Albert

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illustration by Marie Cécile Thijs

Albert a toujours été gentil. Cela faisait partie de son identité : il était celui sur qui l'on pouvait compter, qui ne critiquait jamais, qui rendait service dès qu'il le pouvait.

Albert aimait que les autres le trouvent gentil, cela lui donnait l'impression d'être quelqu'un de bien. A dire vrai, Albert était terrifié à l'idée d'être quelqu'un de mauvais, et peut-être encore plus à l'idée que les autres pensent qu'il le soit.

Ce que pensent les autres importait tellement…

Chaque samedi après-midi, il rendait visite à sa voisine de pallier, une veuve octogénaire, délaissée des siens et à fortiori, cruellement seule.

A chacune de ses visites, elle le goinfrait d'une nourriture répugnante qu'il se forçait toujours à manger pour ne pas la blesser, allant même jusqu'à en redemander pour être sûr de la satisfaire.

Ces petits rendez-vous hebdomadaires étaient alors l'occasion pour la vieille dame d'exposer ses idées théologiques :

-          « Tu vois mon petit, moi je n'ai jamais cru en Dieu et je n'y croirai jamais ! Ce ne sont que des balivernes pour endormir les plus naïfs, moi je le sais ! Je suis peut-être vieille, mais pas naïve ! Tu n'es pas d'accord avec moi mon petit ? Oh, ton assiette est vide, veux-tu que je te resserve encore un peu de ragoût de porc ? »

Et Albert d'acquiescer docilement aux deux questions.

Pourtant, il croyait en Dieu et accordait une grande importance à sa religion. Il se sentait coupable de pêcher de la sorte, mais il était dans l'impossibilité de contrarier sa voisine… Elle était si vieille !

 

Tous les dimanches, Albert allait à la pêche avec un de ses collègues de travail.

Il avait un jour eu le malheur d'évoquer à la pause-café ses doux souvenirs d'enfance à traquer le poisson. Cela ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd : Jean des ressources humaines, grand amateur de pêche, fut complètement surexcité à l'idée d'avoir enfin trouvé un compagnon avec qui il pouvait s'adonner à cette discipline qu'il qualifiait de « philosophie magique ».

Les souvenirs d'enfance s'étaient alors transformés en de longues matinées glaciales où Albert, encore endormi, était condamné à attendre d'interminables heures avant qu'un poisson ne daigne enfin mordre à l'hameçon.

Pourtant, face à son collègue, Albert montrait le plus grand enthousiasme. Il ne voulait tellement pas le décevoir, lui qui semblait si enthousiaste de leur « passion commune ».

 

En semaine, il travaillait comme comptable. C'était un vrai passionné des chiffres et son esprit regorgé d'idées pour améliorer l'organisation financière de la boîte dans laquelle il travaillait. Au bureau, il s'accordait toujours un peu de temps pour développer en catimini ses idées, idées qui ne verront jamais le jour : il ne pouvait pas en parler à ses supérieurs. Au sein de l'entreprise, il était le gentil comptable, discret, faisant seulement ce qu'on lui demandait. Tout le monde l'appréciait pour cela, et il ne pouvait se risquer à tant d'hardiesse. Que diable penseraient ses collègues ?

 

Un matin, Albert se réveilla pour aller travailler. Comme à son habitude, il prit son petit déjeuner, puis se rendit à sa salle de bain pour faire sa toilette.

Devant le miroir, il resta sans voix.

Il ne voyait rien.

Il bougea dans tous les sens pour faire apparaître son reflet sur la glace, examina le miroir sous toutes les coutures, le remplaça par un autre, mais rien n'y changeait : son image n'apparaissait pas.

Le miroir le fixait, goguenard, terriblement vide.

Effrayé, il se passa de l'eau froide sur le visage, se gifla violemment, se secoua, mais là encore, rien n'y fit, il ne put sortir de ce cauchemar.

Il décida de se rendre au travail comme prévu. « Allons, ce ne sont que des hallucinations matinales, je dois être un peu malade, je suis juste un peu fatigué, voilà tout » se répétait-il en boucle.

Albert espérait du plus profond de son cœur qu'en agissant normalement, les choses allaient rentrer dans l'ordre.

