Diatribe du Grand Charles...

Jean Claude Blanc

scène en un acte, à déguster...jusqu'au bout

                     Diatribe du Grand Charles

 

La scène se passe au paradis ; sur un petit nuage, Yvonne tricote, assise sur un pliant ; elle voit arriver le général, titubant, la mine défaite, prêt à défaillir.

Après quelques pas, il s'effondre à ses côtés dans un fauteuil.

 

Yvonne :

Depuis que de Saint Pierre vous eûtes la permission

De retourner sur Terre ausculter la Nation

Sur ce petit pliant, j'attends votre venue…

Mais je lis dans vos yeux une déconvenue !

Parlez-moi sans tarder de celle qui toujours

Fut jadis avec moi l'objet de vos amours…

 

Le Général :

Vous voulez dire France à qui j'ai voué ma vie,

Ne cachons point son nom ! Vous sais gré, ma mie !

(Malgré les embarras, les peines les tracas

Qu'elle a pu vous donner et dont j'ai fait grand cas !)

Pendant aussi longtemps de l'avoir tolérée.

 

Yvonne :

Et bien ?

 

Le Général :

          Et bien Madame, elle est défigurée !

 

Yvonne :

Charles, je compatis, c'est une peine extrême

De voir les traits meurtris d'une femme qu'on aime

Elle a vieilli sans doute….

 

Le Général :

                      Oh, ce n'est pas cela !

Il m'en faudrait bien plus pour être en cet état

Je ne m'attendais pas à la revoir pucelle !...

Mais on peut décliner…sans cesser d'être belle !

Si le corps en hiver n'est plus à son printemps

L'âme de l'être aimé sait résister au temps !

 

Yvonne :

C'est donc son âme ?

 

Le Général :

                   Hélas ! Si je n'étais au ciel

Près de vous, à l'abri des chocs existentiels

Ce que j'ai vu m'aurait donné le coup de grâce !

 

Yvonne :

Mais qu'avez-vous donc vu ? Vos silences me glacent !

 

 

Le Général :

France, mère des Arts, des Armes et des Lois…

O Dieu, l'étrange peine ! Et quel affreux émoi !

Quelle désillusion, quelle désespérance,

De revoir sa maîtresse en telle déshérence !

 

Yvonne :

Mais encore, précisez… je reste sur ma faim !

Vous me turlupinez ! Qu'avez-vous vu enfin ?

 

Le Général :

J'ai vu, j'ai vu, Oh ciel ! J'ai vu…comment vous dire…

Comment bien s'exprimer quand on a vu le pire ?

J'ai vu le Titanic s'abîmer dans les flots

Et son grand timonier repeindre les hublots !

J'ai vu un président, la cravate en goguette,

L'air niais, regard flou et la mine défaite,

Un casque sur le chef, juché sur un scooter !

(On avait dû lui dire : il faut sortir couvert !)

Vous voyez le tableau ! Oh, madame, j'ai honte

De certifier pour vrai tout ce que je raconte !

C'est la chienlit, vous dis-je et pas qu'en les faubourgs !

Comme ce fut le cas quand nous jouissions du jour

Mais dans le Saint des Saints, au cœur de l'Etat même

Où tout devrait baigner dans un accord extrême.

J'ai vu des gouvernants qui ne gouvernent rien…

Et un peuple hébété les traiter de vauriens !

J'ai vu, comme jadis, tous ces « politichiens »

Se disputer leur os, hargneux comme des chiens.

J'ai vu dans la maison où j'ai régné dix ans

Un orchestre amateur, gratter ses instruments

Dans la cacophonie ! Et dans ce grand bazar

Le moindre palotin se prendre pour César :

L'un fraîchement nommé, jouant les petits saints,

S'exonérer d'impôts et trouver ça très bien !

L'autre obscur conseiller, quérir à son de trompe

Un larbin soudoyé pour lui cirer les pompes !

Geste surréaliste au temps qui fut le mien !

Mais j'allais oublier, et là, tenez-vous bien !

Pour couronner le tout, j'ai vu, (serrez les cuisses !)

Le gardien du budget planquer son fric en Suisse !

 

Yvonne :

N'êtes-vous point sévère avec ces jeunes gens

Tout fiers d'avoir acquis un certain entregent ?

Ces nouveaux Rastignac jadis vous faisaient rire

Et ne vous mettaient pas dans une telle ire !

Nous connûmes souvent et du temps de nos rois

Nombre de nobles coquins qui faisaient fi des Lois

Et même pour certains sombraient dans la débauche !

 

 

Le Général :

Mais aucun de ceux-là ne se disaient de gauche !

Alors que ces pignoufs, sinistres polissons,

Se pavanent le jour en donnant des leçons !

