Chapitre 2 : Une affaire de Temps

Lucie Ronzoni

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Le commissaire Vincent Tallier repose le journal le Quotidien du Monde.

Finalement, rien n’a changé. Il doit toujours lire ses articles pour avoir de ses nouvelles. Sauf que cette fois, il en est responsable. S’il ne lui avait pas raccroché au nez, il aurait passé la nuit avec lui à rattraper sept années d’absence.

Au lieu de cela, Gandolfo boit du thé et mange des gâteaux secs.

Tallier est rassuré de le savoir de retour, de l’imaginer dans un immeuble encore debout, dans des draps propres, même aux prises avec une dame un peu folle et sa bonne. Mathilde n’est peut-être pas son vrai nom, mais il sait que Patrick, dans sa chronique,  n’a travesti que les identités, y compris la sienne,  et non l’esprit général de ce qu’il a vécu avant et depuis son arrivée à Paris. Il est entre de bonnes mains, en sécurité pour plusieurs semaines et apparemment, c’est ce dont il a le plus besoin.

Vincent a eu tort de croire qu’il était le seul à vivre dans l’inquiétude depuis sept ans. Patrick a connu la peur. La peur extrême, la mort qui vous frôle et qui vous fait retrouver la position de fœtus sous un lit de chambre d’hôtel. 

L’angoisse de lire sa nécrologie dans le journal n’est rien à côté de ce que son ami a dû vivre. Il s’en veut un peu pour sa colère, celle de ne jamais avoir reçu un appel ou un mail de sa part depuis son départ. C’est cette même colère qui a pris le dessus hier matin. Il n’a pas pu faire comme si de rien était. Il lui faut juste un peu de temps pour s’habituer.

Il relit la chronique une dernière fois, essaye de décrypter les confidences entre les lignes. Il comprend petit à petit qu’elles lui sont destinées. Il a hâte de lire les autres épisodes. Il laissera passer quelques jours, et il l’appellera. Et si Patrick lui raccroche au nez, ça sera de bonne guerre. 

Dumont déboule et interrompt la troisième lecture.

- Qu’est ce que tu fais ? Les hommes t’attendent. Je te rappelle que c’est toi qui les a convoqués. Ils commencent à s’impatienter.

- Désolé, Dumont. J’arrive. Tu leur as donné à chacun un dossier ?

- C’est fait. Ils le connaissent par cœur depuis le temps.

- Ce n’est pas plus mal. Ils seront plus efficaces.

Efficacité. C’est le mot à la mode au commissariat depuis le début de l’année. Le problème, c’est qu’il n’y a pas grand chose à se mettre sous la dent depuis l’affaire Durois[1]. Et encore, Tallier en avait fait une affaire trop personnelle ; les hommes se sont sentis mis à l’écart, surtout Dumont.  Vincent en a bien conscience. Il veut mobiliser son équipe sur une affaire d’envergure. Il a longtemps cherché. Les petits deals sont devenus de la routine, pas de quoi faire fantasmer ses hommes. Pas de tueur en série dans le coin, et à la réflexion, il s’en  réjouit. Les disparitions ne sont pas de saison ; il fait trop froid pour fuguer. En revanche, les vols sont à la mode. En regroupant les différentes affaires dans le quinzième arrondissement, il s’est rendu compte de similitudes dans le mode opératoire. Même type d’appartement, mêmes horaires, même absence de butin. De là à en faire une bande organisée, il n’y avait qu’un pas, et Vincent a sauté sur l’occasion.

Il prend sa place dans la salle de réunion. Les hommes discutent du match d’hier, les femmes se sont fait un thé. On est encore très loin de l’effet escompté.

- Je crois que vous avez tous pris connaissance du dossier, annonce Tallier en s’éclaircissant la voix. 

- Justement, chef. Ça nous a pris moins de cinq minutes. On a eu le temps de lire et de relire. Et on ne voit pas trop où est le problème.

-Vous aimeriez qu’on cambriole votre appartement, Julien ?

- Ce n’est pas ce que je voulais dire, ça n’a pas dû être agréable pour les victimes, mais ça arrive tous les jours. Et il n’y a pas eu de violence, même pas de dégradations dans les appartements. Une serrure à changer à tout casser. Certains n’ont même pas constaté de vol. Juste une visite.

- Justement, c’est ça qui nous intéresse. L’étrangeté de ces infractions.

- Moi, ça m’intéresse pas trop.

- Armand, vous allez faire en sorte de vous y mettre, sinon, je vous renvoie aux archives.

- J’en sors, commissaire. Vous avez oublié que c’est moi qui vous ai fait vos recherches, plus les photocopies parce que personne ne voulait les faire.

- Dumont, je croyais que c’était toi qui t’occupais de constituer les dossiers ?

- J’ai délégué. J’avais autre chose à faire.

- Genre ?

- Genre de truc qu’il faut faire tous les jours. La routine, les mains courantes, les dépôts de plaintes. Mais ne t’en fais pas, Armand a fait ça très bien.

- C’est vrai, c’est du bon boulot, Armand, constate Tallier. Il n’y a pas quelque chose qui vous a frappé en rassemblant les affaires ?

