CHAPITRE 1 - La Mercie

Clément Barthélémy

L'eau effaçait peu à peu le sang qui tachait mes mains depuis plusieurs jours, à mesure que je frottais ma peau avec un morceau de tissu. Ce ruisseau, qui débouchait dans la rivière Ouse au sud-est de York, laissait courir une eau claire et fraîche, qui me fit tressaillir lorsque je la sentis perler le long de mon avant-bras. Malgré le climat plus tempéré de cette région comparé à celui que j'avais connu jadis en Norvège lors de mon enfance, je sentais l'arrivée de l'hiver peser en cette fin de journée. Je n'avais pas encore eu le temps de retirer ma tunique de combat en cuir faite de fourrure de renne. Je n'en avais même pas très envie en raison de l'air frais environnant. Mais j'allais bien devoir l'enlever pour panser mes plaies qui avaient déjà trop attendu sans le moindre soin.

Nous avions fait une halte à quatre ou cinq lieues de York au milieu des bois. Je fis mes premiers pas sur les terres de Mercie cinq années auparavant. Tous les seigneurs saxons des environs avaient cédé leurs terres suite à la victoire de la Grande Armée, environ dix ans plus tôt quand York fut conquise. Ce fut une grande victoire, célébrée partout, de l'Angleterre jusque dans les contrées les plus au nord des pays scandinaves. York était une grande ville fortifiée, très importante pour les saxons. Ce fut un coup dur pour beaucoup de souverains et depuis, nous avions pu continuer notre avancée en direction du Wessex, le royaume le plus au sud qui était l'un des principaux objectifs de la Grande Armée.

Ce fut en grimaçant et en retenant ma respiration que j'entrepris de retirer ma cuirasse bien amochée. Elle était épaisse, mais une lame saxonne avait bien réussi à passer à travers pour pénétrer ma chair. J'allais devoir la raccommoder. Si j'avais les moyens de me procurer une cotte de maille, je serais beaucoup plus protégé lors des combats. Je pourrais mettre ma cuirasse qui me protégerait des coups de poignards, et par dessus ma chemise en cotte de maille qui me préserverait des coupures. Mais c'était beaucoup trop onéreux. Il est vrai que je pouvais très bien en récupérer une sur le champ de bataille, mais cela ne me plaisait pas. Qu'il fusse saxon ou bien homme du nord, je n'oserais jamais ôter sa cotte de maille à un mort. C'était peut-être stupide de réfléchir ainsi, mais je n'aimerais pas être dépouillé de mes vêtements le jour où je devais rejoindre le Valhalla. De plus, je n'étais pas comme tous ces pauvres gens qui se jetaient sur un cadavre pour s'emparer des biens que le défunt avait en sa possession le jour de sa chute.

L'Angleterre me plaisait plutôt bien, même si je restais attaché à ma région d'origine. J'étais du Jutland, une péninsule danoise, mais j'avais grandi dans le Vestfold au sud de la Norvège. J'étais issu de parents tous deux fermiers et peu fortunés. Ma mère, Svanhild, était morte en couche le jour de ma naissance, je n'avais donc aucun souvenir de son visage. Toute mon enfance, je n'avais que mon père pour me la décrire. Malgré tout, je me sentais heureux. Mon père passa une période difficile durant laquelle il ne comprenait pas les desseins des dieux le concernant. Il avait réussi à fonder une famille, il détenait quelques terres et servait un seigneur tout à fait honorable. Sa loyauté fut remerciée à de nombreuses reprises. Puis un beau jour, il rentra d'une expédition pour découvrir ma mère ensanglantée sur sa couche au sein de leur bâtisse. Quant à moi, d'après ses récits, j'étais dans les bras d'une esclave en pleurs qui avait certainement fait au mieux pour nous sauver tous les deux. Dès lors, mon père perdit toute volonté de vivre. Puis il finit par se rattacher à moi et m'éleva selon les valeurs et les croyances de notre peuple, faisant de moi un redoutable guerrier.

En grandissant, je sentais son envie d'accompagner les plus valeureux guerriers à la conquête de l'Angleterre. Et pourtant, il restait. Pour moi. Mais quand je fus assez âgé, il prit la décision d'abandonner ses terres pour accompagner les hommes de la Grande Armée. Il disait vouloir vivre une nouvelle vie. Évidemment, je partis avec lui. Ce fut à partir de ce jour que ma vraie vie de guerrier commença.

En 871, le roi Aethelred de Wessex mourut et céda alors le pouvoir à son jeune frère Alfred. Le bougre était fortement stratège lorsqu'il s'agissait de repousser les avancées des hommes du nord. Pour s'étendre jusqu'au Wessex, la Grande Armée allait avoir besoin de plus de guerriers. J'avais alors quinze ans. York étant une ville importante pour les saxons, qui envoyèrent une multitude d'hommes en armes afin de la reprendre. Je ne perdis alors pas de temps pour effectuer ma première bataille. J'étais le plus heureux du monde. Épée et bouclier en main, moi, Almar Egilson, combattis à de nombreuses batailles guidées par le grand Ubba Ragnarson. Je me souviendrais toujours de la fierté que je ressentis le jour de ma première bataille. Je me souvins de ce frisson qui m'avait parcouru l'échine lorsque j'entendis le son de la corne. Je me souvins de mes battements de cœur irréguliers et des gouttes de sueur qui perlaient sur mon front dues à l'angoisse du combat. Je me souvins avoir levé les yeux au ciel en serrant le marteau de Thor en bois qui me servait de pendentif. Cette protection qui m'accompagnait à chaque coup donné et reçu. C'était la guerre. Et c'était angoissant. Et excitant. Il s'agissait de moments où je me sentais réellement en vie.

Mais ce n'était pas le moment idéal pour repenser à tout cela. Je sortis de ma rêverie lorsque ma plaie à l'abdomen me lança une douleur aiguë qui me coupa instantanément le souffle. Elle paraissait profonde et du sang bien rouge et épais s'en échappait par intermittence. Je pris mon courage à deux mains et trempai le morceau de tissu blanc qui n'était plus blanc pour le poser sur ma blessure. Je fermai les yeux, espérant inutilement que la douleur serait moindre si je ne regardais pas ce que je faisais. Je songeai alors qu'étant donné les pertes saxonnes de cette fois-ci, il s'agissait sans aucun doute de leur dernière offensive pour reprendre York. D'autant plus que dorénavant, nous nous étions étendus plus au sud. Ils n'avaient donc plus aucun moyen de parvenir jusqu'à la cité sans se faire tuer avant.

Mis à part cette plaie bien ouverte, le reste était superflu. Quelques bleus et quelques égratignures. J'avais toujours les yeux fermés, concentré sur le bruit de l'eau qui ruisselait entre les galets. Mais j'entendais que les hommes étaient en train de monter le campement au sein de la forêt. Alors je décidai de me relever malgré les douleurs musculaires qui me tiraillaient, puis je remis mon immense peau d'ours qui me suivait partout avant de récupérer mes affaires laissées sur un rocher près du ruisseau. Cette peau était lourde, chaude, confortable... et chère. C'était un cadeau de mon ami Magni qui devait être en train de monter les tentes. J'avais pris soin de traiter cette peau avec de la cire d'abeille, ce qui la rendait d'autant plus douce, puis j'avais également appliqué de l'huile de poisson pour la rendre imperméable. C'était une anticipation nécessaire en raison de l'humidité présente en Mercie à cette période de l'année.

