Être Amérindien

pianitza

Crise d'Ego [Chapitre 10]

Je sors tout juste d'une soirée déguisée chez Obama. Des chaînes entre les orteils, des boulets enlacés autour des poignets, je suis venu lui demander ce qu'il pensait de mon style esclave. Il m'a dit que j'étais démodé, que je n'avais pas non plus la couleur requise pour ce genre de blague. Homme ouvert, il a quand même toléré ma présence, sorti le pinceau, une boîte de peinture couleur or, et donné couleur à tout ce gris. Toute cette ferraille.

OBAMA – Maintenant tu es dans l'air du temps.
MOI (reconnaissant) – Merci Oba' Oba' ! Mais les chaînes sont toujours aussi lourdes. Je fais comment pour les alléger ?
OBAMA (rieur) – Tu peux les remplacer par nos chaînes en mousse, dans nos placards. Juste derrière toi.

Si je suis dehors maintenant, tout sourire, loin des montres platine, c'est pour dénicher quelque chose de plus original. Plus funky. J'ai préféré renverser les magasins de Times Square pour m'approprier un déguisement tout à fait indien. Parce que j'étais sûr que ça allait beaucoup amuser les vieux lustres de la maison blanche. Mais je n'ai rien trouvé sinon quelques frusques rongées par les termites entre les costards.
Je me suis alors mis à pourchasser l'aigle, l'orphelin qui cherche ses carrés d'herbe entre les lampadaires. Ses nouveaux perchoirs.
J'en ai trouvé un, les pattes cassées, caché derrière la devanture lumineuse d'un building.

MOI – Salut, aigle. J'aurais besoin de tes plumes pour me faire une coiffe de Peau Rouge.
L'AIGLE (s'arrachant des plumes avec son bec) – Prends donc.
MOI – Pourquoi tu te caches ici ?
L'AIGLE – Je suis l'âme de Plume-de-Colomb, qui demeure ici pour l'Éternité. En-dessous de moi. Quelque part.
MOI – En-dessous ?
L'AIGLE – Sous ce bitume, là. Sous tes pieds.
MOI – C'est vrai ? Et c'est quoi les mensurations de son corps ?
L'AIGLE – Ses mensurations ?
MOI – J'ai la coiffe mais pas les vêtements, tu comprends ?
L'AIGLE – Mais je n'ai plus aucun vêtement, en-dessous. Ils sont décomposés. Je suis nu comme un ver.
MOI – Tu mens. Si t'es Éternel, tes fripes le sont aussi. Je sais que ton cadavre n'a pas pris une ride et que du tissu recouvre encore ton épiderme.
L'AIGLE – Bon, bon. Trouve donc un marteau piqueur et faisons le boulot.

J'ai vaqué côté chemises fluo, côté chantier, discrètement, à la tombée du jour. Ça n'a pas été très difficile de leur voler un marteau-piqueur. Moins que de le transporter jusqu'au coffre de ma bagnole.
De retour sur le lieu :

MOI – J'ai l'engin !
L'AIGLE – Ah, très bien. Bon. Prend cette plume (il tenait dans son bec une plume ocre qui désaccordait avec son pelage couleur ocre). Et sépare les barbules.

En séparant les barbules, j'ai vu se dessiner une écriture indescriptible. Des minuscules dessins de chevaux enchevêtrés dans le mystère. Une odeur d'écurie dans les narines, je dévisage l'aigle, toujours immobile derrière les lumières Flashy. Une pub Yahoo.

L'AIGLE – Maintenant, plonge le Calamus dans ton sang et écris au sol ce que tu viens de voir.
MOI – Et je fais comment, pour le sang ?
L'AIGLE – Bah, tu te fais un peu de mal… Petit Européen.

Ils sont fous ces aigles. Mais j'ai obéis. J'ai cherché un morceau de scalpel dans mon Audi et me suis ouvert un peu le bras, doucement. J'ai fait couler le sang dans une petite fiole (Comme par hasard j'avais une fiole à disposition). J'ai eu un frisson, un grincement de dent. Une sorte d'exaspération sortie du dessous d'un passé percé de flèches agiles et puissantes. Un passé étouffé par le désir rampant, orné de bijoux, de conquérir et prendre. Arracher aux hommes leur richesse. Leur sagesse. Leurs plumes.
Je suis revenu alors sous l'ombre de la bête. En génuflexion, j'ai plongé le bout de sa plume vibrante dans mon hémoglobine. J'ai dessiné avec précision ce que j'avais vu, comme si ce n'était pas moi. Comme si c'était un autre qui s'exécutait à la tâche.

L'AIGLE – Voilà. C'est bien.
MOI – Et maintenant ?
L'AIGLE – Regarde !

Le dessin changeait de forme. Il prenait la cambrure des logos. Mac Do, Coca, Sprite... Mickey Mouse and Donald.

