À ma tendre aimée

Théo Seguin


À Mme Gabrielle Chantelle-Rilo, marquise de Compiègne

Au palais de Chantilly, le 16 décembre 1616


Ma très chère Gabrielle,

Il fut un temps où j'eus aimé une femme. Ce temps n'était apparue qu'une unique fois. Bien que révolu depuis lors, je n'avais cesse de me remémorer ces moments d'éros que je partageais pour cette damoisele. Puis, vint le jour où vous m'êtes apparu. Le beau camée que vous êtes n'a pas échappé à mes quinquets flâniers, et me voilà foudroyé d'un amour intarissable pour votre suave et prenant visage. Vous m'avez, très chère, rendu romantique, au point où j'écris des sirventes à votre renom et joliesse ; poèmes que j'espère, du plus profond de mon âme esseulée, vous lirez avec aise et réjouissance un jour prochain. Je ne puis me résoudre à vous désapprendre. Je pense à vous chaque jour, chaque nuit, chaque heure et chaque minute. Votre noble figure m'enivre l'esprit.

J'ai une chose à vous avouer et j'espère que vous n'en serez point étonnée. Écrire ces mots est pour moi une tâche duraille et qui m'est agressante, ma main vacillante ne sachant trouver les bons vocables. Voyez-vous, comme j'essaye de vous l'énoncer, mon cœur est aujourd'hui tout à vous. Il n'embéguine que vous. À ce jour, je ne puis plus me congédier de vous. Mon âme ne vivrait pas sans vous. Je vous désire très chère marquise. J'aimerais, à en faire brûler mon âme pour l'éternité, goûter vos badigoinces et ce qui vous fait tant babiller.

Mais plus que m'allonger et me conglutiner à vos côtés, j'aimerais faire de vous ma femme. Notre amour est benoît et loué : nous n'avons tous deux jamais étés mariés, aucun de nous n'eut de réel amant ou bien-aimée, et aucun de nous n'a d'angelot. Si j'ai aujourd'hui le courage d'avouer ma dévotion pour vous, ange de mon cœur, c'est que j'espère, de ma poitrine battante, que cet amour est d'une réciprocité implacable, et cette demande une proposition qui n'ira pas droit vers un trou obscur.

J'attends votre réponse avec insistance déjà, et sachez madame que vous feriez un bon parti en m'épousant, si d'amour pour moi vous n'avez point. Les temps sont rudes dans le royaume de sa Majesté Louis, et la Picardie et ses comtes, vicomtes et autres marquis sont bien besogneux désormais. Je ne dis pas être le plus argenteux des aristocrates de France, mais j'ai la chance d'être bien loti financièrement, et je pourrais assurer sans geindre une dot conséquente à vos parents. Ma condition est meilleure que celle des plus grands ducs français.

Je patiente maintenant en me lamentant, que vos doux mots me répondent.


Je vous embrasse d'un baiser amène sur votre joue albe.


Charles Ugho-Enitse, sire de Lamorlaye.

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