Lorsque je repartis des abords du ruisseau pour m'enfoncer dans la forêt, je voyais déjà que la plupart des tentes avaient été installées. Il ne nous fallait pas longtemps pour monter le campement quand tout le monde s'y mettait. Moi en l'occurrence, j'avais jeté mon matériel aussitôt arrivé et attaché mon cheval à la première branche que j'avais trouvé, pour me diriger directement vers un point d'eau afin de panser mes blessures. Pourtant, à côté de mon cheval, ma tente était bien présente. Une toile avait même été posée à l'entrée à l'aide de deux branches fines de noisetier afin d'en constituer l'entrée. Lorsque je posai délicatement ma main sur le museau de mon équidé, une ombre sortit de la tente.

- Tiens ! Te voilà enfin !

C'était Magni, mon ami de toujours. Nous avions le même âge et avions grandi ensemble dans le Vestfold au sein d'un petit village dans lequel il était né. C'était là que mon père avait décidé de vivre en partant du Jutland. Magni était assez grand, comme moi, sa longue chevelure nouée en une natte épaisse. Il était plutôt massif et avait toujours le sourire. Sa bonne humeur était toujours appréciable. Malgré tout, il savait être sérieux au bon moment, c'était cet équilibre qui faisait de lui quelqu'un de confiance.

- Tu as monté ma tente, constatai-je en lui lâchant un faible sourire.

- Tu avais l'air mal en point sur la route jusqu'ici, dit-il en me flanquant une claque amicale sur l'épaule. J'ai monté la mienne à côté, ton cheval a eu à boire, et il a eu le temps de manger ce qu'il fallait.

- Je vais finir par te faire ma demande en mariage, plaisantai-je en m'adossant à un arbre.

- Grand bien te fasse, ricana-t-il. Tu pourras toujours me faire partager ta magnifique peau.

Quelques gouttes de sang lui maculaient le visage, ce qui lui rendait un air plus sombre malgré la clarté de ses yeux.

- Je vois qu'elle ne te quitte jamais, ajouta-t-il en effectuant un geste pour désigner la peau d'ours.

- Et elle me suffit pour moi seul.

Je me laissai glisser le long de l'arbre en laissant échapper un long soupir d'épuisement et de soulagement. Je pouvais enfin relâcher la pression accumulée depuis ces derniers jours. J'avais étrangement froid malgré l'épaisse couche de fourrure dans laquelle j'étais emmitouflé. Magni était un chasseur hors pair, grâce à ce que son père lui avait appris. En six ans, il avait réussi à abattre deux ours à la lance. Il en avait bien évidemment gardé une fourrure. Quant à l'autre, il me l'avait offerte le jour où nous avions appris que nous allions tous deux quitter notre charmant petit village norvégien, pour rejoindre la Grande Armée. Nous étions si heureux de mener cette bataille ensemble.

- J'aurais bien besoin d'une femme, ce soir, soupira Magni à son tour en s'allongeant sur le dos sur un petit lit de feuilles mortes.

- Il n'y en a pas beaucoup, au campement, répondis-je.

- Sais-tu que ta petite guérisseuse est de retour ?

Je haussai un sourcil en le défiant du regard, même si je savais très bien de qui il parlait et où il voulait en venir.

- Vraiment ?

- J'ai pu l'apercevoir lorsque je montais nos tentes, répondit-il en hochant la tête. Elle ne passe pas inaperçue au milieu de tous ces bougres recouverts de sang et de boue.

- Alors je te souhaite bien du courage, si c'est elle que tu veux dans ta couche ce soir.

Magni échappa un rire franc qui me fit rire moi aussi. Liv, la guérisseuse dont il parlait, voyageait depuis deux ans à travers toute l'Angleterre pour soigner les blessés de toutes nos troupes. Elle avait énormément de connaissances en tout ce qui concernait le pouvoir des plantes, et elle était la seule personne capable de remettre sur pieds en un rien de temps tous les hommes les plus mal en point. Nous l'avions rencontrée en Northumbrie, et l'avions revue à quatre reprises. C'était une jeune femme fascinante et dotée d'une beauté incroyablement envoûtante. Elle était alors en Mercie, cette fois-ci.

- Combien de temps restons-nous ici ? demandai-je à Magni ?

- Deux jours et deux nuits, d'après ce que m'a dit Kolfinn. Le temps nécessaire afin de nous reposer avant de reprendre la route vers le sud.

Le froid me faisait mal aux orteils et au bout des doigts. J'avais la peau des mains toutes sèches et une douleur lancinante qui me tambourinait dans la tête, comme si Thor lui-même frappait l'intérieur de mon crâne avec son marteau. Il s'agissait des conséquences de la guerre. On se sentait vivant dans l'action, et à moitié mort d'épuisement une fois la lutte terminée. Mon corps me paraissait plus lourd que d'habitude, et je ne pouvais effectuer un seul mouvement sans grimacer de douleur. Cette bataille avait été compliquée. Au moins avions-nous gagné.

- Vous dormez avant même que le soleil ne soit passé sous l'horizon, déclara une douce voix féminine.

J'ouvris les yeux et la vis debout à côté de ma tente, dans sa petite robe en lin avec sa peau de mouton blanche comme neige qui lui recouvrait les épaules, et sur laquelle reposait sa magnifique chevelure blonde. Elle me fixait de ses yeux aussi bleus que l'océan en esquissant un sourire du coin de sa bouche aux lèvres pincées. Elle avait une ceinture en cuir fin de laquelle pendait un fourreau renfermant un petit couteau.

Magni se releva d'un seul coup tandis que j'essayais de me redresser en m'aidant de l'arbre.

- Bonjour, Liv, dis-je timidement.

- Bonjour mon seigneur Almar Egilson, répondit-elle avec une révérence exagérée.

- Je ne suis pas un seigneur.

- Pas encore, répliqua-t-elle, joviale.

Son regard amusé se tourna vers Magni, à qui elle lança un signe de tête amical.

- As-tu fait bon voyage ? lui demanda-t-il.

- Le temps est bien trop humide pour pouvoir apprécier une belle chevauchée à travers ces terres, aussi belles soient-elles. Je ne suis pas fâchée d'être arrivée. Cette fois-ci, je vais faire une pause en me joignant à votre campement pour cette nuit.

- Où repartiras-tu après cela ?

Elle haussa les épaules en levant les yeux vers la cime des arbres environnants.

- Là où le jarl Aasbjornson me dira d'aller.

Il s'agissait de notre chef, qui était un ami d'Ubba Ragnarson. Il commandait nos troupes en prenant ses ordres directement d'Ubba. Le fils de Ragnar avait divisé ses troupes afin de couvrir plus de terrain en terre saxonne. Nous avancions alors par petits groupes et nous retrouvions à un point précis pré-établi pour mener une attaque de force contre les saxons. C'était une stratégie risquée car un de nos groupes pouvait très bien se retrouver nez à nez avec une troupe avancée de l'armée anglo-saxonne. Mais Ubba avait beaucoup de messagers, et ses informations étaient fiables. Et il valait mieux qu'elles le soient.

- Tu es blanc comme un cul d'écossais, lâcha Liv. Va dans ta tente et retire ta chemise.

Magni ne put s'empêcher de me faire un clin d'œil en me regardant avec un sourire benêt.

- Magni, tu es blessé ? s'enquit-elle, poings sur les hanches.

Mon ami la fixa bouche ouverte sans savoir quoi répondre, certainement surpris qu'elle se soit souvenue de son nom.