Je me suis renseigné sur l'histoire récente

Pour comprendre un peu mieux ces façons indécentes

Et qu'ai-je appris Grand Dieu ?.... mille calamités

Sur un gouvernement qui semble tout rater !

Depuis plus de quatre ans, on s'agite, on spécule !

Ce qu'on avance un jour, ensuite on le recule,

Dans un rythme effréné qui donne le tournis…

Ça n'est plus du tango, c'est danse de Saint Guy !

Le peuple abasourdi par ces folles pratiques

Ne voit pour l'avenir que funestes musiques !

Il s'agite à son tour, ployant sous les impôts,

Résiste à tout diktat, discute à tout propos,

Tire à hue et à dia et renverse la table !

 

Yvonne :

Un peuple ingouverné devient ingouvernable !

 

Le Général :

Je confirme et j'illustre, écoutez bien ceci,

C'est un tableau d'en bas que je vous fais ici :

A-t-on pris décision dans les formes légales

Que l'on voit illico se former des cabales !

L'un met un bonnet rouge et l'autre un bonnet vert

En prétendant agir au nom de l'Univers !

Quelques illuminés ou quelques fous furieux

Hurlent en vomissant des slogans injurieux,

Cassent deux, trois abribus !...Et le pouvoir recule !!!

 

Yvonne :

Mais que fait la police et que font les gendarmes ?

 

Le Général :

Le moins possible hélas ! Ils ont du vague à l'arme !

Car si par aventure on coffre un malfaisant

C'est la Garde des Sceaux qui porte les croissants !

Les socialos naïfs rêvent dans les nuages,

Se bercent d'illusions dans leurs lits d'enfants sages

Confrontés au réel, ancrés dans le déni,

Ils sont tous étonnés quand ils tombent du nid !

Les jeunes snobinards, que bobos on appelle,

Vitupèrent la droite, en faisant bien pis qu'elle

Les tribuns de la plèbe agitent leurs grelots :

L'un veut saigner Neuilly pour nourrir le prolo,

L'autre clame à grands cris qu'il faudrait se secouer

En virant les négros, les bicots, les niaquoués !

Et les deux réunis proposent des programmes

Qui traduisent à plat leur encéphalogramme.

 

Yvonne :

Mais où sont les anciens ? Gaullistes et Cocos !

Qui, eux, savaient pousser de grands cocoricos !

Le Général :

Leur QG moscovite ayant pété les câbles,

Les Cocos d'autrefois sont quasi introuvables !

 

Yvonne :

Bonne nouvelle, s'il en est ! Tout espoir n'est pas mort !

Souvenez-vous du temps où ils étaient si forts !

Plus de Rouges enfin, parti de la déroute !

Mais la race est teigneuse…Il en reste sans doute ?

 

Le Général :

Oui, vous avez raison, ce sont de grands pervers…

Les derniers survivants se font repeindre en vert !

Quant à nos vieux amis gaullistes de baptême,

On fleurit leur logis, avec des chrysanthèmes…

C'est leurs petits neveux qui piaillent à présent,

Et se bouffent le nez pour occuper leur temps !

L'un d'eux, le plus remuant, habile en artifices

Se débat aujourd'hui dans les Cours de Justice.

Je crains pour mon malheur, avoir œuvré en vain,

Mon costume est trop grand pour habiller ces nains !

 

Yvonne :

Oubliez tout ceci, laissons la politique

Qui vous fait enrager et tourner en bourrique.

Parlons d'autres sujets plus gais et plus légers,

Des lieux que j'ai connus…Paris au mois de Mai…

 

Le Général : (redevenant plus calme)

Malgré ce con Bendit.., on reconnait la ville,

J'ai pu m'y promener jusqu'à St Louis en l'île.

Pompidou, un peu snob, pour marquer son séjour,

Fit une usine à gaz au quartier de Beaubourg.

Giscard n'a rien cassé…C'est déjà quelque chose !

Mitterrand l'a suivi tenant au poing sa rose !

Mais lui, plus mégalo, se croyant pharaon

S'est plu à imiter le roi Toutankhamon.

Il sema pyramide aux parterres du Louvres,

C'est l'Egypte à présent qu'en ces lieux on découvre !

Chirac, plus primitif, a voulu quai Branly,

Honorer les Dogons, les Peuls, les Chamboulis

A leur art dit premier, il a su rendre hommage,

Le monument s'efface au milieu des feuillages…

Je n'ai pas retrouvé les halles de Baltard

A leur place un chantier avait pris du retard.

Et quant à l'Elysée où vous fûtes naguère,

Ce n'est plus un palais…mais une garçonnière !

