Crapaud noir

Christian Lemoine

« Je fus homme de bien, homme riche et puissant. Mais déjà saisi d'âge, j'allais chaque soir lamenter ma solitude auprès de ma rivière. » Ecoutez le récit, si accordez un peu de temps au conteur de passage ; « laissez-moi vous conter comment sur mes joues se sont creusées ces rides, à cause qu'un crapaud put, là, sillons de mes larmes, se jouer de ma faiblesse et me faire mendiant » ; écoutez bien l'histoire, si la sagesse des ans n'a pas trop étouffé les fleurs de votre enfance ; « en ce soir-là, la lune était perchée en son halo magique, et saupoudrait la terre » ; écoutez bien les mots, et qu'importe s'ils sont vérité ou mythe ; « c'était sous cette lumière fauve où la clarté décline à mesure que se rengorge un ciel orageux naissant à ras de la lisière des yeux » ; la voix est pâle, la diction lente mais articulée ; « un rayon imprudent file ronger son reflet aux ronciers hirsutes » ; elle s'avance sans à-coup, en plainte régulière ; « croirez-vous mon malheur, trempé à ma rivière perfide ? » ; un cercle d'yeux d'enfants s'est formé, rond de fée toujours un peu large autour de l'insolite baraquin qui va, son récit disant ; « j'y avais découvert cette jolie fleur dulçaquicole et j'y allai chercher d'autres fleurs semblables pour m'en faire un bouquet » ; dans les iris braqués sur lui, peut se lire parfois l'éclat de l'étonnement ; « d'entre les herbes tendres bondit un noir crapaud, tout droit entre mes pieds et j'en fus surpris. Allez, vous le dirai-je, j'en fus même inquiété ! » ; la voix baisse, s'abaisse, et les cous des enfants se tendent vers l'intérieur du cercle ; « et grande mais fugace fut ma terreur quand ce triste animal m'adressa la parole... » ; incrédulité de l'auditoire ; « si, si, aussi vrai que vous me voyez assis là, voilà ce que put cet extraordinaire crapaud » ; mais le sourire triste soudain allumé sur la vieille face ; « “Vieil homme”, me dit-il, “je peux te redonner la vigueur de ton jeune âge, baise ma bouche baveuse et tu pourras sauter bien aussi haut que moi !” » ; le voilà qui s'anime en poursuivant l'histoire ; « toute ma répulsion je tus, après longue réflexion, et j'approchai mes lèvres, croyant que revenant à mes fougues anciennes je pourrais oublier mon amère retraite » ; les faces des enfants expriment la répugnance de cette scène imaginée ; « à peine eus-je baisé l'adipeux animal qu'en homme il se changea, bien plus vaillant que moi, m'assomma derechef et s'enfuit emportant avec lui le reste de ma force et le pouvoir sur mes terres et mes gens » ; rires contenus mêlés de murmures de dégoût ; « bien loin du sort promis, mais sort il y avait, je ne gagnai que l'infortune et la misère » ; mouvements approchants de hautes silhouettes, ce sont les pères et mères venus ramener au logis la marmaille qui s'éparpille en criant. Hommes et femmes ne disent mot, fustigent le conteur de loin, et se détournent en haussant les épaules ; « comme toujours, les enfants m'écoutent et se moquent et les adultes me rejettent » ; écoutez, et voyez le conteur de passage, il s'en va sur la route quêter un autre auditoire ; « moi, pauvre de moi, chaque fois conspué » ; il s'en va bougonnant, suivi à quelques pas des bonds allègres d'un affreux crapaud noir.

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