- Non, je vais bien. Ce sang n'est pas le mien.

Liv grimaça en retroussant le bout de son nez.

- Tu devrais au moins te laver. Et par la même occasion, profites-en pour me ramener un seau d'eau, s'il te plaît.

- Bien, madame, plaisanta-t-il.

Magni s'exécuta et repartit dans les bois en direction du ruisseau, laissant ses pas craquer sous les branches et les feuilles mortes. Comme Liv était en train de préparer un petit cercle de pierres devant ma tente, je marchai jusqu'à elle d'un pas incertain, Thor frappant toujours plus fort à l'intérieur de ma tête.

- Laisse-moi t'aider.

- Je t'ai dit d'aller dans ta tente, rétorqua-t-elle d'un ton sec. Je n'en ai pas pour longtemps, ne t'inquiète pas pour moi.

Ce petit bout de femme avait du caractère. Alors c'était comme un enfant que j'obéis en me dirigeant vers ma tente. Je soulevai la toile puis m'assis lourdement sur un rondin de bois posé à l'horizontal sur lequel j'avais installé une petite peau de lapin pour plus de confort. J'en disposai un autre à côté pour Liv que j'observais à travers l'entrée de la tente. Elle était en train de préparer son trépied forgé pour y pendre sa marmite. Une fois le feu allumé, elle soupira en scrutant l'horizon, attendant sûrement le retour de Magni. Mais étant donné son manque de patience, elle alla prendre le seau d'eau de mon cheval pour le verser dans la marmite. Puis elle prit son sac en cuir et vint me rejoindre. J'enlevai ma chemise et serrai les dents pour ne pas montrer à quel point j'avais mal. C'était stupide, je sais, mais je ne voulais pas paraître faible devant elle.

Liv passa sa main dans ses cheveux pour ne pas être gênée, et posa ses doigts délicats sur mon abdomen, autour de ma plaie. Je ne pus réprimer un frisson qu'elle remarqua immédiatement.

- J'ai froid, dis-je comme pour me trouver une excuse.

- Ce n'est pas très beau. Depuis combien de temps as-tu cette blessure ?

- Eh bien... Nous avons chevauché durant deux jours avant de nous arrêter ici.

Elle soupira et leva les yeux au ciel avant de rapprocher sa tête. Je sentais son souffle caresser ma peau et j'en ressentis presque du plaisir. Après avoir vécu l'horreur, la violence et la barbarie durant des jours voire des semaines, un peu de douceur était la bienvenue. J'aurais presque pu m'endormir ainsi. Enfin, c'était avant qu'elle ne presse son pousse et son index pour faire suinter de ma plaie un liquide jaunâtre mélangé à du sang.

Cette fois-ci, je ne pus m'empêcher de grogner.

- Évite de bouger si tu veux être soigné correctement, fit Liv sans détourner son regard de ma plaie.

Elle prit sa sacoche et détacha les lacets qui la gardaient fermée pour en sortir un petit bol et un morceau de bois au bout arrondi. Elle attrapa deux morceaux de lin enroulés sur eux-même qui semblaient contenir quelque chose.

- De quoi s'agit-il ? tentai-je.

- Ce sont des plantes qui feront bientôt de toi un nouvel homme, sourit-elle avant d'aller chercher un peu d'eau de la marmite qu'elle versa dans son récipient.

A son retour dans la tente, elle déploya les deux morceaux de lin dont l'un contenait des petites fleurs séchées et l'autre, des tiges et feuilles vertes toutes fraîches. Tout d'abord, Liv prit soin de détacher quelques fleurs sans les abîmer pour les plonger dans le bol d'eau chaude.

- Achillée milefeuille, m'informa-t-elle. Je n'en ai plus beaucoup. Je ne trouve ces petites pousses qu'en Scandinavie. Il me faudra bientôt faire un nouveau voyage pour en récupérer davantage.

Liv posa le bol à côté d'elle tandis qu'elle disposait quelques feuilles de sa seconde plante sur une petite planche de pin. Elle attrapa fermement son bout de bois et commença à les broyer.

- Quant à ces feuilles de grand plantain, je les ai cueillies dans une prairie en début de matinée. Leur remède est plus efficace lorsqu'elle sont encore fraîches.

- Tes connaissances me fascinent, lâchai-je en posant ma main sur ma cuisse pour essayer de me détendre.

- Il n'y a pas de quoi être fasciné, contra-t-elle. Ce sont des choses qui s'apprennent.

- Je ne t'ai jamais demandé... hésitai-je. Comment as-tu... Comment as-tu pu acquérir toutes ces connaissances sur les pouvoirs de la nature ?

Liv eut un moment de doute et continua à broyer ses feuilles en ignorant ma question.

- Je vais les disposer sur ta plaie. Elles faciliteront ta guérison.

La jeune guérisseuse s'empara du bol dont l'eau laissait échapper une petite fumée.

- Bois, dit-elle sèchement en me tendant le récipient.

Elle refusait de me regarder dans les yeux et semblait quelque peu gênée. Je me demandais pourquoi elle avait si rapidement changé d'humeur. Alors je pris le bol d'où émanait une forte odeur végétale, en faisant attention de ne pas me brûler.

- Ai-je dit quelque chose de mal ?

- Cette infusion atténuera ta douleur à la tête et détendra tes muscles.

- Liv...

En seulement quelques secondes, un silence pesant s'installa autour de nous. On n'entendait plus que les rires et discussions animées du campement.

- Je suis désolé... dis-je sans trop savoir pourquoi.

J'avais le fort sentiment de l'avoir offensée. Pourtant, j'avais beau tenter de réfléchir aux conséquences qu'avaient pu avoir les mots que j'avais prononcé, rien ne me parut choquant. Il est vrai qu'elle m'avait déjà soigné à plusieurs reprises, mais je n'avais encore jamais vraiment parlé avec elle. Et puis après tout, je n'étais qu'un homme de plus dont elle devait s'occuper.

- La femme qui m'a appris tout ce que je sais du pouvoir des plantes aujourd'hui n'est plus de notre monde.

Elle ne me regardait toujours pas et continuait à broyer ses feuilles tandis que je pris une lampée de son liquide dont le goût était fort et restait longtemps en bouche.

- S'agissait-il de ta mère ?

Cette question la fit réagir. Mais peut-être pas de la façon que j'aurais souhaité. Elle releva lentement la tête et plongea ses yeux envoûtants dans les miens.

- Je suis simplement reconnaissante envers la déesse Eir pour me permettre de soigner les gens aujourd'hui.

- Mais tu as bien dû apprendre ces gestes de quelqu'un... d'humain ?

- Almar...

Elle sembla tout à coup lasse de cette discussion. Et je me sentais stupide pour avoir été aussi indiscret. Mais je me sentais tellement bien en ce début de nuit, avec elle. Le feu était à l'extérieur de la tente, et pourtant je ressentais une chaleur rassurante tout près de moi. Peut-être était-ce cette boisson qui me faisait me sentir ainsi...

- Je suis désolé...

- Arrête de d'excuser, me coupa la jeune femme. C'est juste que... Je n'aime pas parler de mon passé.

Un nouveau silence s'installa lorsque tout à coup, une branche craqua à côté de la toile de tente. Une tête fit son apparition dans l'ombre, tout juste éclairée par les flammes pour me permettre de reconnaître Magni. Il n'avait plus de sang sur le visage et avait les cheveux humides. Il tenait un seau d'eau et fit un signe de tête à Liv pour lui signifier qu'il lui avait amené ce qu'elle lui avait demandé.