En sortant de chez lui quelque chose qui l'interpella. A travers la porte de sa voisine, il crut entendre une voix étrangement familière. Il fit un énorme effort pour essayer de se remémorer où il l'avait entendue, mais ce ne fut qu'après de longues minutes d'effort qu'il eut enfin un déclic. Une évidence.

Sa voix.

C'était sa voix. Sa voix qui s'égosillait à brailler des blasphèmes, tous plus profanes les uns que les autres, pour le plus grand plaisir de la vieille dame qui clamait son approbation à chaque sacrilège.

-          « La bible au bûcher ! Et qu'on rase les Eglises ! Qu'on en fasse des maisons pour les honnêtes gens et qu'on vire les charlatans !

-          Oh oui ! Comme vous avez raison mon garçon ! Bravo ! Bravo ! »

Qui était donc cet homme avec exactement la même voix qu'Albert ?

Autre chose étrange, la vielle voisine ne recevait jamais personne : Albert n'avait pas vu une seule personne en sa compagnie, et ce depuis maintenant une dizaine d'années. Qui était donc ce mystérieux individu qui était venu lui rendre visite ?

Ne pouvant se résoudre à partir sans avoir de réponses à toutes ses questions, il décida de toquer à la porte.

Lorsque la vieille dame lui ouvrit, il faillit avoir une crise cardiaque. L'homme qu'il aperçut assis dans le salon n'était autre que lui.

Le même visage, le même corps, les mêmes vêtements.

Il fut tellement sous le choc qu'il ne fit pas attention à celle qui se trouvait face à lui.

La voisine ne semblait pas le voir, elle tournait sa tête à droite et à gauche, cherchant à trouver celui qui avait frappé à la porte. Pourtant, Albert se tenait devant elle, à même pas quelques centimètres de son visage.

Il l'interpella, mais cela n'y changea rien : il était comme invisible.

Elle referma la porte à son nez.

Qui était cet homme ? Un sosie ? Un double maléfique ? Avait-il été exorcisé ? Il songea à se rendre à l'Eglise, mais tout cela lui paraissait tellement incroyable...

Il décida d'aller au travail. S'attacher à des valeurs sûres et rassurantes du quotidien. Le métro. Le bureau. Les collègues. Tout ce qu'il connaissait et qui le ramènerait à la réalité. Il fallait y croire, c'était son dernier espoir. Quoi de plus horrible que de se voir sombrer dans la folie ?

Arrivé au bureau, le cauchemar recommença.

Personne ne le voyait, ni ne l'entendait. Pire encore, il se revit une seconde fois.

Une dizaine de photographies étaient étalées sur la table près de la machine à café. On pouvait y voir son double au bord d'un étang, tenant dans les bras d'énormes poissons morts, l'air triomphant. Pour chaque cliché, son double expliquait fièrement à Jean des ressources humaines - qui l'écoutait émerveillé-  comment il avait réussi ses exploits :

-          « Tu vois ce beau Chevesne ! Eté 2016, 60cm, 5kg ! je l'ai eu à l'usure avec une authentique pêche au leurre ! Au bout de deux heures, j'ai pas perdu espoir, ah ça non ! Puis d'un coup, ça a mordu ! J'ai tiré puis bam ! L'un de mes plus beaux souvenirs de pêche ! La pêche c'est une leçon de vie, je te le dis mon ami, la persévérance, ça gagne toujours !

Comment son double avait-il pu se rendre de l'appartement de sa voisine au bureau en si peu de temps ?

Albert décida de ne surtout pas perdre la face. Il fallait se rendre à son bureau, étudier la comptabilité du mois, rendre le rapport à la hiérarchie. Exactement comme d'habitude. Et tout rentrerait dans l'ordre. Il pria avant d'ouvrir la porte de son bureau.

Sur sa chaise, un autre était à sa place. Un autre qui était lui.

Ce qu'il vit lui glaça le sang.

Le double ne semblait pas humain, on aurait dit un robot : il enchainait les calculs à une cadence incroyable, ne se laissant aucun répit, ses yeux semblaient dénués de toute vie, ses gestes étaient précis, il les répétait machinalement, sans la moindre once d'hésitation, sans jamais ralentir. Un véritable automate crée dans l'unique but de calculer, sans réfléchir ni penser. Une machine qui exécutait les ordres.

