CHAPITRE 3 : La forteresse

Clément Barthélémy

Épée, hache et bouclier. Tout était prêt. Nous attendions avec impatience le départ pour le Wessex. Comme si le temps était suspendu, la neige s'était arrêtée de tomber et le vent avait cessé de vibrer entre les arbres. Les hommes parlaient peu, nous étions tous anxieux et excités à la fois. Le combat était la raison de vivre d'un guerrier, mais cette fois-ci, il s'agissait d'un assaut encore jamais donné par notre peuple. Une bataille supplémentaire dont l'issu nous rapprocherait davantage de notre rêve d'envahir l'Anglie toute entière. Si tout se passait comme prévu.

Très vite, le signal fut donné. Knut était revenu parmi nous pour nous confirmer l'attaque. Guthrum était en ce moment-même en train de combattre à Cippanhamm, semant le désordre dans les troupes saxonnes qui n'étaient certainement pas prêtes face à une telle attaque. Quant à nous, nous allions partir en direction de la frontière afin de nous emparer des forteresses d'Alfred qui, malgré tout, n'allaient bien évidemment pas être laissées à l'abandon. Encore une fois, nous recherchions l'effet de surprise pour prendre l'avantage.

Il ne nous avait pas fallu bien longtemps pour démanteler notre campement, et nous n'étions qu'à quelques heures de marche de la frontière. Les premiers pas s'effectuèrent via un petit sentier qui ne nous permettait pas de progresser comme nous en avions l'habitude. Alors une fois arrivés aux abords du Wessex, comprenant que nous étions dorénavant en territoire ennemi pour sûr, nous progressâmes en lignes aussi silencieusement que possible, boucliers à l'avant, scrutant les alentours à l'affût du moindre élément suspect.

Magni se tenait à ma droite, comme toujours. Le moment était enfin venu de montrer notre courage, dans cette bataille qui ne s'annonçait pas aussi facile à mesure que nous avancions dans une épaisse couche de neige à travers les vallées du sud de la Mercie. Le froid était saisissant, je ne sentais pas le bout de mes doigts, et mes lèvres commençaient à se craqueler. Chacun de mes souffles laissait échapper un petit panache de fumée blanche dans l'air.

Notre plan d'action avait dû être longuement réfléchi. D'habitude, nous comptions beaucoup sur le nombre, alors les stratégies mises en place se reflétaient par des incendies en vue d'une diversion pour attaquer par surprise. Là, nous ne voulions pas détruire les forteresses en les brûlant, mais nous en accaparer pour nous y établir. L'enjeu étant différent, notre manière d'opérer devait être différente. Grâce aux espions envoyés par le jarl Aasbjornson, nous savions que cinq forteresses bordaient la frontière de la Mercie et du Wessex. Entre chacune d'entre elle, divers campements saxons étaient disposés afin de contrôler toute la frontière qui s'étendait tout de même sur une cinquantaine de lieues. Et il s'avéra que les soldats saxons étaient beaucoup plus nombreux en frontière que ce à quoi nous nous attendions.

Il allait donc falloir éliminer tous les soldats à pieds avant de vouloir nous engouffrer au sein des forteresses, au risque de nous y retrouver coincés. Le problème était que notre division n'avait qu'un seul bélier pour enfoncer les portes. Nous espérions alors avoir les renforts d'Ubba à temps. Le tout était de faire le maximum en peu de temps, car nous savions très bien qu'il serait presque impossible de prendre le contrôle de la frontière en une seule fois. Mais nous devions faire vite, et si par malchance un saxon nous filait entre les doigts pour prévenir ses camarades, nous nous exposions à une attaque ennemie par le flan. Ce serait stupide de leur part d'en venir là en vue de leur nombre restreint de ce côté du Wessex, mais nous devions être prêts à tout.

Rapidement, nous nous arrêtâmes pour attendre les autres. Au loin, à travers les arbres, je pouvais distinguer les hautes tours de l'une des forteresses. Nous étions à l'Est, non loin de Lundene et de la mer du Nord par laquelle les navires de Guthrum naviguaient en direction de la côte du Wessex. Les renforts arrivaient peu à peu et nos lignes se firent de plus en plus longues, se dévoilant jusqu'à l'horizon. Je n'avais encore jamais combattu au sein d'une si grande armée, et cela me faisait réaliser peu à peu que la terre que je fixai de là où j'étais serait bientôt jonchée de corps ensanglantés, de mains et de jambes coupées, de tripes et boyaux percés.

La forteresse en face de laquelle je me trouvais était vraiment impressionnante. Les murs, constitués de larges troncs de sapin, faisaient une dizaine de mètres de hauteur. Chaque rondin de bois était appuyé sur une immense bute de terre qui rendait les murs très épais et impénétrables. La forteresse était constituée de six grandes tours, dont quatre disposées au niveau de chaque angle de la structure. Les deux autres, entre lesquelles se trouvaient les grandes portes de l'entrée principale, constituaient la défense de la façade nord. Trois gardes armés de lances étaient postés en haut de chaque tour qui avait un toit en bois pour protéger les soldats des intempéries.

