Adori

Lesaigne Paracelsia

Illustration by Abigail Larson (@abigail_larson) ©

Ce matin, je m'étire au fond de mon nid recouverte de draps colorés, seuls mes yeux fixent les rayons du dehors qui s'étendent vers mon regard. J'entends les chœurs emplir les coins sombres du salon ; s'élève comme un enchantement le Rejoice in The Lamb de Benjamin Britten et je sais qu'elle est déjà prête. J'ai envie de m'enfoncer dans mon lit, j'aspire à fuir tout ceci. J'ai la folle espérance de m'endormir à nouveau et m'éveiller dans un autre monde, cet au-delà où je pourrais la garder avec moi pour toujours. Perdues dans l'avenir, révolu pour elle, nous ne ferions plus partie de cette mascarade.

Parsie arrive face à moi, parfaite comme à son habitude. La démarche haute, les cheveux tirés en arrière à l'extrême, la robe noire remontée jusqu'au cou qui lui donnait l'air d'une épingle. Elle est entrée sans un bruit et s'est assurer de longer les murs sombres de ma chambre pour s'y confondre, s'y perdre, c'était là son unique satisfaction ; pouvoir se fondre dans le décor. Toute cette attention dont le monde la gratifiait ses derniers temps l'épuisaient énormément. Plus pour très longtemps ai-je songé.

Elle ouvre grand, entrouvre sans ménagement les pans des épais rideaux et laisse la lumière me submerger entièrement. Parsie me dévisage, complètement fasciné par le fait que le soleil n'a aucune emprise sur ma peau et ne l'affecte pas. Je sors de ma cachette pour le rituel.

_ Qu'est-ce que tu vois ? Me demande t-elle dissimulé derrière l'étoffe.

Je plisse légèrement les yeux. "Dehors" ressemble à une fournaise. Je m'approche un peu vers le cadre chatoyant afin de m'habituer totalement au jour.

_ C'est une coulée de lave qui embrasse le monde, j'exagère à peine.

_ J'aimerais entrevoir cela. Je voudrais aussi sentir cela.

Cinq étages plus bas, j'entrevois l'échafaud, cinq mètres au-dessous de nous, je maudis son cercueil. Je n'en dis rien.

Parsie attends dans la douleur et trépigne d'impatience. Je reste longuement, le plus tard possible à absorber la chaleur qui transperce la fenêtre jusqu'à ce qu'elle ferme les rideaux brusquement et se rue vers moi affamé. Elle me jette au sol en éructant de plaisir. Son visage émacié si paisible se métamorphose. Sur sa figure translucide, striée de veines verdâtres apparaissent des écailles menaçantes, ils se mettent à frétiller dès qu'elle me touche. Sans ménagement, elle me lèche, me renifle de façon indécente et j'aime cette horreur qui finit par s'illuminer de la fièvre sur moi. Sa peau devient petit à petit diaphane, ses yeux noirs s'ajustent aux pupilles vert émeraude et ses veines disparaissent cédant la place à ses écailles iridescent et doux.

Parsie halète en finissant de m'aspirer. Peu importe la torture de ses griffes qui s'enfoncent à chaque fois dans ma chair, au diable les plaies, je me suis dévoué à elle.

_ Je t'aime. Disparaissons ensemble. Ce supplice n'en vaut pas la peine ; je déclame d'une traite ces choses qu'elle ne prend pas au sérieux. Après tout, je suis son garde-manger jusqu'à la fin.

Je ne saisissais rien à la politique ; mais je la sentais injuste, je n'appréciais pas ces cérémonies obscures où il fallait sacrifier ces créatures au profit de notre espèce. Pour moi, il était clair que nous finirons par périr quel que soit le moment, le comment et la cause. Je ne comprenais toujours pas pourquoi ils acceptaient tout ceci.

_ Nous devons périr pour vous sauvegarder, m'avait répondu Parsie. Elle continuait à lire dans mes pensées. Je les trouvais supérieurs à nous.

_ Nous ne sommes rien comparer à vous. Votre intelligence, votre pérennité, votre unité. Vous êtes ce qu'il y a de plus beau en ce monde, répliquais-je.

_ As-tu vu ce que nous faisons pour nous nourrir ?

_ As-tu vu ce que nous faisons pour notre plaisir ?

La musique se tut un moment, la piste change.

_ Nous ne survivons pas à la clarté de toutes choses. Notre Espèces est inférieure crois le ou non. Pourtant, nous brûlons pour que le cycle reprenne.

J'entends se propager le Kingdom de Devin Townsend comme un début explosif à travers les pièces de l'hôtel. Parsie s'illumine d'un coup frappé par une impossible félicité ou la lucidité.

_ Je dois me donner pour que la vie continue - J'inspectais ses yeux tourmentés malgré leur couleur apaisante - Je ne m'offre pas pour vous. Vous épuisez tout pour le confort, pour l'argent et vos vices. Si vous pouviez sentir la nature comme nous, peut-être que cette insanité n'aurait plus lieu d'être. Je pense avant tout à la Mère.

Ce peuple si pur et si anciens condamné à resté cacher, car les reflets et la lumière les exterminaient, nous envoyaient chaque été septennal un des leurs afin de purifier ce que nous avons souillé. Leurs cendres assainissaient la vie. Mais pour combien de temps encore ?

Je la prends dans mes bras, le cœur amère et pleins d'amour ce qui fait frissonner ses écailles.

_ Parsie, pardonne nous.

Je lui accorde une dernière volonté. Elle veut danser. Je lui demande de choisir la musique. Étrangement, son choix se porte sur Tusk des Fleetwood Mac. Mais avant même de pouvoir fixer le disque sur la platine, la Garde se présente sur le seuil de la porte. Des armoires à glace inexpressives et livide sans aucun regard pour moi. Ils se prosternent devant elle, elle, la garantie de leur répit pour continuer à se complaire dans la fange.

_ Viendrais-tu ? Me demande Parsie. Je répond par la négative en serrant le disque tellement fort que je me coupe l'empan. Elle me souhaite du bonheur alors que je voudrais vomir. L'ange s'avance vers moi, elle me sourit pour la première fois depuis notre rencontre et pose ses lèvres sur les miennes. Je me souviens pourquoi je m'étais proposé pour être là avec elle, la nourrir et l'adorer jusqu'à ce moment. Je sens passer dans tout mon corps un soulagement démesuré comme si tous les cachets de valium sur terre me traversait le foie. Je l'aime aussi fort que mon cœur puisse le permettre, je crois même qu'il implose d'un coup. Puis ma créature s'éloigne sans un mot, aucune larme. Je ne ressens plus d'angoisses, plus rien.

_ Ce n'est pas juste, je lui chuchote. Je ne peux pas pleurer. Elle me l'a enlevé aussi.

Cinq étage plus bas la foule qui exulte, leurs clameurs me donneraient la nausée si je n'était pas si vide. Je les imaginais tout de même monstrueux, essayant d'écorcher la peau de Parsie et se gaver de la dernière chose intacte qu'ils n'avaient pas encore dévoré. J'ai fouillé dans sa malle à vinyle qu'elle m'avait laissé pour en extraire un disque de Trisomie 21 « La fête Triste ». Puis je me suis assise devant la baie vitré pour observer ces montagnes au loin si vertes et colorés que j'aurais préféré y mourir avec elle.

Mon regard s'est troublé dès qu'au-delà du ciel s'est élevé la fumée de son dévouement.

Report this text