Albert s'enfuit en courant. Il se rendit à l'Eglise, mais là encore, il était invisible aux yeux de tous.

Sur le chemin, il crut faire une crise cardiaque : des centaines d'Albert apparaissaient sous ses yeux. L'un promenant le chien d'un de ses amis -chien dont il était allergique- un autre marchant fièrement, affublé des horribles tricots de sa grand-mère, quant à un autre, il distribuait des tracts pour le parti politique d'un ami auquel il ne croyait pas.

Face à ce spectacle, il s'écroula. Qu'avait-il donc fait pour mériter cela ? Il avait tout le temps était gentil, il avait tout le temps essayé de faire le bien ! Tout cela pour finir par être puni de la pire des façons : la folie. Une folie dont il avait de surcroit cruellement conscience !

La peur laissa peu à peu place au désespoir.

Assis par terre, il ne remarqua pas tout de suite qu'il avait de la compagnie.

Un chat ventripotent, arborant un long pelage gris aux reflets bleutés, faisait sa toilette à côté de lui, dans la plus grande ignorance.

Albert ne mit pas tout de suite l'indifférence du félin sur le compte de son invisibilité : il se l'était expliquée tout simplement par le fait qu'il s'agissait là d'un chat.

Les chats ne faisaient jamais semblant : s'ils voulaient vous ignorer, alors ils vous ignoraient sans aucune vergogne, quand bien même vous étiez celui qui les nourrissait. Ils se servaient de vous sans rien vous donner en échange.

Les chats ne cherchaient pas à être mignons ou à vous plaire. Pourtant, tout le monde les admirait. Peut-être était-ce même là l'essence de leur charme : leur indifférence nous attirait. 

« Fuis-moi je te suis, suis moi je te fuis ».

Albert songea au combien il n'était pas chat. Au contraire, il était un chien, un bon toutou, tendant la patte, remuant la queue et vous faisant les yeux ronds pour obtenir quelques caresses.

Toute sa vie, il avait œuvré pour plaire au gens. Il s'était adapté à chacun, devenant celui qu'ils attendaient qu'il soit. Tantôt un grand amateur de pêche, tantôt un militant anti-religion, tantôt un petit employé-robot qui se contente d'obéir aux ordres et se refuse toute prise d'initiative.

Mais jamais lui.

Qui était-il vraiment au fond ? A force de faire semblant, il ne pouvait répondre.

Il savait juste qu'il était gentil.

Il avait toujours pensé qu'être gentil constituait son identité, et il avait aimé que les gens le perçoivent comme tel.

Mais finalement, c'est sa gentillesse qui avait fini par lui faire perdre son identité.

Est-ce que les gens l'avaient plus aimé pour cela ? Il n'en était même pas sûr. On préfèrera toujours le chat majestueux et dédaigneux. On prendra toujours un peu de haut celui qui fera tout pour vous plaire, pour la simple et bonne raison qu'il s'agit là d'un signe de faiblesse.

D'ailleurs, s'il avait été sincère, peut-être aurait-il pu rencontrer des gens qui l'auraient  vraiment intéressé, au lieu de subir les heures interminables de pêche ou les élucubrations d'une vieille folle se croyant prêtresse de la parole moderne.

« Plaire à tout le monde, c'est plaire à n'importe qui ».

A présent qu'il était invisible, il n'avait plus personne à qui plaire. Des centaines de Lui s'en chargeaient à sa place.

D'une certaine façon, il était libre. Ce qu'il prenait pour une malédiction était peut-être la chance de sa vie.

Disparaître pour mieux réapparaître…

Il allait enfin pouvoir se redécouvrir, apprendre à savoir qui il est vraiment et peut-être, une fois son identité retrouvée, pourra-t-il récupérer son corps…

  • Trop bon, trop con, il faut dire STOP à un moment donné. Il est vrai que les gens peuvent être surpris, mais tant pis !
    J'ai beaucoup aimé cette fiction !

    · Ago 24 days ·
    Louve blanche

    Louve

    • Exactement, dire stop est salvateur ! Merci beaucoup pour ton commentaire !

      · Ago 24 days ·
      J

      k-short-stories

  • Tellement vrai. Merci

    · Ago 24 days ·
    Default user

    nadiemundo

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