Chapitre 7

azraelys

https://youtu.be/7YbyFN7uDLw

À son réveil, des courbatures affligent son corps. Prise au piège dans les bras de Morphée en plein jour sur ce canapé à la qualité douteuse, la première pensée qui l'habite est de connaître l'emplacement de sa muse. Elle balaye la pièce d'un coup d'œil, mais il n'y a aucune trace de sa présence. Inquiète de n'avoir aucun mot sur la table basse, car cela ne lui ressemble pas, elle tente de se rassurer en se répétant que c'est un oubli. Elle se lève en s'invoquant des raisons factices pour se rendre à la cuisine. Un verre d'eau en main, elle sait que la cause principale de ce déplacement n'est pas de s'abreuver, mais bien de la retrouver. Submergée par ce désir presque malsain de devoir connaître le lieu où elle se trouve, elle erre jusqu'à la salle de bain pour ingurgiter deux cachets en provenance d'un pilulier aux blocs arc-en-ciel. Elle se traîne jusqu'à la chambre, convaincue qu'elle doit encore s'allonger et ne pas lui donner davantage d'importance. Lorsqu'elle pousse la porte, elle est frappée par la nudité recouvrant Maelys d'une tunique cérémoniale, prête à être consommée. Prise au dépourvue, Elwyne ne peut pas s'empêcher de contempler ce qui s'offre à elle, perdant l'espace d'un instant tout bon sens. L'offrande céleste sur un plateau d'argent attend que sa déesse vienne récupérer son dû. Le grincement de la porte interpelle la brune. Elle se frotte légèrement les yeux, leurs regards ne tardant pas à se croiser. L'une en recherche d'attention et l'autre en pleine déconnexion avec la réalité. Elle semble absente. Et pour la défaire cette emprise, Maelys tend les bras dans sa direction. Elle désire être acceptée. La seule façon pour elle de lui démontrer ses intentions, c'est de lui offrir cette chair tendre et meurtrie qui est son unique possession. Face à l'absence soudaine de la peintre, Maelys se rend jusqu'à elle pour lui prendre la main. Immobile, la blonde devient une sculpture grecque modelée par l'argile brûlant de sa créatrice qui n'a de cesse de répéter son nom. Soudain, de retour à la réalité, elle recule brusquement et repousse instinctivement ce toucher étranger.

— N'as-tu donc aucune dignité ? interroge Elwyne en retrait et détournant son regard.
— Je pensais que c'était la raison pour laquelle tu avais tant fait pour moi, réplique Maelys consternée.

Offusquée qu'elle puisse avoir une telle image de sa personne, la blonde ne peut s'empêcher de froncer les sourcils et de croiser les bras. Elle se penche dans sa direction, ne laissant que quelques centimètres poser les fondements d'une muraille invisible séparant leurs deux corps échaudés. Alors que la bouche de la peintre entre en action pour exprimer son exaspération, l'attention de Maelys se porte sur le mouvement des lèvres pulpeuses et naturellement rosées de son interlocutrice.

— Un corps sans contenu ne vaut rien, peste Elwyne.

