Alain De Clerck, artiste brut-épais

Boris Krywicki

Portrait investigué du plasticien belge Alain De Clerck. Ce militant pro-palestinien revêt de nombreuses facettes, pas toujours limpides lorsque l'on se penche sur le plan juridique.

Impossible de le vouvoyer. Il suffit de le côtoyer quelques minutes pour comprendre. Et saisir que l'on rencontre l'incarnation du Wallon-type. Bon-vivant, franc et rigolard. Son accent à sculpter au burin embaume ses paroles, souvent amicales. Taillé dans le roc, comme une pierre polie, mais pas pour autant exempt de grossièreté.  Antagoniste du créateur perché dans sa tour de verre, il soude de solides liens avec les politiques dont il ferre le soutien sur le terrain. Un arbre de réalisme qui cache une forêt d'ambiguïtés.

 

Enjeux olympiques, pétard mouillé


« Quelle vie de merde… ». Avachi à la terrasse d'un bistrot maastrichtois, Alain De Clerck sirote sa pinte de bière avec mélancolie. Chagrin d'amour : son bébé, sa création l'a laissé tomber. Son ami proche Gérard Fourré tente de le dérider : « Allez, Alain ! Elle est juste facétieuse… ». Rien n'y fait, le cœur de l'artiste se meurt. Malgré le romantisme qui l'anime, la flamme a refusé de se déclarer.

Comme beaucoup d'artistes sans le sou, Alain De Clerck est adepte de la débrouille. Voilà ce qui l'amène sur la place de marché de Maastricht : une participation de dernière minute à un concours lancé par la ville hollandaise. « Un coup de bol pas croyable ! », raconte-t-il sur l'autoroute, carburant à l'enthousiasme. « Un type m'a parlé par hasard de la statue de Minckelers ». Jan Pieter, de son prénom, était un des inventeurs du gaz d'éclairage. Une sculpture à son effigie brandit une flamme éternelle depuis 1954. Une compagnie d'énergie juge cela trop cher, lance un appel à projet pour trouver une solution plus économe. Alain déboule, deux jours avant la date butoir. Il recycle un système qui a déjà fait ses preuves à Liège : un horodateur détourné qui déclenche un brasier lorsque les passants l'alimentent en euros. Et il gagne. Aujourd'hui, on inaugure l'arrivée d'une flamme gratuite toutes les heures. « A Maastricht, ça cartonne plus qu'à Liège, on leur devait bien ça. On a déjà récolté 2.500€ pour acheter le broll qu'on transporte dans la remorque ». Une mobylette au moteur électrique, un coup de cœur d'Alain. Comme à Liège, les piécettes semées par le citoyen sont réinvesties dans des œuvres d'artistes locaux.

Le feu aux poudres (aux yeux)


A l'heure H, le drame. Devant l'échevin et son discours, ça ne fonctionne pas. Pas même une étincelle. « Geen kans », entonne l'attroupement (« pas de chance », en français).  Show must go on, Alain fait bonne figure. Il emmène les badauds voir la mobylette avant de donner une interview à RTC, une chaîne de télé locale. Déboussolé, il discute avec sa collègue Julie : « C'est quoi ta position ? On n'en parle pas ? Ouais, c'est mieux ». Le sujet JT de la chaîne liégeoise, lui aussi, fait l'impasse sur l'échec de l'inauguration. Il le maquille même avec un montage malhabile. Quand le granit s'effrite, la sincérité se disloque. « Ça donne du grain à moudre aux opposants » s'inquiète le compère Fourré, avant de s'éclipser : « je vais filer des catalogues gratos aux journalistes, ça les amadouera ». Réfractaire au changement, le parti des retraités local a récolté 3.000 signatures contre ce Minckelers version De Clerck. Mauvais pour l'image, pour le commerce. « Si on n'est pas trop bourrés, j'irai à Bruxelles ce soir, faire du business qui a du sens », projette Alain après une énième bière. « Y'a une journée de l'Europe le 4 mai, je vais essayer de leur refourguer mon drapeau (palestinien, ndlr) géant, ça claquera ! » L'alchimie de l'artiste d'aujourd'hui ? Le plomb du message idéologique et l'or des politiques 


Clerck comme de l'eau de roche ?


