Dernière révérence

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Dans la pénombre du garage, il est difficile de se repérer. Surtout lorsque l'on a jamais fait ça. Saisir le tuyau de l'huile à frein. Le couper, d'un coup. Veiller à ne pas se salir. Surtout ne pas faire de bruit. Refermer le capot, doucement. Partir. Le reste fera son travail.

 

Adam rentra dans le salon, un immense sourire aux lèvres.

« Devine qui sera la tête d'affiche du nouveau spectacle de Raminov Jolisvki ? »

Joya bondit hors du canapé en poussant un cri de joie avant de sauter dans ses bras. Des larmes se mirent à jaillir hors de ses yeux.

« Ma chérie, enfin ne pleure pas ! » dit Adam en riant.

Pourtant Joya ne pouvait s'en empêcher.

Et elle détestait cela.

Ces larmes qui coulaient le long de ses joues n'étaient pas le témoignage du bonheur qu'elle ressentait pour son époux. Elles en étaient la cruelle conséquence.

Joya ne pouvait s'empêcher d'haïr son mari.

Ils s'étaient rencontrés dans une prestigieuse école de danse classique, et tout de suite, ils avaient su qu'ils seraient bien plus que de simples camarades de classe.

Adam baignait dans la danse depuis tout petit : sa mère était une des danseuses étoiles les plus célèbres de son temps.

Joya quant à elle était issue d'une famille modeste où la danse n'était qu'une folie passagère, qui plus est de mauvaises mœurs. Pour réussir à entrer dans cette école, elle avait dû se battre et faire énormément de sacrifices.

De cette passion commune, de cette rage de réussir et de briller n'acquit l'amour.

Un binôme ambitieux, féroce, prêt à tout pour monter sur le devant de la scène. Un binôme qui s'était promis  gloire et succès.

Mais à la sortie de l'école, la chute fut particulièrement rude pour Joya.

Rapidement, elle eut le premier rôle pour un des spectacles les plus attendus de l'année. Tout le gratin était présent à la première. Cette représentation devait être son moment de gloire, la récompense de toutes ces années de détermination, de travail et de sacrifices. Ce spectacle promettait de lui ouvrir les portes d'une carrière qui inscrirait son nom aux côtés des plus grands artistes de sa génération.

Pourtant, le rêve se transforma en cauchemar.

La lumière devint aveuglante, la musique assourdissante, ses jambes tremblantes, elle se trouva dans l'impossibilité d'effectuer les figures qu'elle avait pourtant répétées des millions de fois. 

Elle finit par s'écrouler sur le sol, sans pouvoir se relever, comme écrasée sous le poids de la fatalité.

Après ce fiasco, Joya fut la risée de tous. Les critiques l'assassinèrent, sans parler des chorégraphes qui placèrent son nom sur une liste noire.

Jusqu'à aujourd'hui, Joya n'arrivait pas à comprendre.

Selon son médecin, son corps avait tout simplement lâché à cause du surmenage couplé à la pression du jour j.

Elle ne se le pardonnait pas et il était évident qu'elle ne se le pardonnerait jamais.

Chaque soir avant de se coucher, elle se refaisait le spectacle dans sa tête. Parfois tout se passait exactement comme cela aurait dû être : elle se sentait s'envoler sur la scène, elle voyait les visages s'émerveiller devant tant de grâce, elle sentait l'odeur du bouquet de roses rouges que lui tendrait son chorégraphe à la fin du spectacle. Souvent, elle se revoyait sombrer, spectatrice de la mort de sa carrière, de ses rêves réduits en miettes.

Joya devint professeur de danse dans une école de quartier. Elle aurait voulu couper les ponts avec la danse, mais au fond, c'était la seule chose qu'elle connaissait, elle était inéluctablement liée à elle, comme deux âmes sœurs impossible à séparer malgré le mal qu'ils se font.

Adam quant à lui avait eu plus de mal à avoir des opportunités. C'était un bon danseur, mais il était évident qu'il n'avait pas le talent de Joya. Pourtant, à force de persévérance, il finit par se faire un nom dans le milieu.

