Dans les eaux du Léthé

ade


Il émergea en nage dans son salon, une migraine atroce lui martelant les tempes.
Il se rendit compte qu'il portait toujours les vêtements de la veille, il n'avait même pas pris soin de les retirer.
Encore groggy, il essaya de se redresser et trébucha sur le cadavre qui jonchait le sol. Il le ramasserait plus tard. Pour l'heure, il lui fallait une dose de paracétamol pour annihiler son mal de tête, son supplice quotidien depuis des mois : les pulsations dans son crâne, la nuque raide, les boyaux noués…

Il tituba dans le noir jusqu'à la salle de bain. Surtout ne pas allumer. Durant cette phase-là, il était photophobique, la lumière était une adversaire redoutable accentuant sa céphalée. Il tâtonna avec anxiété dans le placard à pharmacie : trouver ce putain de médoc était devenu son obsession. Il souffrait trop, sa boite crânienne se comprimait, son calvaire matinal devait stopper rapidement.
Il avala la gélule sans eau et se pelotonna sur le carrelage. Il ne restait plus qu'à attendre que le composé chimique gagne le combat.

Combien de temps était-il resté prostré ? Il était bien incapable de le juger. Ce sont les rayons du soleil pénétrant par les persiennes qui le firent revenir à lui. Il allait mieux, releva la tête et fixa le miroir.
Il détestait son reflet, son teint gris, ses cernes. Il se détestait entièrement depuis déjà bien longtemps.
Il ressemblait à quoi ? Il ressemblait à qui ? Il avait la sensation de n'être qu'un pantin désarticulé, une marionnette sans vie. Avait-il seulement été un jour quelqu'un ? Il ne savait pas, il ne savait plus et finalement, il ne l'avait jamais su.

Se fondre dans la masse, se faire petit, tenter tant bien que mal de remonter à la surface mais échouer, chaque nouvelle tentative se soldait irrémédiablement par un échec. Il avait essayé de sortir de son naufrage mais les flots du passé le rappelaient, le submergeaient, l'anéantissaient sans prévenir.

Il supposa qu'il fallait qu'il se lève pour se préparer. Sa douche froide l'aiderait seulement à trouver des forces pour se vêtir d'un costume à mille euros. Il se raserait peut-être, il rentrerait dans le moule. Qui au bureau devinerait son fardeau ? Il était plutôt bon comédien. En public, il ne laissait rien paraître mais, lorsque le soir venait, lorsque la solitude l'enveloppait de son voile obscur, il endossait sa véritable apparence ou plutôt l'identité qu'on lui avait façonnée à coup de mots acerbes autrefois. Des mots uppercuts, des mots cinglants, des mots tranchants et asphyxiants.

C'était comme si, il n'avait jamais vraiment existé. Comme si, on l'avait tué avant même qu'il ne pousse son premier cri. Les cris à présent, il les gardait prisonniers. Il aurait pourtant aimé hurler, hurler très fort pour, sait-on jamais, s'apaiser un peu. Mais, il ne savait pas faire cela. Il avait appris par la force des choses à se contenir pour ne pas montrer sa faiblesse et sa fragilité.
Les larmes non plus, il ne les laissait pas couler ou seulement quelques perles lorsqu'il entendait un requiem ou un adagio qui lui transperçaient son scaphandre, le temps d'un flottement sur des ressacs de notes se brisant sur son cœur.

Dans le fond, il ne cherchait pas à être bien, le serait-il seulement un jour ? Il désirait juste aller moins mal. Il n'était pas dupe. Cette saloperie n'était pas une aide, cette saloperie n'était pas une amie, une triste compagne tout au plus. Néanmoins, c'était plus fort que lui, quand il tremblait, quand le vide se saisissait de ses entrailles, il s'abandonnait au corps de sa rivale, il ne luttait plus. À quoi bon ? Elle le libérait, elle le détendait. Il aurait pu se contenter d'une seule fois mais non, dès lors qu'il avait goûté à elle, il lui en fallait toujours plus. Et, alors qu'il se croyait maître de la situation, elle le possédait, s'insinuait en lui, dans son cerveau, dans ses membres et lui ôtait pour un temps, un peu de sa souffrance. 

Il s'abimait ainsi tous les soirs, dans les eaux du Léthé à la recherche de l'amnésie de son oubli.

Il avala un café corsé puis, se dirigea vers le canapé. Il ramassa les restes de la bouteille de Cognac. Les éclats de verre sur le parquet représentaient les éclats de voix qui étaient murés en lui. Sa vie, en somme, se résumait à une mascarade, un poème tragique composé de rimes liquides.

Ce soir, en revenant du travail, il s'arrêtera dans une épicerie. Il achètera une, voire deux autres bouteilles puis, il priera pour qu'elles anesthésient sa douleur, il priera pour qu'on lui permette de ne plus jamais se réveiller, il priera pour qu'enfin ses démons lui fichent la paix.

  • Très beau texte. Bien rythmé jusqu'à la chute.

    · Ago 10 months ·
    Couv2

    veroniquethery

    • Merci.