L'inquiétude me gagna malgré moi, car la structure était immense et nous ne pouvions savoir combien de gardes se trouvaient encore à l'intérieur. Nous étions nombreux certes, mais il ne fallait pas sous-estimer les forces ennemies. Je sentais les battements de mon cœur résonner dans ma poitrine. Mes doigts étaient gelés et le vent commençait à souffler autour de nous. Je levai alors la tête vers le ciel en espérant qu'il s'agissait d'un signe favorable de la part des dieux. Ma main droite enserrait déjà la poignée de mon épée et ma respiration se faisait de plus en plus rapide. Je n'attendais que le signal qui m'ordonnerait de foncer vers les murs de la forteresse. De ma main gauche, je pris le marteau de Thor qui pendait à mon cou pour le poser sur mes lèvres tout en pensant à la pierre runique cachée sous ma cuirasse, contre mon cœur. Je savais que mon père me regardait. Il était là, à côté d'Odin et des autres guerriers du Valhalla. Et j'allais peut-être le rejoindre aujourd'hui si tel était le destin des dieux.

Magni quant à lui semblait calme et son regard restait figé sur la structure en bois que nous allions attaquer. Sentant que mes yeux cherchaient à rencontrer les siens, il pivota légèrement la tête et me fit un clin d'œil. C'est tout ce dont j'avais besoin. Je savais que j'avais son soutien et que nous combattrions comme deux frères. Deux hommes prêts à tout pour défendre leur peuple et leur honneur en combattant pour conquérir de nouvelles terres, car telles étaient les volontés d'un guerrier. Je sentais un frisson me parcourir l'échine, et il ne s'agissait pas du froid. Mon corps tout entier était en train de s'embraser. Je fermai les yeux et pris une grande inspiration, profitant de la plénitude environnante. Puis un son métallique résonna dans mon esprit, et je sus que le premier signal était donné. Instinctivement, je fis un pas sur la droite comme mes camarades de première ligne et attrapai mon bouclier posé au sol. Sur la gauche de chacun d'entre nous passa un archer près à tirer, pointe de flèche vers le ciel. L'homme qui se trouvait à côté de moi semblait expérimenté, et je ne pus m'empêcher de repenser à notre partie de chasse lors de laquelle Magni avait manqué de peu la fameuse biche. Cet homme-là tendait son arc avec force mais sans trembler. Il fermait un œil et de ma position, la pointe de sa flèche semblait être dirigée vers l'une des tours nord.

- Tirez !

La voix du jarl Aasbjornson n'eut pas le temps de finir de résonner dans les bois. Les cordes tendues émirent un sourd claquement tandis que les flèches, presque toutes décochées au même moment, sifflèrent à travers les airs. La plupart d'entre elles se fichèrent dans le bois, mais il suffit de quelques unes pour empaler les gardes qui chutèrent à l'intérieur de l'enceinte. Les voix nerveuses des saxons commencèrent à se faire entendre, alors nos archers envoyèrent une seconde salve sans plus attendre avant de reculer. Puis la corne résonna et nous poussâmes tous un cri de guerre assez puissant pour nous déchirer les cordes vocales.

A l'unisson, comme un seul homme, nous nous miment à courir en ligne pour sortir des bois et entamer la bataille. La difficulté se résumait à monter les jambes plus haut lorsque nous courions, en raison de l'épaisse couche de neige à travers laquelle nous devions nous creuser un sillon. Quelques hommes se rassemblèrent autour du bélier, bouclier levé pour protéger les porteurs des projectiles. Mine de rien, le chemin était long à découvert, mais nos forces n'étaient pas toutes présentes pour ce premier assaut. Il fallait les économiser et les utiliser selon les réponses défensives de notre ennemi.

Nous approchions des hauts murs de la forteresse lorsque les premières salves de flèches ennemies se confirmèrent. Je baissai la tête, bouclier en avant, voyant les flèches se ficher dans le sol à côté de mes pieds. Quelques-uns d'entre nous tombèrent sous les projectiles à mesure que nous nous rapprochions. Les soldats saxons affluaient au sommet des tours et sur les remparts. Nous nous resserrâmes tandis que quelques hommes se dispersaient par groupes de trois. Ainsi, un peu partout autour de la forteresse étaient disposés deux hommes munis de boucliers pour protéger un archer qui tentait de briser les défenses saxonnes. Puis vinrent les porteurs du bélier qui était un large tronc de chêne fraîchement abattu. Il était lourd, mais plus le bélier était lourd, plus il était puissant, et les grandes portes n'allaient pas s'ouvrir facilement.

Ça y est. J'étais collé contre le mur de la forteresse et attendais les hommes rassemblés autour du bélier pour former un immense bloc de protection. Sans ce bélier, notre défaite était assurée. Il était impératif de le protéger. Le premier choc fut assourdissant, tellement puissant que l'on aurait cru que les portes allaient se fracasser et nous tomber dessus. Mais malheureusement, ce n'était qu'une illusion. Magni posa sa main sur mon épaule et nous nous joignîmes au reste du groupe. Entre deux boucliers, je voyais les tours au sommet desquelles les saxons se faisaient un malin plaisir à jeter leurs lances et leurs flèches.

Un coup. Puis un autre. Et encore un. Les portes résistaient à nos assauts tandis que des gouttes de sueur perlaient le long de mon visage malgré le froid environnant. Nous y mettions toute notre énergie en poussant des cris de motivation. Quelques secondes s'étaient déjà écoulées, et nous n'allions bientôt plus avoir l'effet de surprise. Du fond de mon esprit, j'espérais que les autres forteresses de la frontière étaient elles aussi prises d'assaut par nos troupes.

Soudain, un choc inattendu me fit trembler le bras tandis que je reçus en pleine face les éclats de bois de mon bouclier fracassé.

- Almar !

