Café 5 Zones

olivier-f-thomas

Le jour ? Oh, il se lève à peine dans le TGV qui file plein nord. Encore deux heures de trajet avant de percuter la Gare de Lyon et de chercher une issue au milieu des travaux. Pour une fois je n’essaie même pas de dormir, je tente d'empiler les mots puis les phrases sur l'écran de mon netbook. Plus j’avance dans le texte et plus les incohérences me sautent aux yeux. A chaque mot, il faut défaire, refaire, évaluer l’impact de la moindre lettre, la moindre virgule… C’est passionnant mais éreintant, surtout à 6h12 du matin. Je m’étire, j’ai mal au dos. J’hésite. Tant pis, j’y vais. Je me lève, direction la voiture bar.

Après avoir traversé quatre wagons, en percutant un bon tiers des passagers endormis, je pénètre dans ce curieux antichambre ou premières et secondes classes se rencontrent enfin. Même si pour l’heure, les rencontres seront limitées : la voiture bar est vide, ou presque. Juste une femme, au comptoir, qui vient de commander un café. Je me colle contre le zinc en me livrant à une équation matinale : dois-je prendre un café long pas bon ou le fameux grand crème dégueu made in SNCF ? Sachant que j’ai peut-être des sticks de Régilait dans mon sac, est-ce qu’un régilait ajouté au Grand Crème dégueu permettrait d’avoir un résultat tolérable ? C’est palpitant, je sais. Peu importe, par ailleurs, car pendant que je réfléchis, la cliente demande à la barista : « Vous vendez des tickets de métro ? ».

La barista s’excuse, elle dit que non, qu’ils n’en font plus. La cliente, femme élégante d’une quarantaine toute fraiche avec des faux airs de Rachida Dati, se désole. « Dommage, c’était bien pratique… Y’a toujours du monde aux guichets, à Paris. Là, avec les zones, je ne sais jamais quoi prendre. A Marseille, avec notre petite ligne de métro, là, on fait pas le poids », ajoute-t-elle, penaude.

Je serais assez tenté de lui dire que Marseille comporte quand même deux lignes et non une seule, mais son côté simple et sincère, qui contraste assez mal avec ses vêtements bien coupés, me touche. Solidarité matinale ? Besoin d'exister dans la froidure de ce tube de métal lancé à 33 Km/h dans les campagnes hexagonales ? Je ne sais pas. Mais peu importe : n'écoutant que mon coeur, je  tends spontanément un ticket de métro parisien à cette pauvre Marseillaise en perdition avec une saillie pleine d’humour dont j’ai le secret (ah ah), genre : « Tenez, vous n’aurez pas à faire la queue au guichet ». (Oui je suis super drôle, je sais).

Blam !

Et alors ?

Et alors, le réel s’écroule.

Comment dire… ? Le monde est-il devenu si froid et cynique que le moindre geste désintéressé soit immédiatement mis en exergue, évalué, analysé, authentifié ? L’univers a-t-il tourné si court, en ces heures sombres où des économies entières s'effondrent, où des dictatures explosent, où la TVA sur le livre est en train d'exploser, que le moindre sourire soit ainsi perçu comme un geste suspect ?

Au moment où j’ai tendu le ticket, j’ai bien compris une sorte de doute poindre dans l’esprit de ma Rachida Dati. Elle et moi sommes entrés dans un étrange univers, une longue seconde, aux regards chargés.  Je pense qu’elle était en train d’hésiter quant à la portée de mon geste, une angoisse liée aux sous-entendus dissimulés de l’autre côté de ce petit bout de carton.

En gros, elle avait le choix entre :

-  « Tiens madame, je sais que c’est pas facile de débouler Gare de Lyon sans ticket, y’a du monde aux machines, tout ça… J’en ai tout un carnet, alors si je peux te dépanner et te sauver huit minutes de ta belle existence, ainsi que de t'éviter d'avoir à claquer 26 euros pour un billet 5 zones alors que tu veux juste aller de Gare de Lyon à Bastille, ça me fait plaisir d’alléger ce poids de ton cœur. Moi aussi, la peur de l’inconnu, Madame, je connais. Un jour, si tu veux, Madame, je te raconterai la première fois où j'ai pris le métro à Marseille tout seul, enfin, celle où j'ai pas pleuré ».

-   « Tiens salope, voilà un ticket. Tu le vois ? Tu le vois bien ? Sans ça, ta vie ne vaut rien. On te laissera même pas descendre du train, ils vérifient à l'arrivée. Tu le veux ce billet ? Tu le veux, hein ?  Si tu le veux, faudra me sucer dans les chiottes. T'es tentée, hein ? Allez, si t’avales tout, t’auras un plan de la RATP, en prime. »

Heureusement (?) pour nous deux, cette longue seconde a pris fin et Rachida a pris le ticket avec un sourire touché.

Mais c’est alors que la folie est intervenue dans la voiture bar. Car vous voyez, Rachida, elle est comme ça. Elle me remercie avec effusion, dit que c’est très gentil, merci, merci, blabla, et spontanément, voyez, elle propose de m’offrir un café, ce qui résout du coup ma question du début. J’ai à peine le temps de bredouiller un « nonmercicépaslapeine » qu’elle a déjà passé commande à la barista. Cette dernière, émue, s’empresse d’enfourner sa dosette dans son percolateur d’opérette. Le café coule a 300km/h et mon esprit pratique va plus vite encore : un café SNCF contre un ticket de métro, déjà, en bénéfice net, je suis méga large.

Mais attention…  Mon geste est tellement héroïque, tellement chevaleresque (un VRAI Ticket de métro, putain, avec le logo et tout) que la Barista se sent à son tour obligée de m’offrir un croissant ! (« si si, j’insiste »). Un vrai croissant SNCF, aussi pourri que le café, certes, mais qui fait monter mon taux de popularité au max dans l'ensemble du wagon vide, attention...

Alors, après m’avoir remercié une dernière fois, Rachida est donc partie reprendre sa place (en première, forcément) pour que je ne me fasse pas de fausses idées.  Je suis parti à mon tour, repiquant vers le sud de ce train filant plein nord. Tout en remontant les wagons bringuebalants, café fumant en main, j’ai pris le temps de méditer sur cet étrange univers où l’on tue des vieilles dans le caniveau pour leur voler 20 euros et où l’on accepte comme exploit improbable le don d’un simple ticket de métro à une passagère en (très légère) détresse. Je me suis alors dit, même si c’est démago, même si c’est facile, même si c’est tout ce que vous voulez, que la connerie ambiante aurait notre peau bien avant le nuage de Fukushima.

Et si vous prenez le TGV dans les jours prochains, allez voir en voiture bar pour vérifier qu’une plaque commémorative  n’aurait pas été posée par hasard.

Tiens… Je me demande qui jouera mon rôle dans l’adaptation cinéma.

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