Calypso

fee-melusine

Une déesse n'est qu'une femme qui a transcendé la douleur et l'oubli.

Tout est silencieux ici, disent-ils.
C'est parce qu'ils ne savent pas écouter les chants et les murmures des autres ; si ils l'ont su un jour, ils l'ont oublié depuis bien longtemps.
Ils attendent l'approbation d'une force supérieure, de leurs semblables, pour s'autoriser à voir, à sentir, à percevoir ce que tout leur être leur crie ; des êtres dotés de vue, mais aveugles ; dotés de l'ouïe, mais sourds ; d'un cœur, mais insensibles.
Je les plains, ces fous qui ne savent aimer ce qu'ils ne comprennent pas et s'arrogent le droit de mettre une étiquette, un prix, un mot sur tout .
Ils n'entendent la mélodie des mots qu'ils prononcent, les battements de coeur qui rythment chaque syllabe.
Ignorants de ce qui se trouve en eux, méprisants de ce qui ne l'est pas.
Il fut un temps où je les aimais, eux. Et surtout, lui.
Bien sûr, je me croyais hors d'atteinte, nous n'étions du même monde, et si nos mots étaient similaires, nous ne parlions pas le même langage ; celui du coeur n'était pas facile pour lui...encore aujourd'hui, je me demande pourquoi je lui ai si aisément donné le mien.
Il était fasciné, intrigué, sous le charme de ma nature réelle, qu'il avait deviné.
J'étais attirée par ses silences, ses regards changeants ; son apparence solide, qui me semblait immuable, à l'image des rocs sur lesquels je jouais étant plus jeune , roches anciennes qui délimitaient les territoires sombres et interdits ; dangereux, mystérieux...les plus attirants qui soient pour un esprit trop curieux et bercé par les fantaisies de l'ailleurs...

J'ai refusé d'écouter mes soeurs ; si raisonnables, si sages, si...lointaines.
Je désirais ardemment l'aventure, l'adrénaline, le danger ; je voulais être plus vivante, aller là où elles n'iraient pas et revenir triomphante, glorieuse et fière, parée de ma nouvelle féminité comme du plus grand des pouvoirs.
Ainsi, je quittai mon manteau d'écume, ai renoncé pour un temps à mes écailles  ; je me suis mise à marcher droit, à agir comme eux .
Je me suis offerte peu à peu , me dépouillant de mes charmes d'outre monde, jusqu'à paraître nue dans ses bras.
Jusqu'à ce qu'il tente de me posséder, de resserrer les mailles du filet qui n'attendait qu'une sirène,  assez imprudente et avide d'amour pour se jeter à cœur perdu dedans.
Je n'ai laissé que du sel derrière moi ; il avait de l'iode sur ses lèvres et moi du sang sur les miennes.
Dans ma fuite, j'ai abandonné quelques trésors que mon corps douloureux, déjà changeant, ne pouvait plus toucher ; ces artefacts me brûlaient.
L'océan m'appelait avec la bruine et les doux murmures des vagues caressantes.

Renaître, enfin ! libre, seule, les algues pour dentelles, les courants pour y danser, loin des hauteurs vaines et étouffantes du monde d'en haut, des terrestres .
Les miens m'ont vu rentrer. Ils n'ont rien dit. Mes soeurs ont baissé les yeux et m'ont ouvert leurs bras. Elles savaient. Elles l'ont toujours su.
J'ai voulu les enlacer, mais je n'ai fait que les traverser ; elles étaient si frêles, limpides, pareille à de l'écume ; on l'effleure, elle vous traverse, mais jamais vous ne pouvez la saisir .
Elle vous caresse, mais jamais vous ne pouvez la prendre dans vos bras.
Je réalisai avec horreur que je n'étais plus des leurs , que j'étais trop dense, trop alourdie.
Tout était flou, vacillant , proche et hors d'atteinte.
Il est une chose infiniment pire que de ne pas retourner chez soi : y retourner, pour s'apercevoir que l'on y a plus sa place, que l'étrangère n'est pas une silhouette lointaine à  l'orée des flots, mais son propre reflet.

Depuis, je vogue entre les mondes ; je guéris les êtres comme je le peux, toujours à la frontière, jamais au delà.
Je chante parfois pour ceux d'en haut ; certains poètes m'ont entendue et pensent que la mer exhale des complaintes à fendre l'âme .
Il n'en est rien , mais je ne leur dirai pas : qu'ils nourrissent leurs esprits, qu'ils exerçent leurs coeurs , dans l'espoir qu'un jour peut être ils comprennent...et me répondent.

Je suis le port des marins qui n'accostent jamais et ne vogueront plus ; je suis le guide de ceux qui ne rentreront pas , et la muse des poètes qui s'ignorent.
Je suis mille reflets à la fois, et tout autant d'histoires lues, dénichées dans les bouteilles flottantes .
Et les prières me parviennent, portées par l'onde de mon vaste domaine.
Peu à peu, je les exauce , redéfinissant mes contours, renaissant chaque jour sous une nouvelle forme, car telle est ma vraie nature.
Sauvage, solitaire, changeante.

Déesse des limbes aqueuses dont le nom se rappelle parfois à mes souvenirs.


Calypso.


Report this text