Être à la fin de sa crise

pianitza

Crise d'Ego [Dernier chapitre]

C'est sur ces mots, lisses comme l'Ether, que le générique de fin défile sous vos yeux confus et inapprivoisés.
Dans le premier rôle, il y avait moi. Dans le second, vous.
Trouver la fin dans ce rôle annexe, n'est-ce pas tout de même incommodant ? Sauriez-vous peut-être me relater la frustration produite par votre figuration ? Celle qui consiste à laver ses guenilles nerveusement sans ne jamais pouvoir poser réplique ? Parce que je ne sais pas ce que c'est, étant donné que l'édifice qui vous plongeait dans l'ombre, c'était moi…

Plus sentimentalement, lectrice…
Sachez que je vous aime.

Nous voici ensemble dans les loges de mes affres. Je me suis dévêtu de mon premier rôle. Mes cicatrices brillent, vermillonnées par vos applaudissements… Et que reste-t-il de l'acteur et de sa rustre, nécessaire, vanité ?
Rien. (Bah oui.)
Loin de la scène, ce sont des clignotants qui le guident. Des lumières timides auxquelles il essaye tant bien que mal de s'affranchir, toute fine brindille qu'il est.
Un sourire en coin, le voilà qui vous accueille avec sympathie une fois le générique terminé. Le graffiti « La reine d'Angleterre est une salope de vieille pute » gît discrètement dans le coin d'un mur. Sans plus vouloir s'imposer.
Il vous semble tout à coup à votre portée… Ses dents ne sont plus pointues…
Ses défauts coulent sur vos manches. Son manque de confiance en lui brûle devant vous. Sur ses joues, ses sourcils, ses narines, le feu se répand !
Se sentirait-il coupable de toutes ses moqueries hautaines ? Ce mépris égocentrique et épais qui n'aura été qu'une excuse pour se défouler lui pétrifierait-il la colonne vertébrale ? La maladie serait-elle en train de le plonger dans les ténèbres ?! Loin de votre naïf, mais essentiel, amour ?!!
C'est confus, à son tour, égrotant, que ce premier rôle vous demande (encore une fois…) de bien vouloir le relever !
Le voilà qu'il réalise, stupide de son ingratitude, que vous êtes arrivés au dernier chapitre. Que vous êtes formidable et patient ! Dans son ombre, il peut sentir toute l'élastique de vos muscles qui subissent, indéfectibles, ses mauvaises humeurs. Cela l'insupporte ! Ses intentions scélérates de blesser sans vacciner sont tombées à l'eau ! Vous avez bravé ses pages vaillamment ! Sans jamais sourciller ! Jamais son venin ne vous aura atteint ! Bravo ! (Oui, vraiment bravo !)
Vous voilà en train de savourer la fin de son règne !
Par cette saveur, vous transmettez à la bête votre propre vaccin : L'amour avec un grand A !
Cela le rendra-t-il plus serein ?
D'avantage somnolent, vous répond-il.
Comme vous tous, son insipide création terminée, le voici décomposé hasardement sur les rails de la vie. Avec ses allures d'anonyme précipice endormi. Endolori. En moujingue éduqué, loin du stylo et de ses danses imbéciles, il tangue comme une vieille branche arrachée de son bosquet. Un bout de bois qui cherche dans les foules écartées, toutes sauf vertes, une autre branche voulant bien tinter en accord avec lui…
Loin de toutes les formes qu'on prononce, voyez ses anomalies se dépêtrer comme elles peuvent, lamentables, dans le mauvais film qu'est sa vie.
C'est d'ailleurs, dit-il, dans la honte qu'il distribue sa crise à un éditeur dans l'espoir de gagner beaucoup d'argent. C'est dans la honte qu'il vend son identité à quelques visions extérieures. En l'occurrence les vôtres, s'il advient que ce livre est en effet publié.
Que va-t-il devenir après sa crise d'ego ?
Pas grand-chose.
Sans doute fera-t-il tout son possible, ce bâtard, pour contenir les suivantes. Ou au moins les transmuter en une sorte de culpabilité du mépris. Une grimace qu'il n'exprimera même plus.
Il se pourrait que vous le croisiez un jour dans le vide froid d'un centre commercial. Quand comme lui vous serez en train d'observer tous ces passés croisés, qui s'effleurent du regard, il se pourrait que son passé se manifeste et vous interpelle une seconde (ou deux).
S'il remarque votre présence, il viendra vous trouver, j'en suis sûr, pour observer avec vous ce que la productivité aveugle se permet. Suant de milles affiches publicitaires, il viendra, j'en suis sûr, vous élever dans les mirages loin au-delà du grouillant commerce.
Il vous voit, l'auteur de ce bouquin, multiplié dans sept milliards de mondes superposés les uns sur les autres, qui s'affrontent pour le pire, pour rire. Il vous voit, heureux de vous prélasser ! A genoux, les bras écartés sur votre couette, vos deux mondes se tiennent la main. Ne font plus qu'un ! Premier et Second s'effacent !
C'est la fin, c'est quartier libre !
Soupirez, votre humble serviteur déballe le tapis rouge. Il entend pleurer vos problèmes, ses propres reflets. Il gesticule dans votre monde loin à l'écart de sa personne.
Son oreille est collée contre votre cœur.
Il ne sait pas où se situent exactement les frontières. Il ne l'a pour ainsi dire jamais su.
Il vous semble fou.
On dirait qu'il se réincarne dans le ciment de votre ego.
On dirait qu'il est heureux.

  • T'as du talent mec, vraiment. Je suis très mauvaise élève, j'ai dû lire que 3 de tes chapitres. Mais des textes que j'ai pu lire de toi, ça a de la gueule. Et j'espère que tu comptes proposer "Crise d'Ego" à des maisons d'éditions. Si cela est le cas et si publication, j'achète sois en certain.

    · Ago almost 6 years ·
    Img 0483

    mark-olantern

    • Merci Mark. :)
      J'ai trouvé une correctrice pour ma crise, elle est sur le point de terminer. Je vais encore faire quelque ajustements, parce qu'il subsiste des coquilles, et l'envoyer à des moyennes maisons d'édition. On verra bien si le côté poète dédaigneux les branche.
      En tout cas je te remercie pour ton soutien, ça fait toujours chaud au cœur.

      · Ago almost 6 years ·
      Scan10020

      pianitza

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