- Il était temps... maugréa-t-elle.

- Eh bien, je me suis lavé, alors...

- M'en voilà ravie. Va donc donner ce seau au cheval.

Magni me lança à nouveau ce regard blagueur en me faisant un nouveau clin d'œil. Puis il disparut aussitôt dans l'ombre. Quelques instants après, je l'entendais parler au cheval. Sans prévenir, Liv plaqua contre ma plaie son onguent de feuilles de je ne sais plus quoi, qui me provoqua des picotements désagréables.

- Au début, je pensais juste appliquer une lame en acier que j'aurais préalablement laissé chauffer, mais tu as l'air de savoir ce que tu fais.

- Cela n'aurait servi qu'à arrêter l'écoulement du sang. Mais la blessure n'aurait pas guéri pour autant.

Liv coupa un morceau de cordelette à l'aide du couteau attaché à sa ceinture.

- Mets ça autour de ta taille pour maintenir le tissu en place, m'ordonna-t-elle. Tu dois le garder jusqu'au matin. Et évite de bouger. Oh, et si tu peux boire de l'hydromel aussi, cela te fera du bien. Le miel a beaucoup de qualités.

- Malheureusement, nous n'avons que des tonneaux de bière.

- Alors tu devras te contenter de ça.

Elle rangea ses affaires et s'apprêtait à partir au même moment où Magni entrait dans la tente.

- Les garçons, je vous souhaite la bonne nuit.

- Tu devrais faire attention cette nuit, dis-je en me redressant. La plupart des hommes ici n'ont pas eu la compagnie d'une femme depuis plusieurs semaines. Tu es comme un agneau au milieu de loups affamés.

- C'est gentil de t'inquiéter pour moi, sourit Liv en commençant à sortir de la tente. Mais je sais me défendre.

- Toi seule face à trois hommes...

La jeune guérisseuse posa ses mains sur ses hanches et pencha sa tête sur le côté pour laisser retomber sa crinière blonde.

- Essaierais-tu de me demander de rester dormir avec toi ?

Sa franchise me prit de court, et je devais bien avouer que j'aurais été heureux de l'avoir auprès de moi pour la nuit à venir.

- Euh... Tu es une femme libre, répondis-je maladroitement. Tu fais bien ce que tu veux.

- Ma peau de mouton est assez chaude.

Sur ce, elle partit sans rien ajouter de plus. Magni secoua lentement la tête en fixant le sol humide.

- Tu as essayé, dit-il.

- Arrête...

- Allez, ose me dire que tu ne la désires pas.

Je l'ignorai et secouai la tête à mon tour, las de sa bêtise.

- Comme nous tous, n'est-ce pas ? reprit Magni. Alors dis-moi, qu'est-ce que vous avez fait pendant que je me lavais l'arrière-train au ruisseau ?

Je haussai les sourcils comme si c'était évident et m'affalai sur ma peau de mouton à même le sol.

- Elle s'est occupée de moi.

- Je le savais ! se réjouit mon ami. Je suis parti assez longtemps et j'ai vite senti la tension entre vous deux à mon retour. J'en étais sûr !

- Mais non, bougre d'idiot ! Elle s'est occupée de ma blessure.

- Tu me déçois fortement, mon frère...

- Ce n'est pas le type de femme que je prendrais avec force. Elle n'est pas une esclave. De plus, je la trouve très respectable.

- Tu t'es épris d'elle, sourit Magni. Et ça, j'en étais sûr aussi.

Nous partîmes alors dans un fou rire à en réveiller les oiseaux. Je dus vite m'arrêter lorsque je ressentis une douleur de plus en plus aiguë sous le morceau de lin. Mais cela faisait du bien de rire. C'était un bon remède pour l'esprit.

- Bon, je vais te laisser te reposer, murmura mon ami en se redressant sur ses pieds. Bonne nuit, cul de cheval.

- Mon cheval a sûrement le cul plus propre que le tien, pouilleux.

Magni lâcha un rire franc et remit sa fourrure.

- Oh, et, sache que je prends ta demande en mariage très au sérieux.

Je soupirai de dépit en ricanant et lui fit signe de partir. Magni était comme un frère pour moi, et le seul homme en qui j'avais une confiance aveugle. C'était une confiance naturelle qui s'était installée et renforcée au fil du temps et au fil des batailles que nous avions menées ensemble. Je savais que je pouvais compter sur lui. Et il savait qu'il pouvait compter sur moi.

A présent, j'étais seul sur ma peau de mouton avec la lueur des flammes qui jouaient des ombres sur la toile au dessus de ma tête. A chaque fois que je me retrouvais seul avec moi-même, j'aimais prendre le temps de réfléchir et me remémorer les événements passés. Il était évidemment plus important de penser à l'avenir, mais le passé faisait de nous ce que nous étions aujourd'hui. Et il devait nous servir de leçon quant aux décisions que nous allions devoir prendre à l'avenir. Nos actes avaient des conséquences. Et de chacune de ces conséquences découlait une leçon, positive ou négative. Dans les deux cas, elle devait nous permettre de nous assagir et devait influencer nos choix à venir. Odin avait sacrifié un œil afin d'acquérir la sagesse et la faire partager aux hommes. Cependant, tous ne semblaient pas être sur le bon chemin pour la trouver. Peut-être recherchaient-ils autre chose. Moi, je voulais être sage. Mais étais-ce possible après toutes les vies que j'avais déjà ôté ?

Lorsque je voyais les flammes danser et le feu crépiter, je repensais à ce que m'avait dit mon père quand j'étais encore petit. La scène était très claire dans ma tête. Nous étions sur la plage, tous deux assis de chaque côté d'un petit feu, bercés par le bruit des vagues. Nous fixions l'horizon entre les deux fjords. Le coucher de soleil était magnifique ce jour-là. Je devais avoir sept ou huit ans. Alors je plongeai dans mes souvenirs afin d'être à nouveau témoin de cette scène.

- Tous les soirs, je m'accorde un peu de temps pour penser, dit mon père d'une petite voix, comme pour ne pas briser la quiétude qui nous entourait.

- Penser à quoi, père ?

Il tourna lentement la tête et me regarda avec son sourire triste que j'avais toujours connu.

- Tout un tas de choses, soupira-t-il. Ta mère, notamment.

Ses yeux brillaient dans la lueur des flammes.

- C'était une femme merveilleuse. Je regrette qu'elle ne soit plus là pour te voir grandir. Mais parfois... les volontés des dieux dépassent les nôtres.

Mon père était un sclade assez renommé dans la région. Il faisait partie de ceux qui savaient compter les exploits des dieux au peuple de Midgard. Les gens lui donnaient de l'argent pour ses mots. Je trouvais cela formidable. Voir mon père fasciner les gens rien qu'avec des mots. C'était grâce à des hommes comme lui que nos croyances persistaient au sein de notre peuple.

- Es-tu heureux, père ?

Je ne savais plus pourquoi je lui avais posé cette question. En tout cas, je me souvenais parfaitement de la souffrance qui avait traversé son visage au moment où ces mots étaient sortis de ma bouche.

- Je l'ai été, répondit-il sans cesser de fixer l'horizon. Et même si cette vie dont j'avais toujours rêvé s'est arrêté trop tôt... Je remercie les dieux de m'avoir accordé ces instants de bonheur.

- Et moi, je ne te rends pas heureux, père ?

