Au-delà des mots

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Texte composé avec la très aimable participation de ADE.
Comme tous les ans depuis 1961, le festival de la pomme bat son plein à Westminster. La municipalité du comté d'Oconee, plus grande région productrice de l'état de Caroline du Sud, a l'honneur de célébrer en ce début septembre le quarantième anniversaire de l'évènement. Kiddie rides aux abords des stands de menuiserie, de friperie et autres artisans ou artistes locaux, rafting sur les eaux vives de la rivière Chattooga, vente d'antiquités, parade de chars aux couleurs arc-en-ciel et dégustation à volonté de barbecues où l'on peut s'adonner au plaisir de l'oignon blossom ; rien ne manque à l'appel pour consacrer le début de la récolte du fruit du péché.
 
Ève, jeune femme à la silhouette élancée, légère et ô combien désirable, laisse ses longs cheveux auburn caresser le visage du nourrisson qu'elle tient dans ses bras. Deux petits garçons ainsi qu'une fillette la précèdent. Quatre enfants, une maman. L'équation comporte néanmoins une inconnue, celle du père. Alors que la famille se promène sur Old Main Street à l'instar des milliers d'autres présentes en ce samedi 8 septembre 2001, aucune figure paternelle, ni même masculine ne se dresse aux côtés de la trentenaire. À la mine exténuée, cette dernière n'est que l'exception soulignant l'effervescence de la foule rayonnante de félicité et de sérénité. Trainant leur vague à l'âme au milieu de cette marée humaine, Ève et ses enfants voguent, s'échouent ici et là afin de se sustenter lorsque les tarifs sont abordables et quitter ne serait-ce que quelques secondes la noirceur de leur monde. 
 
Adam, brun ténébreux au charisme aussi sombre que sa prestance et aussi frêle que sa corpulence, erre en solitaire au bras de sa misère. Il ne sait où il va et ignore même d'où il vient mais suit le mouvement au fil de son destin. Qu'importe l'illusion pourvu qu'il en ait l'ivresse. Cet homme de trente-sept ans semble spécimen au sein de cette communion. Si Ève retourne les regards de certains mâles à l'apollon en éruption mais promptement éteint à la vue de tous les bambins, Adam lui, les détourne. Il est l'intrus mélancolique venu souiller un souvenir féerique.
 
Elle est colombe à l'âme poussière.
Lui n'est que l'ombre d'une flamme prisonnière.  
 
Adam, las de ricocher entre dégoût et rejet, prend place sur un banc public idéalement ancré sur le bas-côté. Ève, au bout de l'effort, s'assied à son tour sans même le regarder. Alors que les bambins quémandent quelques pièces de monnaie afin de pouvoir s'amuser, leur mère souffre de devoir endurer l'impossible. Sans le sou, elle est contrainte de refuser si elle veut leur offrir un toit où dormir. Adam, bouleversé par la confession de cette maman en peine, exauce d'un geste instinctif le vœu des enfants désappointés en leur tendant le précieux grâle d'une liberté éphémère aux stigmates impérissables. Ainsi Ève remarque Adam et l'honore d'un sourire plein de reconnaissance.
Tandis que les aînés s'émerveillent du présent et chérissent leur future nostalgie, le taciturne et la belle demeurent assis côte à côte. Parents transits d'une utopique réalité, ils miment le stéréotype du bonheur parfait.
Adam, en une folie passagère, s'éprend à engager la conversation. Ève, trop occupée à surveiller ses petits anges, ne prête même pas attention aux coutumières louanges d'introduction. Mais l'esseulé égaré persiste à profusion. Pour Ève, tout n'est que bruit mais pour lui, elle n'est que symphonie. Il lui conte ses racines et ses tourments, des fondements à la cime. La langue d'Adam se délie en un flot absurde de déchirures et de rêveries. Le coup de foudre pour Adam n'est que chimère, néanmoins il garde foi en la providence. Ève entend, Ève écoute, elle pourrait presque prendre part à son tour à cette évasion si elle n'avait pas cadenassé son cœur de toute lueur de passion.
Puis un silence plonge au sein de la cacophonie. Le silence du prétendant. Presque inquiète, Ève ose se tourner vers l'être morose. Il reste muet puis en un élan presque insolent, risque un :
—    Je ne suis pas comme les autres.
 