Joya finit par développer de forts ressentiments face à son succès. D'abord de l'aigreur puis, peu à peu, un sentiment proche de la haine.

Adam vivait absolument tout ce dont elle avait toujours rêvé, ce qu'elle avait effleuré  du bout des doigts sans jamais pouvoir le saisir : danser sous la direction des chorégraphes qu'elle admirait depuis son enfance, les tournés mondiales aux côtés d'artistes renommés, les innombrables galas et soirées… Et la célébrité : être reconnu et admiré par tous !

Mais au lieu de tout cela, elle était condamnée à enseigner à des enfants braillards, dissipés, sans aucune discipline. Elle les détestait. Parfois elle voulait leur arracher les yeux, couper leurs petites jambes pour ne plus jamais les voir danser.

Lorsqu'Adam attendait une réponse pour un nouveau spectacle, elle espérait que celle-ci soit négative. Au fond, c'était la seule chose à laquelle elle avait encore droit : la jalousie comme exutoire face au pathétisme de sa vie.

Elle était devenue tellement jalouse qu'il lui arrivait de couper son téléphone lorsqu'il était en tournée. Elle ne pouvait tout simplement pas supporter de l'entendre lui raconter ses journées si fantastiques.

Joya faisait cependant extrêmement attention à ce qu'il ne se rende compte de rien. A chaque nouveau contrat, elle sautait littéralement de joie et paraissait la plus heureuse des épouses.

Elle lui faisait croire que son métier de professeur s'était avéré être une vocation et que finalement, elle préférait son quotidien à celui de danseuse professionnelle.

La vie lui avait appris à toujours se montrer forte. La jalousie était une preuve de vulnérabilité, une preuve d'infériorité. Elle refusait de se montrer faible, devant qui que ce soit.

Puis elle avait peur qu'Adam ne la quitte.

C'était devenu une obsession. A chaque tournée, elle imaginait qu'il lui annoncerait qu'il avait rencontré une danseuse qui prendrait sa place.

Elle pensait qu'elle finirait par perdre son mariage comme elle avait perdu la danse : d'un claquement de doigt. Une sorte de malédiction dont elle serait victime.

Elle n'aurait pu supporter un deuxième échec. Au fond, être avec Adam lui permettait de garder la face : son succès était d'une certaine façon le sien, rester avec lui lui permettait de capter un peu de sa lumière. Elle n'avait certes pas réussi mais elle méritait d'être avec un homme faisait partie de l'élite , elle valait bien cela.

Joya allait jusqu'à fouiller son téléphone en catimini, juste pour se rassurer, chasser ses idées obsédantes et laisser son esprit reprendre son souffle, ne serait-ce que l'espace de quelques instants.

 

Puis il y eut l'accident.

 

Accident de voiture. Causes inconnues. Perte de l'usage des jambes.

Les médecins parlaient de rééducation, mais on pouvait lire dans leurs yeux que tout espoir était vain.

Ce fut une renaissance pour Joya, une mort pour Adam.

Adam ne pouvant plus danser, la jalousie de Joya n'était plus qu'un lointain souvenir.

En outre, la carrière de danseuse de Joya fut relancée. L'accident d'Adam avait fait énormément de bruit dans le milieu et faire revenir sur scène sa femme, cette prometteuse danseuse humiliée par un début de carrière dramatiquement avortée, donnait cette dimension tragique dont raffolait le public, ce qui n'avait évidemment pas échappé aux chorégraphes.

Joya put enfin montrer au monde l'étendue de son talent. Elle n'eut pas à attendre longtemps pour être assaillie par les demandes.

Projetée au-devant de la scène, adulée par le public, convoitée par les plus grands chorégraphes, elle se sentait enfin vivante.

Elle avait peu à peu perdu le sens des réalités, la notoriété lui avait décollé les pieds de la terre pour l'emmener sur une planète où elle était la Reine.

La pauvre professeure de danse n'existait plus et elle s'était jurée que plus jamais elle ne descendrait aussi bas. C'était indigne d'elle-même, et ces dernières années constituaient une profanation de son talent.