La voix de mon ami résonna dans ma tête, j'étais emmené avec les autres dans les mouvements de va-et-vient du bélier et avais du mal à rouvrir mes yeux qui me brûlaient. Tête baissée, je vis une pointe de lance fichée dans le sol juste devant mon pied, laquelle avait brisé mon bouclier et manqué de me pourfendre.

- Restez groupés ! éclata une voix au sein de la troupe.

Une flèche siffla près de mon oreille et traversa la gorge de mon compagnon de derrière, qui s'affala en émettant un son guttural. Il cracha du sang et, devant reculer pour reprendre de l'élan, certains le piétinèrent. Deux ou trois tombèrent à la renverse et nous autres dûmes redoubler d'effort pour ne surtout pas laisser tomber le bélier. Les flèches pleuvaient à tout va, et je m'en remis aux dieux pour espérer passer entre.

Sans trop savoir pourquoi, en observant les lieux, mon regard s'attarda sur une épaisse corde le long des remparts. Il y en avait deux juste au dessus des portes qui couraient le long des tours jusqu'au sommet. Et mon sang se glaça lorsque je compris qu'elles retenaient deux gigantesques filets contenant d'énormes blocs de pierres. Nous ne les avions pas vu depuis la forêt, ni même en abordant les murs. Peut-être venaient-ils à peine de les installer ?... Quoi qu'il en soit, nous étions juste en dessous. Et je savais très bien que nos boucliers ne résisteraient pas à ces blocs.

Avant que je ne puisse prévenir qui que ce soit, un saxon fit un signe de main, et deux autres abattirent leur épée de toutes leurs forces. Sur chacun des filets, un nœud se défit instantanément, les ouvrant pour laisser pleuvoir les amas de pierres. Alors sans réfléchir, je pivotai sur ma gauche et attrapai Magni par sa cuirasse d'une main ferme, en levant mon bouclier de mon autre main. Je le tirai aussi fort que possible en faisant un bond en arrière. Les cris de surprise des hommes mêlés au fracas des pierres sur les boucliers me collèrent des frissons lorsque mon ami et moi chutâmes lourdement en roulant sur nous-même.

Au même moment, je sentis un liquide chaud couler dans mon dos et derrière ma nuque. Au pied des portes, une vingtaine d'hommes était au sol, morts pour la plupart. D'autres agonisaient sous le poids des blocs de pierres, du sang coulant de leur nez et de leur bouche.

- Lève-toi ! dis-je à Magni en le poussant parmi le nuage de poussière.

Trois torches enflammées tournoyèrent au dessus des remparts pour venir embraser le sol humide. Nous venions de perdre l'avantage et étions en très mauvaise posture. La neige fondit immédiatement autour des portes sous la chaleur des flammes, tandis que la corne sonnait à deux reprises pour annoncer au reste des hommes cachés dans les bois de venir nous renforcer. Les saxons grouillaient sur les remparts et au sommet des tours telles des fourmis, mais des fourmis armées de lances et de flèches.

Magni et moi devions à tout prix rester loin des flammes pour éviter de nous transformer en torches vivantes. Mais il fallait aussi du monde pour soulever le bélier et réitérer les coups sur les grandes portes. Si nous perdions trop de temps, nous serions finis. Mon ami et moi accourûmes aux portes pendant que les hommes tombaient un à un. Trois d'entre eux tournaient en rond, recouverts de flammes, complètement désorientés par la douleur. Bouclier levé, malgré qu'il ne m'en restait qu'une moitié, cela suffisait à arrêter les flèches qui ne cessaient de tomber.

- On a besoin de plus d'hommes devant les portes ! cria un guerrier en se postant à côté de nous.

- On n'y arrivera pas, le contra Magni. Pas comme ça.

- On a besoin d'une diversion, ajoutai-je.

Le jeune homme, plus petit que moi et à la longue chevelure foncée nouée en natte, avait un petit trou béant sur l'arrière de la cuisse. Voyant mon regard inquiet, il me fit un signe de tête pour me signifier que ce n'était rien. Du moins, je le compris ainsi.

- Il y a plusieurs charrettes de foin à l'arrière de la forteresse, reprit le jeune guerrier. Des espions ont été envoyés par Ubba, j'en faisais partie.

Magni et moi échangeâmes un regard suspicieux et incrédule face à ses paroles.

- Pourquoi n'avons-nous pas été mis au courant ? m'enquis-je.

- Tout s'est fait très vite et notre messager n'a pas eu le temps d'en informer votre jarl. C'est pour ça que j'ai été envoyé de ce côté de la frontière. Mais je n'ai pas trouvé Aasbjornson !

Pas étonnant, la guerre était partout autour de nous. Cris, flammes, lances et flèches faisaient rage au pied de l'immense structure de bois. Tous les hommes s'affairaient autour du bélier, mais chacun d'entre eux se retrouvait empalé avant même de pouvoir le soulever.

- Qu'est-ce que tu proposes ? le pressai-je. Il faut faire vite.

- La forteresse étant en cours de construction, les saxons viennent juste de faire venir du bétail. Il ont entassé une dizaine de charrettes pour fournir assez de foin aux animaux, mais n'ont pas encore pris le temps de les rentrer. Si elles sont encore à l'arrière, on a une chance de créer une diversion en les enflammant.

L'idée n'était pas mauvaise, mais en disposant autant de charrettes de foin si près des murs, on risquait de mettre le feu à la forteresse, ce que nous voulions éviter à tout prix.