- Elle sont toutes dans le quinzième.

Les autres applaudissent. « Bien, Armand, ça c’est du point commun. On l’avait pas remarqué ! Nos archives sont bien classées !».

Tallier constate que le relâchement est extrême, plus qu’il ne l’avait imaginé. Il en est bien-sûr responsable. Comment aurait-il pu motiver ses hommes alors que lui-même passait ses journées dans l’ennui et la démotivation la plus totale. Mais c’était avant sa rencontre avec Durois et Catherine.

Durois n’est plus de ce monde mais il ne se passe pas une journée sans qu’il ne pense à lui. Ce pauvre type, malade, à moitié paralysé, qui servait de cobaye à des savants fous, lui a appris que les coïncidences sont à prendre avec le plus grand sérieux et qu’elles valent le coup qu’on s’y attarde, quitte à mettre sa carrière en jeu. Grâce à lui, une vieille dame disparue dont personne ne se préoccupait a retrouvé un peu de dignité en étant enterrée à côté de son fils. Ses meurtriers sont sous les verrous et le célèbre professeur Vernet, le chef des savant fous, doit encore trembler à l’idée que Tallier puisse révéler à la presse tout ce qu’il sait.  Mais plus que tout, grâce à Durois, Vincent a rencontré Catherine, et depuis, la vie devient nettement plus digne d’intérêt.

Ils ne vivent pas encore ensemble. Ils n’en ont d’ailleurs jamais parlé. Mais elle a pris l’habitude de passer les week-end chez lui, quand elle n’est pas de garde. La semaine, c’est plus compliqué. Tallier passe beaucoup de temps au commissariat, et le boulot de kinésithérapeute à l’hôpital de Garches laisse Catherine épuisée. Sans se l’avoir dit, par un accord tacite, ils restent jusqu’au vendredi soir à distance l’un de l’autre. Pendant ce temps, Vincent progresse et ça ravit son banquier. Ça fait des mois qu’il n’a pas fait flamber sa carte bleue dans des visites compulsives chez Habitat. Des mois du coup qu’il ne s’occupe plus de son intérieur, la maison héritée de sa mère près du parc Montsouris. Mais ce n’est pas plus mal. Ça devenait maladif. Ça aurait pu ravir aussi son psychanalyste s’il avait le pris le temps d’en voir un. Ou l’envie. Mais Catherine se révèle une excellente médication  contre sa dépression.

Cependant, professionnellement, c’est le désastre. Il est grand temps qu’il reprenne les choses en main.  Il réclame le silence et encourage Armand à poursuivre.

- Les horaires sont les mêmes. Tous les appartements ont été cambriolés dans la matinée entre  neuf heures et onze heures, en l’absence des propriétaires.

« c’est sûr, c’est plus facile ! on peut en conclure que nos voleurs sont intelligents ! », ça fuse en tout sens dans la salle. Tallier tape du poing sur la table pour réclamer le silence.

-Continuez, Armand.

-Les immeubles sont tous de très grand standing, anciens, avec des escaliers de service. Les appartements ont au moins 5 pièces, plus de cent cinquante mètre carrés. 

- Autant voler ceux qui ont de l’argent ! s’esclaffe Julien, les pieds sur la table.

- Pas dans notre cas, répond Tallier. Habituellement, les voleurs ne prennent que l’argent liquide et de nos jours, avec les cartes bancaires, peu de gens laissent chez eux des billets de banque. Dans quatre des appartements, rien n’a été volé, même pas les bijoux, mais il n’y avait pas de billets à disposition. Cependant, toutes les pièces ont été visitées ainsi que les armoires et les commodes. Un seul cambriolage a fait l’objet d’un vol de cinq cents euros. Pas de quoi en faire un drame, je suis d’accord. Cependant, si ça continue et si on ne fait rien, je nous promets de sérieux ennuis. Ayez bien en tête le standing des appartements. Une des victimes est un directeur de banque, l’autre un propriétaire d’une grande chaîne de prêt-à-porter féminin. Les trois autres sont du même genre. Leurs épouses ont été choquées. A part enregistrer le  dépôt de plainte, nous avons brillé par notre absence. Qui s’est rendu au domicile ?

Silence dans la salle. Au bout de quelques secondes, Julien lance une vérité dont il a le secret.

- Personne ne se rend au domicile pour un vol !

Il entraîne dans son sillage deux ou trois lapalissades. 

-Surtout quand presque rien n’a été volé !

-Pour faire quoi ? les empreintes ? ils ont tous des gants ! 

- Je vous remercie pour vos remarques constructives, soupire Tallier. Vous n’avez pas le choix. Julien, Armand, Carole, Judith et Denis vous rendez visite aux cinq propriétaires et vous les questionnez convenablement. Je veux un rapport détaillé du mode opératoire. Vous prendrez chacun un agent avec vous.

- Et moi, chef ! dit Dumont

- Toi et moi, on attend le sixième cambriolage et on débarque aussitôt.

[1] Voir du même auteur,  Au tour de Violette

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