Être amoureuse

pianitza

Crise d'Ego [Chapitre 11]

Ça y est. Je l'ai repéré. Pour mon plus grand malheur. Son visage grimaçant de toutes les ronces, tous les carrefours, qui tombe pâle sous les battements des plafonds. Qui tombe tout court.
Lecteur, alors que je me languissais d'un abject hamburger au côté d'un Amérindien, une ombre de douleur s'est manifestée. Elle s'est agrippée au comptoir en se demandant ce qu'elle foutait là. Rachitique comme une allumette, soulevée par ses talons noirs, j'ai vu les courbes d'une étoile de chair avilir les galaxies à venir. Avec une splendeur qui vous est inaccessible.
Je l'ai poursuivie dans l'obscurité naissante du soir, cette carotte. Qui serpente rapidement devant mon museau d'âne. Qui me fait tomber, à distance, dans ces rives qui pleurent entre mes jambes. Je ne faisais que tomber, dans les flous sillons de ma belle silhouette… Que tomber. C'était fleurissant. Et clair et net. Pourtant (Va savoir pourquoi).
Et puis elle s'est posée contre un banc couleur bleu foncé, a sorti une bouteille de pinard de son sac à dos, a fait couler le gras dans un gobelet.
Une femme qui boit du rouge en pleine rue ! C'est ma passion qui s'anime d'autant plus ! Le sexe féminin qui plonge ses lèvres dans l'alcool, ça me déboussole. Littéralement… Planqué derrière une poubelle, en observateur pathétique, en paparazzi, je mange des secondes d'hésitation. Pétrifié par l'admiration, par cette sensation de délit, la peur circule et se résume à : « Mais si elle demande ce que je fais ? », « Mais si je suis pas assez bien habillé ? », « Mais si je suis pas assez bien coiffé ? », « Mais si je suis pas assez dans le mais si je suis pas assez ? ». J'arrive pas à parler le langage du conventionnel... On fait comment pour remuer le pelage plastique pour la dimension bonne allure ? Vous savez, vous, lecteur ?
Tant pis, je me jette à l'eau !
Je m'assois à côté d'elle…

MOI - …
ELLE – Gloup, gloup.
MOI – Il est bon ce pinard ?
ELLE (sans même me regarder) – Fais-moi l'amour !

Je ne blague pas, lecteur… ou lectrice (Oui, je dis tout le temps lecteur. Mais c'est à cause des misogynes qui ont créé cette langue… Le masculin primant sur le féminin). Cette folle personne pleine de bon sens m'a attrapé le bras, monté dans le haut de son appartement, déshabillé, et, sans que je n'ai le temps de dire mot, m'a fait l'amour tout à fait brutalement. Ensuite, elle a allumé sa clope, continué à boire son vin, et hurlé entre deux pets : « ET MON DÎNER ? »… « Qu… Quoi ? »… « IL VA SE PRÉPARER TOUT SEUL, MON DÎNER ?! ».
En quelques coups de paupières, mon ego s'est fait dévorer, digérer, par ma parfaite princesse. Ça fait presque du bien (sans rigoler). Dehors, pressé comme un travailleur, j'attrape alors les rangées de pâtes et de steaks d'un Auchan. Pour remplir son frigo, mon âme de ménagère s'anime avec ferveur –  elle remue le menton de haut en bas sans chercher à comprendre, sans chercher d'autres destinées, cette âme-là. Parce qu'il n'y avait plus qu'elle, maintenant, qui en une heure à peine m'avait déjà muselé à la tâche que les siècles, les structures, réservaient aux femmes : La cuisine !
Alors que je prépare un petit plat :

MOI – Tu t'appelles comment en fait ?
ELLE – Alice.
MOI – Tu es du pays des merveilles ?
ALICE – Ferme-la. Je regarde un match.

