avant de lever les yeux vers la photographie de Sylvestre, toujours souriant à quelqu'un derrière le photographe. « J'espère que tu vas bien » pensa-t-il, et c'était le plus proche d'une prière qu'il était capable de faire.

Mélodie finit par se relever et frotta la terre qui s'était collée à son collant.

« Tu viens ici souvent ? » demanda-t-il.

Elle secoua la tête. « Je n'étais pas venue depuis la cérémonie » écrivit-elle.

« Tu y étais allée, alors » déduisit-il. Ils n'en avaient jamais parlé, Casimir évitant ce sujet à tout prix. « Il y avait du monde ? »

« Plutôt, oui. Je savais pas qu'il avait autant de frères et sœurs. »

« Combien ? » demanda-t-il, intrigué, puisque Sylvestre avait dû le lui dire mais il avait oublié. La réponse le fit gémir.

« Cinq. »

Mélodie lui prit la main et la serra. Casimir n'en connaissait que trois, il avait croisé le quatrième le jour où il avait appris sa mort. Sylvestre était le plus vieux, comment vivaient-ils sa disparition, tous ?

« J'espère qu'ils vont bien… »

Ils restèrent silencieux, main dans la main devant la tombe, jusqu'à ce que Mélodie désignât l'heure sur son portable. Casimir acquiesça et ils se mirent en route, se retournant plusieurs fois vers le cimetière, comme s'ils s'attendaient à voir Sylvestre leur faire un signe de la main. Il n'apparut pas.

Après le calme de l'extérieur, retourner dans le lycée était d'autant plus difficile et exténuant. Casimir accompagna Mélodie devant sa salle de classe ; il avait lui-même encore une heure de pause avant de reprendre. Il se retrouva à s'éloigner du bruit. Il s'installa dans un parc non loin de l'école, à observer les nuages.

Il avait envie de voir Drystan.

Casimir n'en était pas sûr, mais il avait l'impression que Drystan n'était plus retourné sur la tombe de leur ami depuis le jour de l'enterrement. Il ne l'avait toujours pas vu pleurer, non plus. Il y avait eu de la douleur, il y avait eu de la colère, mais le reste, il l'avait étouffé en silence et ça ne pouvait pas être bon. Drystan n'acceptait même plus qu'il soignât ses blessures, il n'avait plus aucune idée d'où il en était à ce propos.

« Qu'est-ce que tu aurais fait à ma place, Sylvestre ? » se demanda Casimir. « Comment aurais-tu aidé ton ami ? »

Il sortit son portable, hésitant sur la conduite à suivre. Au pire, il le réveillait, pas vrai ? Il soupira et enclencha l'appel.

Drystan répondit immédiatement.

« Allô Casimir ?

– Salut, Drystan.

– Tout va bien ?

– Hein ? Euh, oui, oui, je voulais juste discuter…

– Tu m'appelles jamais, d'habitude » expliqua-t-il. Casimir l'entendit changer de position ; il devait être dans son lit.

« T'inquiètes pas, tout va bien, sourit-il.

– OK. T'es pas en cours ?

– Non, pas avant une heure. Je vois que tu connais l'emploi du temps ! »

– J'sais même pas quel jour on est » grogna Drystan et, même si c'était pour rire, Casimir resserra sa prise sur le téléphone. « De quoi tu voulais me parler ?

– Rien de spécial, j'avais juste envie de te voir.

– … Tu es sûr qu'il s'est rien passé ? »

Casimir se mordit l'intérieur de la joue parce que, maintenant qu'il le mentionnait, il s'était effectivement passé quelque chose, et même plusieurs choses-

« Casimir, soupira Drystan.

– Non, mais, je… Je t'appelais pas pour ça !

– Donc il s'est passé quelque chose.

– C'est…

– Oui ?

– C'est rien, je voulais juste discuter.

– Mais, discutons. Comment tu vas ?

– Bien, mais Mélodie…

– Il lui est arrivé quelque chose ? s'inquiéta-t-il.

– Non ! Enfin, oui, c'est juste… » Casimir se passa la main sur le visage, faisant grincer ses dents puisqu'il n'avait vraiment pas prévu de parler de ça. « On me lançait des ciseaux et…

– Des ciseaux ?! le coupa-t-il.

– Oui mais-mais Mélodie a prévenu la pionne, et du coup ils l'ont menacée de la passer à tabac à la sortie des cours, et elle a fait une crise d'angoisse. »

Il y avait aussi tout ce qu'elle lui avait dit, mais ça, il ne pouvait pas vraiment en parler, même s'il le voulait.

« Elle est avec toi ? demanda Drystan.

– Non, elle est en cours. C'était y a quelques heures, on a discuté, elle a eu le temps de se calmer.

– C'était qui ?

– Hein ?

– Les mecs qui t'ont lancé des ciseaux, c'était qui ?

– Je sais pas, des élèves, je les connais pas.

– Pourquoi… Pourquoi ils faisaient ça ?

– J'en sais rien, maugréa-t-il. Ma coupe leur plaisait pas. »

Il y eut un long silence, assez long pour que Casimir se demandât si la connexion n'avait pas été interrompue. « Drystan… ?

– OK, juste… J'arrive, OK ?

– Quoi ? Mais c'est pas la peine ! Tout va bien, je te dis !

– Tu viens de me dire t'être reçu des ciseaux et que Mélodie a été menacée, je suis censé raccrocher en te souhaitant une bonne journée ? »

Drystan ne souriait plus. Il ne pleurait pas. La plupart du temps, il n'exprimait rien. C'était comme si on avait coupé le fils de ses émotions. Le seul sentiment qui transparaissait, parfois, c'était la colère.

« Non, mais je voulais pas t'embêter avec ça. Je suis avec Mélodie, alors ça ira…

– Il va sûrement rien se passer de plus Casi, mais être trois plutôt que deux, c'est pas une mauvaise idée.

– … Oui. »

À l'heure suivante, Drystan était là, comme promis. Mélodie fut contente de le voir à la récréation. Le soir venu, ils sortirent ensemble du lycée et, effectivement, personne ne les attendait à la sortie.

Les jours suivants, cette histoire ne refit pas surface. Une fois, Mélodie croisa celui qui l'avait menacée dans un couloir, mais celui-ci ne lui prêta pas la moindre attention ; sûrement ne la reconnut-il même pas. L'incident fut donc bouclé, mais il avait engendré des changements. D'abord, Casimir en savait beaucoup plus sur Mélodie et, déjà qu'avant ils étaient souvent ensemble, à présent, ils étaient toujours collés l'un à l'autre.

Ensuite, Drystan venait beaucoup plus souvent en cours. Casimir n'avait pas fait de remarque, mais ça l'avait fait doucement sourire parce que, comme d'habitude, son ami était incapable de prendre soin de lui-même, mais il était toujours là pour les autres.

Sur ce point-là, il ressemblait à Sylvestre.

***

Dessins ~

Le gif dont je parlais au dernier chapitre :

https://www.deviantart.com/naarci/art/Dunno-how-to-animate-so-let-s-do-something-hard-874898784

Drystan qui boit du café (parce que pourquoi pas) : 

https://www.deviantart.com/naarci/art/Coffee-Time-873785055

Un brouillon que je ferai sûrement au propre prochainement :

https://www.deviantart.com/naarci/art/And-now-873786328

Report this text