Elle lui ordonne de se rhabiller, ne tardant pas à s'enfuir de la pièce le plus rapidement possible. Elle a beau paraître insensible, elle frémit et ses mains tremblent. Cette déflagration se diffuse dans chaque parcelle de son être. Elle est à bout de souffle, alors qu'elle n'a même pas couru. Son cœur bondit à une vitesse folle. Ses joues rougissent d'idées qu'elle se force à réprimer. Ses mains se remuent presque toutes seules, perdues dans des illusions perverses. Elle se calme après plusieurs exercices de respiration, essayant tant bien que mal de diriger ses pensées vers d'autres saints. Dès le retour de sa muse, ce feu qu'elle a mis tant de temps à tarir, se déchaîne à nouveau. Elle doit se rendre à l'évidence. Elle a besoin de ressentir cette sensation au creux de sa poitrine. C'est ce qui lui permet de garder les pieds sur terre. Elle se rend compte que s'assurer que cette femme perdure à ses côtés, aussi naïve et maladroite soit-elle, se transforme lentement en de la peur. Depuis qu'elle a croisé sa route, là où tous les déchets sont hasardeusement lancés au sol, elle a commencé à cultiver de la curiosité à son égard. Au milieu des moucherons déchaînés, elle a chaviré pour sa beauté. Cette chevelure brune à la longueur extraordinaire se changea en hantise, à tel point qu'elle dut la peindre pour qu'elle puisse sortir de sa tête. Et bien qu'elle soit constamment en train de refréner ses désirs, Elwyne est devenue une torche humaine, à deux doigts de la combustion spontanée tant les étincelles en sa présence sont à présent incapable à maîtriser. Il faut pourtant fuir. Un pas en avant et deux pas en arrière. C'est l'unique valse qu'elle se permet de lui accorder. Maelys n'a pas besoin de supporter davantage émotions. Les affres de son quotidien l'ont suffisamment ébréché pour que la peintre vienne en rajouter une autre couche. Elle ravale donc aujourd'hui tous ces mots qu'elle aurait tant voulu lui dire. Elle ne doit pas briser ces instants. Elle doit tout préserver. Maîtresse dans l'art de la dissimulation dès l'enfance, Elwyne se remémore ce berceau – linceul de diamants – où les diverses nourrices ne faisaient que suivre des ordres et arborer leur plus faux sourire. Avant de se noyer dans les méandres de son passé, elle entend un soupir de la part de sa muse.

— Pardonne-moi. Je fais vraiment n'importe quoi, se lamente Maelys.
— J'apprécie peut-être les formes de ton corps, mais cela reste purement artistique, assure Elwyne, une boule au ventre de devoir encore lui mentir.

D'abord soulagée par ce mensonge, la brune est hébétée qu'elle puisse apprécier cette carcasse rabougrie recouverte qu'elle se traîne depuis que Dante l'a usée jusqu'à la moelle.

— Je ne sais pas comment te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi.
— Je n'attends pas d'être remerciée. Commence par apprendre à lire, à écrire et ensuite tu pou–
— Non, ça ne suffit pas ! s'exclame Maelys.

La blonde se tait quelques instants. Elle semble être irritée d'avoir été coupé de la sorte. Elle se penche vers l'incorrigible et entêtée muse, sa pupille perçante face aux siennes.

— Pourquoi est-ce que tu cherches autant à être soumise ? grommelle Elwyne atterrée.
— Je ne…
— Est-ce donc cela le bonheur auquel tu aspires ? renchérit-elle dépitée.
— Non ! riposte la brune furibonde. Je cherche désespérément un moyen de te faire sourire. Je ne veux plus que tu gardes cette absence d'émotions à longueur de journée. J'ai l'impression de vivre à tes côtés comme si nous n'étions que deux étrangères.
— Ne sommes-nous donc pas simplement deux inconnues vivant sous le même toit ? se demande la blonde confuse.

La plus petite vient de vider ce sac qui pèse sur ses épaules depuis qu'elle a été recueillie. La peintre, la vision obstruée par les larmes, ne sait pas quoi lui répondre ni comment réagir. Jamais personne de son entourage n'a sincèrement désiré qu'elle affiche ses émotions, sans arrière-pensées ou attentes égoïstes. Personne, à part elle.

— Quand tu me peins, je sais que j'existe. C'est comme si, depuis toutes ses années, personne ne m'avait jamais vraiment regardé avant toi. Grâce à tes toiles, je deviens humaine, avoue Maelys en rougissant jusqu'aux oreilles.

La plus grande pose sa main sur la bouche de son oratrice pour qu'elle se taise. Son cœur est en train de se tordre de douleur et d'exaltation. Il est plus vivant que jamais. Il bat la chamade par sa faute. Incapable de gérer ce surplus d'émotion, la blonde se laisser aller à un rire nerveux. C'est inutile de combattre davantage, car ses mots l'ont atteint et transpercé sa carapace.