Il me regarda à nouveau en souriant, et je pouvais voir ce petit filet d'eau perler de son œil humide.

- Tu me rends fier, mon garçon. Et si je vis encore aujourd'hui, c'est parce que je veux être témoin de ta réussite et de tes exploits.

- Je veux me battre dans le mur de boucliers ! criai-je en me redressant sur mes pieds qui étaient nus et enfouis sous le sable.

- Je n'en espérais pas moins de toi, petit guerrier ! rit-il en m'attrapant pour me mettre sur ses genoux et me faire des chatouilles.

- Et je veux être aussi fort que Thor et aussi sage qu'Odin !

- Ah... et serais-tu prêt à sacrifier un œil, mmm ?

Je ne répondis rien car contrairement à mon père, je n'avais pas toutes les réponses à toutes les questions.

- Tu peux être fort. Et tu peux être sage. Mais tu ne pourras jamais surpasser nos dieux, Almar.

- Penses-tu que je serais aussi sage que toi, un jour ?

- Sans aucun doute.

- Et penses-tu que je serais heureux comme toi auparavant ?

Son sourire devint alors plus timide. Je me souviendrais toujours de son regard.

- Je ne connais pas ton destin, mon fils. Mais les dieux, oui.

- Mais je veux savoir !

Mon père posa une main sur mon cœur, et l'autre sur le marteau de Thor en bois qu'il avait sculpté pour ma naissance.

- « Un Homme heureux est un homme modérément sage ; il s'en porte d'autant mieux qu'il en connaît peu sur son destin. »

Mon père savait répondre à toutes mes questions. Et même si je ne comprenais pas tout à fait où il voulait en venir à ce moment-là, aujourd'hui, je comprenais. Toutes ses citations étaient pleinement enfouies au fond de mon esprit et faisaient de moi qui j'étais aujourd'hui. J'étais fier de mon père et de ce qu'il m'avait enseigné. Et j'espérais que de là où il était, il le savait.



*****



Ce ne furent ni le soleil, ni les oiseaux qui me réveillèrent, mais mon cheval qui frottait énergiquement contre ma tente avec son sabot. Les yeux à demi-ouverts, je jetai un coup d'œil alentour pour voir qu'il y avait encore peu de mouvement à l'extérieur. Nous étions ici pour nous reposer, alors les hommes en profitaient pour dormir. De plus, la plupart avaient dû surtout profiter des quantités honnêtes de bière que nous avions en notre possession pour le voyage. Il ne devait certainement pas en rester beaucoup.

Je me redressai lentement, heureux de constater que mes douleurs musculaires et crâniennes avaient plutôt bien diminué. Concernant ma plaie à l'abdomen, je la sentais pâteuse et dérangeante, rien de plus. Cette nuit passée sur ma peau de mouton étalée sur un bon lit de feuilles mortes fut plutôt réparatrice. J'enfilai mes braies et ma chemise encore tâchée de sang, puis sortis de ma tente pour prendre une grande bouffée d'air frais. Une fine pellicule de givre recouvrait la surface des feuilles et des brins d'herbe tandis que les premiers rayons de soleil creusaient peu à peu leurs sillons entre les branches des arbres. Tout le monde semblait dormir, il n'y avait que les restes des flambées de la veille. Chaussures, épées et boucliers étaient disposés devant chaque tente.

Je me dirigeai vers mon cheval qui semblait bien impatient. Il était assez nerveux et ne supportait pas une seule journée sans bouger. Je l'avais nommé Eldr, qui signifiait feu dans notre langue. Il crépitait de l'intérieur et souhaitait toujours être en mouvement. Eldr était noir avec une belle tâche blanche sur le museau. Il avait une longue crinière et les muscles saillants. Je l'avais acheté à York contre une belle somme, mais après avoir fait un si long voyage depuis le Vestfold, j'allais avoir besoin d'un cheval par la suite. Et je ne regrettais rien. Il était adorable et très endurant, qui plus est.

- Nous irons nous balader ce matin, le rassurai-je.

Certaines personnes me trouveraient idiot de parler ainsi à une bête. Ils n'avaient peut-être pas tort. Je savais que mes mots lui étaient incompréhensibles, mais il sentait que j'étais bienveillant. C'était pour cela qu'au moment de se jeter dans la bataille, il n'hésiterait pas. Ce lien de confiance était indispensable entre l'homme et l'animal.

Je pris la direction du ruisseau pour me débarbouiller et boire une bonne gorgée d'eau fraîche. Une fois arrivé sur la plage de galets, je distinguai Magni agenouillé près de l'eau.

- Tu es bien matinal, mon frère, remarquai-je en le rejoignant.

Mon ami se releva, de l'eau dégoulinant le long de sa barbe rousse de laquelle pendait un anneau runique.

- Almar, se réjouit-il en m'ouvrant ses bras. Tu as l'air d'aller beaucoup mieux !

Il m'enserra fortement en me frottant énergiquement la tignasse.

- Est-ce que quelqu'un t'a rejoint durant ton sommeil ?

- Oh, tu me fatigues ! m'exclamai-je en le cognant sur le torse avec mon poing.

Je vis alors son regard amusé qui ne me plaisait pas toujours. En général, celui-ci était synonyme de bêtise.

- Quoi ? m'enquis-je, impatient.

- Viens.

Je le suivis jusqu'aux abords d'un rocher, que je reconnus comme étant celui sur lequel j'avais posé mes affaires la veille, pour me nettoyer. Mais ce matin, deux épées étaient disposées dessus. Je découvris qu'il y avait la mienne, grâce aux runes qui étaient gravées sur la lame. Avant de dire quoi que ce soit, j'attendis qu'il m'explique la situation. Je ne dus pas attendre bien longtemps puisqu'il s'empara de mon épée pour la lancer dans ma direction. Bien que mes yeux étaient ouverts depuis seulement quelques minutes, j'eus assez de réflexe pour l'attraper au vol par la poignée.

- Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, dis-je en repensant à ma blessure en cours de guérison.

- Oh, allez, s'il te plaît, se plaignit Magni. Je retiendrai mes coups.

Lui et moi faisions cela régulièrement. Nous nous étions entraînés ensemble au bâton, et depuis, nous continuions avec nos épées, nos haches et nos boucliers lorsque nous avions un peu de temps. Cela nous permettait de ne pas nous reposer sur nos acquis et aussi de nous amuser un peu.

Nous commençâmes à tourner comme dans un cercle délimité, nos pas creusant de petits creux au milieu des galets. Nous étions tous deux droitiers, mais Magni savait tout aussi bien se débrouiller de sa main gauche avec son épée. J'étais habitué, mais j'imaginais que cela devait être très déstabilisant pour l'adversaire. C'était un avantage énorme.

Mon ami avança pour porter le premier coup que je parai en levant mon épée pour la faire tournoyer au dessus de ma tête. Le son du fer rencontrant le fer réveillait en moi une énergie soudaine qui, malgré ma carrure, me permettait d'être rapide et de porter des coups précis en esquivant ceux de mon adversaire. Cependant, j'étais dans un autre état d'esprit ce matin, plus dans l'amusement que dans la concentration du combat qui était nécessaire si nous ne voulions pas rejoindre trop vite le Valhalla. Là, j'étais avec Magni, mon ami, mon frère d'arme. Nous ne voulions que nous amuser comme les deux enfants que nous étions encore dans notre tête.

