Ashes to Ashes

Alison

Je suis mort. 

Je suis mort cette nuit et je n'ai prévenu personne. Je l'ai fait exprès, pas besoin de déranger le tout Paris. Je suis mort cette nuit et je n'ai pas fait dans la demi-mesure. Je ne voulais pas croiser les blouses blanches des infirmières, mêmes si elles sont très jolies et gracieuses dans leur habits de sabbat, ni les murs sordides de la Pitié-salpêtrière. La dénomination de cet endroit en dit long : Nous savons que vous allez mourir et nous sommes sensibles à votre déchéance, c'est pourquoi nous vous mettons ici. Je vous laisse déduire par vous-même qui est le plus déséquilibré entre l'expert et le patient. Le sol de mon appartement est donc le seul témoin du carnage dont il est envahi, et moi. Il y a moi et mes yeux qui fixent le vide, il y a moi et mes écorchures, il y a moi et mes gélules, il y a moi et la bouteille de Blanton's, il y a moi étendu sur le parquet. Je suis mort cette nuit et c'est un suicide. Mais j'ai pensé à tout, tu vois. Je me suis habillé comme si j'allais à ma propre ginguette sépulcrale. J'ai gominé mes boucles brunes, j'ai mis mes plus belles bottines, celles qui donnent un petit coté Bob Dylan. Puis, j'ai revêtu très sobrement un costume de couleur gris, choisi au préalable par mes soins. J'ai choisi cette couleur car je n'avais justement pas envie de choisir entre un jardin jésuitique ou une rôtisserie, et si je perdais l'usage de la parole durant mon élévation séraphique, il fallait que Dieu le sache implicitement. Je suis un électron libre et je le resterai. Puis bien évidemment, je n'ai pas oublié de me parfumer pour emmerder la mort en mettant un peu d'eau de Cologne sur les joues et les poignets. 

Il fallait s'y attendre, Dieu l'avait déjà annoncé, David Bowie l'avait reprit mais personne n'y avait vraiment prêté grande attention. « Tu es poussière et tu retourneras poussière ». C'est drôle, je me rappelle la première fois que j'ai été poussière. C'était en 1994, année de la game boy, de l'ascension du R'n'B, du mauvais gout vestimentaire, de la mort de Kurt Cobain mais surtout l'année ou je suis devenu la poussière de vie de Maman. En me voyant, tout minuscule et tout fluet, elle n'a pas brandi le plumeau qui tronait fièrement dans le débarras de l'entrée. Non, elle s'est contentée de me recueillir entre ses petites mains généreuses, pleines d'amour et de chaleur. Et toi, t'as déjà été la poussière de quelqu'un ? 

Il faut avoir un minimum de cran pour mettre fin à sa vie, un peu de cran et surement pas de cran d'arrêt. Des raisons ? Il n'y a pas de raisons. La réflexion n'est pas la bienvenue en sachant que l'acte était prémédité depuis un certain temps. Toi la régulière qui a brisé mon cœur, toi le camarade qui m'a lâchement trahi, toi le père qui m'a abandonné, toi le passant qui m'a bousculé, toi l'ignorant qui dégueule sa haine et qui se moque de moi, et qui se moque des autres. Et enfin toi, la société putride et individualiste, toi, toi, TOI, et vous les semblables. Ne fais pas l'ignorant et regarde un peu tes mains. Oui, regarde les bien, attentivement, comme ça. Tu ne les vois pas ? Regarde de plus prêt, au centre de ta paume, bêta ! Tu ne les vois toujours pas les petites taches de sang qui ornent tes pognes ? 

Je suis mort cette nuit et c'est un meurtre. 

  • Pas mal du tout. Noir, mais bon, le cynisme donne le relief je trouve. Merci.

    · Ago almost 4 years ·
    Vie1

    thib

  • Génial! J'aime bcp cet idée pour emmerder la mort. :-)

    · Ago almost 4 years ·
    Default user

    beebop11

  • Une veritable claque cette lecture. A donner envie de vraiment réfléchir sur ces morts sans aucun petit fil pour les accrocher.

    · Ago about 4 years ·
    Image

    sophie-copinne

  • c'est très bien écrit et le prétexte est génial demeure à espérer qu'il n'y a pas un peu de votre réalité dans ce texte qui pourrait être une Nouvelle ...

    · Ago about 4 years ·
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    phileus

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