Après les convulsions de la terre

jean-baptiste-machen

 

            Des quartiers rachitiques, voilà ce qui restait de Pattaya après le tremblement de la terre. Je m'étais porté volontaire en apprenant la nouvelle. J'avais pris l'avion deux jours plus tôt, en trois escales terribles où j'avais ruminé la chose, puis on avait atterri à Bangkok avant de nous encastrer à l'arrière d'une jeep, nous, les bonnes âmes venues d'un peu partout, parce qu'on avait senti l'urgence de contribuer. L'aide internationale, en attendant de meilleurs dispositifs, s'acheminait à Bangkok ; des bâtiments de l'armée accosteraient plus tard au large de Pattaya, on verrait les drapeaux du monde entier sur la coque des navires, on verrait rappliquer la marine de guerre pour décharger des cargaisons de bouffe et de bienveillance – il y avait déjà un porte-avion de Chennai qui était en mer, du moins c'est ce que j'avais pu entendre parmi le désordre des rumeurs. Mais pour l'heure, alors que le séisme était encore vivace dans les cervelles, il n'y avait pour ainsi dire que les officiels qui pouvaient emprunter les hélicoptères depuis Bangkok, c'est-à-dire principalement les médecins, accompagnés d'autres professionnels des catastrophes, que des charters prioritaires déposaient à l'aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, au gré d'un vomissement continuel de volontés, en grappes d'hommes qui étaient prêts à en découdre, à jouer des coudes avec les ruines. Nous, on se contentait du ballet des jeeps, c'était suffisant, on n'avait pas la prétention d'arriver à Pattaya par les airs, d'autant qu'on n'avait pas vraiment envie de constater l'ampleur du désastre en altitude, où tout devait ressembler à une zone grumeleuse, pleine de rudesses, comme si la ville, en perdant son cadastre, avait attrapé une maladie de la peau.

                À l'approche de Pattaya, remués qu'on était par la cavalcade de la jeep, j'ai senti venir une autre rumeur, celle des odeurs, dures et suggestives. Puisqu'on ne voyait rien de la perspective urbaine, puisque les choses s'étaient amalgamées à la ligne de l'horizon à cause des effondrements, la ville n'avait plus qu'une haleine à défaut d'une apparence. Il flottait quand même une poussière au-dessus de la désolation. Pattaya soupirait une fumée qui en disait plus long que les messages des indiens, quand ils agitent des couvertures sur un feu de camp, histoire de prévenir les tribus satellites. Je m'imaginais un voile de pudeur, un linceul poussiéreux qui recouvrait la récente misère, une sorte de rideau qui refusait de se lever, empêchant l'œil des caméras de se frayer un passage, car les organes de presse, malheureusement, étaient toujours présents à l'avance. Tout compte fait, si on avait pris les hélicos, on n'aurait pas aperçu grand-chose, et de toute façon on aurait détourné le regard. Et si dans la jeep décapotée on a eu la tentation de se boucher le nez ou de rentrer la tête dans le col de nos tee-shirts, personne ne l'a fait, par respect, mettons… On ne voulait pas céder à la nausée de l'épouvante. On était là pour tendre des mains, pour remuer ciel et terre, ces matières si étrangement réversibles ; on n'allait pas se renfrogner aussi facilement.

                Une image qui s'est incrustée parmi tant d'autres au fond de ma conscience, un symbole des périodes inhabituelles : les hélicos atterrissaient sur les parcours de golf, avec leurs pales qui bousculaient les palmiers, un souffle envahissant qui vidait également les bunkers et qui faisait ployer la tige des drapeaux sur les greens. Les fairways se remplissaient de caisses et de civières. Des hôpitaux en plein air s'engendraient. L'étiquette du golf était à des années lumières.