Nous échangions des coups au niveau de la taille pour répéter nos gestes d'esquive. Nous les répétions encore et encore jusqu'au moment où l'un d'entre nous serait trop lent, et qu'une porte s'ouvre pour pouvoir s'attaquer à l'autre. Cette fois, c'était Magni le perdant. Je collai ma lame à la sienne et fis un petit arc de cercle pour la lui faire lâcher, mais il me décocha un coup de poing en pleine figure de sa main libre. Sans attendre, je pris de l'élan avec mon bras pour porter un coup d'épée à la pointe de la sienne qui virevolta dans les airs, et je lui enfonçai mon pied dans le ventre pour le faire reculer.

- On ne peut pas rire et se battre en même temps, lui fis-je remarquer en souriant à mon tour.

Il bondit sur sa lame en roulant sur le sol. Je fis l'erreur de le suivre, ce qui lui permis de d'attraper ma cheville à l'aide de son pied pour me faire basculer sur le côté. Résultat, j'atterris lourdement sur les galets enfouis sous l'eau.

- Mais quelle merveilleuse idée que de se battre dans l'eau après avoir reçu des soins pour une plaie ouverte.

C'était Liv, assise jambes croisées sur le rocher où nos épées étaient posées. Magni me tendit sa main que j'attrapai pour me relever sans difficulté.

- Ne t'inquiète pas, lui répondis-je. Je suis sûr qu'elle ne s'est pas rouverte. Vois par toi-même, si tu le souhaites.

- Je m'en fiche, rétorqua-t-elle simplement. Je soigne les hommes et je repars. S'il guérissent par la suite, tant mieux, sinon, tant pis. Je sais que j'ai fait au mieux.

Elle avait du répondant. Et pourtant, j'avais pu être témoin de la douceur dont ce caractère de cochon avait fait preuve envers moi la veille au soir.

- Quand comptez-vous aller chasser ? nous demanda-t-elle en grignotant quelque chose.

- Maintenant, répondis-je en ramassant mon épée.

- On commençait tout juste à s'amuser... maugréa Magni.

- On remettra cela à plus tard, le rassurai-je. Eldr a besoin de se dégourdir les jambes, de toute façon.

- Je veux bien venir avec vous, intervint Liv.

Magni et moi échangeâmes un regard surpris et nous finîmes par hausser les épaules.

- Enfin... Si vous acceptez la compagnie d'une femme.

Nos rires suffirent à lui donner une réponse, alors chacun alla prendre son cheval, et nous nous retrouvâmes à côté de ma tente. J'avais emprunté l'arc de Svein, c'était un vieil homme honnête qui, je le savais, n'y verrait aucun inconvénient. Quelques semaines auparavant, lorsque nous combattions en Northumbrie contre les rebelles saxons, j'avais enfoncé mon épée dans la gorge d'un homme qui était à califourchon sur lui, prêt à lui trancher la gorge. Depuis, il me prêtait son arc à chaque fois que j'en avais envie.

- Almar ! héla une voix rauque qui semblait toute proche.

En me retournant, je vis qu'il s'agissait de Thorulf. Lui et moi nous connaissions peu, mais je me souvenais tout de même de son visage. Sa tente devait être plantée non loin des nôtres.

- Le jarl Aasbjornson veut envoyer quelques hommes chasser aux quatre coins de la forêt, nous informa-t-il. Histoire qu'on ait ce qu'il faut à manger jusqu'à demain.

- Oui, on s'en doutait, on allait partir de ce côté, précisai-je en faisant un geste rapide vers l'arrière des tentes.

- Très bien, je vais l'en informer.

Le regard de Thorulf se tourna vers Liv, qu'il observait avec un air pervers de la tête aux pieds. Nous voyant tous les trois avec nos trois chevaux, il semblait avoir compris que la jeune femme venait avec Magni et moi.

- Vous n'y verrez pas d'inconvénient, mais je pense que je vais me joindre à vous, murmura Thorulf en fixant les seins de Liv.

- On est habitué à chasser tous les deux, lui répondis-je.

- Ne me prends pas pour un idiot, répliqua-t-il en haussant le ton. Vous allez tous les deux dans les bois avec une femme. J'ai très bien compris et je compte sur vous pour la partager.

Il se mit à rire et s'avança jusqu'à Liv qui eut un mouvement de recul. Je m'interposai entre Thorulf et la guérisseuse tandis que Magni se postait derrière lui.

- Cette fille a envie d'apprendre le maniement de l'arc. De plus, elle a besoin de cueillir quelques pousses pour ses remèdes. Nous n'avons pas besoin de toi.

- Et tu vas faire quoi pour m'empêcher de la prendre ? me défia-t-il en collant son front au mien.

Sans lui laisser le temps d'ajouter quoi que ce soit, sans parler du fait qu'il m'avait bien énervé en ce début de journée, je pris un peu de recul avec ma tête et contractai mes épaules pour plaquer mon front avec force contre le bas de son nez. Il émit un son guttural tandis que du sang giclait de ses naseaux, puis il s'effondra sur le tas de cendres en faisant valser la marmite et son trépied, les yeux fermés et plissés à cause de la douleur.

- Ose encore me défier, Thorulf, et je te fais sortir les tripes par le trou du cul.

Je fis un signe de tête à Magni et nous enfourchâmes nos montures pour nous enfoncer dans la forêt, laissant ce cloporte avec la face ensanglantée.

Le début de notre balade se fit dans le silence. Le soleil était bien présent, ce qui rendait cette escapade au cœur des bois d'autant plus agréable. Nous slalomions entre les arbres, nous baissant pour éviter les branches les plus basses, une légère brise venant nous caresser tendrement la peau. Il n'y avait que le bruit des sabots de nos chevaux et leur respiration. C'était nous et la nature. Je me sentais bien. La Mercie était encore plus agréable que la Northumbrie.

- Je te remercie, murmura Liv, rompant le silence environnant. Pour ce... Thorulf.

- Je ne lui avais jamais vraiment parlé. Et... je comprends pourquoi, maintenant.

- Ah... Et pourquoi ?

Je me penchai légèrement vers elle en collant Eldr à son cheval.

- Parce qu'il a de la fiente à la place de la cervelle.

Elle ne put masquer son sourire cette fois-ci. Je vis que Magni partait devant nous pour nous laisser seuls. Je le remerciai du fond de mon esprit et, comme s'il avait lu dans mes pensées, il se retourna vivement pour me faire un clin d'œil.

- Dis-moi, Almar, reprit Liv. Qu'est-ce qui t'amène en Mercie ?

- Je n'aime pas parler de mon passé.

Elle leva les yeux au ciel en signe de reproche en réponse à ma blague qui, je devais bien l'admettre, n'était pas très drôle. Je ne pouvais pas la blâmer de ne pas avoir envie de parler d'elle. Chacun avait sa propre histoire, qu'il ne souhaitait pas forcément partager avec n'importe qui.

- Je veux dire, est-ce que tu recherches la même chose que tous les hommes ? Le sang, la richesse et le pouvoir ?

- Je pense que cela va plus loin.

- Comment ça ?

- Tout ne peut pas se résumer à la guerre ou à l'or et l'argent. Nous avons tous nos propres objectifs.

- Et quels sont les tiens, si je ne suis pas trop indiscrète ?

- Je veux voyager.

C'était vrai, bien évidemment. Mais mes objectifs ne se résumaient pas qu'à cela. Et malgré la haute opinion que je me faisais de Liv, cela restait personnel et je n'avais pas envie d'en parler de vive voix. Seul Magni était au courant et si je n'en parlais pas, il n'en parlait pas non plus. Je voulais que ça reste comme ça.

