Education lacrymale

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Derrière la vitre, l'hiver a peint en monochrome toutes les rues. Comme un tableau minimaliste, les branches dénudées des arbres s'étirent en chœur vers l'infini. Ligne de défense ou bien prière, au cas où le ciel préparerait une vengeance, un mauvais coup.

Derrière la vitre, y'a tout, y'a rien. Des points d'interrogation qui s'enroulent et esquissent un futur incertain.

Derrière ses yeux, autant de couleurs et de sons qui rappliquent. Comme un pied de nez de clown, contrepoint à la sourde mélodie hivernale.


Rêver, rêver, c'est mieux. Tordre les barreaux de la cage, virevolter dans les non-dits ; elle ne savait pas encore la laideur de ces lieux, la dureté de ces murs, et pourtant son âme cherchait déjà à s'en échapper.

Rêver…

Peut-être ne serait-elle jamais à la hauteur de l'emprise toxique de ces cloisons, et ses plumes resteraient engluées dans le traquenard toute sa vie.

Faut s'accrocher. S'accrocher.

Faut s'adapter. S'uniformiser, n'être qu'une ombre, une case à cocher...Éteindre les couleurs … tout mettre en sourdine, spécificités : non autorisées.

« Il faut s'accrocher » c'est ce qui était écrit tout en bas. Rien de plus. Tel un mauvais présage ou une sentence au fer rouge sur des ailes pâles.

S'accrocher…Encore faudrait-il trouver une branche qui ne la laisse pas tomber…Elle, elle préférerait s'envoler.

L'un avait souligné de deux traits « trop rêveuse », un autre, « ne participe pas »Parfois leurs sentences étaient ponctuées de points d'exclamation, glaçantes ou méprisantes.

Écouter une litanie de formules rigides ne l'intéressait pas…Elle préférait le murmure de notes plus douces qui racontent une histoire, ou bien perdre son regard au-delà de la frontière invisible, dans le ciel, menaçant ou pas.

Le carré de la longueur de l'hypoténuse n'égalait pas la beauté des couleurs, des sons, ni la poésie de la nature.

Lui, de l'autre côté de la classe, Lucas, avait été étiqueté « tdah », le rythme étant son dada.

Il possédait une sorte de sixième sens pour s'apercevoir de ses coups de cafard, quand elle ne pouvait parler à quiconque du fracas des disputes d'une famille dite « à problèmes ».

Peut-être qu'ils ne l'aimaient pas à cause de cela. Les juges.

A eux, ne rien montrer. De toute façon, ils s'en foutaient.

L'essentiel est invisible pour les yeux.

Lucas,lui, la voyait vraiment, comprenant ses battements d'ailes désespérés.

Leurs ailes à eux ne valaient pas bien cher pour les adultes-juges.

Et il est de bon ton de couper des ailes, des ailes de vilains petits canards….qui ne rentrent pas dans le moule….leurs plumes ne sont pas rentables pour la société….


Faut s'accrocher

Derrière la vitre, une drôle de perspective…

 

Oui, rêver, c'est mieux…

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