                Et puis on a fini par atteindre le cœur de Pattaya, semblable à un œdème de l'architecture, comme si on avait construit les tours et les hôtels à la va-comme-je-te-pousse. Au loin, le bruit des hélices me parvenait, mais ce qui dominait ici, maintenant, c'était le ronron des gémissements. Le centre-ville avait l'air d'un gros chat à l'agonie. Le nuage de poussière qui nous surplombait jetait sur cet espace une influence crépusculaire. Sur les trottoirs, déjà, le défilé des sacs mortuaires, autant de momies de la modernité. La jeep nous a lâchés au milieu de cette nécropole. On nous a dit dans un anglais approximatif qu'il n'y avait pas de consigne culminante, qu'on devait participer, qu'on était maîtres de nous-mêmes, qu'on saurait repérer les secteurs qui avaient besoin de nous. On nous a dit encore qu'on nous apporterait des sandwichs et des bouteilles et que le soir, on nous logerait dans des baraquements assermentés, vers l'extérieur de Pattaya.

                Un gilet fluorescent sur les épaules, j'ai rejoint le premier groupe de secours à ma portée. Il s'agissait essentiellement de gens du cru, des Thaïlandais aux visages affligés. Ils m'ont tendu un casque de chantier et une paire de gants. On a fait la chaîne pour jeter des pierres dans la benne d'un camion. J'étais le dernier, c'est moi qui balançais les débris dans la benne. On a travaillé comme ça pendant des heures. On déblayait vaille que vaille. On ne trouvait pas de survivants, mais on ne trouvait pas non plus de corps. J'ai compris qu'on nous avait conduits aux endroits déjà passés au crible des fouilles cruciales. Ils nous connaissaient, ils se doutaient qu'on n'aurait pas supporté d'exhumer des victimes. Certains d'entre nous n'étaient là que pour avoir une histoire à raconter, et ça, je l'avais entendu de source sûre.

  • Bravo!! Joli texte.

    · Ago over 5 years ·
    4da7e9ce

    joubert

  • Si vous y avez été, bravo. Si vous n'y avez pas été, encore bravo, car ce récit a ce côté "vécu" auquel on ne peut pas rester insensible.

    · Ago over 5 years ·
    Printemps   2011   n%c2%b0 n%c2%b0 016 n b

    akhesa

    • Je n'y étais pas, mais j'ai fait en sorte d'y être. Merci pour votre oeil de lectrice.

      · Ago over 5 years ·
      Lf c line orig

      jean-baptiste-machen

  • Au vu des commentaires, n'appréciant les animaux de compagnie que du moment où ils savent rester à leur place (LOL), je me dis que j'ai bien fait de commencer la lecture de vos textes par celui-ci.
    Le thème des imposteurs, j'adore. J'aime aussi ++ les images et cette narration en mode crépusculaire.

    · Ago over 5 years ·
    Sylviane doise  petite narratologie du quotidien  rip

    gameover

    • Je crois que ce qu'on aime tous, c'est le basculement, le moment où la normalité nous joue un tour et nous met dans une énorme flaque de merde. Et j'adhère à ce que vous écrivez sur les bêtes domestiques. Je veux dire, un animal, ce n'est pas fait pour qu'on en devienne gaga, ni pour qu'on assouvisse une pulsion. J'essaie de comprendre les choses à ce niveau-là. Merci à vous.

      · Ago over 5 years ·
      Lf c line orig

      jean-baptiste-machen

  • J'ai lu en m'attendant d'un moment à l'autre à une scène de zoophilie, mais rien, les chiens devaient avoir foutus le camp...

    · Ago about 6 years ·
    P1000170 195

    arthur-roubignolle

  • Monsieur, votre commentaire mérite des remerciements. Pour ce qui est des situations zoophiles, je les prends comme des sujets très exploitables, tout à fait calibrés à la structure de ces petits concours qu'il faut faire, bien évidemment, sans le moindre esprit de sérieux, mais avec la simple intention de garder la santé créatrice.

    · Ago over 6 years ·
    Lf c line orig

    jean-baptiste-machen

  • On s'y croirait tellement c'est bien écrit.

    Cela change des anthropophages et des zoophiles ^^

    · Ago over 6 years ·
    544813 416184855145011 490152810 n 465

    bis

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