— Tu ne devrais pas porter autant d'importance à une inconnue, affirme Elwyne tout en libérant sa bouche.
— Je sais que tu as un fiancé, c'est déjà un bon début, rétorque Maelys en haussant les épaules.
— Tu as tout entendu, constate son interlocutrice stupéfaite.
— Vous étiez en train de crier, ce n'était pas bien difficile, glousse-t-elle.

À la recherche d'une excuse suffisamment réaliste pour la sortir de cette situation, elle désespère. Elle ne trouve rien. Il faut dire la vérité, à défaut de lui dire le fond de sa pensée.

— Des circonstances atténuantes m'ont poussé à venir vivre ici. Je cherchais quelque chose qui pourrait changer mon quotidien.
— Et tu l'as trouvé, admets sa muse.
— J'ai l'impression de t'utiliser, balbutie Elwyne désemparée.

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Mécontente de ces propos, la brune rapproche son visage du sien. Une attraction invisible à l'œil nu presse leurs lèvres à s'unir d'abord en quête d'inconnu pour qu'elles puissent se lier d'appétence. La blonde à la fois surprise et comblée par cet acte contemple le sourire béat qui se profile chez Maelys, submergée d'allégresse. Cette dernière baisse soudainement la tête, ne se rendant compte que maintenant de l'impact que son geste peut avoir sur leur relation. La pression sur les épaules et la crainte au ventre, elle se dirige dans la cuisine pour aller préparer le dîner. La brune n'arrive plus à restreindre cette attirance qui la rapproche inexorablement vers cette mystérieuse jeune femme. Elle n'est plus la chose inanimée qu'elle était autrefois, mais bel et bien un être vivant qui déborde d'émotions toutes plus incompréhensible les unes que les autres. Si elle veut pénétrer sa cuirasse de givre, elle est persuadée qu'il faut prendre le taureau par les cornes. Distraite par l'évènement qui vient d'avoir lieu, la peintre s'assied aux pieds de ses toiles et se met à les contempler. Ses sentiments refoulés remontent lentement à la surface. Elle essaye de nommer ce qui lui torsionne l'estomac. Elwyne désirait secrètement depuis leur rencontre que ce genre de rapprochement soit réel, mais elle n'arrive toujours pas à s'en remettre. Maelys, qu'elle n'entend plus, se tient subitement à ses côtés pour lui annoncer que leur repas est prêt. Plongée dans son déraisonnement, un baiser fugace lâché telle une bombe à retardement sur sa joue suffit à la faire bondir. Un rire amusé émane des lèvres encore humides de son employé.

— Le dîner est prêt, annonce la muse d'humeur guillerette.

Elwyne se précipite à table. Elle mange avec une telle rapidité qu'elle ne manque pas de frôler l'étouffement à maintes reprises. Eau, nourriture, coup d'œil rapide à sa muse, eau, nourriture. Un cycle qui se termine pour mieux se répéter. Bouche bée par la vitesse à laquelle elle ingurgite le repas, la brune ne sait que faire face à cet appétit d'ogre. Elle en vient même à se demander si des portions supplémentaires ne serait pas nécessaire. Lorsqu'elle termine son plat, elle retourne devant ses tableaux qu'elle se remet à contempler. Intriguée par son comportement, bien que l'auteure de ce festin déguste lentement son œuvre, elle ne manque pas de suivre le moindre de ses mouvements. Maintenant assise sur le canapé, son regard se voile. Prisonnière de ses murmures internes, elle ne visualise plus qu'une seule chose : leur baiser. Le canapé est légèrement secoué lorsque la plus petite s'installe à ses côtés. Son unique œil émeraude visible s'agrandit à mesure que l'image de sa muse devient limpide. Elle veut reculer, mais elle est déjà à l'extrémité du meuble. Elle veut partir, mais ses jambes lui en refusent l'opération.

— Est-ce que je te dégoûte à ce point ? implore Maelys d'une voix tremblante.