- Notre monde s'étend bien au delà de ces contrées saxonnes, continuai-je. J'ai entendu tout un tas de choses sur des terres lointaines qui nous sont encore inconnues. Des contrées plus au nord, ou même à l'est, où les coutumes sont différentes. Nos dieux ne sont pas vénérés là-bas, et le dieu chrétien non plus. J'ai envie de découvrir tout cela. Si le monde est aussi vaste, c'est pour que nous puissions le découvrir. « La vie est bien plus confortable à la maison ; mais quel fardeau, lorsqu'il faut écouter celui qui n'a rien vécu. »

J'avais les yeux rivés droit devant moi, mais je sentais le regard de Liv posé sur moi. Elle semblait décidée à discuter, aujourd'hui. Peut-être essayait-elle de me cerner ?

- Tu sais choisir tes mots, remarqua-t-elle. On dirait un scalde.

- Mon père en était un. J'ai retenu quelques-unes de ses leçons, qu'il tirait de Bragi, fils d'Odin et dieu de la poésie, me disait-il.

- Était ?... susurra-t-elle.

Après quelques secondes d'hésitation, je décidai de le lui dire. Après tout, même si je n'aimais pas aborder le sujet, c'était la triste réalité.

- Il est tombé sur le champ de bataille.

- Je suis désolée, Almar.

- Ne le sois pas. Nous savons tous que cette heure arrivera un jour ou l'autre. Malheureusement, cette heure arrive plus tôt que nous pourrions le prévoir, pour certains. Telle est la vie du guerrier. Il combat toute sa vie pour une cause bien précise avant de rejoindre ses proches au Valhalla en mourant avec honneur, fier de ses actions menées au cours de la vie que les dieux lui ont accordé.

- Quelle vie...

- C'est difficile à comprendre de ton point de vue, je te l'accorde. En tant que guérisseuse, tu ne vois que les conséquences désastreuses de la guerre et les points négatifs qui y sont attachés.

- Parce que tu en tires du positif, à tuer des gens pour de l'argent et te bâtir une telle réputation ?

- Bien que tu trouves cela difficile à entendre, oui. C'est ce que je suis. Je suis un guerrier. A moi seul, je ne peux pas faire grande chose, mais à nous tous, nous pouvons conquérir davantage de terres qui soient fertiles, des terres à coloniser sur lesquelles nos femmes et nos enfants pourront mieux engraisser et vieillir que sur nos terres de Scandinavie où il n'y pousse que des crottes de chèvres. L'avenir de notre peuple dépend de nos actions. Et la Grande Armée étant dirigée par les frères Ragnarson, je sais que nous pouvons accomplir de grandes choses pour nos semblables.

Malgré tout, je pouvais lire de la compréhension à travers son air mitigé.

- Et toi, quel est ton but ? m'enquis-je à mon tour. Que feras-tu après cette magnifique journée passée en notre compagnie ?

- Je prendrai mes ordres auprès du jarl pour savoir où je serai envoyée. Peut-être à York, ou en Est-Anglie. Je fais comme toi, seulement, je voyage à ma façon. Je soigne des gens. Je fais ce que j'aime et je me sens utile. C'est le plus important.

- Et n'as-tu pas envie d'une autre vie ?

Elle ne répondit pas à ma question. Elle regardait droit devant elle et semblait pensive.

- On rêve tous d'une autre vie, dit-elle. Mais le destin en décide autrement. Les trois fileuses sont les maîtresses de notre passé, notre présent et notre avenir. Nous, nous ne contrôlons rien et sommes à la merci des dieux. Nous devons l'accepter.

- Mais nous faisons des choix, contrai-je. Et nous pouvons être surpris de la tournure des conséquences qui en découlent. Parfois, nous apprenons que les dieux nous réservaient bien plus que ce à quoi nous nous attendions être destinés.

Elle ne me regardait toujours pas, mais je voyais qu'elle réfléchissait à mes paroles. Devant nous, Magni arrêta son cheval et l'attacha à un tronc d'arbre en prenant son arc et son carquois.

- Nous devons être à un peu moins d'une lieue du campement, nous informa-t-il alors que Liv et moi arrivions à sa hauteur. Nous allons continuer à pied en tâchant de ne pas trop nous éloigner de nos montures.

Loin du camp, les bois étaient encore plus silencieux. La température était plus agréable, j'avais moins froid malgré la seule chemise en lin que je portais. Le soleil continuait peu à peu son ascension dans le ciel, même si quelques nuages ça et là empêchaient sa lumière de parvenir jusqu'à nous.

- Tu pourrais rester avec nous, chuchotai-je à Liv tandis que nous avancions discrètement entre les arbres.

- Pour quoi faire ?

- Eh ben... Je serais toujours sûr d'avoir des feuilles broyées pour me remettre sur pieds.

- Hé, vous deux, intervint Magni, arc tendu. Si on veut attraper quelque chose, il va falloir que vous fassiez moins de bruit.

Liv me lança un regard taquin tandis que je sortais une flèche du carquois de Magni. Nous continuions à faire des petits pas, tous trois groupés, en faisant quelques haltes de temps en temps pour écouter la vie de la forêt, même si c'était surtout le vent qui dominait. Malgré la fatigue accumulée, je me sentais vraiment bien en cette matinée ensoleillée, en compagnie de mon ami le plus fidèle et de cette charmante guérisseuse. Les moments les plus simples comme celui-ci étaient les plus appréciables.

Soudain, Magni s'accroupit et leva son avant-bras gauche pour nous signifier de nous arrêter. Il prit ensuite sa flèche et tendit son arc d'un mouvement fluide, lent et précis qui témoignait de son expérience. Posté derrière lui, je suivis la direction que donnait la pointe de la flèche. En effet, c'était une magnifique biche qui était à quelques pas de nous, légèrement en contrebas, en train de flairer le sol. Je voyais les yeux de Liv s'écarquiller et s'illuminer alors que Magni penchait sa tête sur le côté pour se concentrer sur sa cible. Il ne tremblait pas et semblait à peine tenir la corde de son arc. Il était prêt à lâcher.

La biche ne nous avait pas aperçu. Elle ignorait notre présence et continuait de vaquer à ses occupations. Puis elle se raidit, oreilles dressées, et tourna légèrement la tête dans notre direction. Je ne pouvais dire si elle nous avait vu ou si elle nous cherchait. Dans tous les cas, elle nous sentait. J'entendis Magni prendre une légère inspiration, puis le regard de la biche se figea. Elle semblait regarder Magni dans les yeux désormais. C'était un magnifique face à face entre la bête et le chasseur.

Ce moment magique se renversa au moment où le son d'une corne résonnait à travers les bois. Magni décocha sa flèche, mais c'était trop tard. La biche avait déjà fait demi-tour, alertée par la corne, et s'échappait dorénavant à travers les buissons presque nus. La flèche de mon ami se ficha dans un arbre.

- C'est pas vrai !

Nous nous relevâmes, tous trois déçus de la situation.

- On doit revenir au camp, dis-je en lui posant une main sur l'épaule. Ce sera pour la prochaine fois, mon ami.

- Je croyais que l'on serait tranquille jusqu'à demain.

- Eh bien tu croyais mal, plaisantai-je.

Suite au signal de la corne, Magni ne prit même pas soin d'aller récupérer sa flèche. Nous récupérâmes nos montures et fonçâmes en direction du campement sans plus attendre. Nous étions déjà assez loin comme ça, il était inutile de traîner davantage.