            Ève aimerait le croire, il y a quelque chose en Adam qui la bouleverse mais ces mots-là, elle se défend à présent de les étendre et sans trop savoir pourquoi, elle lui rétorque :
—    Prouve-le dans ce cas.
 
Ainsi il réfléchit, cogite et médite car comment faire quand on a tout à donner mais rien pour plaire ? Il ne sait pas ce que signifie aimer, néanmoins il connait la douleur de l'Enfer. En outre, mardi prochain, il doit se rendre à New York où il a prévu de recommencer sa vie. La « Grosse Pomme », cette mégalopole où il sera toujours un parmi des milliers mais à nouveau le gardien de son égalité. Il se torture, comment faire quand on a tout à perdre mais rien à recevoir ?
Adam choisit alors de fixer rendez-vous à Ève. Dans exactement une semaine, à l'aube du samedi 15 septembre 2001, ils se retrouveront sur ce banc et jetteront ensemble les dès d'un avenir commun. Pas de promesses, ni de paroles. Juste une date, juste un symbole. Ève, sans hésiter, hoche la tête et accorde de revenir en ce lieu pour croire en un demain qui détruirait les remparts de leur spleen.  
 
Mardi 11 septembre 2001. 8H15.
 
Ève, épuisée après la nuit agitée de sa dernière et son combat acharné contre les cafards, gît sur le canapé de son ersatz de chambre, du piteux motel que ses moyens lui permettent. Alors qu'elle profite enfin d'un repos tant escompté, on tambourine à la porte.
 
À des kilomètres de là, Adam se mêle à la foule du trépidant et huppé quartier de Manhattan. Profitant d'un magnifique et limpide ciel bleu azur, il s'attarde devant les fiertés nationales, les deux tours jumelles du World Trade Center. Époustouflants colosses de béton, de marbre et d'acier faisant la renommée de sa chère patrie à travers le monde entier. Paisible, il s'imprègne de toute leur puissance et se sent revivre. Il se sent prêt à tourner la page de son histoire.
 
Ève et ses enfants, réveillés en sursaut par des éclats de voix très familiers, sont effrayés. Même si elle sait pertinemment que c'est lui, en un réflexe, elle vérifie à travers le judas que l'origine de cet affolement est son ex-mari. Ce monstre buvant à outrance, la battant, dilapidant leur argent au troquet du coin et la violant à grands coups de saillies pour étancher ses pulsions bestiales et cuver sa frustration. Ce résidu ayant massacré son âme et pourfendu toute confiance en elle et dans les autres. Faisant preuve de raison même dans la précipitation, elle confie la petite à l'aîné puis lui ordonne d'emmener son frère et ses sœurs dans la salle d'eau. Pendant ce temps, Ève attrape une chaise, puis vient la positionner solidement sous la poignée de la porte, prête à rompre sous le poids de la violence. Elle pousse ensuite le canapé contre cette chaise afin de renforcer sa muraille de fortune. Enfin, elle rejoint ses enfants et tous se barricadent. Depuis leur abri de pacotille, ils discernent et subissent les hurlements d'un ignoble ivrogne leur promettant une mort certaine. Alors qu'Ève protège de ses bras sa chair et son sang, quitte à se sacrifier sur l'autel de leur vie, elle pense. Oui, elle pense à Adam. Pourquoi ? Et surtout pourquoi maintenant ? Elle l'ignore mais désormais elle sait que si leur survie est proclamée au crépuscule de cette journée, alors samedi elle scellera la pierre d'un nouveau départ.
 
Adam, toujours extasié devant les merveilles architecturales, lorgne sa montre. 8H40. Il est temps de se mettre en route afin de ne pas rater son entretien de 9H00, dernier auquel une issue favorable pourrait fonder à tout jamais sa vie new yorkaise. Quelques pas puis le fracas. Tonitruant, horrible, indescriptible. Un Boeing 767 de la compagnie American Airlines vient d'entrer en collision avec la perle nord du World Trade Center. La panique est générale, les cris jaillissent, la peur renverse l'ébullition joviale.
Adam est effaré mais s'interdit d'abdiquer. Il se rue vers l'édifice en feu puis aide les premiers blessés en les accompagnant vers un lieu plus sûr. Oui le provincial se rend au service de ces citadins qui l'ont pourtant toujours méprisé. 
Soudain un effroyable sifflement étouffe l'écho du chaos. Un second Boeing 767, d'United Airlines cette fois, percute le joyau sud. Adam qui admirait il y a encore peu les superbes déesses de l'oncle Sam, les voit dorénavant s'embraser des affres de l'hérésie.   
 