Alain De Clerck se définit comme autodidacte. Façon prestigieuse d'annoncer qu'il n'a pas fini ses études secondaires. « Il avait d'autres chats à fouetter, comme des tas de petits boulots », raconte son frère, Benoît. « Nos parents ont divorcé jeunes, on a eu beaucoup de liberté. Résultat : à 14 ans, il sortait à La Chapelle (une boîte de nuit liégeoise bien connue de l'époque, ndlr). » Une propension à la fête qui ne le quitte pas. Une façon de fédérer un public, de rassembler autour de ce qu'il crée. En 1998, il organise une célébration, en l'honneur du printemps, où trône une de ses œuvres. Benoît se souvient : « Il avait loué deux péniches, une tonne de curieux a participé ». La popularité bourgeonne, la puce tombe dans l'oreille du sourd. « Forcément, les politiques l'ont repéré, le Parti Socialiste (PS) l'a glissé dans son escarcelle ». En 2012, Willy Demeyer, bourgmestre – le maire d'une ville Belge – de Liège, attend un coup de pouce d'Alain. Il craque et signe un appel à voter pour celui qui l'a « roulé dans la farine ». « Cette année, je vais essayer de résister », promet-il. En attendant, son nom flamboie toujours sur la liste de soutien du maïeur.

L'artiste mène un parcours proche des politiciens, un réseau qui se tisse comme mille opportunités sur lesquelles rebondir. Un filet de sécurité, surtout : il ne veut plus de cicatrices. Il y a eu la fontaine Place Saint-Lambert, à Liège. Son projet remporte la consultation populaire en 1995, mais le collège échevinal le déboute un an plus tard, en faveur d'une architecte polonaise, Helinka Jakubowska. Officiellement, parce que sa créativité coûte trop cher. Les journalistes crient au scandale, en vain. Puis, le défi Liège 2015 : 22.000 signatures, récoltées par Alain De Clerck et François Schreuer, réclament en 2008 un vote collectif pour que la ville incarne la capitale européenne de la culture. Le binôme revendicateur se couche, cède son militantisme ardent pour un accord tiède. Le bourgmestre de Liège ne pouvait se permettre d'empiéter sur la volonté du manitou montois, Elio Di Rupo. Alain De Clerck, perdant devant l'éternel, reste amer aujourd'hui : « Il m'avait promis un poste à mi-temps, j'attends toujours ». Pour le PS, il a tout plaqué, or, on lui rend peu la monnaie de sa pièce.

Alain au pays des merveilles

Jeune, il batifole en quête de vocation. En tâtonnant, il passe par la case conservatoire. Juste après avoir véhiculé Michel Firket, un éminent conseiller communal, lors d'un poste de chauffeur à la ville de Liège. Oui, l'artiste se cherche. « J'étais fort allumé à cette époque-là », confesse-t-il. « Je fumais juste du shit, prenais quelques champignons, mais je devais être fragile : ça m'a rendu dingue. Au théâtre, je m'identifiais totalement à mes personnages, je me suis pris pour Galilée quand je l'incarnais. J'ai dû aller me calmer à Henri-Chapelle (à la Clinique psychiatrique des frères Alexiens, ndlr) plusieurs fois, heureusement que ça s'est estompé.  ». Pierre Etienne, ex-chanteur du groupe Starflam, préfère ce mister Alain-là au docteur De Clerck d'aujourd'hui : « Il me dit ne pas supporter Demeyer, mais il signe son appel au vote. Je comprends qu'il a une famille à nourrir, mais c'est à cause d'artistes comme ça que la Wallonie stagne dans l'inertie ». Il a le cul entre deux feux rouges, alors il brûle les deux. Alain De Clerck se sent idéologiquement plus proche de l'extrême gauche PTB-Go (« On doit se battre pour les chômeurs »), mais ses aspirations le poussent à un copinage schizophrénique avec le PS. Il se justifie : « J'ai besoin d'eux pour faire mes coups ». D'ailleurs, s'il devait s'inscrire sur une liste, elle serait socialiste : « Comme ça, je tiendrais les manettes, comme un vrai tueur ». L'attrait de l'artiste pour le pouvoir n'a d'égal que la taille de son carnet d'adresse. Comme l'observe son ami Hassan Bousetta, conseiller communal PS, « il est aimanté par le monde politique ».


En révolte contre l'injustice, Alain a plusieurs fois exigé une consultation populaire, rêvé à une démocratie plus participative. Mais lorsque la Cellule Art public de la Ville de Liège, de l'échevinat de Michel Firket, le sélectionne d'office pour réaliser l'œuvre commémorative à Garcia Lorca, pas de tollé. « J'avais aucune idée en tête mais ils m'ont choisi quand même », se félicite l'artiste. « On inaugure le 12 septembre. Ça fera un peu de sous dans le tiroir-caisse... ». Une balle d'argent dans un cœur d'or.