L'intérieur de chez elle, c'était un dépotoir incroyablement masculin, un long espace vide parsemé de cartons de déménagement, de tâches de graisse superposées. Des mégots délaissés, enveloppés dans une poussière ambiante omniprésente. Dans les coins des meubles, sur le crâne de la télévision, une composition brillamment désastreuse… Je dis brillamment parce que la féminité ici s'affirmait autrement que dans ce perpétuel souci de rangement et de ménage. Peinte avec romance, la saleté, jusqu'à la fissure qui parcourait l'assiette où mes pâtes et mon steak mugissaient, montrait fière allure.

ALICE – C'est dégueulasse… Vraiment. Mais merci quand même…
MOI – Alice, tu m'as réveillé. Il ne me manque plus qu'un tablier avec un cœur au centre… Je me sens tellement bien ici, à t'aimer… Sous ta dictature impeccable… J'aimerais que tu t'intéresses à mes passions…
ALICE – Tu l'as bien mérité… Et tu as de la chance. C'est la mi-temps. Alors vas-y. Fais vite. Profite du temps imparti.
MOI – Regarde, j'écris. Peux-tu lire ?
ALICE – Va t'asseoir là-bas, pendant que je lis.

J'étais écorché sous l'ampoule tachetée de mouches fondues. J'étais l'éphèbe élève insouciant en attente du verdict final. Elle tournait une page toutes les dix secondes, faisant vaciller entre chacune d'entre elles son regard sur l'écran pour surveiller la reprise. Sa vitesse me donnait le tourni.

ALICE – Woaww !! Juste... Woaaaaaww !!
MOI – C'est vrai ?
ALICE – Le premier chapitre détrône à lui tout seul toute la bibliographie de Voltaire. Tu es le meilleur écrivain de tous les temps. C'est clair.
MOI – C'est vrai ou pas ?
ALICE – Oui. Pas besoin de t'essayer à l'édition, tu es bien trop en avance sur ton temps. Sur tous ces béotiens. Ils ne te comprendront pas ou te refuseront en te faisant passer pour un polémiste.
MOI – Ah bon ?
ALICE – Tu as de la chance que je sois ta femme, je suis la seule à vraiment te comprendre ! Sinon tu ne m'aurais pas rencontrée, meilleur écrivain de tous les temps… Sache que ton destin est de demeurer dans l'anonymat jusqu'à ta mort et de connaître le succès post-mortem.
MOI – Mais… C'est frustrant !
ALICE – Tu m'as, c'est déjà bien suffisant ! Chien vaniteux ! Va donc dans mon lit, t'envelopper de mes draps, je te rejoindrai quand le match sera terminé !

Sur ces dernières paroles, elle a balancé mon livre dans la poubelle pleine d'épluchures et de yaourts consommés qu'à moitié.
Je me suis exécuté et empaqueté dans les couvertures, impatient que mon tout récent complice de cœur me rejoigne.
J'avais bien perçu en elle ce souci qu'ont les proches de polir l'ego. Parce qu'à travers le grand vide intersidéral, que fait-on à nos proches, nos enfants, notre amoureuse ? On polit l'ego avec un chiffon en poil de zibeline. Pour des sourires en cascade, on se montre nécessairement hypocrite.
Me voilà dans l'étau servile de l'amour. A attendre avec envie quelques baisers dans le cou. Quelques contacts. Mes désirs d'être haï se sont résignés pour faire place aux caresses. Pour se rassurer un peu de l'avenir, le talent aspire à un peu d'affect. Là, je me sens bien, avec mon amoureuse absente. Elle a raison : A quoi bon la célébrité si j'ai mes velours en support ? Si j'ai ma danseuse, Alice, qui me soutient ?
Elle arrive !

ALICE – Tu ne dors pas, ma petite femme ?
MOI (me tournant dans sa direction) –Je t'attendais…
ALICE – Ne t'avise pas de me toucher quand je dors, je déteste ça… Bonne nuit.

Ça fait du bien d'être amoureuse.

  • Punaise, c'est puissamment évocateur ! Très chouette écriture, acérée, caustique, colorée.
    Bravo

    · Ago about 6 years ·
    D9c7802e0eae80da795440eabd05ae17

    lyselotte

    • Je te remercie pour ce commentaire encourageant lyselotte ! :)

      · Ago about 6 years ·
      Scan10020

      pianitza

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