- Ne t'inquiète pas, me rassura-t-il. Tous les soldats saxons sont confinés dans la forteresse. Si elle brûle, ils brûleront avec. Ils feront donc tout pour éteindre le feu de joie qu'on aura allumé avec tout ce foin s'ils ne veulent pas finir en cendres.

- Et ils délaisseront l'entrée principale, terminai-je.

Je tournai la tête vers Magni pour savoir s'il était d'accord, et son sourire empli de malice me le confirma. Nous allions devoir faire tout le tour de la forteresse, en espérant que les charrettes étaient encore présentes. J'étais en train de réfléchir lorsque la corne se mit à sonner à nouveau, plus longtemps cette fois-ci. C'était le signal de la retraite. Mais il était hors de question de capituler. Pas maintenant, nous n'avions pas encore tout essayé. Il nous restait une chance.

- Le jarl Aasbjornson a ordonné la retraite ! beuglèrent deux autres guerriers en nous voyant collés au grand mur. Dépêchez-vous !

Décidé, sentant une énergie nouvelle grandissant à l'intérieur de mon corps, je me relevai pour attraper l'un des deux guerriers par le bras.

- Dis au jarl que nous allons tenter une diversion, lui commandai-je. Tous les hommes devront s'emparer du bélier une fois que les saxons se disperseront sur les remparts. C'est notre seule chance de briser les portes.

- Mais... Nous devons suivre les ordres...

- Je réglerai mes comptes avec le jarl plus tard, le coupai-je. Fais ce que je te dis, et vite ! Puis toi, tu viens avec nous.

Le jeune homme se mit à courir en direction des bois tandis que son compagnon, visiblement aussi décidé que nous, s'empara de sa hache d'un geste sûr. Le guerrier à la plaie suintante me fit un signe de tête en signe d'approbation.

- Moi, c'est Einar, dit-il.

- Almar, répondis-je. Et le grand sot, c'est Magni.

- Jorik, s'annonça le quatrième dont le manche de la hache était gravé de runes.

- On verra plus tard pour les présentations, intervint mon frère. On doit faire vite.

Nous étions obligés de crier pour nous entendre, et je commençais à avoir mal à la tête.

Sans plus attendre, Einar et Magni allèrent jusque devant les portes en longeant le mur, bouclier au dessus de leur tête, pour récupérer des morceaux de bois qu'ils trempèrent dans l'huile enflammée. Puis nous entamâmes notre course, toujours collés au mur pour ne pas éveiller les soupçons des saxons. Après tout, nous n'étions que quatre, et ils avaient assez à faire en chassant le reste de nos hommes qui se repliaient dans la forêt. Néanmoins, nous devions être discrets, car notre future action allait déterminer si nous allions être vainqueurs ou non.

Juste avant que nous ne passions le coin de la forteresse pour longer le mur adjacent, je dégainai mon épée. J'adorais le son que faisait la lame contre les parois du fourreau lorsque je l'en extirpais, car je savais que si mon instinct me commandait de le faire, c'était pour une bonne raison. Pourvu que les saxons entassés sur les remparts et au sommet des tours ne nous aperçoivent pas...

Nous continuions à longer le flan de la forteresse qui me paraissait interminable, moi en tête, Magni derrière, suivi de Einar et Jorik. Puis la chance nous sourit. En faisant attention de ne croiser aucun ennemi susceptible d'être à l'arrière de l'édifice, nous échappâmes un soupir de soulagement et de motivation à l'unisson, en voyant qu'une bonne douzaine de grosses charrettes remplies de foin étaient disposées près d'une petite entrée.

Tout en scrutant le haut des remparts à l'affût du moindre danger, nous nous dispersâmes et nous occupâmes d'une charrette chacun. Elles étaient lourdes et imposantes, plus que ce que j'avais imaginé en les voyant. Nos hommes étant en train de se replier, le vacarme de la guerre avait cessé de l'autre côté. Il nous fallait être le plus discret possible si nous voulions à nouveau prendre l'avantage de la surprise.

Fort heureusement, nous étions quatre costauds et notre rapidité était à saluer. Nous savions ce que nous devions faire et étions motivés. Alors, toutes les charrettes disposées le long du mur les unes derrière les autres, je priai pour que les saxons aient assez d'eau à l'intérieur pour pouvoir tout éteindre avant que le mur n'en pâtisse. Mais qu'est-ce qui était le mieux ? Risquer la perte de la forteresse ou nous replier sans aucun espoir de conquête ? Si le roi Guthrum réussissait de son côté, alors la frontière du Wessex serait bientôt entre nos mains quel que soit l'issu du combat, mais rien ne nous garantissait sa victoire. Alors nous devions tout faire pour remporter cette bataille.

J'étais bien conscient de prendre des décisions cruciales alors que rien ne me le permettait. Je n'avais pas le statut nécessaire pour prendre ce genre de décision. Mais il fallait agir, avec ou sans le jarl. Si jamais nous remportions cette guerre, alors peut-être que mes actions seraient bien vues de la part de notre chef. Par contre, si c'était la défaite que nous devions assumer, ma décision serait qualifiée de stupide et je risquais même d'être banni, voir pire. Tous les morts parmi nos rangs seraient considérés comme étant de ma faute. Et je ne voulais pas savoir les conséquences que cela engendrerait sur mon futur.

Après avoir enfoui sa torche profondément sous quelques tas de foin, Magni me la donna pour que je m'occupe des deux charrettes qui étaient de mon côté, tandis que Einar finissait le travail. Le foin était bien sec et s'enflammait rapidement. Et il valait mieux, car le temps nous était compté. Alors après m'être assuré que les flammes grimpantes s'emparaient bien de toutes les charrettes, je fis signe aux autres de revenir sur nos pas.