La petite fille incomprise et reniée de tous avait enfin pris sa revanche, et elle s'en délectait, prenant un malin plaisir à envoyer à sa famille chaque article de presse parlant de son succès.

Le monde avait besoin d'elle. Elle le savait, c'était une étoile dont l'éclat illuminait le ciel assombri par la médiocrité. Le sommet était la seule place où elle pouvait se trouver.

Sa relation avec Adam aussi avait changé. Les rôles s'étaient inversés. Elle était devenue un astre et lui, cloué sur son fauteuil, n'enclenchait chez elle plus aucun intérêt.

Pire encore, il l'encombrait, lui téléphonant durant ses tournées, lui demandant sans cesse de passer du temps avec lui. Elle côtoyait des gens tellement intéressants…

Elle décida de le quitter. Pas tout de suite, car elle devait assurer une première et ne voulait pas être dérangée par ses jérémiades, mais elle s'en chargerait après, assurément.

Adam, quant à lui sombrait. Tout était allé si vite. Il avait perdu le contrôle et pour la première fois de sa vie, il n'arrivait pas à réagir. Il devait reprendre le contrôle. Il devait réagir.

4 heures du matin.

Un bruit réveilla Joya, une sorte de fracas. Prise de panique, elle pensa tout de suite à un cambrioleur. Elle se tourna dans le lit pour réveiller Adam mais la place était vide. Elle descendit à l'étage voir ce qu'il s'y passait.

Sur le sol de la cuisine, la bouteille en verre qui contenait d'ordinaire son smoothie n'était plus que débris tranchants nageant dans le liquide coloré et épais.

Sur la table trônait un sachet renfermant une poudre blanche. A côté, Adam regardait Joya, les yeux écarquillés de surprise, mais surtout de frayeur.

-          Adam… Qu'est-ce que tu fais ?

-          Rien ! Rien du tout ! J'avais soif et, maladroit comme je suis, j'ai fait tomber la bouteille, voilà tout !

Il hurlait presque ses mots, son visage était crispé en un étrange sourire forcé, les veines de ses tempes étaient sur le point d'exploser. Tout son corps tremblait.

-          Adam. Tu ne bois jamais mon smoothie. Et qu'est-ce que c'est que ça ?

Elle pointa du doigt le sachet.

-          Rien ! C'est un médicament pour soulager mes douleurs après l'accident... Et pour le smoothie, cette fois-ci j'en avais tout simplement envie !

-          Enfin Adam. Tu es allergique aux fruits rouges. Maintenant tu vas me dire immédiatement ce que tu faisais. Qu'est-ce que c'est que cette poudre ?

Joya parlait calmement, froidement, machinalement.

-          Joya, c'est quoi cet interrogatoire ? Tu ferais mieux d'aller te coucher maintenant, demain tu as ta grande première, tu dois être en forme !

Elle saisit le sachet sur la table.

-          Un médicament ? Où est son emballage ? Donne-moi l'ordonnance.

-          Je… C'est l'aide à domicile qui a dû la ranger je ne sais où. Maintenant arrête s'il te plaît, on va se coucher.

-          Tu mens.

-          Quoi ? Joya ne sois pas ridicule ! Il est tard, tu es fatiguée, moi aussi. Allons-nous coucher…

-          Tu voulais m'empoisonner.

Sa voix ne laissait transparaitre aucune peur. Elle n'avait pas peur. Ce qu'elle ressentait s'apparentait plus à du mépris, du mépris mélangé à un profond dégoût . Elle le regardait, minable sur son fauteuil. Comment avait-il osé ?

-          Joya, ce n'est pas ce que tu crois ! Jamais je ne te ferais du mal, tu le sais bien !

-          Tu l'expliqueras à la police.

Elle alla chercher le téléphone.

-          Non ! Je t'en supplie ne téléphone pas, je te promets, je vais tout t'expliquer.

Joya posa le téléphone sans le quitter des yeux. Il était en larmes, son corps tremblait si fort qu'il faisait vibrer son fauteuil. Quel spectacle pitoyable.