      · Ago 10 months ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Rythmé comme il se doit sans oublier de nous faire sentir la torpeur et la détresse du personnage.
    Bravo encore. :)

    · Ago over 1 year ·
    Couvdcl3

    dechezlouis

    • Merci beaucoup encore une fois :)

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • waoh top on a enivie de savoir ce qui lui arrive, l'hisy=toire coule fluide pas de mots inutiles, un quotidien bien croqué, on voit le perso, dur destin et bô texte my favorite:éclats de verre éclats de voix bô le parallèle !

    · Ago over 1 year ·
    P 20140419 154141 1 smalllll2

    Christophe Paris

    • waoh ben un énorme merci à toi d'être venu lire et pour ce commentaire qui fait super plaisir !

      · Ago over 1 year ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Effectivement comme Maud je m'attendais à un vrai cadavre, du coup j'avais un peu de mal à comprendre la suite, je l'aurai bien vu rouler et perdre l'équilibre sur un "cadavre". Vraiment balise tes cadavres ! D'autant que l'on peut acheter des "flash drink" directement sur le web, c'est encore plus terrible même plus besoin de sortir, la mort à domicile, vive le commerce en ligne !

    · Ago almost 2 years ·
    Mycjq3xv

    Christian

  • Effectivement comme Maud je m'attendais à un vrai cadavre, du coup j'avais un peu de mal à comprendre la suite, je l'aurai bien vu rouler et perdre l'équilibre sur un "cadavre". Vraiment balise tes cadavres ! D'autant que l'on peut acheter des "flash drink" directement sur le web, c'est encore plus terrible même plus besoin de sortir, la mort à domicile, vive le commerce en ligne !

    · Ago almost 2 years ·
    Mycjq3xv

    Christian

    • Merci pour ta lecture et ta présence Christian. Biz

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • L'enfer de l'alcool....
    Ton texte me touche d'autant plus que ton personnage me rappelle quelqu'un de très proche .
    Il fut impossible de le sortir de cette addiction.

    · Ago almost 2 years ·
    Oeil

    anne-onyme

    • J'ai connu aussi malheureusement...
      Merci Anne de t'être arrêtée par ici

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Les ravages de l'alcool, ou les ravages du temps...Merci Ade.

    · Ago almost 2 years ·
    Default user

    miss

    • Les ravages du temps qui mènent à l'alcool. Merci encore une fois miss

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • L'alcool pour oublier que la société a façonné l'individu dès la naissance...double visage pour suivre le courant. Mais surtout toujours lutter pour être soi !

    · Ago almost 2 years ·
    Louve blanche

    Louve

    • Cela va bien au delà à mon sens, la société n'est pas la seule fautive, elle vient après. Les plaies à l'âme les plus profondes se forment dès les premières années d'existence. Certains parviennent à cicatriser, d'autres non. Merci Louve

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Une psychologie profonde que celle que vous avez construite pour votre personnage. Vous connaissez Moussa Nabati?
    Bien à vous Ade
    (Au fait, je trouve ça pratique qu'on me fasse remarquer les coquilles de mes textes sur wlw avant que je ne les publie ailleurs. Même si je ne suis pas des plus douées pour les remarquer, ça se voit dans mes textes, j'ai croisé celle-ci : Il désirait juste allait moins mal.
    Si ça peut aider.

    Bonne journée

    · Ago almost 2 years ·
    21765009 129430894369158 8985084520168090888 n

    koya-al-gaad

    • Bonjour Koya,
      Je ne connais que de nom Moussa Nabati, je n'ai pas encore lu un de ses ouvrages.
      (Merci d'avoir relever cette coquille en effet lorsque l'on change parfois la tournure d'une phrase on ne fait pas attention au reste. Et tout comme vous, il m'arrive de corriger des personnes afin d'aider :) alors merci)

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • Si je peux vous conseiller "Guérir son enfant intérieur", vous connaissez peut-être déjà les mécanismes psychologiques qui y sont dépeints, d'ailleurs j'ai l'impression que vous abordez la psychologie de vos personnages sous le même angle que celui pris dans ce livre, mais il est tout de même intéressant à lire.

      (Je vous en prie, d'ailleurs j'en ai aussi une à corriger depuis quelques semaines... le genre de choses qui arrive)

      · Ago almost 2 years ·
      21765009 129430894369158 8985084520168090888 n

      koya-al-gaad

    • Je suis allée lire le résumé du livre, très proche en effet de ma vision et conviction sur certains processus psychologiques. Je prendrais le temps de le lire, il doit être très intéressant. Merci pour le conseil de lecture.
      (Et oui ce genre de choses arrive souvent :) )

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

  • Tu m'as eu avec le cadavre sur le parquet ! :-D

    · Ago almost 2 years ·
    12804620 457105317821526 4543995067844604319 n chantal

    Maud Garnier

    • :)

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

    • Je me suis fait piégé moi aussi :-)

      · Ago almost 2 years ·
      Avatar

      Olivier Bay

    • :-)

      · Ago almost 2 years ·
      Ade wlw  7x7

      ade

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