Les choses se passaient beaucoup plus vite que ce que j'avais imaginé. Nous étions à nouveau en train de longer le mur et j'entendais les saxons s'exciter sur les remparts, malgré mon incompréhension pour leur langue. En regardant par dessus mon épaule, je voyais déjà une épaisse fumée qui s'intensifiait et s'élevait dans le ciel. Ils avaient découvert l'incendie à l'arrière de la forteresse. Je regrettais presque de ne pas pouvoir rester près des flammes, dont la chaleur extrême était la bienvenue en cette dure journée d'hiver. Il ne restait plus qu'à espérer que les saxons ne comprennent pas notre plan d'action...

En évoluant dans la neige épaisse, j'avais désormais du mal à sentir mes orteil. Plier mes doigts me demandait un effort considérable qui me faisait grimacer malgré moi. J'avais le visage tellement froid que j'avais l'impression que ma peau allait se craquer comme de la glace rien qu'en plissant les yeux, tandis que de petites crevasses me parsemaient les lèvres.

Après avoir passé l'angle du mur, je constatai que tous les nôtres étaient encore repliés au fond des bois. Devant les portes, il n'y avait qu'un amas de cadavres et quelques flammes par ci par là. Voyant quelques boucliers de couleurs aux abords de la forêt, je m'apprêtais à leur faire signe lorsque mon enthousiasme disparut avec la bourrasque de vent qui nous caressa les cheveux. Nous arrivâmes près des portes en slalomant parmi les corps et les pierres. Je ne pus m'empêcher de lâcher un soupir de frustration en découvrant que le bélier n'était plus qu'un vulgaire morceau de bois calciné. Il était inutilisable.

Comment cela pouvait-il se terminer ? Plus aucun saxon n'était en position sur les remparts côté nord, ni même dans les tours. Ils étaient tous à l'arrière, paniqués, tentant désespérément d'éteindre les flammes qui menaçaient l'immense forteresse. Il ne nous restait qu'à défoncer ces portes ! Mais sans bélier, comment pouvions-nous faire ? Organiser une échelle en montant sur les épaules des uns et des autres serait un processus beaucoup trop long. Et même si nous nous abattions tous inutilement sur les portes pour les ouvrir par la force, le vacarme attirerait l'ennemi, et nous serions perdus. Il fallait agir sans attendre, mais agir intelligemment. Avais-je risqué de brûler l'édifice tout entier pour rien ?...

Je voyais les hommes dans la forêt qui nous faisaient signe de les rejoindre. Mais c'était impossible pour moi de renoncer. Et ce fut en posant les yeux sur les portes qu'une idée me vint en tête. Était-elle intelligente ? Rien n'était moins sûr. Allait-elle me mener droit vers la mort ? Ça, par contre, c'était plus probable. Malheureusement, je ne savais pas quoi faire d'autre. Mes yeux fixaient les deux cordes auxquelles étaient attachés les filets contenant les amas de pierres. Ces deux cordes qui menaient au delà des remparts.

Mon regard se porta alors sur Magni, qui n'émit aucun sourire mais haussa simplement les sourcils.

- Si tu penses à la même chose que moi, dit-il, alors sache que c'est une idée vraiment stupide.

Enfin, un large sourire narquois se dessina sur son visage, à ma plus grande satisfaction. Je ne savais pas pourquoi, mais j'étais soulagé malgré la situation. Peu importe la manière dont les choses pouvaient tourner, tant que j'avais le soutien de mon ami, mon frère, je n'avais plus de limite.

- Et j'aime les idées stupides, termina-t-il.

Promptement, Magni et moi empoignâmes chacun une corde en prenant une grande inspiration, décidés. Mon cœur battait à tout rompre, et j'adorais cette sensation. Agissant dans la précipitation, j'espérais cependant que mon idée stupide ne l'était pas tant que ça et qu'on avait encore une chance de l'emporter.

- Attendez, intervint Einar. On va vraiment faire ça ?

- Vous n'êtes pas obligés de nous suivre, leur dis-je. Surtout toi, étant donné ta blessure. Allez rejoindre les autres et tenez-vous prêts. Dès qu'on sera de l'autre côté et qu'on aura ouvert les portes, vous n'aurez plus qu'à foncer et...

- Oh là, attends, me coupa-t-il en avançant sa main. Je ne t'ai pas dit que j'avais pas envie. Et puis il fait tellement froid que je ne sens même pas ce trou dans ma cuisse. On a commencé ensemble, on va finir le travail ensemble.

Jorik secoua la tête, vaincu.

- Bon, je ne vais quand même pas vous laisser vous amuser tous seuls...

- Alors assez parlé, dis-je. Allons ouvrir ces portes.

Après quelques claques d'épaules, Magni et moi débutâmes notre ascension pendant que Jorik et Einar se préparaient en se frictionnant les mains. L'effort était ardu en raison du froid qui s'était emparé de mes mains. J'essayai de faire abstraction de cette douleur et usai de mes bras pour me hisser, tout en utilisant mes pieds collés aux immenses portes en chêne pour m'aider à grimper. J'avais l'impression que mes doigts allaient se détacher de mes mains à mesure que j'avançais. Magni et moi avancions à peu près au même rythme, mais l'escalade était longue. Trop longue... J'avais peur que les saxons ne finissent par revenir pour voir un peu ce qu'il se passait devant les portes, et je n'avais absolument aucune idée de la manière dont se déroulaient les choses à l'arrière de la forteresse. Tout ce que je savais, c'était que la fumée était toujours aussi épaisse dans le ciel et que l'odeur en était presque agressive pour mes narines.

