Chapitre 2

azraelys

Cela fait trois mois que Dante n'est pas revenu aux côtés de sa femme. Pourtant, cette fois, quelque chose a changé. Il ne manque plus à son objet.


Maelys se rend, jour pour jour, aux côtés de sa voisine. Elle y va pour avoir de la compagnie, pour discuter (ou plutôt monologuer), même si ce qu'elle recherche réellement, c'est sa présence.


Elwyne la peint continuellement. Elle est envoûtée par cette âme balafrée, qui aux premiers abords pourrait sembler commune, mais qui a tant à offrir. Presque obsédée par son image, elle possède une dizaine de tableaux qui recouvrent ses murs, tous en hommage de sa nouvelle muse. Quant à Maelys, elle reste aussi naturelle que possible, tel qu'on le lui demande. Pas de crème, pas de maquillage, pas de faux-cils.


Pendant ce temps, l'artiste l'immortalise ; esquisses et estompages, couches après couches. Une fois qu'elle termine, elle l'invite toujours à manger à l'extérieur. Son modèle préfère rester dans l'enceinte du bâtiment. Elle a peur des ragots. Elle est tétanisée qu'on puisse rapporter à son mari une quelconque information concernant leurs diverses rencontres. S'il arrivait quelque chose à Elwyne par sa faute, elle ne pourrait pas le supporter.


Maelys n'a même plus conscience de la notion du temps lorsqu'elle est à ses côtés. Elle parvient à oublier qu'elle est la « chose » de cette armoire à glace. Elle s'oublie elle-même, tout en effaçant ses problèmes. Elle ne savait pas qu'il était possible de connaître le bonheur autrement que par l'alcool ou la drogue. La présence de cette femme agit sur elle comme ces substances que s'injectent les clients de Dante à un prix totalement exorbitant.


Aujourd'hui encore, cette ébauche terrestre est susceptible de devenir une création céleste. Cependant, Elwyne formule une demande pour le moins inattendue. Elle désire que sa muse pose nue, sa chair à l'air libre. Elle veut lui faire perdre ses complexes. Bien que ce soit une tâche difficile, elle s'y adonne avec ferveur. Elle essaye de la convaincre, de lui faire comprendre de milles et une façon que poser nue n'est pas un obstacle, mais Maelys rougit, puis elle se tapit dans le silence.


_ Mais mon corps n'est pas parfait…

_ Ce sont tes imperfections qui te rendent parfaite.


La jeune femme ne comprend pas son insistance. Elle ne parvient jamais à deviner ce qui lui passe parfois dans la tête. La seule chose dont elle est sûr, c'est que venant d'elle, ces propos ne sont pas une injure, ni une moquerie. C'est bel et bien une flatterie.


Elle se résigne à s'exécuter, pour ne pas la décevoir. Malgré les différentes parties de jambes en l'air qu'elle a pu avoir avec son mari ou encore des inconnus invités par celui-ci, elle ne connaît la pudeur qu'en présence de la blonde. Elle enlève avec timidité sa robe à paillette, totalement démodée. Les yeux d'Elwyne la suivent, comme s'ils étaient attirés par un aimant. Aucun clignement de cils n'est permis durant cet instant. Aucun bruit n'est le bienvenu. Elle doit juste regarder, sans toucher. Elle est derrière une vitrine et elle contemple la création de son sculpteur favoris : la vie.


Le soutien-gorge tombe finalement contre terre tandis que Maelys fait glisser l'ultime pièce qui sépare son mont de Vénus de la peintre. Cette dernière scrute ce corps minutieusement. Elle ne ressent aucune gêne vis-à-vis de la nudité, comme si elle avait passé sa vie à faire ce genre de portrait. Quant à la plus petite, elle détourne le regard. Elle est terriblement mal à l'aise, bien qu'elles soient toutes deux des femmes.


Elle essaye de se dissimuler entre les tableaux ratés éparpillés sur le sol, mais sa voisine lui ordonne de rester debout et de ne plus bouger. Ses joues rouge pivoine sont le centre d'attention de cette œuvre. Elle effectue l'esquisse d'un croquis, mais elle se doit d'arrêter, car Maelys est vraiment mal dans sa peau et cela par sa faute.


_ Rhabille-toi, nous continuerons une autre fois.

_ Mais…


Elwyne ramasse ses vêtements et elle les lui remet en main propre. Par la suite, elle se dirige jusqu'à la cuisine pour se préparer un thé à la camomille. Elle en sert dans deux verres à thé colorés, aux motifs vieillots. Elle s'assoit sur le canapé, dans l'attente de sa muse. Elle commence à boire ce liquide, impatiente d'en savourer jusqu'à la dernière goutte.


