Chapitre 1

azraelys

Le colosse dominant ordonne à ce qui lui sert de femme de lui faire une offrande. À lui, l'alpha aux muscles d'acier et à la langue bien pendue.

Malgré la terreur qui l'habite, elle effectue chacune de ses tâches sans relâche. Elle est un tout. Une bonne, un chef sans étoile, une poupée gonflable. Elle est un récipient de chair dans lequel il déverse ce dont il a envie. Elle peut même devenir une toile sur laquelle il peindra de sa liqueur blanchâtre et malodorante. Toutefois, elle n'a en aucun cas le droit d'être humaine, car elle n'en possède aucun. Elle est une chose. Sa chose.

Elle l'a énormément aimé. Par conséquent, elle lui a tout donné. Dante était un jeune homme tendre. Il donnait l'impression d'être en avance sur tous les autres adolescents. Des projets d'avenir plein la tête et des étoiles dans les yeux. Puis, un jour, quelque chose a changé lorsqu'il a obtenu sa bourse d'étude pour aller à l'université. Cette lumière qui l'habitait s'est éteinte jusqu'aux tréfonds de ses yeux. Tout est devenue terne. Il a radicalement changé. Ce qui le répugnait tant dans son quartier lui a dérobé son âme. Quant à elle, elle a tant baissé sa garde que ses caresses et ses mots sont devenus son tombeau.

Maelys, petite et hâlée, élevée par la misère de la rue, n'a pu lui résister. Malgré sa belle chevelure brune qui lui arrive jusqu'au bas du dos, elle a décidé de le suivre par amour, au lieu d'aller voir ailleurs ce que sa beauté d'antan aurait pu lui offrir. Elle resplendit jusqu'aux pointes de ses cheveux pour le plaisir de son homme. Ses yeux gris, quant à eux, ils semblent toujours perdus dans un recoin de l'univers. Comme à la recherche d'un impossible. Elle est dotée d'une poitrine peu volumineuse, mais de fesses rondes et pulpeuses parfaitement soulignées par ses vêtements. Elle mesure un mètre soixante-quatre et possède une taille assez svelte. Le temps a fait d'elle la créature parfaite pour porter ces robes qui lui vont comme une seconde peau.

Elle a tout laissé pour partir avec lui. Elle a quitté sa famille et son quartier pour fuir aux bras de son tortionnaire. Les yeux azur de ce bel apollon l'ont toujours fasciné et c'est au fond d'eux qu'elle a décidé de se noyer. Ce jeune homme, aux cheveux courts et ébouriffés, d'un blond vénitien, qui la faisait fondre par le passé, n'est plus qu'un ramassis de cire séchée sur le point de se craqueler.

Elle n'a aucun diplôme. Elle ne sait ni lire, ni écrire. Sa disparition n'inquiète personne. Et ceux qui lui servaient de famille se dirent que son départ était une bonne nouvelle. Avoir une bouche en moins à nourrir sans commettre de crime, pour eux, c'est une victoire contre la vie.

Elle s'est offerte en holocauste sacré. Calcinée et prisonnière d'un autre fléau. La roue du destin l'a menée à lui. Ses choix l'ont fait chavirer dans ses bras, puis dans ses draps. Et maintenant, elle s'est empalée sur ses barreaux.


_____


Aujourd'hui, son mâle décide de se rendre à son marché de poudres blanches, toutes porteuses d'évasion. Pendant ce temps, elle sait comment se rendre utile. Elle saisit un sac d'ordure noir entre ses mains vieillies. Elle descend les escaliers nonchalamment pour aller déposer les détritus dans l'une des poubelles communes de l'immeuble. Elle s'en débarrasse dans l'un des bacs le plus rapidement possible. Lorsqu'elle se retourne, elle remarque, près du portail rouillé, une étrangère qui la dévisage. Un simple coup d'œil suffit à Maelys pour lui faire comprendre à quel point elle est magnifique. Toutefois, elle reprend rapidement ses esprits et décide de se dépêcher, car elle doit remonter dans l'appartement.


Son rôle consiste à nettoyer, à faire briller, à embellir ce qui est pourtant si laid. Elle balaye, passe la serpillière, fait la vaisselle, lave les draps et les vêtements. Elle repasse aussitôt ce qui est sec. Elle enchaîne ses tâches, comme pour se sentir utile. Même si elle a mal aux pieds et au dos, elle ne s'arrête jamais. C'est la seule activité qui lui permette de faire le vide et d'éloigner les pensées négatives qui n'ont de cesse de l'obséder.


