Être en retard

pianitza

Crise d'Ego [Chapitre 9]

Alors comme ça, vous disiez, imbuvable, que ma vie n'était qu'un jeu ? Vous sous-entendiez, hypocrite, que je manipulais les points et les virgules de manière incontrôlée ? C'est pas faux, remarquez… J'en ai un peu rien à foutre des règles, vous l'aurez compris… Pour être plus souple, je dirais même que je leur fait pipi dessus.
Mais quoi… ?
On me demande souvent : « Mais pourquoi tu as toujours une heure de retard ? » (Ça, c'est les gens chiants qui demandent). A quoi je réplique : « Mais pourquoi tu es à l'heure, et même parfois en avance ? C'est tes pouces scolaires qui flatulent ? Tes pétales dessinées de fait ci fait ça qui s'animent ? ». A ça, ils ne répondent rien. Parce qu'il n'y a rien à répondre. Ou pour faire acte de présence, pour montrer qui a la plus grosse, ils font monter la force professorale jusqu'à la trogne : « Oui, mais bon, hein, si tu te fous de tout, hein, c'est facile, hein » (Ils aiment bien rebondir sur la détresse avec les Hein).
Me revient, mauvaise, l'époque du collège. Ses longues épines marbrées. Ses heures qui sautillaient au bout. Ce temps sans fin ! Tous ces jours passés à soutenir mes paupières tombantes de fatigue, à écouter les gribouillis volumineux de mes professeurs, leurs brimades essentielles. Ces mois, égorgés, à me protéger des coups des autres, à baisser la tête pour éviter les gommes qui fusaient comme des projectiles...

MOI (en sixième) – Dieu, j'ai pas envie d'aller au collège !
DIEU (cet enculé) – Ah wué ? Bah en fait, t'as pas le choix, lol. Désolé ma couille.
MOI (innocent) – Mais y'a pas d'autres chemins possibles ?
DIEU (cet enculé) – Pour quoi faire ? C'est écrit dans les carnets de l'état, hein. L'instruction c'est obligatoire, hein. Mais ça peut être ton père, ou ta mère, l'instructeur. Si tu veux. Aussi. Hein.
MOI (innocent, encore) – Et c'est qui qui a dit que c'était obligatoire ?
DIEU (cet enculé) – Un colonisateur qui disait que les races supérieures avaient le devoir de civiliser les races inférieures. Un Monsieur du nom de Ferry. Un gars cool.
MOI (intelligent) – Mais si moi je préfère traîner dans les ravins, lire ce que j'aime et mourir contre ma Playstation ? Si moi je trouve que les races inférieures ont le devoir de civiliser les races supérieures ?
DIEU (cet enculé) – Bah tu peux pas.
MOI – Bon, bah je vais m'acheter un coussin, alors.
DIEU (cet enculé) – Tu peux pas venir en cours avec un coussin.

Ai-je retenu une bribe seulement des dix putains d'années perdues dans la gorge profonde de Charlemagne ? Peut-être une, petite, qui concerne déchirure de règlement intérieur et marrade entre copains… ? Ces longs fils de guirlandes, rigolos, qu'on cousait au-dessus des feuilles blanches ?
Les professeurs vous entends-je penser ?
Les pauvres.
C'est tragique d'en être arrivé là.
Il y a le grand patron, la toute longue pointe du sommet de l'éducation nationale, qui bouffe allègrement nos jeunes années, nos belles tartines… En inscrivant ses théorèmes de Pythagore et de Thalès sur la confiture… Il y a ses longs doigts de momie qui en maintiennent plus d'un derrière les pupitres… De A à Z… Ses longs bacilles qui injectent le désir d'éducation. Qui parfois, criminellement, à force d'harcèlement, transforme l'élève en professeur !
Monsieur le professeur d'histoire, si je dis que vous me pétez les couilles avec votre première et deuxième guerre mondiale ? Si je vous dis, soudainement, négationniste, que je ne crois même pas aux dinosaures ? Que c'est moi, le dinosaure, en retard sur son époque de plusieurs milliers d'années, qui pleure de ces moments évaporés où les gestes, seuls, faisaient la vie ? Où la réplique n'existait pas ? Où vous n'existiez pas ? Où on ne savait pas écrire ?
Je dis pas, c'est bien normal, les gagnants écrivent leur histoire, Monsieur le professeur, et pour le CV des générations à venir ça fait de la branlette à assouvir. Et c'est bien, pour tous ces gens. Si ça les amuse. Mais moi, je veux juste dormir. Vous voyez, Monsieur ? Gardez pour vous vos frustrations de momie ! Vos gargouillis de pestiféré ! Laissez-moi pioncer tranquille !