Les deux autres jeunes guerriers commencèrent eux aussi leur montée, et je priai pour que la corde ne lâche pas car après tout, je ne savais pas à quoi elle était raccordée. Malgré tout, je sentais mon cœur s'emballer à mesure que je progressais. Je voyais le haut des remparts se rapprocher et mes bras se raidir davantage, tandis que mes orteils devenaient tellement gelés qu'ils pouvaient se briser comme de la glace à tout instant. Tous mes muscles me faisaient souffrir et j'avais l'impression que cette ascension était sans fin. Afin de confirmer mon avancée, je tournai et baissai la tête pour voir à quel point nous étions haut. Et même si je n'avais pas spécialement peur du vide, je devais bien avouer que je n'en menais pas large, car j'osais à peine imaginer dans quel état je serais si je me retrouvais par terre en lâchant cette corde. Einar était juste en dessous de moi, et Jorik sur la même corde que Magni.

Nous n'étions qu'à deux ou trois mouvements de bras lorsque je décidai de souffler un bon coup et m'arrêtai en tournant mon regard vers mon ami. Il acquiesça et, à l'unisson, nous dégainâmes notre épée et terminâmes notre ascension. J'espérais de tout mon cœur que nous avions une chance de vaincre notre ennemi, que notre plan allait fonctionner et que tous les saxons sans exception étaient amassés à l'arrière de la forteresse pour éteindre les flammes. J'entendais encore les cris des soldats qui se hâtaient.

Puis, d'un geste brusque, je passai mon bras gauche par dessus le rempart, puis ma jambe droite. Je lâchai enfin la corde, passai par dessus le mur et finis par rouler sur moi-même pour amortir ma chute. Près à toute éventualité, je me relevai immédiatement, solide sur mes appuis, épée en main. Et ce fut empli d'une immense satisfaction que je découvrais le spectacle se présentant devant moi.

La fumée était bien plus épaisse vu d'ici, et une fourmilière de saxons se jetait sur des seaux d'eau et faisaient des aller-retours via des escaliers en chêne pour tenter désespérément d'éteindre les flammes. Je sentis un frisson me parcourir le dos en comprenant que notre plan semblait être lancé sur la bonne voie. Nous ne savions pas encore si la flambée allait s'emparer de la forteresse tout entière, mais au moins, nous allions pouvoir faire entrer tous nos hommes au sein de la fortification. Et nous devions faire vite. Rien était encore assuré.

Je me retournai pour voir où en était Einar. Nous étions vraiment haut, c'était impressionnant vu des remparts. Il y avait plus de vent et il faisait plus froid. Ou peut-être était-ce une impression. Je portai mon regard face au mur nord en direction de la forêt. Quelques hommes s'étaient aventurés en dehors des bois pour voir ce qu'il se passait et nous fixaient d'un air incrédule. Une fois Einar et Jorik arrivés au sommet, je vérifiai bien que nous n'étions toujours pas repérés par les saxons qui s'affairaient autour d'un puits qui était présent dans la cour, cour dont la superficie était tout bonnement invraisemblable. La forteresse était immense vu de l'extérieur, mais à l'intérieur, malgré qu'il n'y avait que quelques constructions pour abriter les animaux et les hommes, la cour était absolument immense. Nous pourrions bâtir un village entier à l'intérieur. Je n'avais encore jamais rien vu de tel. Mais ce n'était pas le moment de me laisser distraire. Il fallait bien reconnaître que ces saxons savaient travailler.

- Ne traînons pas, dis-je aux autres. Restez prudents, il y a peut-être encore des soldats en train de surveiller les portes.

Nous nous trouvions juste au dessus des grandes portes. Nous reprîmes notre chemin en nous baissant afin d'être moins visibles et atteignîmes très vite les escaliers. J'ouvrais la marche, bien décidé à ouvrir ces fichues portes. Notre objectif se rapprochait, et je remerciais les dieux de s'être montrés aussi bienveillants à mon égard jusqu'à maintenant. Une fois sur la terre ferme, nous accélérâmes le pas en longeant le mur. Je n'arrivais pas à croire que nous étions en ce moment-même enfermés dans une forteresse saxonne. Malgré que la situation était plutôt positive jusqu'à présent, j'étais angoissé et mon idée me paraissait toujours plus stupide. Si nous étions signalés, autant dire que nous étions morts. Les saxons n'étaient pas si nombreux, mais à nous quatre face à deux cents hommes, nos chances étaient plus que minces, et nous ferions mieux de nous préparer à rejoindre le Vahalla.

Nous y étions. A quelques pas des portes. Celles-ci étaient immenses et une large planche de bois était placée à l'horizontal, constituant un verrou solide. Aussi, trois jambes de force avaient été installées pour faire face aux coups donnés avec le bélier. Ça y est. Nous étions tous les quatre à découvert, face aux portes et aux deux hommes qui la gardaient encore. Et ils eurent tout juste le temps de dégainer leur épée.

Jorik et Einar nous appuyèrent, tournés vers l'intérieur de la forteresse, face aux saxons tandis que Magni et moi nous précipitâmes vers l'entrée.

- Je prends celui de gauche, lui dis-je en faisant tournoyer ma lame.

