A l'aube de nouveaux lendemains

ade

Avec l'aimable participation de Gabin


Elle ne le souhaitait pas, mais son désamour lui avait forcé la main. Elle avait fini par tout accepter, jusqu'au consentement mutuel. Autant se résigner, rien ne pourrait plus jamais changer. Mettre un terme à leur vie commune avait été une torture. Les projets, l'avenir radieux, les enfants qu'ils avaient espérés, tout cela avait été rayé par une encre amère devant un notaire sinistre.

Ce jour-là, il lui avait ôté sa vie. Au village, tout le monde avait eu vent de leur histoire et se l'était appropriée. Impossible pour elle de traverser la rue sans affronter un regard rempli de pitié. Ils avaient toujours un mot pour la « Petite » qu'ils connaissaient depuis toujours. Mais elle n'était pas stupide, elle savait que tout cela n'était que faux-semblants dictés par une curiosité malsaine pourtant, elle ne disait rien, elle tentait seulement de survivre.

Cela fait à présent trois ans. Trois ans qu'elle n'oublie pas, trois ans qui, pour les autres n'ont jamais existé. Trois années durant lesquelles, elle s'est métamorphosée, jusqu'à en perdre son identité. Car depuis, elle traverse la vie comme elle enjambe les promesses, s'efforçant d'occulter tous les mots qui ne sont que leurres venant toucher ses faiblesses. Intoxiquée par les mensonges, elle se noie dans des vagues de vicissitudes. Il y a bien longtemps que son phare ne brille plus. L'horreur de la flamme éteinte, le vide de l'étreinte et le froid de l'absence demeurent ses seuls et uniques souvenirs. Elle porte en elle cette souffrance indomptable des aurores obscures, insoutenables thébaïdes, déserts de chagrin.

« Elle », c'est ainsi qu'on la désigne à présent. Pas de nom, juste « Elle » car elle n'est rien, juste une envie sans lendemain. Un besoin sonnant de sa vertu le glas, au détour d'une ruelle, à l'arrière d'une vulgaire salle des fêtes , dans les toilettes d'un bar miteux. Elle est là où des gémissements rauques rythment chaque saccade, là où la sentence des Rois fracasse son fessier contre des cloisons de désarroi.

Son existence, elle la retrouve par la chaleur des bouteilles et les degrés incandescents des doses de Vodka dont elle s'incendie les veines sur un comptoir patiné, sous les regards à présent méprisants des femmes d'un meilleur rang. Assises à quelques mètres d'elle sur des banquettes confortables, celles que l'on honore de « Madame » chuchotent et s'affament de dégoût pour la débauchée. Mais elle n'en a plus rien à foutre des quolibets et des sarcasmes. Elle les plaindrait presque de leur ignorance car c'est bien dans son temple à elle, que se vident les bourses de leurs Messieurs en échange de billets encore souillés de leur liqueur blanchâtre. Et c'est ainsi tous les week-ends, elle endure, cajole, affole les testicules puis, après maintes luxures déambule jusqu'au zinc, salvateur et unique réconfort de son désespoir.

Elle boit à s'anesthésier l'encéphale, à ne plus bouger, à ne plus voir et surtout, surtout, ne plus penser. Il n'est pas rare que Raphaël le barman, la raccompagne chez elle, s'accordant une jouissance méritée pour service rendu. Un chien de plus dans cette meute assoiffée de sexe qui derrière son sourire angélique cache le visage d'un démon lubrique. Peu lui importe de savoir si elle veut vraiment de son corps, peu lui importe de savoir si, ne serait-ce qu'une fois, elle désire entendre un mot, juste un mot tendre même s'il n'est que simulacre, uniquement pour avoir la sensation d'être quelqu'un. Raphaël va et vient tel un animal aux abois et repart en silence, la laissant dans sa solitude.

Il en est ainsi depuis trois ans mais, au fond d'elle un sentiment de rage devient de plus en plus puissant. Une forme de colère et de haine mêlées face à ces personnes nimbées de crasse et de perversité. Si elle est devenue la débauchée, elle n'en demeure pas moins douceur et gentillesse et les autres finalement que sont-ils, hormis cruauté, bestialité, indifférence et malveillance ?

Ce dimanche, les étals du marché ont pris place sur l'esplanade devant l'église. Elle salue les commerçants ambulants et s'achète quelques vivres mais, rien ne se passe comme à l'accoutumée. Les cloches sonnent la fin de l'office et sortent sur le parvis les bonnes âmes élégantes et charitables. Il ne faut pas longtemps pour que les discussions se tournent vers celle qui fait l'objet de tous les commérages. Elle entend des bribes de conversations et c'en est trop pour elle, elle craque.

Elle se met à leur parler fort, si fort que cela en devient gênant. Elle leur braille sa douleur en les pointant du doigt. Au diable les chapelets, les credo et la compassion de mascarade ! Au diable, la fausse pitié, les Amen et les Alléluia ! Au diable, les sourires hypocrites, la condescendance obscène !