J'ai même pu comprendre, en lisant les canards,

Que peu s'en est fallu qu'il fût un lupanar !

Yvonne :

Un lupanar ! Grands Dieux, comment est-ce possible ?

Vous me faites plonger dans un monde indicible,

Je ne puis y songer sans trembler de dégoût,

Notre chambre à coucher annexe au « one-two-two ! »

 

Le Général :   (qui s'échauffera progressivement)

Oui, les mœurs d'aujourd'hui connaissent quelque audace,

La contrainte est bannie et la honte fugace !

Ce qu'on cachait jadis, on l'étale à présent,

L'inverti manifeste, et la lesbienne autant !

On divorce partout : mariage…anachronique !

Sauf pour certains homos qui, eux, le revendiquent !

La déviance est très mode et ne fait plus horreur,

On l'exhibe à tout vent, mieux que Légion d'Honneur :

Le travelo s'affiche, et le camé ne cesse

De réclamer sa dose au frais de la princesse !

Le moindre hurluberlu fait son intéressant,

Quitte à montrer son cul au regard des passants !...

A quand le zoophile, à quand le coprophage ?

 

Yvonne :

Du calme, mon ami, modérez cet orage !

 

Le Général :

Mais, mon cœur, laissez-moi m'expliquer plus avant

Et vous aurez la clé de cet emportement.

Si vous aviez pu voir, même de votre rive,

Ce qu'il m'est advenu juste avant que j'arrive,

Vous auriez, c'est bien sûr, eut le souffle coupé !

Je reprends mon discours, où je l'avais laissé :

Ayant à satiété subi les psychodrames

Des gauchos, des fachos et de tous ceux qui brament

Avant de repartir, j'ai voulu, bon époux

Me rendre chez Chaumet vous choisir un bijou

Sur la place Vendôme, au pied de la colonne,

Que vis-je alors, Madame ? En cent, je vous le donne !

Le sommet m'a-t-on dit, de l'art contemporain :

Un enculoir géant en guise de sapin !

Il m'a fallu trouver le salut dans la fuite

Pour ne pas m'exposer au viol d'un sodomite !

Afin qu'il me remonte aussitôt chez les miens,

J'ai convoqué presto mon bon ange gardien !

Et c'est ainsi tremblant, et d'horreur et de rage,

Que vous me revoyez en ces nobles parages.

 

 

 

 

 

 

 

Yvonne :

Calmez-vous ! Les français autrefois ont fait pis !

Et même en votre temps, vous fûtes déconfit

Par leur acrimonie et par leur inconstance,

N'ont-ils pas, bien des fois, frôlé la décadence ?

Je me souviens d'un jour où, par eux excédé,

Vous les aviez traités, je crois, de bovidés ?

 

Le Général :

C'est possible, en effet, dans un accès de doute

Où leur grande inertie entravait trop ma route !

Mais Madame, aujourd'hui, ils ont fait bien plus fort !

Les français sont des veaux, gouvernés par des porcs !

 

Yvonne :

Mais vous n'y pouvez rien ! Laissez à Dieu le Père

Le soin de réprimer tous ces coléoptères !

C'est ainsi et c'est tout ! De souche, français né,

Sera toujours paillard et indiscipliné,

Toujours libidineux, frondeur si nécessaire,

Arrogant, belliqueux et même téméraire,

Et cela en dépit de centaines de lois,

Car s'il n'est plus gaulliste…il demeure gaulois !

 

Le Général :   (se levant plus détendu)

Oui, vous avez raison, j'ai tort, je m'obnubile

Et ne fais rien de mieux que m'échauffer la bile,

Laissons aux successeurs ce monde convulsif…

Et allons chez Malraux, prendre l'apéritif !

 

Yvonne :

Attendez un instant, certains ont du mérite

Voyez Dupont Aignan, et même Chevènement

Se réclament de vous, ne sont pas des élites

Les laissez pas tomber, veulent restaurer le franc

Comme vous n'aiment pas l'Europe, gardent leur libre arbitre

Alors à votre tour d'être reconnaissant

Ils restent les derniers, patriotes, souverainistes

 

Le Général :   (pensif)

Là vous m'interloquez, Yvonne, vous si discrète

Je vais m'en enquérir, du haut de ma retraite

C'est vrai qu'il me plait bien ce second Nicolas

Un ultime coup de pouce, ne se refuse pas

A tout bien réfléchi, digne succession, ma foi

Me fallait un veilleur, fidèle à mes idées

Je pense l'avoir trouvé, et vais l'encourager

Même on va l'arroser au Champagne chez Dédé…..

(Ils sortent, le rideau tombe)

 

   novembre 2015     JC Blanc 

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