Bassin d'Arcachon, mon amour,

lyselotte


Bassin d'Arcachon, mon amour,

Dédé était un adepte de la contemplation et vivre sur le bassin d'Arcachon était une providence...

Il avait élu domicile dans une anse de cet endroit de rêve lors d'une grande marée ayant découpé une échancrure de plus dans le profond des sables, et, aidée par un vent d'enfer la poussant au cul comme un amant désirant très fort sa maîtresse, sa pinassote avait succombé, là, entre rocs et vase, sa voile jetée bas avec empressement par ce coquin pressé.

Telle l'arche de Noé sur le Mont Ararat (les zanimaux en moins, les salicornes en plus), elle chaloupait maintenant devant une digue aux pierres cyclopéennes...

Une armée de petits piquets pinqués là pour retenir la vase offrait à notre Dédé une passerelle précaire et fort glissante sur laquelle il sautillait habilement malgré sa jamb' de bois.

Le spectacle qu'il offrait alors tenait de l'admirable...

Tenant d'une main visée sur son crâne un gigantesque galurin dont les plumes chamarrées palpitaient comme un oiseau fébrile, il gambadait avec grâce, les pans de sa veste battant comme des ailes, héron au pas long bec emmanché sur deux pattes dont une grêle et regagnait la grève où s'imprégnaient, en intaille, sa semelle dentelée et son sabot d'agneau.
Sa vieille pinasse échouée gîtait lors des grandes marées, quand l'océan reprenait ses droits avec l'aide de madame la lune...

Il avait bien essayé de la caler lors de son échouage mais, malgré tous les soins apportés à ses tentatives pour la maintenir d'équerre, la vase dans laquelle elle était accafouie était aussi mouvante que le sable dans les passes du Cap et certain jour, il se réveillait entre plat bord et plancher, ayant chu de sa couchette lors d'un abordage trop violent.

Tous les soirs, en toutes saisons, par tous les temps, L'Blaffard posait son corps déglingué sur un rouleau de cordes tissé en pouf douteux, lui même posé à l'abri de la voile tendue en baldaquin et, la pipe au bec (car tout pirate se doit de fumer la pipe n'est ce pas?), un'bouteille de rhum à portée de paluche, assistait en connaisseur à l'agonie du jour...

Et là...
Il regardait...
Posée sur l'orbe de l'horizon, la pupille de feu du géant en train de s'assoupir.
La paupière de cet œil empruntait au paon léon ses éclats mandarine, ses bleus cobalt ardents et ses verts malachite piquetés d'amandon...
Parfois dans la coquille d'huîtres desséchées, le pinceau de l'artiste dérobait un peu de gris et puis du roux aussi, de ce roux d'or fané qui fît El eldorado et les ajoutait au camaïeu des cieux .

Il s'abîmait aussi dans le lever du jour...

La lumière caressait alors le bassin, plus perlée, plus douce, nimbée d'une tremblante délicatesse.
Une apparente fragilité dont Dédé appréciait le leurre comme il se devait..
Il savait alors que la paupière allait se relever, lentement et que s'allait évaporer la brume qui cachait encore un peu le bout des seins de sa maîtresse...

Les petits piquets ressemblaient alors à une armée de gnomes chevelus partant à l'assaut de la boue, les pierres de la muraille soupiraient d'aise et les faux cotonniers secouaient leur chevelure hirsute satinant l'air d'un voile de mariée...


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