Des petites choses comme ça

Yannick Darbellay

Marie tourne autour de moi comme un satellite. J'ai jamais connu de filles aussi adorables qu'elle. Elle s'affaire dans la chambre, vérifie machinalement son maquillage discret dans la glace, et pense à moi. Elle pense tout le temps à moi.

-On devrait y aller, maintenant. constate-t-elle.

Mais c'est impossible.

-Tom...

Je préfère ne pas lui répondre parce que je ne veux pas y aller. C'est-à-dire, je ne peux vraiment pas y aller. Je reste assis, prostré au bord du lit, au bord du vide et je suis incapable de bouger, parce qu'il y a le vide et que j'ai le vertige ce matin. Je ne veux pas tomber.

Elle comprend tout ça et s'approche de moi. Elle a revêtu la robe noire qu'elle avait essayé sous mes yeux quelques semaines auparavant et dans laquelle elle m'avait fait bander à un point tel qu'on avait dû abréger la séance d'essayage pour baiser. Je ne soupçonnais pas à ce moment-là que le vêtement deviendrait une saloperie de robe d'enterrement. On ne peut pas deviner ces choses-là. Enfin pas que je sache et si toutefois j'avais su et bien j'aurais lacéré le tissu et l'aurais brûlé dans le jardin. Ça aurait pris des allures de rite funéraire hindou, ou je ne sais quoi, et le mauvais œil se serait barré dans la fumée distraite et les flocons de cendres, tandis que Marie et moi nous serions recueilli sous un ciel incandescent. Mais à l'époque j'en savais rien du tout.

L'amour, la mort, le chagrin.

Marie tente de me consoler. Elle passe sa main dans mes cheveux, comme ça, et puis elle me cajole et moi, sans résister, je me laisse aller contre son ventre. Elle sent bon. Elle sent les ballades printanières, les baisers sur la nuque. J'aime sa nuque, les petits cheveux sous les baisers et je me remémore tout un tas de trucs, nos ballades, son cul, et alors je ferme les yeux. Elle me berce comme un chaton.

-T'es mon échelle... Je lui dit, je hoquette, je chiale.

Foutue tristesse. Marie se penche pour me chuchoter des mots de réconfort à l'oreille, plic, plic, qui s'y versent comme de minuscules cailloux, des sortes de douceurs qui me filent des frissons. Agrippé à elle, je répands des larmes partout sur sa robe noire. Je crois bien que c'était nécessaire, je veux dire, je crois que ça devait sortir, toute cette dégueulasserie de chagrin, toute cette douleur.

-T'as raison, on devrait partir. Je bredouille.

Avant ça, il faudrait que je me reprenne et puis, quand enfin je me serai ressaisi, ce sera le bon moment ; quand j'aurai l'air digne. Et là-bas je ne pleurerai pas.

C'est de ma faute. Moi j'étais môme, ma mère en chaise roulante et mon père portait la barbe, les cheveux longs et des tatouages sur les bras. Et il s'occupait de nous. Le matin il soulevait Maman tels que le font les jeunes mariés sur les parvis d'églises, puis il l'installait dans sa chaise en rigolant.

-Ça me fait les bras, regarde ! Plaisantait-il en durcissant les biceps.

Ensuite il l'emmenait dans la salle de bain où il la lavait tendrement derrière la porte close, sans trop parler, vous voyez, juste quelques petites choses, « c'est bien mon coeur » ; « lève le bras » ; « t'es belle ma princesse ». Des petites choses comme ça, des petits mots d'amour. Moi pendant ce temps-là, je disposais les bols sur la table les céréales, des fruits et quand mes parents se pointaient, détendus, ils me souriaient.

Après le petit déjeuner Papa me déposait à l'école puis fonçait au travail et Maman restait à la maison, seule. Dans la matinée, la voisine venait lui tenir compagnie jusqu'au déjeuner qu'elles prenaient ensemble. Elle était gentille la voisine. Plus tard, une infirmière passait lui prodiguer quelques soins et le soir, Papa me récupérait devant l'école en faisant vrombir sa moto pour épater mes copains. J'aimais les virées sidérantes avec mon père. Je me tenais à lui, à sa force et on roulait à n'en plus finir sur des lignes sinueuses, Vraoum ! On empruntait un tas de détours fabuleux. On cavalait vers l'espace où l'on dépassait des comètes. On chevauchait des météorites et le temps s'étirait, s'étirait jusqu'à ne plus rien signifier, et au bout du compte on était heureux. En tout cas ça y ressemblait.