Lorsque sa voisine revient, elle attrape le verre qui lui est destiné, puis elle le boit silencieusement. Ses joues portent encore les marques de sa timidité. Assises côte à côte, elles ne parviennent pas à saisir ce qui peut bien les rapprocher autant. Elles ne se disent presque rien. Elles se contentent juste de se regarder, de boire du thé ensemble et d'échanger quelques moments complices lors des peintures.


Pourtant, Maelys revient la voir chaque jour. Malgré la pesante sensation que lui donne la peintre d'être une coquille vide, sans émotions, la brune s'entête à croire qu'elle a juste du mal à s'exprimer. Elle ne compte même plus le nombre de fois où Elwyne a essayé de la réconforter et de lui remonter le moral, lorsque celui-ci était au plus bas. De plus, elle n'accepterait pas d'être à ce point envahie par sa voisine, si elle n'avait pas une once de sympathie au fond d'elle. Aux yeux de Maelys, cette femme incarne la beauté extérieure comme intérieure.


Selon Elwyne, l'être dépossédé de liberté se maquille beaucoup trop. Elle en fait des tonnes et elle en met des tonnes. Maelys pense que derrière cette épaisse couche – chimique et toxique – elle peut dissimuler ses bleus. Elle croit que les blessures reçues peuvent s'atténuer par du fond de teint, de l'eye-liner, du mascara, ou un quelconque autre produit. Elle s'imagine vraiment que ce subterfuge est suffisant pour duper la peintre, mais ses yeux voient plus loin que ça. Elle a cette capacité de sonder l'âme, de l'analyser, puis d'y placer toute son attention.


_ Vivez-vous de vos tableaux ? demande soudainement Maelys.


Son interlocutrice secoue la tête en guise de non. Cette réponse ne lui suffit pas. Elle reste sur sa faim. Elle réfléchit quelques secondes avant de l'ouvrir à nouveau.


_ De quoi vivez-vous ?


Elwyne qui garde toujours cette expression figée, brise cette glace et lui sourit.


_ Quel beau sourire, marmonne Maelys à voix haute, sans même s'en rendre compte tant elle est captivée.


Mise en avant par un tel compliment, bien que maladroit, l'intéressée n'y fait aucun commentaire. Elle est satisfaite par le simple fait de poser ses yeux sur ce corps. À la recherche du moindre défaut, de l'infime malformation, d'une seule éraflure qui pourrait l'alerter. Néanmoins, elle ne voit rien. Rien à part les reflets de cette bouille adorable, dont Maelys est totalement inconsciente. Cette pauvre fille n'a, à vrai dire, plus conscience de rien.


Loin derrière les portes de ce paradis onirique, se tient son homme. Il hurle le nom de son esclave comme on hurle au vol. Celle-ci tremble et déglutit sur place. Sa voisine lui fait signe d'aller se cacher, puis elle se rend jusqu'à la porte pour faire face au mâle alpha.


– Bonjour. Pourquoi hurlez-vous ? demande Elwyne, d'une extrême politesse.

– Où est cette pute ?! Ma femme, elle est où ?!

– Si vous parlez de la jeune femme brune qui séjourne à quelques portes d'ici, je l'ai vue sortir faire les courses. Elle va sûrement vous confectionner un excellent repas.


Sans même la remercier, il libère quelques jurons, puis il grogne comme une bête sauvage en rentrant dans son appartement. Il claque la porte tandis que ce son résonne au plus profond de Maelys comme une sentence de mort. Lorsque la voisine retourne auprès de la chose de cet homme, elle la trouve recroquevillée sur elle-même. Ses genoux contre sa poitrine, elle éclate en sanglots. Elle trémule comme une enfant apeurée d'être grondé et corrigé par des parents furieux à cause d'une bêtise. Sa seule faute est pourtant d'avoir cru en sa beauté et d'avoir apprécier la joie éphémère d'être peinte.


Alors qu'elle ne s'y attend pas, la plus grande noue ses bras autour de sa nuque. Elle ne parle pas. Quelques secondes suffisent pour qu'Elwyne se mette à pleurer à son tour contre cette femme qui va redevenir un objet entre les mains de son bourreau. Elles restent blotties l'une contre l'autre durant quelques minutes, comme pour se rassurer mutuellement de ce qui attend Maelys de l'autre côté de cette porte. Ce seul instant d'affection suffit pour donner le sourire à cette dernière et le courage de se lever. Elle n'est plus seule.