Je resserrai ma main autour de la poignée en cuir de mon épée et me mis à courir comme un lapin. L'homme en face de moi avait le bras levé, pointe d'épée vers le ciel, prêt à me trancher la chair au niveau du coup. Il n'y avait que lui et moi, et malheureusement pour lui, j'étais plus que déterminé à passer derrière lui pour accéder aux portes. D'un geste ample, je parai le coup de mon adversaire en repoussant son épée pour le rendre sans défense. Effectuant furtivement un pas de côté sur la droite, je lui tranchai le flan et fis un tour sur moi même afin de donner plus de puissance à mon coup final qui lui trancha la moitié de la tête, faisant jaillir du sang foncé et épais.

L'adversaire de Magni baignait déjà dans une marre de sang. Sans plus attendre, nous rangeâmes notre arme dans leur fourreau et nous précipitâmes vers les jambes de force pour les soulever et les faire tomber au sol. Ce fut à ce moment que je réalisai la bonne exécution de notre plan d'action. Mon ami et moi étions tout sourire, fiers de nous et de notre audace qui allait sans aucun doute nous apporter la victoire. A ce moment-là, je me fichais de savoir si les autres forteresses avaient été prises avec succès, ou si Guthrum avait réussi à envahir Cippanhamm. Tout ce qui importait à mes yeux, c'était de soulever cette planche de bois pour faire entrer notre armée dans la fortification saxonne.

Après un signe de tête, nous hissâmes la planche en grognant parce qu'elle était plus lourde que ce que nous pensions, et tirâmes chacun une porte. C'était difficile et nos pieds glissaient sur le sol enneigé. Elles étaient lourdes ! Et lorsque les deux portes étaient suffisamment ouvertes pour laisser passer un homme, je passai de l'autre côté pour finir le travail. Il était plus facile de pousser que de tirer une charge lourde. J'étais obligé de marcher sur les corps des guerriers entassés autour du bélier calciné. Il fallait aussi repousser les corps pour ne pas bloquer les portes. Mais après quelques efforts, les elles furent ouvertes. Et les saxons n'avaient toujours rien remarqué.

Einar et Jorik vinrent nous rejoindre, puis nous nous emparâmes tous d'un bouclier pour être prêts au combat. Et, tous les quatre, nous nous tournâmes vers la forêt et poussâmes un cri de guerre assez fort pour percer les tympans de toute une armée. Nous vîmes des lames et des haches levées vers le ciel, et le sol se mit à trembler sous les pas déterminés de tous les guerriers de la Grande Armée qui fondaient sur nous tel un géant, criant à s'en arracher la voix.

Tous atteignirent très vite l'entrée de la forteresse. Cette fois-ci, il n'y avait pas de formation en mur de boucliers, pas de stratégie de combat. Il y avait l'effet de surprise.

- La gloire ou le Valhalla ! hurla le jarl en première ligne.

Je vis les saxons au loin porter leur regard sur nous, effrayés. Ils nous dévisagèrent un bon moment, ne sachant pas quoi faire tandis qu'une tempête d'hommes déterminés accouraient vers eux, la rage déformant leurs visages. Magni, Einar, Jorik et moi-même étions proches les uns des autres, prêts à terminer ce que nous avions commencé ensemble. La force des dieux bouillonnait en moi.

Ce qui suivit pourrait être décrit comme une boucherie. Le fer rencontrait le fer, des hommes criaient, du sang jaillissait, des os se brisaient, des corps tombaient. C'était la guerre.

Au fur et à mesure que nous progressions, j'aperçus quelques ennemis contourner la bataille. Sans doute avaient-ils dans l'idée de passer derrière nous pour espérer nous encercler. Ils avaient la rage de vaincre eux aussi, on ne pouvait le nier. Mais pas autant que nous. En plus de l'effet de surprise, nous étions supérieurs en nombres. Cependant, même en sachant que leur forteresse allait inéluctablement tomber entre les mains des hommes du nord, les saxons se battaient. Certains étaient encore des débutants, cela se voyait à leur façon de se déplacer et de manier l'épée. Certains levaient même des fourches, certainement la première chose qui leur était tombé sous la main. D'autres en revanche étaient de grands guerriers. Pour cette raison, il ne fallait jamais sous-estimer un adversaire. Cela évitait les mauvaises surprises. Dans ce genre de combat, il n'y avait pas le droit à l'erreur.

Je venais d'entailler mortellement un saxon au niveau du cou lorsque je me sentis partir en arrière, tiré par une force invisible qui me projeta sur le sol enneigé. Ayant tout juste le temps d'apercevoir une ombre se dessiner au dessus de moi, je roulai sur le côté pour me redresser au plus vite. C'était vain. Un pied s'enfonça dans mon abdomen pour me propulser dans le foin d'une étable à travers de petites barrières faites de bois sec. Je me retrouvai vite encerclés par trois cochons bien gras effarouchés, deux hommes s'approchant dangereusement de moi. J'avais perdu mon bouclier dans ma chute et ne pouvais compter que sur mon épée.

Solide sur mes appuis, je frappai le premier afin d'éviter toute nouvelle surprise. Je donnais des coups d'épée à tout va, alternant entre mes deux adversaires qui semblaient bien décidés à me tuer. L'un d'entre eux était lourd, ce qui me permettait d'anticiper ses larges mouvements même s'il se battait bien. L'autre était beaucoup plus vif et me donnait du fil à retordre. Le grand m'assena un coup de pied au niveau du genou pour casser mes appuis, tandis que l'autre faisait virevolter son arme pour m'embrocher.

