Bonhomme minuscule

frederik

Si demain, au détour d'un sentier par humeur vagabonde, au carrefour de six pétales d'or ou bien même niché dans les replis d'un chapeau de prestidigitateur, vous croisez bonhomme minuscule, tout mal froqué tout mal vêtu,
taillant du bois ou s'essayant à la flûte, n'ayez crainte de l'indisposer car au geste bienveillant il répond toujours main sur le cœur. Sacré bonhomme ! Je l'ai moi-même
rencontré un soir d'été où toi et moi nous nous étions embrasés. À travers les persiennes au trois-quarts abaissées, une lumière me laissait en offrande la douce
vision de tes yeux, paupières mi-closes sur un visage reposé de toute passion. Sacré bonhomme ! Il était là, niché dans ton regard, bien calé entre le gris et puis le bleu, minuscule, tout occupé à bourrer une pipe dont lui seul connaissait la teneur :
« - Holà bonhomme – me surpris-je à penser – Qui donc es-tu pour te croire inviter à séjourner dans la rétine de my darling ? »
Surpris d'avoir été aperçu, le petit homme n'en continua pas moins de bourrer sa pipe, décomposant en gestes lents chacun de ses mouvements. Seul son visage s'était relevé et deux yeux rieurs détaillaient ma crédulité.

À peine eut-il enflammé le sommet de sa pipée, alors qu'il n'avait pas même encore pu s'enivrer d'un tabac que je devinais volontiers doté de pouvoirs magiques, le bonhomme entreprit sans détour de me conter ses aventures. Était-ce la fumée dont il s'ingéniait à m'envelopper de volutes ? Était-ce la langueur qui me berçait depuis que toi et moi nous nous étions tus ? Je ne sais mais toujours est-il que de ce qu'il me raconta ce soir-là, je ne me souviens plus de rien qui soit suffisant pour narrer son épopée. Ça et là demeurent pourtant des bribes de souvenirs épars, fresques fabuleuses dépoussiérées de quelque grenier à images : moments glorieux où il avait dû chevaucher des larmes sauvages, nuits pénibles passées à veiller dans des forêts de sourcils, lieux sacrés où il avait prêté serment aux propriétaire des yeux... tout à l'entendre semblait merveilleux. Je m'en allai ce soir-là ivre de de tant d'aventures, d'images et de couleurs que mes rêves furent peuplés de visions fantastiques jusqu'au petit matin.
Tu sais bien mon amour, pour l'avoir tout entier vécu tout contre moi, que cet été-là fut si beau que chaque heure, chaque jour qui passait se vivait comme si d'hier il
n'existait. Pour y avoir si souvent songé depuis, le bonheur que nous ressentions alors me rappelle ces longues nuits des septembres de jadis durant lesquelles le coeur de la maison battait au rythme du bon vin tout juste tiré que l'on goûtait pour la première fois en amoureuses goulées. Aussi ne revins-je jamais plus revoir
bonhomme minuscule, tout comme je n'y pensais plus. Son portrait s'était effacé... hop ! Les jours passèrent comme s'il n'avait jamais existé...
Vous en êtes témoins, la vie est également faite de périodes turbulentes, de défaites honteuses et d'amours transis. La mer des sentiments est parfois soumise aux vents tourbillonnants des mauvais instants. Un soir, mon amour tu t'en souviens, le vent devint tempête face à laquelle aucun silence, aucune de mes prudences ne résistèrent. J'avais beau user de mille détours, déballer pour toi les plus beaux de mes cadeaux, rien ne laissait sur ton visage de quoi faire refleurir ton si joli sourire. Tandis que dépité devant tant d'efforts inutiles je me lamentais, sûr de ton départ loin de moi, l'idée me vint en même temps que le souvenir d'aller revoir sacré bonhomme, afin d'y puiser courage et réconfort.
Le gredin n'était pas là. Partout où mes yeux le cherchaient, je ne voyais que vide, indifférence et solitude. Le reflet de ton regard ne renvoyait que la désespérance du mien. Il parut soudain de dessous une paupière, portant sur son dos je ne sais quel fardeau. Ah, il avait bien perdu de son allant mon petit homme ! Et sautillant de cil en cil, il allait, occupé à je ne sais quelle tâche, la mine renfrognée, concentré sur son labeur comme si quelque danger menaçait sa survie. Brusquement interrompu dans sa course parce que sa besace ne contenait plus rien de ce qu'il avait tiré tout le
temps qu'avait duré son cheminement, il vint s'asseoir là même où je l'avais trouvé le soir de notre première rencontre. Son visage s'était à nouveau détendu et sa mine enfin apaisée m'apporta bien plus que le réconfort pour lequel j'étais venu le trouver. Tous ses gestes, toutes ses attitudes semblaient comme le rayon de soleil
bienheureux qui perce les nuages grisâtres d'après l'averse et vient pénétrer chaque pierre, chaque fleur pour y introduire de la sérénité. Cette paix ne dura qu'un instant, celui d'un éclair, car naquit alors de ma bienaimée le plus beau spectacle qu'il m'ait jamais été donné de contempler. De dessous les paupières puis de tous côtés surgirent en bouquets des brasiers multicolores aux senteurs raffinées. Une à une, les flammes grandissaient, semblant se nourrir
de leur propre substantifique beauté. Bientôt, ce fut dans ce regard tout entier comme autant de sources d'amour trop longtemps asséchées qui se noyaient enfin dans un élan incontrôlé. L'artificier, brave petit homme minuscule, demeurait immobile au beau milieu de ces brasiers. Je voyais dans ses yeux qu'il était lui-même
plongé dans un torrent de jouvence, acteur pleinement imprégné de la pièce qu'il avait lui-même créée. Je compris subitement en quittant le seul spectacle de tes
yeux que ta flamme pour moi s'était à nouveau révélée, réveillée bien plus forte encore qu'avant qu'elle se fut endormie. Rongé par le remords de profiter d'un amour artificiellement créé tout entier par le petit homme, j'apostrophai bruyamment :
«- Tu as prêté jadis serment d'allégeance et tu le trahis aujourd'hui en agissant pour ton bien et pour le mien au mépris de sa propre volonté.