Elle aimerait tant lui répondre, mais elle ne trouve pas le courage pour lui crier de toutes ses forces ce qu'elle ressent vraiment. Les écailles de son armure tombent pourtant une à une, bien qu'elle soit paralysée par sa propre vulnérabilité et par l'étendue de ses mensonges. L'amour qu'on a pu lui porter jusqu'à aujourd'hui lui a toujours procurer l'étrange sensation d'être si puissant qu'il en devient étouffant. Elle en a tant suffoqué dans les bras de ses géniteurs qu'elle ne sait plus comment réagir. Elle n'a plus aucun repère. Sa muse, visiblement vexée d'avoir été ignoré, part furieuse dans la chambre. Elle se jette sur le lit à l'éternelle recherche du toucher d'Elwyne dans ses draps portant son odeur. Ce maigre substitut lui est essentiel, surtout si elle veut pouvoir se calmer. Maelys est révoltée de s'être à ce point méprise sur son compte. Malgré toutes les options qu'elle a pu s'énumérer, elle ne trouve pas la raison qui pousse son hôte à agir de la sorte. Les habitudes ayant la peau dure, elle se met en sous-vêtements pour se sentir à l'aise. Elle se résout à fermer ses paupières lourdes, préoccupée et désenchantée, ne prenant même pas la peine de se recouvrir du drap qu'elle préfère prendre entre ses bras. Les minutes s'écoulent et le grincement strident de la porte retentit. Un souffle chaud se diffuse le long de sa nuque et hérisse sa peau. Une main froide frôle délicatement sa joue. Maelys sait pertinemment ce qu'il se passe. Elle voudrait garder ses yeux fermés et jouer le jeu jusqu'au bout, mais elle n'y arrive pas. Elle en veut plus. Elle se décide à débusquer la blonde qui recule instinctivement pour mettre de la distance entre elles, mais cette dernière agrippe son bras. La chute commune, elles finissent l'une contre l'autre. La brune, à califourchon sur son bassin, refuse de se lever malgré l'angoisse qui se dessine sur le visage de la peintre.

— Est-ce que tu pourrais m'expliquer ce que tu étais en train de faire ? interroge Maelys en se penchant pour la dévisager de plus près.
— Ce matin, ce n'était pas uniquement pour m'offrir ton… corps ? s'étonne Elwyne aux joues vermeilles rien que d'y repenser.
— Une partie de moi voulait te remercier, tandis que l'autre en avait terriblement envie, avoue-t-elle d'un sourire gêné. Je suis une mauvaise fréquentation, tu sais.

Elwyne détourne le regard, désarmée face à ses pulsions qu'elle ne parvient plus à réprimer. Ce mince voile qui l'empêche d'agir et qui flotte en permanence devant ses yeux se désintègre. Leurs bouches se frôlent timidement, se taquinent du bout de la langue avant de s'apprivoiser. Elles s'entrechoquent longuement, avant de former un seul et même pont par lequel les non-dits prennent vie. À bout de souffle, cet échange s'estompe. Le visage embarrassé de la blonde se marie parfaitement aux joues empourprées de sa victime.

— Cela signifie que je le suis également, ricane Elwyne.

Maelys se relève pour lui tendre la main et l'aider à faire de même. Ne manquant pas cette occasion rêvée, elle s'élance aussitôt contre la poitrine d'Elwyne qu'elle rêve d'enlacer depuis ce jour où elle a presque perdu la vie sous les coups de son ex-compagnon. Après quelques minutes de silence durant lesquelles il n'y a plus que leur souffle et la chamade de leurs cœurs agités, la brune décide de mettre fin à leur étreinte. Elle se replace dans le lit, l'invitation évidente.
— Dormons, il est tard, propose Maelys.
— E-Ensemble ? bégaye la blonde, déstabilisée.
— Nous dormons toujours ensemble je te signale, rétorque la muse d'un sourire espiègle. Je ne vais pas te manger. Allez, viens.
Elwyne ne parvient pas à contrôler les zones sur lesquelles ses yeux se posent. Le danger ne réside pas en Maelys, mais plutôt sur elle. Le corps de la peintre, dans le même état extatique que ses globes oculaires, l'oblige à s'approcher et d'accepter sa requête. Elle se glisse derrière son dos pour l'enlacer, mais Maelys se retourne subitement. Cette dernière se blottit contre sa poitrine, à la recherche de ses battements de cœur frénétiques.

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