Mais la liberté ne dure qu'un temps. Il fallait se dépêcher d'arriver à la maison où Maman s'inquiétait de ne pas nous voir rentrer. Si l'on tardait trop, on devinait au rimmel coulé sur ses joues, qu'elle avait pleuré. C'était la voisine qui la maquillait, et après qu'elle eut pleuré, ça lui donnait une mine pas possible. Papa, désolé, l'embrassait sur les cheveux, sur le front, sur les yeux et se confondait en excuses, et puis il lui faisait un brin de toilette en lui jurant qu'elle était la plus jolie des bécanes et que rien que pour ça, on ne l'y reprendrait plus ! Les soirs suivants, on revenait fissa à la maison et on trouvait Maman d'humeur absolument merveilleuse. Elle nous recevait avec des grands gestes maladroits et Papa la plaisantait et de toute la soirée, nous ne faisions que rire.

D'autres jours enfin, on l'entendait à bonne distance qui hurlait comme hurlent les chiens abandonnés. Peu importait qu'on fut rentré à l'heure ou non.

-Putain de merde ! Jurait Papa en descendant de moto.

Ensemble on se précipitait à l'intérieur de la baraque où elle glapissait, et on ne comprenait rien à ce qu'elle disait parce que les mots ne sortaient pas clairement de sa bouche.

-Calme-toi !! Lui ordonnait-il.

Moi je chialais. Papa voulait presser Maman contre son cœur mais rien à faire, elle se débattait sauvagement. Elle ramenait la tête en arrière avec force si bien que je voyais battre ses veines à toute blinde sur son cou. Elle repoussait Papa et gesticulait, tâchant de s'arracher les cheveux, s'arracher le visage, la peau et toute cette enveloppe charnelle trop grasse et partiellement figée dans laquelle elle s'était égarée. Elle chialait sa féminité cabossée, sa maternité bridée, quelque chose de ce genre-là. Vous pouvez pas savoir à quel point ça m'effrayait.

-Va dans ta chambre ! M'ordonnait mon père.

J'obéissais sans moufeter. La crise durait et durait et quand enfin Maman se taisait et que j'osais pointer le bout de mon nez dans le salon, je la trouvais blottie contre Papa qui paraissait épuisé. Il la couchait avec délicatesse afin que l'on put passer à table, lui et moi. Il ne disait plus rien. Je la bouclais aussi et on mangeait en silence.

J'aurais bien voulu lui parler, quand même, parce que ça me plaisait pas de le voir abattu comme ça. Je croquais dans mon sandwich au jambon en le regardant qui ne regardait rien d'autre que ses pensées en sirotant une bière. Les soirs de crises, après que je me fus couché, j'entendais sortir mon père, soit qu'il voulût s'envoler à moto, soir qu'il allât chez la voisine, et je ne dormais pas avant qu'il fût rentré.

-Tu vas y arriver ! Je l'encourageais.

Ce jours-là, ma mère avait décidé de se lever. Les médecins n'avaient pas été affirmatif. Dans certains cas, les patients récupéraient bien de leur motricité. D'autres fois, non. Elle, elle y croyait pour de bon. La rééducation avait aidé ma mère mais ça ne lui suffisait pas. Elle voulait se tenir debout. Moi je doutais que ça vienne et ça ne venait pas. Les jambes ne répondaient pas, les bras n'en faisaient qu'à leur tête, mais elle ne lâchait pas l'affaire. Des gouttes de sueur perlaient à son front et moi, de toute ma volonté j'essayais de l'aider. Mais j'étais trop frêle, trop petit pour la soutenir convenablement et son bras me pesait sur les épaules tandis que je serrais les dents en lui disant « vas-y, vas-y Maman ! »

Malheureusement mes genoux cédèrent. D'un seul coup je m'effondrai au sol et Maman s'affala avec moi et son fauteuil alla percuter l'étagère. Son ventre blanc s'échappait de dessous son t-shirt remonté, et elle se mit à pleurer. Affolé, je chialai avec elle. Je tirai sur son bras, je glissai une main sous sa tête, sous ses jambes pour la soulever. Je voulais faire comme Papa et j'y mettais toute ma force, mais bon sang qu'elle était lourde, elle ne bougeait pas d'un millimètre. Elle redoublait de pleurs parce que j'étais son fils et que je devais m'occuper d'elle et que Papa n'était pas là. Ce dimanche-là, il avait filé à moto parce qu'il avait besoin de respirer. C'est ce qu'il lui avait dit. Je décrochai le téléphone.