LE PROF D'HISTOIRE – Vous êtes agressif, David…
MOI (agressif, donc) – J'obéis à ma zone primate et névrotique. Cette nature qui mérite, vous en conviendrez, diagnostique. Toi, t'es vêtu de ta culture ; moi, de mon inculture. J'aime bien, toutes ces brûlures. J'y peux quoi ? Tu récites des livres, parce que c'est confortable le creux des livres. Moi, je récite le silence parce que c'est inconfortable le creux du silence. Et j'y peux quoi ? Tu l'entends ? (Tous les élèves autour ne disent mot, et rient un peu.)
LE PROF D'HISTOIRE – Sortez immédiatement !
MOI (me levant) – Je m'extirpe de cette salle, où une espèce de pensée unique vadrouille dans les lobes des oreilles. Hein ?! Hein ?
LE PROF D'HISTOIRE (pas content) – Allez au CPE !

Donc je sors et vais voir le CPE.

LE CONSEILLER POUR ENCULES – Alors, David, c'est quoi encore le problème ?
MOI – Le problème, c'est le cul de ma voisine du devant. Elle porte des strings. Et vous savez, la jeunesse… La fertilité, hein. Hein ? Comment voulez-vous que j'arrive à me concentrer sur l'histoire du démoniaque Staline quand j'ai une paire ronde qui se dandine sous mes yeux ? Regardez la tête de Staline, regardez les fesses de ma voisine… Qu'on ne s'étonne plus si toute ma puissance intellectuelle se calibre dans mon pénis. Ma tête est vide. Par toute logique, la concordance des temps devient une concordance des vents. Les vents étant le sang bouillonnant qui m'enfle le gland.
LE CONSEILLER POUR ENCULES – Qu'est-ce que… ?
MOI – C'est à cause de ma bite, Monsieur, que je suis un cancre. Castrez-moi, faîtes quelque chose. Ça estompera aussi, une bonne fois pour toutes, mes retards du matin. Pourquoi, oui, pourquoi croyez-vous que je suis en retard ? Je me masturbe, moi ! Pour me vider de cette énergie… terrible ! Cette substance du démon ! J'aimerais être docile, en laisse au bout de vos tiroirs !  J'aimerais cela ! Pour espérer écouter, enfin, vos leçons qui feront que plus tard je serai quelqu'un de bien ! De droit ! De dur ! De grand !
LE CONSEILLER POUR ENCULES – Je vais devoir appeler tes parents…
MOI – Donne-moi un stylo, toi, Monsieur qui ne bande plus, je vais leur écrire un truc. Tiens. A mes parents.
LE CONSEILLER POUR ENCULES – Surveille ton langage. Toi ! Hein, hein !

J'ai attrapé un stylo, et pendant qu'il appelait mes parents pour dire que j'étais déséquilibré, j'ai écrit ça, lecteur :

Je suis venu au contact des autres jeunes balles, qui s'éteignent dans le connu. Pour faire sourire mes parents.
Je suis venu au contact des Mathématiques qui toussent. Pour faire sourire mes parents.
Je suis venu dans l'ombre des gourous conventionnés. Pour faire sourire mes parents.
Je suis venu donner mon temps pour la grande case qui attend ses élus. Le brevet des collèges.
Pour faire sourire mes parents.
Ce sont des égoïstes que j'aime, mes parents. Je plonge des jours entiers dans l'ennui par amour. Je leur sacrifie tout mon temps dans les gourdins.
Je suis en retard pour rester en vie…

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