 

54.500   emmerdes


Dans l'étouffante quatrième chambre du tribunal du travail de Liège, Alain De Clerck n'en mène pas large ce 29 avril. « On crève de chaud, ici. » Un coup d'œil rapide, pour se rassurer, à son avocat, Jean-Philippe Bruyère. Beaucoup de pression repose sur ses épaules : l'ONEM (Organisation Nationale de l'Emploi) réclame 54.411 euros à son client.

Le business d'Alain De Clerck commence avec sa roue de feu, une sculpture de métal en combustion permanente, qu'il loue en noir au festival de Dour en 1998. Vient ensuite le projet de la flamme de la culture, avec l'envie d'une structure pour qu'Alain grave son art dans le marbre. Il crée en 2003 l'ASBL In cité Mondi et, bien qu'il en soit la tête pensante (« la matière grise », selon les conclusions de Me Bruyère), impute à sa mère, Mme Huyttens, le rôle d'administratrice. Elle travaille à l'époque à l'Agence Locale pour l'Emploi (ALE) de Liège et introduit des autorisations pour son fils, renouvelées chaque année. Par ce petit coup de pouce, Alain, tout en continuant de toucher le chômage, obtient mensuellement des chèques ALE. Ils offrent une légère rémunération (3 ou 4 euros de l'heure) pour, dans le cas des ASBL, remplir des tâches occasionnelles, d'habitude réservées aux bénévoles. Alain cumule chômage et chèques ALE, il arrondit les angles… et les fins de mois.

 

Quand ONEM, on ne compte pas

En prestant 180 heures de recherche de travail sur 6 mois, l'ONEM (Office National de l'Emploi, qui gère le chômage en Belgique, ndlr.) exempte l'artiste de toute quête de labeur le reste de l'année. Il vogue sur un long fleuve tranquille et profite de ces dispenses pour développer son affaire. Ainsi, son ASBL engage plusieurs personnes et Alain, grande gueule, s'en vante lors d'une rencontre entre les chômeurs et Marie-Dominique Simonet. Manque de chance : l'ONEM veille au grain, vient ajouter son sel : l'organisme n'apprécie guère que l'on emploie d'autres individus alors que l'on touche soi-même le chômage. La Meuse consacre un article à la rencontre, ce qui met la puce à l'oreille de l'ONEM. L'office, suspicieux, scrute la presse à la recherche de documents sur Alain De Clerck. Dans ce compte-rendu, des propos d'Alain à propos du financement extérieur de son association sont cités (« Avec mon ASBL, nous avons douze fois moins de mécénat avec la crise ! », se plaint le plasticien). Résultat : l'ONEM attend d'Alain De Clerck qu'il rembourse ses cinq années d'indemnités et l'intégralité des chèques ALE perçus.

La mère de l'artiste, administratrice officielle de l'ASBL, reçoit une lettre stipulant qu'elle a floué le système ALE. Lui, il ne peut imaginer s'acquitter de ces 54.500 €. Il perd ses allocations, la panique le gagne. Pas syndiqué, il s'affilie d'urgence à la FGTB, un syndicat belge, en un coup de fil à Thierry Bodson, qui en est le secrétaire général. Alain De Clerck n'a jamais demandé le statut d'artiste, il lui faut bien une protection. A son audience à l'ONEM, il utilise ses parents comme un écran de fumée : Il n'exercerait aucun pouvoir au sein d'In Cité Mondi, créée par son père. Pour le défendre, l'artiste réclame un « tueur » : Jean-Philippe Bruyère travaille pour la boîte d'avocats Bisson, spécialisée dans le chômage. « Des spécialistes de la cour d'appel, ne te tracasse pas », le rassure Gérard Fourré. Heureusement qu'Alain a du soutien : « De Lamotte, Marcourt, André Antoine… Tout le monde a poussé pour que j'aie mes points APE ». Il s'agit de subsides que l'administration de l'Emploi de la Wallonie octroie aux entrepreneurs du secteur non-marchand si leur demande est reçue. En 2015, un point APE équivaut environ à 3.000 euros.

Finalement, l'asphyxie s'avère éphémère. L'ONEM a transféré le dossier à l'auditeur, le procureur du roi, dont l'avis n'est pas encore établi, ce qui reporte l'audience. D'ici là, le plasticien continue son chemin, imprimant son influence sur le monde. Il espère bien que cette cicatrice du procès se refermera vite, il a déjà assez souffert comme ça. Ces brèches amères, Alain cherche à les colmater avec la success-story à laquelle il aspire tant. Pour nourrir ce dessein, il faut soutenir les bonnes personnes aux bons moments. Jouer le jeu, dangereux, avec le feu. Souder des liens, au fil des filons, garder le cap sans ambages. Et y croire dur comme fer.



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