J'usai également de mon poing gauche pour rendre les coups, mais je commençais à être à bout de souffle. Le plus rapide des deux me trancha la chair à mi-cuisse, m'obligeant à poser un genou à terre, alors j'en profitai pour enfoncer ma lame dans ses tripes sans plus attendre. Il émit un son rauque comme s'il s'apprêtait à vomir et tomba à la renverse, du sang perlant de sa bouche. Un autre saxon fondit sur moi alors que le plus grand avec lequel je me battais jusqu'à présent me jeta contre le mur et m'attrapa par la gorge. Un coup de genou dans les côtes le fit grimacer et l'énerva davantage. Il prononça des paroles incompréhensibles pour moi et me colla contre le sol. Il était à califourchon sur moi et serrait de plus en plus ses mains autour de mon cou. Je n'arrivais plus à respirer et cherchai quelque chose à taton, car je ne pouvais pas atteindre mon épée sans me lever. Il bloquait l'accès à ma hache à l'aide de son genou, me laissant sans défense. J'étais en très mauvaise posture.

Je sentis soudain ma main tomber sur quelque chose que je m'empressai d'attraper. Mes yeux se gonflaient et je me sentais partir alors je frappai mon ennemi à la tête avec ce qui s'avérait être un seau en bois. Je sautai sur le gaillard et lui plantai mes pouces dans les yeux. Il hurla comme une femme malgré sa carrure impressionnante à mesure que mes doigts s'enfonçaient jusqu'à son cerveau. J'avais l'impression de sentir de la bouillie chaude s'immiscer sous mes ongles. L'autre soldat qui accourait vers moi me jeta un regard noir et tendit la corde de son arc. C'était sans compter sur mon ami qui planta sa dague dans son flan et la retira d'un geste sec sur le côté pour lui ouvrir la panse.

Je me relevai en toussant et en prenant de grandes inspirations.

- Tu tombais bien, concédai-je.

- Toujours là, mon frère, sourit Magni en me donnant un coup dans l'épaule comme il le faisait tout le temps.

Je me penchai pour récupérer mon épée enfouie dans la paille et titubai à ses côtés pour rejoindre les autres dans la bataille. J'étais un peu sonné, mais toujours aussi motivé d'en découdre avec les saxons. Cette sensation était indescriptible. Mon état d'esprit était totalement différent lorsque je me trouvais au cœur d'une bataille. Il ne s'agissait pas que de tuer des gens, c'était plus que ça. Les saxons eux, selon les oui-dires, nous traitaient de barbares, de bêtes hideuses et sauvages. Cependant, il m'est arrivé de croiser quelques visages anglais ressemblant fortement au genre de cul poilu et rabougri, appartenant à un roi assis le plus clair de son temps sur son trône en chêne. De plus, nous n'étions pas plus barbares que d'autres. Les hommes se sont toujours entretués, et ce pour moult raisons. Pour de la politique, ou bien des croyances divergentes. C'était bien triste en effet, mais cela faisait changer le cours des choses. La guerre changeait le monde.

Aujourd'hui, je mettais fin à des vies. Des pères, des frères et des maris mouraient sous mes coups d'épées. Mais tel était leur destin, et peut-être bien qu'un jour, moi aussi je tomberai sur le mauvais guerrier. Celui qui m'empalera de son épée ou me tranchera la gorge avec sa dague. Tout cela était déjà décidé. Mais nous, en tant qu'hommes, ne pouvions pas connaître l'issu de notre combat. Et heureusement. Dans le cas contraire, notre vie serait vaine.

Notre peuple était devenu viking. Depuis peu, nous voyagions et naviguions en quête de richesses et de nouvelles terres. Un monde mystérieusement vaste s'offrait à nous. Nous avions des techniques de constructions remarquables qui avaient déjà permis aux plus grands guerriers de rejoindre de nouvelles terres pour se les approprier. L'objectif ici, n'était guère différent. Nous voulions l'Angleterre. Et nous allions bientôt savoir si les dieux, dans toute leur bonté, allaient accepter de nous l'offrir. Depuis le Vestfold, j'avais déjà découvert beaucoup de villes, rencontré beaucoup de gens aux coutumes différentes des nôtres. Et je voulais en découvrir davantage. Une fois l'Angleterre entre nos mains, je rêvais de naviguer toujours plus loin au delà des mers, portés par le vent et les marées agitées sans même savoir sur quelle terre le navire pouvait s'échouer. Je voulais continuer à découvrir notre monde. Il le fallait. Sinon, pourquoi Odin aurait-il sacrifié un œil pour acquérir la sagesse et nous la transmettre ? La soif de connaissance bouillait sans cesse en mon for intérieur. Et parfois, je me disais que ma vie ne pourrait jamais être assez longue pour entreprendre tout ce que je voulais.

Pour l'heure, la forteresse serait bientôt à nous. Le Wessex, dernier royaume d'Anglie jusqu'ici saxon était en feu, et notre rêve d'une Angleterre scandinave n'avait encore jamais été aussi proche de la réalité. Tout cela, c'était grâce à notre fureur de vaincre. Dans ces moment-là, j'étais d'autant plus fier de faire partie de ce peuple. Alors oui, dans cette cour gigantesque, j'avais les pieds et les mains gelés, du sang séché partout sur le visage, sûrement quelques blessures que je remarquerais le lendemain lorsqu'elles me feraient souffrir, mais c'est ce que j'étais. J'étais un guerrier.

J'étais un viking.





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Fin de la première partie



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