-          Joya. Tout d'abord sache que je t'aime et jamais je ne t'aurais fait du mal ! Je ne cherchais pas à te tuer, jamais je ne ferais une chose pareil, je ne peux pas vivre sans toi ! C'est du sédatif. J'en aurais mis une petite dose, juste pour que tu ne puisses pas danser sur scène demain…

Joya ne comprit pas tout de suite. Adam voulait la droguer pour qu'elle soit dans l'incapacité de danser… 

Elle fut prise d'une violente secousse. Elle comprit.

Sa première. Son malaise sur scène. Elle n'avait jamais cru à cette histoire de surmenage, cela ne lui ressemblait pas, elle n'avait jamais été une faible.

-          Si j'ai fait ça, c'est par amour Joya ! Je t'aime tellement tu sais. Toute ma vie, j'ai vu ma mère vivre sa carrière et nous ignorer mon père et moi. Elle n'était jamais là, toujours en tournée ou en répétition, tu comprends. Elle a fini par nous quitter pour aller vivre avec son partenaire de danse. Tu t'en rends compte ! Moi je ne peux pas vivre sans toi. Si j'ai fait de la danse, c'était inconsciemment pour attirer l'attention de ma mère, pour lui prouver que je pouvais m'en sortir sans elle, que je n'avais pas besoin d'elle, mais j'ai eu tellement mieux, je t'ai rencontrée ! Et toi, il était hors de question que je te perde. Tu étais tellement talentueuse à l'école, je savais que ça allait recommencer, alors avant ta première j'ai mis du sédatif dans ta nourriture. Si je l'ai fait c'était pour nous, pour qu'on reste ensemble et regarde nous ! On est resté unis toutes ces années ! Mais il y a eu ce foutu accident et tout s'est effondré. On est même plus un couple ! Tu t'éloignes de moi, tu n'es jamais à la maison, tu commences à m'oublier, comme ma mère ! Je devais agir. Je voulais que tu t'écroules encore à la première de demain, que tu arrêtes ta carrière comme avant, ça avait tellement bien marché la première fois… Ta place est ici, c'est auprès de moi que tu es heureuse, pas sur scène, moi je peux te rendre heureuse, tu n'as pas besoin de la danse Joya, tout ce dont on a besoin c'est d'être ensemble, et tu sais que j'ai raison !

 

Joya ne dit rien. Son corps tremblait de haine. Cette petite merde avait ruiné sa carrière et gâché sa vie. Et il voulait recommencer.

Il se trouvait devant elle, il chouinait comme un gosse, bavant, braillant.

C'était donc ça qui avait voulu la détruire. Il lui donnait envie de vomir.

Un vers de terre tortillant dans la boue qu'elle aurait dû écraser depuis bien longtemps.

Il n'était qu'un faible. Et c'est elle qui avait payé son écœurante fragilité.

Elle avait tant sacrifié pour devenir danseuse. Elle s'était retrouvée seule, sans famille, sans maison. Elle avait connu la pauvreté, les petits boulots minables pour financer ses études, les jours avec seulement un repas.

Et cette vermine avait tout balayé d'un revers de la main.

Elle lui jeta un mouchoir à la figure

« Essuies toi. Tu baves ».

Puis elle repartie se coucher. Elle ne le laisserait pas anéantir une seconde fois sa carrière. Demain, elle devait assurer une première.

 

Comme tous les mercredis en fin de matinée, Adam devait se rendre à l'hôpital pour une séance de rééducation. D'ordinaire, Joya n'était pas chez eux, en tournée ou en répétition, la maison n'était alors occupée que par Adam et son aide à domicile.

-          Madame, comme vous êtes ici aujourd'hui, souhaitez-vous accompagner vous-même votre mari à sa séance ?

-          Non. Faites comme d'habitude. La voiture est dans le garage. Toute prête, rien que pour vous deux. »

La pauvre. Un dommage collatéral.

Au bord de la fenêtre, Joya observa la voiture s'éloigner doucement dans l'allée.

Ce n'était plus qu'une question de temps.

La dernière révérence d'une danse qu'il n'avait jamais été capable d'exécuter. 

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