Et que refleurisse la clairière 1

Franck Breitner

(Extrait)

J'avais entendu parler de cette maison abandonnée. Ses murs lézardés comme un vase fêlé. Je venais de la voir, entre deux chênes, sentinelles de la forêt, qui trônait avec, pour unique sceptre, une cheminée qui ne fumait plus. Elle se dressait au centre d'une clairière où sinuait un ruisseau chantant. Des moignons de troncs parsemaient le sol moussu. Des bûcherons avaient visiblement fait table-rase. Sans doute pour qu'elle puisse être bâtie. Mais il y avait ces racines affleurant dont la plupart convergeaient vers son perron. De vrais serpents avides de trouver un nid où se reproduire.

Cette maison abandonnée... qui me parut encore habitable.

J'ai eu du mal à résister à l'envie de la visiter. Mais peut-être que, si je poussais la porte vermoulue, je risquais de recevoir le toit sur la tête. Pour me décoiffer, je préférais le vent. Alors j'ai eu une idée. De celles qui me hantent lorsque je n'ai pas le courage de faire le premier pas.

Au village, les papets déclaraient ne pas comprendre pourquoi la clairière ne refleurissait plus.

"Tu te rappelles, Marcel ? Il y avait tellement de coquelicots qu'on aurait dit une mer de sang."

"Oui, tu as raison, Raymond ! Et les rares cailloux, ça faisait comme des caillots."

Je les écoutais, la larme à l'œil, car mon grand-père venait de décéder. Mais lui était un solitaire, et un taiseux, du genre qui écrit pour ne pas trop en dire. Il tenait un journal intime que je relisais, assis sur le vieux rocking-chair, lorsque la nostalgie s'invitait dans le grenier où elle savait me trouver.


Ce jour-là, l'instituteur était malade et je n'avais rien dit à mes  parents.

Ce jour-là, j'aurais pu rester à la maison, oui.

Monsieur Pinatel, le directeur de l'école, nous avait réunis sous le préau, dix minutes avant la fin des cours.

"Les enfants, demain, vous pouvez rester chez vous. Monsieur Buttin  ne sera pas là. Mais, après-demain, il reviendra."

Il était parti une heure avant la fin des cours, et c'est monsieur Pinatel qui nous avait gardés. Il y avait eu des soupirs de déception. Nous n'avions pas eu droit à la raison de son absence. C'était sans doute quelque chose que nos chastes oreilles ne devaient point entendre.

Le bruit courut, sur le chemin du retour, qu'il avait reçu un coup de téléphone de sa femme.

"Il est devenu blanc comme un linge, j'étais là, j'ai tout vu ! " avait lancé le petit Kevin, qui écoutait aux portes. "Je suis sûr que sa femme a déserté le domicile conjugal, et qu'il est parti à sa recherche."

Le petit Kevin était un peu mythomane. On l'aimait bien parce qu'il racontait de belles histoires pendant la récré. Raoul  était persuadé qu'il ferait un très bon papy, dans un demi-siècle, pour endormir ses petits-enfants, le soir, quand la lune se met en veilleuse.

J'avais pris le chemin qui menait à la forêt en sifflotant, tout fier d'avoir menti pour la bonne cause. J'enviais mon copain Raoul d'avoir ce don : imiter l'écriture des autres. Il lui était arrivé de signer un mot à la place de sa mère. Si je lui avais montré un texte rédigé par la mienne, il aurait fait le nécessaire. Mais ce n'était pas le cas.

Monsieur Buttin était un brave homme, il disait qu'il ne fallait jamais mettre en doute la parole des enfants.

Je l'avais entendu qui s'entretenait avec mes parents. J'avais l'oreille baladeuse mais n'écoutait jamais aux portes, moi.

"Surtout ne pas mettre en doute la parole des enfants. C'est l'âge où ils font le plein de confiance, ou chope des complexes. Mais pourquoi avez-vous désiré me rencontrer ?"

Papa s'y était collé.

"Nous avons remarqué qu'il partait avant l'heure pour l'école."

"C'est mieux que s'il était en retard, non ?"

"Oui, mais il nous fait croire qu'il fait ses devoirs en classe, avant l'arrivée des autres élèves, et moi je sais qu'il va lorgner du côté de la maison abandonnée." 

"Vous l'avez suivi ?"

"Non. Ses chaussures. Il rentre, à midi, les semelles maculées de boue même quand il n'a pas plu depuis plusieurs jours."

"Et la terre de la clairière est toujours humide, oui, j'ai compris. Mais il ne fait rien de mal."

"Bien sûr, mais c'est dangereux là-bas !" avait dit maman.

"Dangereux pour ceux qui entrent dans la maison probablement, pas pour ceux qui regardent. Il n'y a plus de loup dans la forêt, chère madame !"

Elle avait baissé la tête à la manière d'un gamin pris la main dans le sac.


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