Être l’arbre malchanceux qu’est né au centre d’un rond-point

pianitza

Crise d'Ego [Chapitre 13]

Pourfendu par une ridicule envie d'horizon, j'ai pas vu le type devant moi freiner sec. L'avant de ma bagnole a fait de l'accordéon, ma tête de la batterie contre le volant. Les points qui formaient le tableau extérieur se sont reprécisés lentement. Dans cet ensemble flou, le gars de devant, nerf à l'extérieur, cognait contre le pare-brise.

LE GARS DE DEVANT – Merde ! Vous dormiez au volant ou quoi ?
MOI – Et vous, vous freiniez au volant ?
LE GARS DE DEVANT – J'ai freiné afin de laisser, comme le code de la route l'indique, la priorité aux personnes engagées sur ce rond-point... abruti !

J'ai signé la paperasse, résolu, du qui avait fait quoi. Qui est axe sibyllin de la législation (sibylline). Et le bonhomme pas courtois s'en est retourné à ses préoccupations d'horaire. Toutes les roues roulaient, tout allait bien, mais j'ai préféré m'accrocher immobile au bas-côté prévu pour les mammifères qui ne vont nulle part. Les bas-côtés qu'on prévoit pour les garnements sous émoi.
Je demeurais donc sur le côté, à gamberger, quand soudain mon regard attrapa les branches cramoisies d'un arbre solitaire. Gémissant librement dans la douleur, au centre du rond-point, donc. J'ai traversé le bitume entre deux voitures pour rejoindre le vieil érudit. D'humeur généreuse, j'ai déposé mes doigts nourrissons contre la sève grise du fils esseulé. Il m'a semblé alors, qu'entre les klaxons, les rires et les dérapages, un cœur d'enfant pleurait de joie. Contre toute attente, j'entendis mandolines et contrebasses se chamailler une place sous le bois. La fumée environnante me piquait les paupières, mais une noblesse joueuse, déchaînée par l'inconscience, faisait contrepoids au vacarme incontrôlé des hommes. Une voix, qui vibrait sous les machines, s'introduit alors en moi.

L'ARBRE MALCHANCEUX – Enfin ! ENFIN ! L'élu daigne me rendre visite !
MOI (l'élu) – Arbre, depuis combien de temps te tiens-tu ici ?
L'ARBRE MALCHANCEUX – Je n'ai pas la notion du temps. Je l'ai égarée. Les âmes qui circulent autour en abeilles butineuses me l'ont ôtée… Ma ruche intérieure est un long concert sans commencement et sans fin. Permets-moi de t'y inviter !
MOI – Mais comment ?
L'ARBRE MALCHANCEUX – Par ici !

Croyez-le ou pas, lecteurs cartésiens, mais une trappe s'est ouverte sous mes semelles et je suis descendu dans une grotte blanche où contre les parois des champignons verts et pourpres se balançaient en rythme.  Une musique fondue, qu'une guitare sèche allaitait, contorsionnait leurs champi-pupilles amusées. Leurs petits yeux sécrétaient un jaune respect irrépressible. Si bien que l'endroit m'inspira une immédiate confiance.

LES CHAMPIGNONS – Enfonce-toi donc plus loin ! Amusant animal ! Dans ce palace de terre que de jolies maladies parcourent, tu trouveras ce qu'il te faut trouver !

Quand je fus arrivé au bout du tunnel, dans une salle bordée de tiges fluorescentes, pleine de petits papillons déposés sur de lisses roches, des larmes immergèrent au bas du cristal, exhortant leur désir d'éclore, et tombèrent, incontrôlables, par milliers, dans le périmètre de mes mouvements. Je gesticulais à travers la végétation sans ainsi pouvoir cesser de pleurer. Toute cette eau qui affluait dégagea la boue qui révéla ses dessous humanoïdes : Pneus dégonflés, pare-brises éclatés, câbles grivois…

MOI – Mais enfin ! Snif ! Arbre ! Pourquoi pleure-je ? Snif !
L'ARBRE MALCHANCEUX – Ih ih ih ! Pourquoi ris-je ?! Je ris de tes larmes qui sont, je n'en doute pas, des larmes de joie ! Les larmes de l'élu !
MOI – Je ressens une infinie tristesse ! Snif, snif ! Un chaos intérieur en moi chaloupe ! Snif ! Cela n'a rien de joyeux ! Sniurf !
L'ARBRE MALCHANCEUX – C'est parce que tu te ballades au sein de mon infarctus naissant... Tu penses être triste, mais ces larmes sont témoignage inconscient de ton soulagement : De ne pas avoir en ton âme tant d'excréments fuselés !
MOI – Que puis-je faire pour arrêter le déluge ? Snif !
L'ARBRE MALCHANCEUX – T'enfoncer d'avantage en moi !