Avant qu'elle ne s'en aille, Elwyne jette un coup d'œil dehors pour vérifier qu'il n'est dans le couloir. Elle retourne vers sa voisine pour lui offrir de quoi duper son mari et ainsi couvrir son absence factice. Elle lui tend un sac dans lequel elle y incorpore le fin stratagème : légumes, viandes, épices. Le compte y est. Elle vérifie une dernière fois que le champ est libre pour sa complice, puis elle se résout à l'envoyer sur ces terres dévastées où ne règnent que ses erreurs.


La blonde sur qui pèse une lourde épée de Damoclès, car elle n'a pas trouvé la force de la retenir, entends déjà la voix rocailleuse du bourreau qui fend jusqu'aux murs par son intensité. Elle sait déjà ce qui attends sa muse de l'autre côté.


Elle décide d'engloutir deux cachets en provenance d'une petite boîte blanche, puis elle ferme les yeux à contrecœur. Elle ne veut pas entendre cette jeune femme pleurer. Elle refuse d'accepter ses hématomes et ses ecchymoses. Elle ne veut pas souffrir à cause de son attachement à un être qui lui est inconnu.


« Ce que Maelys choisie, elle doit l'affronter seule ».


Du moins, c'est ce qu'elle essaye de se faire avaler depuis leurs rencontres, à défaut d'avaler ses comprimés. Cependant, elle ne l'a jamais abandonnée. Elle a toujours été là, tapis sous ses draps, à prier tous les saints et tous les dieux que sa muse soit vivante le lendemain. Aujourd'hui, elle s'en mord les doigts. Tout ce dont elle est capable, c'est de l'envoyer droit au tombeau.


Dédaigneux, le titan s'empresse de la pousser contre la porte. Il est fou furieux. Elle est son bien. Elle doit être à sa disposition et ne pas batifoler à l'extérieur de sa prison. Elle doit toujours lui remuer la queue, se boucher les oreilles et écarter sensuellement ses pattes pour que son piquet gicle. Elle doit être une bonne chienne et toujours lui sucer la queue.


Sa dépouille qui ne ressent rien en temps normal, repousse instinctivement ce qui se plante en elle. Il refuse pourtant de perdre face à elle. Il est presque comblé qu'elle réagisse enfin. Il était temps qu'elle reprenne ses esprits et ça le fait jubiler comme jamais. Ses actes font jaillir de la gorge, pourtant pleine, de sa victime des cris, de la salive et des supplications.


Le ciel grisâtre véhicule un grondement céleste tandis que les prières de la peintre, en ce jour funeste, ne changeront en rien son sort.


Elle se fait de nouveau taillader en pièces de l'intérieur. Elle n'a pas les moyens de s'enfuir. Elle n'a pas la force de s'en défaire. Le front de l'alpha reluit de sueur, alors que les yeux de sa proie sont couverts d'écumes. Elle implore d'être graciée, mais toute résistance ne fait que l'exciter. Les orgasmes s'enchaînent au rythme des coups de reins puissants de Dante. Burinée jusqu'à que son antre n'en saigne, les yeux rougit de Maelys se ferment. Elle est épuisée.


Après l'avoir souillée, il s'adonne à un châtiment particulier.


Frapper pour mieux régner.


Terrifier pour dominer.


Il la roue de coups de pieds, il la gifle quand son visage est à sa portée. Il la châtie. Elle, cette moins que rien à qui il croit tout offrir. Il la punit. Elle, cette salope à qui il a mis le dard bien haut et bien profond, pour lui montrer qui est le maître.


_ Les femmes font toujours semblant, même quand tu les baises, d'être au même niveau que nous, grommelle Dante, furibond.


Exaspéré de voir son manque de réaction, il décide de s'en aller. Au fil des jours qui s'écoulaient, il ne faisait que la trouver de plus en plus laide. Il n'arrive même à croire qu'il a pu perdre son temps à lui faire une place dans son lit.


Ses affaires sont déjà rangées dans une valise. Il semble qu'il n'attendait que son retour pour lui foutre, une dernière fois, un bon gros coup de poutre. Il s'en va en claquant la porte, qu'importe qu'elle survive, qu'elle se nourrisse, qu'elle existe. Elle ne vaut pas mieux qu'un animal. Ce mets n'a plus aucune saveur. À ses yeux, elle a déjà atteint la date de péremption.


Cette poupée de chiffon qui lui mettait le feu aux reins, n'est plus qu'un bout de tissu qui crame.


Tout ce dont elle se souvient, alors qu'elle respire difficilement, ce sont les paroles de sa voisine. Cette beauté, dont elle parlait avec tant d'engouement, se fane dès à présent. Ses pétales tombent un à un. Sa tige rompue, elle ne peut que s'en vouloir d'avoir, un jour, voulu s'épanouir grâce à la lumière de son astre qui réside, quelques portes plus loin.

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