Cette cendrillon des temps modernes a patiemment attendue qu'un prince charmant vienne l'emmener sur son cheval blanc. Mais comme beaucoup de cendrillons, le fin mot de l'histoire n'était jamais le même que celui du conte. Ils ne vécurent jamais heureux et n'eurent que des orgies.


Oubliant presque qu'elle n'est pas rémunérée pour son travail, elle vérifie chaque recoin. Elle chasse la crasse en permanence. Elle passe des heures à se rompre l'échine, à se tordre le cou pour que tout soit en ordre. Lorsqu'elle a terminé, elle prend une douche et enfile une de ses robes qui servent à l'appâter. Le genre de vêtement où l'on voit tout ce que la décence déconseille de montrer. Certes, elle n'a pas grand-chose à montrer ou encore à faire toucher, mais cela n'a pas d'importance. Elle ne les porte pas parce qu'elle le veut, mais parce qu'elle le doit.


Ses haillons de fausses marques, recouverts de strass et de paillettes, resplendissent tristement de couleurs vives et désaccordées. Elle enfile ses talons de quinze centimètres avec lesquels elle doit se déhancher pour lui et lui offrir sa vie. Bien qu'il n'en reste déjà presque plus rien. Ce qui lui a plu à une époque, la dégoûte dorénavant. Dépossédée de son propre corps, elle ne fait que ce que son maître lui commande.


Pourtant, cette nuit-là, elle a beau attendre, il ne revient pas. Elle le sait très bien. Il a d'autres cavités à explorer. Il n'est pas fidèle à une femme. Il ne pourrait jamais s'abaisser à n'être qu'à elle, car elle l'était déjà à lui. Il est hors de question pour lui d'être au même niveau qu'une femme.


Le lendemain, il ramène plusieurs filles chez lui. Elles sont aussi minces que rondes, elles sont claires ou foncées, mais comme le dit si souvent Maelys, un trou reste un trou. Cependant, ce n'est pas chez eux, mais bien chez lui. Juste lui. Il proclame que leurs âmes perdues sont sa propriété. Elles gloussent comme pour faire jaillir du miel de leurs poitrines et l'appâter. Il croit ainsi être leur Roi. Très confiant, il ne tarde pas à faire jaillir son glaive. Il le plante en plein cœur de ce jardin d'Eden, dans lequel il sera l'Adam de ces pécheresses.


Maelys se joint à eux, ou plutôt, c'est eux qui se joignent en elle. Extirpés des différents sacs à main, les objets affluent. Les vibrations s'entrechoquent à l'intérieur des terriers humides, tandis que quelques geysers précoces se dispersent sur les unes comme sur les autres. L'alpha se déleste dans la première bouche à sa portée. La cyprine, semblable à du vin blanc, recouvre les dépouilles sur lesquelles il patauge librement. Ce n'est que lorsque ses bourses sont devenues aussi sèches que des pruneaux déconfits, après des heures à s'emboîter intensément, qu'il peut s'endormir.


Néanmoins, les donzelles encore animées par les bonnes grâces d'Éros continuent ces échanges endiablés. Elles fracassent leurs entrejambes d'un parfait accord. Les plis de leurs sexes spumeux n'en forment plus qu'un pour jouir à l'unisson. Elles chutent les unes sur les autres, formant un cimetière blanchâtre.


Maelys, totalement éreintée, se traîne dans la salle de bains pour faire disparaître les marques de leurs mains, langues et sexes. Pourtant, elle le sait. Il est déjà trop tard. Ils se sont déjà immiscés jusque sous sa peau. Elle a beau se frotter avec le savon, c'est un mal qui ne disparaît pas. Ce sont des souillures qui rongent et qui achèvent. C'est un cyanure invisible qui se répand sur son corps depuis déjà des années.


Leur relation n'est qu'une farce qui ressemble seulement à de l'amour et bien qu'elle ne soit pas faite pour lui, il n'y a plus aucune échappatoire.


Elle déambule, emportée par la force du courant. Elle se remémore soudainement leur premier baiser. Celui qui a marqué le début de sa fin. Elle ne pensait pas qu'elle deviendrait la compagne d'un vendeur de pilules capable de créer de la joie. Celles qui permettent d'oublier toute la mélancolie du monde, jusqu'à l'atteinte d'un bonheur suprême. Pour certaines personnes, la joie ne se ressent pas, mais elle se crée par les biais de la drogue.