La porte a cédé. Le démon est entré et il est là pour tuer. Ève, tentant de rassurer ses enfants en pleurs sait que dans quelques secondes la cloison les séparant de l'enragé se livrera. Et tous périront. Quand brusquement …
 
Les sirènes des véhicules de police et de pompiers résonnent dans l'horreur. La tour sud, où Adam est toujours au pied, s'effondre. Alors se pose le dilemme : fuir et tenter de survivre ou secourir cette pauvre femme ressemblant étrangement à Ève et mourir ? Comment faire quand on a tout à donner mais plus rien à perdre ?
Une épaisse fumée blanchâtre accompagnée de gravas s'abat telle une pluie de météores et submerge ainsi le sort d'un destin aussi existentiel que pluriel.
 
Samedi 15 septembre 2001.
 
Ève et ses quatre enfants, sauvés in extremis de l'apocalypse par un voisin ayant alerté la police se présentent à ce banc. Le banc de l'étranger. Durant plusieurs heures, la famille espère. Rien. Puis une mélodie se fait entendre : « Imagine » de John Lennon suivi d'un « Bonjour ». Celui d'Adam.
Il lui offre sa main, elle s'en saisit et ils improvisent ensemble leur première danse, celle d'un monde meilleur sans guerre ni haine, sans chaîne ni Lucifer …
 
… Mais tout ceci n'arriva jamais. Le nom d'Adam se recense parmi les 2 753 victimes gravées pour l'éternité dans le marbre de Ground Zero.
Ève attendit bien ce jour-là mais au soir du désespoir, n'ayant jamais fait le lien entre les attentats et Adam, elle crut tout simplement qu'il n'était rien de plus qu'un de ces autres.
Un de ceux n'allant jamais au-delà des mots. 

 

  • Belle écriture d'une bien triste histoire...et belle collaboration... bravo et des bisous à Ade, ma soeurette d'écriture :-)

    · Ago 7 months ·
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    Maud Garnier

    • Merci à vous pour ces chaleureux compliments !!
      En effet, la beauté d'un partage et d'une écriture commune ne peut que se voir authentifiée lorsqu'elle est sublimée par la liberté d'une belle plume comme Ade.

      · Ago 7 months ·
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    • Des bisous également ma soeurette d'écriture :-)
      Et merci à toi Gabin, pour ce très beau et touchant compliment.

      · Ago 7 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • :-) ♡☆♡☆♡

      · Ago 7 months ·
      12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

      Maud Garnier

    • Toujours un plaisir ma chère Ade et, de toute façon, compliment aussi authentique que véridique.

      · Ago 7 months ·
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  • Jolie collaboration et très beau texte dramatique, bravo à vous deux

    · Ago 8 months ·
    W

    marielesmots

    • Un grand Merci à vous de votre visite !! Je ne manquerai pas de saluer cette amie en votre nom. Merci de nous deux !!

      · Ago 8 months ·
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  • Tout simplement saisissant ! Incroyablement saisissant, triste, beau et mélancolique ! Vraiment un très très gros bravo à vous deux, c'est une merveille de texte !

    · Ago 8 months ·
    Pleine lune et bonheur

    lunaloona

    • Et tout simplement MERCI à toi !!! Un très très grand MERCI à toi !!!!!

      · Ago 8 months ·
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    • MERCI, sincèrement ... je n'ai pas mieux !! :-))

      · Ago 8 months ·
      %c3%89criture

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  • Rohhhh tu as même associé cette magnifique musique interprétée par mes chouchous !!! Merciii ! De même, merci de m'avoir permis de participer à ton texte et à cette belle histoire.

    · Ago 8 months ·
    Ade wlw  7x7

    ade

    • Merci à toi de m'avoir permis d'exister à travers cette histoire et cette musique !!! Quant à cette belle histoire, puisse-t-elle devenir la pierre fondatrice de quelque chose allant bien au-delà des mots !! :-))

      · Ago 8 months ·
      %c3%89criture

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    • Tu existais déjà sans cela et tu as su donner corps à de très belles lignes. Il te va bien ce format là :-)

      · Ago 8 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • Oh que c'est beau et que ça fait chaud au cœur ! Merci !

      · Ago 8 months ·
      %c3%89criture

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    • :-)

      · Ago 8 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • :-) ♥

      · Ago 6 months ·
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