Et plus elle hurle, plus elle s'effondre. Plus elle remet les autres à leur véritable place, plus elle s'enfonce quand tout à coup, une main l'écarte de la foule. Une main qui l'empêche de se noyer et la tire vers la surface. Rien que le contact lui fait reprendre pied dans la réalité.

Lui, c'est l'homme tranquille et taiseux qu'elle croise tous les dimanches, mais avec qui elle n'a jamais parlé. Parce qu'il ne fait pas de bruit, parce qu'on ne le voit pas. De ses bras, il forme un rempart autour d'elle barrant toutes menaces, puis lui murmure :

—       Pleure, Jade. Je suis là.

 

Cinq mots délivrance. A cet instant, il l'a ressuscitée.

 

De ce jour, ils se rejoignent tels des aimants magnétisés par une sensibilité commune. Il la porte sans jugement et l'aide à devenir celle qu'elle aurait dû toujours être. Parfois, il l'écoute et laisse ses larmes de sang se déverser, car il faut pleurer pour rire à nouveau, car il faut déposer sa souffrance pour aimer, car il faut retrouver le sentier de la vie pour espérer encore. Il est la main tendue, les bras armure, le calme rassurant que l'on découvre par hasard ou inscrits tout simplement dans notre propre destin.

 

Il est de vent et elle est de sable,

Il est le souffle ardent, elle demeure friable

Il est délicatesse quand elle n'est que fêlures

Il est la tendresse soulageant ses morsures.

Il est la lumière éclairant son chemin,

La guidant jusqu'à l'aube de nouveaux lendemains.

  • Très joli duo d'écriture

    · Ago 5 months ·
    Cp

    petisaintleu

  • Quelle écriture ! Quel style ! C'est magnifique !
    Ce paragraphe est un bijou littéraire : " Pas de nom, juste « Elle » car elle n'est rien, juste une envie sans lendemain. Un besoin sonnant de sa vertu le glas, au détour d'une ruelle, à l'arrière d'une vulgaire salle des fêtes , dans les toilettes d'un bar miteux. Elle est là où des gémissements rauques rythment chaque saccade, là où la sentence des Rois fracasse son fessier contre des cloisons de désarroi."
    Peu d'auteurs sur ce site t'arrivent à la cheville !!!

    · Ago 6 months ·
    Couv2

    veroniquethery

    • Waouh, et bien MERCI Véro ! Ton commentaire me va droit au coeur (bon, c'est peut être un peu exagéré quand même :) mais vraiment ça me touche beaucoup).

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Encore un texte bien sensiblement écrit.
    Je suis toujours sur le pont pour les lire :-)

    Tous mes voeux pour cette nouvelle année 2019 !
    Embrass"ade"!

    · Ago 6 months ·
    Avatar

    Olivier Bay

    • Merci Olivier de toujours faire partie du navire :-)
      Mes meilleurs voeux également à toi et ceux que tu chéris.
      "Bay"cot !

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Cette histoire est remarquablement bien écrite, bravo à vous.

    · Ago 6 months ·
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    Etaine Eire

    • Merci beaucoup Etaine.

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Pour te dire qu'en cette nouvelle année encore, je suis sous le charme de la musique de tes mots qui rythment si bien les beautés de l'âme. Merci pour cette si belle poésie.

    · Ago 6 months ·
    Mycjq3xv

    Christian

    • Que dire de plus qu'un immense MERCI à toi Christian?

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Magnifique et j'adore le poème de fin !!

    · Ago 6 months ·
    Louve blanche

    Louve

    • Merci Louve !

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Très beau texte avec une écriture ciselée... un parcours de femme difficile avec l'espérance de nouveaux lendemains... (cela me rapelle le titre du livre d'Isabelle "de Faux lendemains") jusqu'à ce qu'un taiseux la tire (l'attire) du marasme jusqu'à lui...lumière éclairant son chemin... bises soeurette

    · Ago 6 months ·
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    Maud Garnier

    • Merci beaucoup Maud, toujours garder espoir. Bises soeurette

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Il est aisé de juger l'autre sans connaître son parcours. Heureusement, il est de belles âmes, qui vont au-delà de cela, et hissent les gens vers le haut. Un très beau texte Ade, assez bouleversant

    · Ago 6 months ·
    W

    marielesmots

    • Les préjugés sont destructeurs et les apparences sont souvent trompeuses. Comme tu le dis si bien heureusement que de belles âmes existent pour sauver des personnes de leur obscurité. Merci beaucoup.

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Il est elle, elle est lui
    Il est silence, elle est chant
    Il est mots, elle est lecture
    Il est lecture, elle est mots
    Il est Beauté, elle est regard
    Il est rédemption, elle sera patience
    Il est froid, elle est chaleur
    Il est feu, elle s enflamme
    Il est doux, elle est louve
    Il est caresse, elle est tendresse
    Il est Dieu, elle est Déesse
    Il est rêve, elle le rejoint
    Il est, elle est, ils seront
    Elle est jade, il est alliance

    · Ago 6 months ·
    00

    gone

    • Très beau, merci Cybele

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • Merci à Toi de me l'avoir inspiré!

      · Ago 6 months ·
      00

      gone

    • :)

      · Ago 6 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

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