-Hon ! Faisait Maman.

Elle me suppliait « Hon !! Hon !! » Moi je téléphonai quand même à l'infirmière. J'avais perdu la tête.

De ma faute.

Des gens sont venus. Les années suivantes, j'ai plus tellement vu mon père qui n'a pas bien tourné.

Aux obsèques, il n'y a pas grand monde. Deux ou trois bikers mal à l'aise, quelques inconnus, d'anciens collègues de mon père. Sa mère n'a pas fait le déplacement. La mienne par contre, est venue avec la fidèle voisine. Marie et moi sommes arrivés juste avant que la cérémonie ne débute. Le prêtre a écarté les bras en se raclant la gorge et j'ai pleuré comme un môme.

  • waouh!

    · Ago about 5 years ·
    Zen

    marjo-laine

    • Ben merci ^^

      · Ago about 5 years ·
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      Yannick Darbellay

    • je vais élaborer un peu. Votre texte est prenant, votre écriture fluide et procure une belle émotion au lecteur...sans pathos, avec sincérité, simplicité et pudeur...on y croit à tous ces personnages grâce à tous ces petits détails qui "font vrai"...à tel point que je lirai bien la suite :-)

      · Ago about 5 years ·
      Zen

      marjo-laine

    • ça me va toujours autant :)

      · Ago about 5 years ·
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      Yannick Darbellay

  • C'est sublime... J'sais pas quoi dire de plus là, j'suis touchée en plein coeur !

    · Ago over 6 years ·
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    octobell

  • Bon...j'ai une poussière dans l’œil...tu as une très belle écriture à fleur de peau, j'adore!(Mais vraiment! :) )

    · Ago over 6 years ·
    Noir

    suzelh

  • Merci!

    · Ago about 7 years ·
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    Yannick Darbellay

  • Bien que je ne puisse plus pleurer, les larmes sont là...

    · Ago about 7 years ·
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    yan--2

  • C beau simplement

    · Ago about 7 years ·
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    mamzelle-vivi

  • Merci! Je prends tous vos compliments parce que ça me va droit au coeur et même si je sais pas si c'est mérité et bien j'ai pas envie d'en laisser une miette, pas une!

    · Ago about 7 years ·
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    Yannick Darbellay

  • Waoh... C'est indescriptible... Sublime, tragique, scotchant, frappant, saisissant, pardon je manque de vocabulaire ! Magnifiquement écrit et terriblement bien rendu, j'aurai pleuré comme un môme aussi, si ça avait été moi.

    · Ago about 7 years ·
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    Alice Neixen

  • Toutes ces fortes émotions si bien décrites, mon coeur est tt retourné...

    · Ago about 7 years ·
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    apolline

  • j'ai lu d'une traite, sans pouvoir quitter l'écran des yeux. peu de lectures me font cet effet. je suis fan de ton style, assurément.
    quant à l'histoire, tout a été dit. j'aime l'émotion poignante qui s'en dégage.

    · Ago about 7 years ·
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    Karine Géhin

  • merci pour ce partage, j'ai vraiment apprécié ton écriture qui m'a accroché dès le départ. belle plume.....

    · Ago about 7 years ·
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    laurencemarino

  • Merci à tous!

    · Ago about 7 years ·
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    Yannick Darbellay

  • Voila du bel ouvrage assurément. L'émotion il en faut avant tout pour écrire. Sans tristesse d'âme, sans joie, on n'écrit que de la ..... Merci pour ce moment de belle écriture poignante, je vais de ce pas écrire... encore!

    AMISDESMOTS

    · Ago about 7 years ·
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    amisdesmots

  • Un texte qui vous cueille à froid et dont l'écho résonne longuement... Belle nouvelle qui donne envie de faire plus ample connaissance

    · Ago about 7 years ·
    Mane g8 09 2011 056 465

    Mireille Roques

  • C'est très joliment tourné, très belle nouvelle. Mélancholique, triste même, mais belle.

    · Ago about 7 years ·
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    kouigna-man

  • Merci Yannick pour ce travail ciselé et les vagues d'émotion.
    Merci Colette pour ce partage.
    Il y a des matins comme ce matin où l'on trouve que WLW a de belles raisons d'exister.

    · Ago about 7 years ·
    Un inconnu v%c3%aatu de noir qui me ressemblait comme un fr%c3%a8re

    Frédéric Clément

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