Der wunderschöne Monatmai

menestrel75

Vor ihm steht ein wunderschön spärlich bekleidetes Lorelei. Devant lui se tient une incroyable merveilleuse Lorelei

Aujourd'hui la mer est sans vagues et les mots qu'il lui a écrits restent à la surface de l'eau.
La mer lave les maux de tous les hommes ( Euripide )
 
Et les mots ? Qu'en est-il des mots ?
Ceux qu'il lui écrivait, ceux qu'il lui disait et qu'elle répétait tous les soirs pendant qu'elle enduisait son corps d'huile parfumée, comme il le lui avait appris.
Chacun de ses effluves ambrés, fleuris, boisés lui parlait de lui et elle s'endormait dans les bras de son absence.
Le matin, le réveil l'extirpait des rêves habités par lui, rêves qui, souvent, avaient laissé des traces sur ses draps, sur ses doigts qu'elle humait douloureusement.
Der wunderschöne Monatmai. 
Janvier c'était mai, et février, et mars, avril, juin, juillet août et septembre.
Tous les mois de l'année étaient mai.
Le temps, ce merveilleux antalgique, panse les blessures les plus profondes.
 
L' IL ENTRE ELLE...
 
Des années plus tard, il se demandait encore s'il avait eu raison d'accepter cette masterclass.
Non qu'il regrettait d'avoir visité cette île de Beauté, son esprit curieux était toujours à l'affût.
C'était au mois d'avril, à la toute fin d'avril, il avait encore les fils traditionnels… et cela se poursuivait en mai.
Forcément, Der Wunderschöne Monatmai… Il avait tant chanté ce merveilleux lied.
Mais déjà, à cette saison, le thermomètre avait grimpé ; et il détestait la trop forte chaleur.
 
A son arrivée à Ajaccio, la température l'avait surpris.
Étaient venus l'accueillir à l'aéroport, le responsable de la culture, caricature de l'insulaire bronzé, lunettes noires,
le sourire accroché au menton, poignée de main se voulant franche.
Une jeune femme brune, à la chevelure bouclée, assez fine, lunettes noires également, son assistante sans doute.
Une autre femme, genre matrone italienne, aux rondeurs méditerranéennes.
 
Les salutations passées, Giacomo (le responsable culturel) lui propose soit de l'accompagner à l'hôtel tout de suite
soit, s'il le préfère, d'être accueilli par son assistante Ariane qui dispose d'une petite maison en bord de plage.
Civil et courtois, ne voulant froisser personne, il met sur le compte de ses insomnies le choix de l'hôtel.
Sans se douter qu'il allait regretter ce choix.
 
Elle l'avait aimé d'un amour fou et douloureux, insensé dont elle pressentait quelque issue tragique.
Par peur de la mort – qui aurait tué qui ? - j'avais choisi la rupture.
Lui avait le désir malheureux comme certains ont le vin mauvais, il craignait son attirance comme on redoute un vent mauvais.
Leurs désirs vibraient au diapason, tous deux sur le fil du rasoir entre l'amour et la mort.
Résultantes d'équations identiques, leurs cinétiques érotiques défiaient les lois de l'équilibre et leurs dynamiques amoureuses celles, plus graves encore, de la gravité.
 
Le temps change vite en Corse. Plus vite encore que les inclinations humaines.
Faut-il craindre les velléités inhérentes à la nature féminine ?
Faut-il regretter la versatilité qui frappe certains hommes ?
 
La chambre retenue est agréable, vaste ; c'est plus une suite qu'une chambre.
Un petit balcon permet d'admirer la ville, d'apercevoir la mer.
Il a chaud, il range à peine ses affaires et file prendre une douche dans une immense salle de bains.
Une pudique serviette autour des reins, il revient contempler la ville.
 
Le téléphone intérieur le sort de ses pensées.
C'est Ariane, l'assistante supposée, qui s'enquiert de son installation. Est-il satisfait, a-t-il besoin de quelque chose…
Elle a une voix perchée, dans laquelle perce la timidité.
Il repense à Giacomo, prénom qui le fait penser à Casanova.
 
Loin de confondre la liberté avec l'indifférence, Casanova « est foncièrement un ami des femmes, entre les femmes et lui, il y a constamment connivence ».
Et il est aussi l'anti-Don Juan : « Que cherche Don Juan ? Non le plaisir mais la victoire.
Sa vie est un perpétuel défi. Il a besoin d'un ennemi à vaincre, d'un obstacle à surmonter. Casanova, lui, cultive l'occasion et il est prompt à la saisir. »
Il n'est pas l'homme du défi, mais l'homme de la disponibilité : dans le plaisir il ne cherche rien d'autre que le plaisir.
La transgression restant dans un rapport de dépendance à l'égard de la loi, il s'affranchit simultanément de l'une et de l'autre.
Jamais il n'éprouve le besoin de se poser en s'opposant : c'est un voluptueux, ce n'est pas un adversaire. Il choisit l'hédonisme, non l'héroïsme.
Pour le dire d'un mot, Casanova ne met pas le système en question, il le met entre parenthèses.
La liberté dont il fait preuve est « une liberté limitée à l'acte et que n'escorte aucune doctrine ».
 
Le temps de ces pensées, il a oublié le téléphone… Quelques « allo allo » le ramènent à la réalité
et, à la demande d'Ariane de lui faire visiter un peu les plus typiques endroits de la ville, il répond qu'il en sera enchanté…
alors qu'il préférerait rester tranquillement, mais sa courtoisie lui joue si souvent des tours…

Ce devait être au siècle dernier.
Mais la mémoire est parfois tellement volatile.
Il n'était jamais allé en Corse.
Il s'y rendit pour y tenir une masterclass, à l'invitation des affaires culturelles.
Il se souvient des visites qu'on lui fit faire, découvrant des paysages insoupçonnés.
Il se souvient d'épisodes émouvants qui le surprirent.
 
Elle marche le long de la plage et sa voix la suit à la trace.
Elle s'enroule autour de ses pas, entrave sa démarche.
Le sable qui crisse lui rappelle les jours heureux, ce merveilleux mois de mai qu'il aimait tant lui chanter.
 
Fragile, surprenante, paradoxale, sentimentale, enfantine, dévergondée, elle est arrivée dans sa vie avec la grâce à durée déterminée d'une parenthèse.
Il l'appelait sa petite pute d'amour.
Il interrompt le fil de ses pensées, y enchâsse un souvenir bleu nuit, poursuit ses digressions mentales du matin, aussi vives qu'une bagatelle.
Aujourd'hui, elle repense qu'elle désirait tant devenir sa petite salope cinq étoiles luxe, elle le serait resté le temps d'un amour.
Quelques jours plus tard, quelques désirs plus tard, l'année dernière ou celle à venir, ils se quitteront sans bruit et la parenthèse de cette histoire érotico-sentimentale se refermera aussi vite qu'elle s'est ouverte, enchâssée et vaine au milieu des souvenirs.
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