Antichtone

Alison

Parfois, il me plait de m'asseoir aux terrasses des cafés et de me demander à quoi ressemble la vie des gens qui défilent sous mes yeux. C'est comme un spectacle burlesque sur la place publique, une comédie plus vraie que nature. Je les imagine rentrer chez eux le soir, leurs adorables épouses les attendant patiemment avant l'heure du repas. Elle aurait peut-être cuisiné toute la journée pour tromper l'ennui. Ou à l'instar, elle n'aurait rien préparé du tout car c'est une féministe pure et dure, qui souhaite retrouver son indépendance et son autonomie à coup de slogans d'Inna Shevchenko. C'est pourquoi, elle a tout simplement passer commande au chinois du bout de l'avenue, espérant que ça ravirait les papilles de sa meute affamée. Conneries. Moi, personne ne m'attendait, on ne m'a jamais attendu d'ailleurs. J'ai la qualité d'être toujours ponctuel dans mes déplacements, d'être pile à l'heure quand sonne le glas. On ne m'attend jamais, c'est moi qui perd mon temps à attendre les autres. Et comme j'ai horreur de perdre mon temps, sûrement dû à l'angoisse du lapin blanc, j'ai arrêté. Ça me rappelle ce livre d'Anna Gavalda intitulé Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part. Titre évocateur, j'aurais beaucoup aimé moi aussi. 

Sauf que ce jour là, je n'étais pas à l'heure. Inutile de vous dire que quelque chose n'allait pas ou alors que j'avais besoin de toute urgence d'aller chez le bijoutier le plus proche pour faire réparer ma montre. Ça a cloché et pas qu'un peu : Tututututut, qu'elle me fit à mon poignet. Et j'ai compris que j'étais en retard. J'étais en retard pour aller absolument nul part. J'ai donc franchi activement la porte de mon appartement. J'ai marché les rues d'un pas vif, comme si j'avais quelque chose de vraiment très important à faire. J'avais envie de donner l'expression de quelqu'un qui était dans les affaires et qui n'allait  pour rien au monde rater l'actualité boursière de 16h00. Bref, j'ai marché sans vraiment regarder ou j'allais. Je n'ai pas prêté la moindre attention aux rues que je venais de traverser ni aux avenues que j'ai arpenté. Je me suis perdu, comme toujours. 

Lorsque je marche, j'ai pris la mauvaise habitude de regarder le ciel ou alors les chaussures des autres mais jamais devant moi. J'essaie de ne jamais trop être ancré dans la réalité, ça ruine mon moral. Je suis un rêveur insatisfait, je me cogne aux autres pour chercher le contact humain qui me réveillerait d'une léthargie céleste. Et je n'étais donc pas surpris de rentrer de plein fouet dans quelqu'un aujourd'hui. Je fais comme si j'étais en colère, je passe mes mains énergétiquement sur mes vêtements pour montrer mon mécontentement alors que la faute vient principalement de moi. 

Je suis désolée. 

C'est rien, dis-je froidement, sans un regard. 

Mon air est maussade, mon soupir en dit long mais mon cœur ne fait qu'un tour dans ma poitrine lorsque je comprends que c'était toi. Ce n'est pas une coïncidence, juste une question de temporalité. Je ne pense pas que les coïncidences existent, il faut juste avoir l'intelligence d'être au bon moment pour rencontrer la bonne personne. Voyez-vous, si j'étais parti de chez moi à 15h58 au lieu de 16h00, que je n'avais pas médité sur la question de la réincarnation en descendant les escaliers et que je ne m'étais pas arrêté pour contempler la vitrine chapeaux de Borsalino, je l'aurais probablement manqué. Et si actuellement, je n'avais pas perdu mon temps à vous raconter pourquoi je suis parti en retard, j'aurais pu lui toucher un mot ou deux, peut-être même une phrase entière. Mais c'est trop tard, elle est partie. Je décide de ne pas lui courir après, j'aurai tout le temps de la bousculer demain, à nouveau. 

Je me pose un instant sur un banc et retourne dans un état de pleine conscience. Je regarde toute cette foule marcher dans le même sens comme un troupeau. Ils se côtoient les uns à coté des autres, partagent un bout de chemin ensemble, un mètre ou trois, quelques stations de métro mais ne s'adresseront jamais la parole.  Il y a des centaines de passants autour de moi, on entend le cliquetis des bicyclettes, le rythme des talonnettes sur le trottoir, des rires qui s'envolent haut dans les airs, le crissement des feuilles mortes sur la chaussée. Et il y a moi, moi sur ce banc un peu trop étroit, les pieds ballottant dans le vide. Je suis comme un enfant attendant que sa maman vienne le chercher. Mais cette fois-ci, Maman n'est pas venue. Alors, pour terminer ma journée en parfaite harmonie avec tout ce que je ne faisais pas habituellement, je me suis contenté d'attendre. Je savais qu'elle allait revenir mais je ne savais pas quand. Encore une histoire de temporalité, c'est chiant. 


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