Nous chevauchions les uns derrière les autres, Magni ouvrant la marche, Liv au milieu et moi derrière. La belle chevelure dorée de la guérisseuse volait dans les airs à chaque foulée que prenait son cheval. Je serrai mes cuisses à deux reprises, et il n'en fallut pas plus à Eldr pour dévier sur sa gauche et passer à côté de Liv et Magni.

- Vous voilà derrière ! criai-je par dessus mon épaule.

- Tu crois t'en sortir aussi facilement ? riposta Magni.

Je l'entendais pousser des cris pour motiver son cheval qui se retrouva sur le flan gauche du mien. Sur ma droite, Liv était toute joyeuse avec son regard d'enfant. Alors je continuai de donner des coups de talons à Eldr pour tenter des les distancer et passer devant. Nos rires résonnaient avec les feuilles brassées par les enjambées de nos équidés. Mon cheval était rapide, et je sentais son besoin de cavaler. Il aurait pu continuer ainsi des heures durant.

Nous arrivâmes vite au campement où tous les hommes étaient en train de se rassembler. Nous attachâmes nos chevaux essoufflés et suivîmes les autres qui se dirigeaient tous vers la tente du jarl qui était située au centre du campement, lequel semblait déjà prêt à nous parler, faisant des allers-retours entre sa tente et le tas de bois disposé non loin de son feu.

Le jarl Aasbjornson n'était pas très grand, mais robuste. C'était un guerrier d'une quarantaine d'années qui avait une femme et trois fils, Snorri, Harvald et Fartein, qui étaient dispersés au sein de plusieurs groupes envoyés par Ubba Ragnarson. Sa femme Freydis quant à elle, était restée à York. Je connaissais peu le jarl mais je le savais bon, fort et juste. Ses choix étaient réfléchis et débattus avec ses hommes lors de réunions telle que celle-ci, ce qui faisait de lui un dirigeant de confiance, même si je ne pouvais encore me prononcer sur ce point étant donné que j'étais à son service depuis trop peu de temps. Il faisait toujours de son mieux pour éviter les pertes au sein de ses troupes. Cependant, ce matin, je le voyais soucieux. Tandis que nous nous approchions pour former un cercle autour de lui, il continuait ses va-et-vient, tête baissée, le regard dur et les lèvres pincées. A ses côtés se tenait Koll, un grand guerrier qui était plutôt simple d'esprit, mais efficace sur un champ de bataille.

Notre chef finit par relever la tête et jeta un coup d'œil tout autour de lui, comme pour s'assurer que tout le monde était là, même si c'était difficile à évaluer puisque nous étions tout de même une centaine.

- Nous avons des nouvelles, commença le jarl Aasbjornson d'une voix grave et puissante afin que tout le monde l'entende. Des nouvelles du nord... Et des nouvelles du sud.

Tous chuchotèrent entre eux pour établir des hypothèses sur ce que le jarl s'apprêtait à nous révéler. Je remarquai tout juste que deux hommes plus chétifs que son bras droit se tenaient à sa gauche. Il s'agissait certainement de ses messagers.

- Ubba Ragnarson a récemment envoyé des messagers dans nos contrées depuis York, pour recruter de nouveaux membres au sein de la Grande Armée. Ainsi, un peu plus de cinq cents hommes venus du nord sont en mer en ce moment même à bord d'une douzaine de navires qui accosteront sur la côte est non loin de York. Et ce ne sera pas de trop. Bien que nous ayons pris la Mercie et l'Est-Anglie, il nous reste encore un royaume à vaincre, mes amis. Le Wessex. Ce royaume est riche, mais il est dirigé par un stratège. Alfred le Grand, comme il est appelé, est un homme physiquement faible, de ce que l'on raconte. Mais il est doté d'un esprit malin et ne fait aucun choix au hasard, car il souhaite se proclamer roi de toute l'Angleterre après nous avoir tous expédié dans son « enfer » chrétien !

Des rires éclatèrent parmi l'assemblée.

- Sachez que prendre le Wessex ne sera pas facile, reprit le jarl en haussant le ton. Suite à notre avancée qui menace l'intégrité de son royaume, le roi Alfred a débuté la construction de plusieurs forteresses tout au long de la frontière entre la Mercie et le Wessex. Le roi Guthrum qui se trouve actuellement en Est-Anglie compte attaquer le Wessex sans plus attendre. Il a de nombreux hommes et de nombreux navires. Pendant que cette attaque sera menée, nous en profiterons pour prendre toutes les forteresses de la frontière, afin de nous y établir pour défendre les éventuelles attaques des saxons qui voudraient reprendre le Wessex derrière nous ou remonter en Mercie. Si Guthrum mène à bien son assaut sur Chippenham et que nous réussissons à prendre les forteresses situées en frontière des deux royaumes, nous aurons le Wessex.

Il marqua un temps d'arrêt et développa un large sourire. Le jarl dégaina son épée et la leva au dessus de sa tête, pointe vers le ciel.

- Nous aurons l'Angleterre !

Des hurlements de guerre éclatèrent et tout le monde leva haches et épées, brisant le silence offert par la nature qui m'avait tant apaisé depuis mon réveil de ce matin. La nouvelle avait excité tout le monde car jamais nous n'avions été aussi proche du but. Il y a quelque temps, nous rêvions tous d'entamer des raids en Angleterre. Aujourd'hui, il ne nous restait plus qu'à prendre le Wessex. Qui savait quels horizons se dessineraient devant nous par la suite ?

Le jarl Aasbjornson remit son épée dans son fourreau et leva les mains pour apaiser le tumulte.

- Demain, dit-il, nous partirons vers le sud. Nous marcherons un jour ou deux et nous nous établirons dans les bois jusqu'au moment venu. Guthrum veut mener cette attaque au cœur de l'hiver, lorsque les saxons s'y attendront le moins. Nous attendrons les ordres.

Mener une attaque en hiver. Ce n'était pas commun, en effet. En général, nous attendions le printemps, car conduire une attaque en hiver demandait beaucoup d'énergie et de sacrifices, il fallait tenir plusieurs jours dans des conditions extrêmement difficiles, sans compter que faire avancer une armée dans la neige n'était guère chose facile. Nous serions ralentis et bien moins efficaces. Mais si Guthrum voulait attaquer à la fois par la terre et par la mer, en plein milieu de l'hiver, nous surprendrions l'ennemi et aurions un énorme avantage sur lui. C'était à double tranchant. Mais je pensais bien que les saxons ne s'attendraient pas à une attaque de si grande ampleur durant cette période de l'année.

Ainsi, Guthrum avait décidé de rompre la trêve conclue avec Alfred. Le roi du Wessex, sachant que le Danois détenait une centaine de navires, avait préféré conclure la paix afin de s'offrir assez de temps pour pouvoir rassembler ses forces face à l'avancée de la Grande Armée. Mais cela n'aura duré qu'un temps.

L'hiver approchait. Et d'ici quelques semaines, je serais de ceux qui participeraient à la prise du Wessex. J'avais déjà l'estomac serré à cette idée. Il s'agirait d'une attaque majeure, de grande échelle, et j'avais le temps de m'y préparer. J'avais le temps de faire appel aux dieux pour demander leurs faveurs.

Parce que bientôt, je serais dans le mur de boucliers.


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Note : une lieue équivaut à environ 4,8 km.

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