Bienheureusement, après y avoir goûté une fois, Maelys a décidé qu'elle n'en avait pas besoin. Sa vie est suffisamment morcelée pour qu'elle en rajoute une couche. Elle se contente de faire semblant de les ingérer. Lorsque tout le monde plane, elle les recrache en toute discrétion.


Elle s'est souvent demandée les raisons qui le poussent à la garder à ses côtés. Elle ne se trouve pas particulièrement belle et encore moins sexy. Elle a vite conclu qu'il la garde par pur caprice, comme un enfant garde un jouet totalement usé. De plus, il se vante souvent d'avoir capturé une bombe et de l'avoir faite exploser.


Ce qu'elle a vu chez son héros par le passé n'existe plus. Ce n'est qu'un homme comme un autre, à présent. Un homme qui ne demande pas. Un homme qui prend. Un homme qui tire les ficelles et qui impose la dentelle. Un homme qui attrape, mais qui ne libère pas.


Après cet événement, il disparaît de nouveau. Une semaine d'absence plus tard, elle n'a toujours aucune nouvelle. Cela lui arrive si souvent qu'elle n'y prête même plus attention, car il revient toujours. Parfois, elle a l'impression qu'il est un chien qui toujours ronger son os, mais qui repart aussitôt pour le conserver le plus longtemps possible.


Mais les jours s'entassent et il n'a effectué aucun appel.


Comme à son habitude, Maelys descend les escaliers pour jeter ses ordures. Soudain, elle aperçoit la jeune femme de l'autre fois qui s'approche d'elle. Maelys décortique avec attention chacun de ses traits. Elle n'est pas indifférente à ses longs cheveux lisses. Une frange, dégradée et en biais, recouvre la partie droite de son visage et ne laisse apparaître qu'un œil émeraude. Ils sont d'un blond platine que Maelys trouve ravissant. Selon cette dernière, elle doit mesurer au moins un mètre soixante-quinze à cause de la différence de taille qui les séparent. Sa peau laiteuse, ainsi que sa poitrine généreuse, intrigue particulièrement l'autre petit bout de femme qui souhaiterait en avoir autant. Et pourtant, ces derniers sont soigneusement dissimulés sous des survêtements trop larges.


Maelys est extirpée de ses pensées lorsqu'elle entend sa voix. Modulée et douce, ce son fait sursauter la plus petite des deux.


_ Bonjour, je suis votre voisine. Je m'appelle Elwyne... nous habitons au même étage.


La jeune femme est réticente à cause de son expression absente, alors que sa voix est envoûtante. Néanmoins, ce prénom l'intrigue. C'est bien la première fois qu'elle entend quelqu'un se prénommer de la sorte.


_ Enchanté… madame.
_ Mademoiselle, rétorque Elwyne.
_ (Pourquoi m'a-t-elle abordé ?)
_ Pourriez-vous m'indiquez où se trouve la boulangerie la plus proche ? S'il vous plaît.
_ Euh…oui. Elle est assez loin.


Alors que Maelys s'adonne à une indication des plus précise, Elwyne scrute minutieusement ses cheveux, ses joues, sa nuque et ses lèvres. Son intérêt pour son physique lui en fait presque oublier leur échange. La plus petite, sceptique face à son silence, l'interpelle.


_ Merci. Quel est votre prénom ?
_ Maelys, bégaye celle-ci surprise que quelqu'un s'y intéresse.
_ À bientôt, Maelys, ajoute sa voisine en partant dans la direction opposée.


La femme au foyer le remarque. Cependant, le simple fait que l'on puisse s'intéresser à son prénom, l'empêche de réagir. Elle retrouve ses repères quand celle-ci disparaît au loin et retourne faire ses tâches ménagères. Elle a un devoir envers son homme. Il peut arriver à n'importe quel instant.