Je sais, bon ami – rétorqua t-il, que ton bonheur et le mien sont déjà depuis bien longtemps condamnés au
même destin. En agissant pour ton bien, j'agis pour le sien et les flammes que tu vois crépiter dans ses yeux et qui te sont adressées je n'ai fait que les susciter. La
semence que j'ai déversé n'aurait pu porter ces fruits si la terre n'était pas fertile et si son coeur ne battait pas pour rester près du tien à les entendre l'un et l'autre battre l'un contre l'autre... ».
Tandis qu'il prononçait ces belles paroles, tandis que les flammes prenaient peu à peu entière grâce à occuper tes yeux et tandis qu'elles explosaient encore plus fort de braises et d'amour, une étrange et douce brume vint me troubler la vision du miracle et je ne distinguai bientôt plus rien de ce que j'avais pu voir jusqu'alors. De même, la voix de mon petit homme me parvenait de plus en plus faiblement tant et si bien que je perdis très tôt tout le sens de son discours. Ni le feu du bonheur, ni la présence de son créateur ne m'étaient plus visibles. Tout semblait s'être noyé derrière cet écran de fumée qui prenait toute la largeur de tes paupières. Le silence se fit alors, au-dehors comme en mon for intérieur, et de quelque part dans tes yeux naquit, perla puis glissa sur ta joue une larme, premier enfant de notre amour renaissant.
« Sacré bonhomme... » me dis-tu lentement tandis que la larme touchait à ton sourire.





  • C'est un bien joli conte que tu livres là... sacré petit bonhomme qui embrase les yeux des amoureux... :-))

    · Ago over 3 years ·
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    Maud Garnier

    • Merci Maud. Ton message me procure un plaisir particulier. En effet, j'ai écrit ce texte il y a maintenant bien longtemps. Il date du XXème siècle... :)

      · Ago over 3 years ·
      The fisherman 295007 640 (1)

      frederik

  • C'est un texte très poétique. Une histoire douce bien qu'un peu mélancolique. Il y a de nombreuses belles images. On rentre vite dans ce texte, puis, on se laisse emporter.

    · Ago over 6 years ·
    Corbis 42 24047422

    Cleo Ballatore

    • Merci, Cléo, pour ce commentaire élogieux au sujet de cette petite histoire de regards incandescents entre amoureux.

      · Ago over 6 years ·
      The fisherman 295007 640 (1)

      frederik

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