Brouillard estival

Louise Mc.

Et voilà qu'à la vue d'une vallée nappée de brume, revenait ce vieux besoin de cristalliser ces images qui se collaient à mes yeux.

Je dus pencher la tête pour embrasser du regard le tableau dans sa totalité. La fenêtre du train formait un cadre peu commode à cette image aveuglante de lumière opaque. Le décor avait quelque chose d'une encre de Chine, d'un paysage exotique posé là par erreur. Des écharpes de brumes serpentaient entre les constellations de pins en formation serrée alors qu'un brouillard s'installait au fond des vallons. C'était un brouillard d'une épaisseur inquiétante en certains endroits, qui semblait tantôt impénétrable, tantôt fantomatique. Ce spectre blanc s'effilochait à ses frontières, se dissolvait avec douceur, subrepticement, dans le jour déclinant. Il gonflait ses voiles blanches et errait, spectral, sur les champs vides. Bientôt, les villages silencieux en étaient aussi remplis. L'ogresse scintillante, ayant dévoré tout ce que cette vallée comportait de visible, se heurtait au pied des roches abruptes qui jaillissaient de toutes parts. Plus loin, un troupeau de vaches s'empressait de fuir devant cette marée vaporeuse afin de gagner les hauteurs encore baignées de soleil. Il y avait dans cet océan de coton quelque chose d'étrangement ésotérique. Les nappes légères mais menaçantes absorbaient et réfléchissaient toute lumière. De l'herbe, des toits et des cimes n'étaient plus visibles que des tâches, des silhouettes et des impressions vaguement discernables au travers du voile impertinent. Les nuages s'étaient-ils résolus à s'abattre sur la terre trop arrogante dans sa parure verdoyante d'été ? Ou bien étaient-ils tombés, à bout de force, pris au piège des jeunes montagnes ? Un pinceau maladroit avait peut-être, de colère, barbouillé les forêts de nacre furieuse.

Mes yeux tentaient vainement de s'attarder sur la silhouette d'un sapin prisonnier des brumes. Mais la vitesse du train m'arrachait aussitôt à mon observation. Il fallut en regarder un autre, puis un autre, jusqu'à ce que nous replongions dans les ténèbres assourdissantes d'un nouveau tunnel. 

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