MOI – My god ! This is aweeeesome !
L'AIGLE – Regarde, le dessin se déplace. Voilà. Il s'est statufié ici. C'est ici, l'endroit exact où dort mon cadavre.
MOI – Entre deux bennes pleines de canettes ?
L'AIGLE – T'as plus qu'à marteau-piquer…
MOI – Et si quelqu'un passe ? On peut m'apercevoir ?
L'AIGLE – Non, tu es l'auteur de ce dialogue. Donc tout se passe comme tu l'entends. Si tu veux tu peux rendre ton marteau-piqueur silencieux et plus puissant…

Du coup, j'ai creusé dans le dur très rapidement. En dix secondes, la pointe vibrante m'a fait descendre dix pieds sous terre. Le cadavre était là, la bouche pleine de terre, mais parfaitement conservé. Rien de la peau de Plume-de-Colomb ne s'était décomposé. J'ai essayé de le déplacer mais il s'est relevé,  comme ça (Bah oui). L'aigle s'est déposé sur son épaule.

PLUME-DE-COLOMB – Merci !
MOI – Tu parles notre langue ?
PLUME-DE-COLOMB – Je peux dire Ugh ! Si tu veux…
MOI – Bon, je peux prendre tes vêtements, alors ?
PLUME-DE-COLOMB – J'ai faim, d'abord. Très faim. Tu me dois bien ça avant de me dépoiler.
MOI – P'tit Mac Do ?
PLUME-DE-COLOMB – Je sais pas, je suis.

On s'est rendu dans le Mac Do le plus proche. L'aigle s'est évaporé devant l'entrée. J'ai trouvé les yeux écarquillés de la vendeuse sous la grandeur terrible de mon nouveau pote. Elle nous a servi un bouquet Maxi Best-of Potatoes / Big Mac.

MOI – Bon, asseyons-nous ici.
PLUME-DE-COLOMB – Hum, c'est… Quoi ? Vous mangez du plastique aujourd'hui ? Et ça, ce goût, c'est le même qui descendait dans ma tombe. Ça a le même goût que cette sueur de bitume qui désunissait ma peau.
MOI – Ça s'appelle Coca-Cola.
PLUME-DE-COLOMB – Mais c'est appétissant... Je dois le reconnaître…
MOI – On est comme les chiens. On aime bien manger les excréments. C'est une question d'origine de l'homme, le fast-food.
PLUME-DE-COLOMB – Tu crois que je peux revenir dans mon époque ?
MOI – Pourquoi ?
PLUME-DE-COLOMB – Il y a une odeur d'excrément partout, ici.
MOI – Ah ouais ? Je m'en rends plus compte.
PLUME-DE-COLOMB – Mon nez pique... De la corruption partout ! Je peux même plus voir le haut de ma montagne et les esprits qui y dansent. Ma montagne est-elle seulement encore présente ?
MOI – Ta montagne ?
PLUME-DE-COLOMB – Le gravât de l'Éternité, disait affectueusement notre grand chef. Là où nous faisions l'amour à nos femmes, où nous élevions nos enfants, où nous leur apprenions à danser en mémoire de nos ancêtres, à chasser la bête qui court…
MOI – Euh… Elle est sans doute quelque part…
PLUME-DE-COLOMB – Bon, prends mes habits. J'en ai assez. Je m'en vais nulle part.

Là, Plume-de-Colomb s'est déshabillé devant l'assemblée et m'a tendu ses vêtements. Il a opiné du chef. Les gens étaient terrorisés, apeurés par la seule idée de l'approcher. Il s'en est finalement allé calmement vers la sortie, queue à l'air, avant de faire confondre son corps aux néons corrosifs de l'extérieur.
Dans une ruelle, plus loin, je me suis déshabillé pour me revêtir. Et c'est là où, confus, j'ai remarqué que je ne n'avais pas noté un détail d'ampleur : Ce n'était pas mes mensurations !
Je suis tout petit, à côté de la montagne…

MOI (au téléphone) – Désolé Oba' Oba', mais je ne reviendrai pas.
OBAMA – C'est déjà tard, de toute façon. On se refera une soirée à la maison un de ces jours.
MOI – Vous avez déjà entendu parler d'une montagne qu'on appelait le gravât de l'Éternité ?
OBAMA – Nous avons entendu parler de beaucoup de choses, vous savez, David… Que ?… Qu'est-ce que ?
MOI – Quoi ?
OBAMA – Que… ? Le sol tremble… ! La maison blanche craque… ! On dirait que… Qu'une montagne pousse sous mes pieds… !
MOI – Vous êtes pas sérieux ?
OBAMA (bruits de fracas) – R… Resurgissent les gravats… RESURGISSENT LES GRAVATS !

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