Quelques heures plus tard, alors qu'elle cuisine, la sonnerie retentit. Lorsqu'elle ouvre la porte, sa voisine s'y tient, debout. Elle tient entre ses mains une petite boîte en carton en provenance d'une boulangerie. Toutefois, ce n'est pas celle qu'elle lui a indiqué. Elwyne la lui remet en main propre, sans un mot. Par la suite, elle s'en va trois appartements plus loin. Elle disparaît derrière une porte en bois. Maelys percute finalement sur le fait qu'elle habite vraiment juste à côté. Pourtant, elle cogite sur l'expression de son visage. Il semble être une affiche qu'on lui aurait forcé à coller, un peu comme les robes qu'elle porte.


Intriguée par le contenu du présent entre ses mains, elle l'ouvre et découvre un assortiment de petits fours. Leur présentation, haute en couleur, s'accorde parfaitement avec leur goût. Un délice fondant en bouche. Dans cet état extatique de gourmandise, elle en engloutit jusqu'à la dernière miette. Par peur d'être débusquée par son alpha, elle fait disparaître les preuves de ce succulent en-cas.


Quelques minutes plus tard, elle se hâte de sortir du four sa quiche provençale. Elle en découpe plusieurs parts, puis elle les dépose dans du papier aluminium. Elle se rue hors de son appartement miteux pour s'arrêter devant la porte d'Elwyne. Sans même savoir pourquoi, elle stresse complètement. Elle se demande est-ce qu'elle appréciera son geste ou au contraire, sera-t-elle ignorée ? Le goût lui plaira-t-il ? Avant de toquer, elle prend une grande inspiration, puis elle se jette à l'eau. Elle toque à plusieurs reprises. Elle patiente une dizaine de minute avant que la porte ne s'ouvre à elle.


Sa voisine, aux cheveux mouillés, est encore vêtue d'une serviette de bain. Elle lui fait d'entrer. Maelys possède l'autorisation de visiter, mais elle ne doit toucher à rien. L'hôte part se changer, laissant l'inconnue à ses dépens. Son logement n'est muni que de trois malheureuses pièces. Dans la première l'on y trouve le salon et la cuisine, dans la seconde sa chambre et dans la dernière la salle de bain et les toilettes. Elle n'a quasiment aucun meuble et aucune décoration. Tout est si morose, si lugubre.


Dans un coin du salon, sous un drap qu'elle soulève par curiosité, elle trouve plusieurs cadres où se tiennent des toiles. Des paysages, des fleurs, des pièces, du noir, du blanc, de la couleur. Elle est émerveillée. Toutefois, Maelys constate aussitôt une peinture à son effigie. Elle, peinte en aquarelle. Elle est médusée. Lorsque Elwyne revient, elle découvre que son talent ne la laisse pas indifférente.


_ C'est vous qui l'avez fait ? demande Maelys, en pleine admiration.
_ En effet. C'est le jour où je vous ai vu.
_ Pourquoi ?
_ Pardon ? rétorque Elwyne en arquant un sourcil.
_ Pourquoi moi ?
_ Parce que vous méritez que votre beauté soit immortalisée lorsqu'elle est à son apogée. C'est-à-dire sans maquillage et sans artifices.
_ Ah…, répond vaguement Maelys, très embarrassée.
_ Pourquoi êtes-vous venue ?
_ J'avais presque oublié !


Elle lui tend ce qu'elle lui a mis de côté quelques minutes plus tôt. La peintre écarquille les yeux, sceptique quant au contenu.


_ Qu'est-ce donc ?
_ Une quiche provençale.
_ Merci.
_ Merci à vous, les trucs étaient vraiment bons.
_ (Trucs ? Parlerait-elle des petits fours ?), pense Elwyne tout en la dévisageant, un sourire au coin.
_ Je vais rentrer, ajoute la plus petite, mal à l'aise.
_ À bientôt, Maelys.


La jeune femme qui part ne remarque même pas que sa voisine arbore un sourire satisfait. La raison de ce rictus trouve que le talent de sa voisine est à couper le souffle. Ce dernier lui fait également chavirer le cœur. Cet organe qu'elle n'a pas sentie battre depuis si longtemps. Elle ne connait rien à l'art. Pourtant, une simple peinture a réussi à lui faire oublier les barreaux derrière lesquels elle se trouve. Cette sensation de bien-être se disperse rapidement en elle. Des larmes roulent le long de ses joues. Elle, elle a été choisie comme modèle et elle a été peinte. Maelys, « la chose » sans vie et sans droit.


Là, dans sa poitrine, une faible lumière vacille. Presque à la recherche, d'une façon ou d'une autre, d'échapper à l'obscurité et au froid.

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