C'est ainsi que je me précipitai vers la première sortie en vue. Un long escalier couvert d'un tapis rouge humidifié m'emporta vers le bas.
La chaleur allait croissante au fur et à mesure que mes pas s'emmêlaient dans l'escalier rougeâtre, au fur et à mesure que l'humide brûlure déposait, incontrôlable, ses amas de mousses spongieuses dans chaque repli de mon corps – Entre les doigts, les orteils, derrière les oreilles, sur mon périnée...
 L'humide chaleur me démangeant d'avantage seconde après seconde, je voulu rebrousser chemin… retourner dans le noir de ma chambre et cesser d'écrire au passé simple. Mais les escaliers derrière moi s'étaient déjà dérobés dans l'ombre des échardes. Épuisé, à peine conscient, je laissai mon corps s'écrouler dans la houle des marches qui n'en finissaient plus de descendre. Descendre. Leurs cendres.
A mon réveil, je vis un visage maquillé, frais, qui se déhanchait dans une grande salle vide. Était écrit en caractère gras sur son T-shirt blanc : « L'écolo ».

L'ÉCOLO – Bonjour, élu.
MOI – B… Bonjour ?
L'ÉCOLO – Bienvenu dans la seule vraie salle du seul vrai monde, qui se bat pour la seule vraie préservation des seuls vrais océans, des seules vraies forêts, du seul vrai ciel… et de ta seule vraie mère.
MOI (me relevant difficilement) – Qui êtes-vous ?
L'ÉCOLO – Dieu ! Le créateur ! De mère nature et du centre du monde !
MOI – C'est donc vous !
L'ÉCOLO – Vous autres, là-haut, vous m'amusez goulûment. Vois donc (il désigne un écran géant qui encastre de toute sa largeur l'un des quatre murs), ceci est ma loupe. Je peux voir qui fait quoi et quoi fait qui, quand je veux et quand je ne veux pas… Vois, noble fruit de mes entrailles, mon pouvoir : Vois… Gérard, 55 ans, membre de Green Peace (Nous voyons Gérard, 55 ans, membre de Green Peace à l'écran)… Que fait-il ?
MOI – Il lit… un journal ?
L'ÉCOLO – Exactement… AHAHAH ! Bwuahahaha ! (il se roule par terre) N'est-ce pas dérisoirement drô-ô-ôle ? Il se dit écologiste mais achète le journal ! Et il est là, tranquillement assis, à lire son journal… Avant d'avoir un meeting avec ses autres collègues membres de Green Peace lisant eux aussi le journal ! Ahahah… Bwuahahaha !
MOI – Tout est affaire de contradiction, je suppose.
ÉCOLO – Ah ah ! Exactement. Et regarde donc celle-ci, Estelle. Que fait-elle ?
MOI – Il me semble qu'elle va-et-vient dans sa maison ?
ÉCOLO – Oui ! AHAHAHA ! (il se roule à terre pendant cinq bonnes minutes) ELLE SE DIT ÉCOLOGISTE MAIS ELLE A UNE MAISON ! BWHAHAHAHAHAH.
MOI – Je saisis le sens de votre séculaire critique. Et j'ai moi-même toujours été contre les associations. Je hais les gens entreprenants.
ÉCOLO (se calmant) – C'est bien pour cela que tu es l'élu, élu ! Que je t'ai appelé en mon centre… Pour te charger d'une sanctuaire mission : DÉTRUIRE TOUT.
MOI – Enfin !
ÉCOLO – Tu monteras sur le pinacle des hommes, et serti de pouvoirs exceptionnels, tu chercheras ces promoteurs qui agissent au nom de la nature ! C'est-à-dire tous les hommes ! Tu élimineras tous ces cafards... D'un geste qui fera naître cents orties sur leurs torses paresseux et subventionnés... Parce que, tu le sais autant que ton dieu, les hommes n'entreprennent rien. Ils adonnent leur temps aux pirouettes sociétales… Or, le bon escient trempe dans la solitude ! Or, pas un de vous n'est capable de demeurer jusqu'à sa mort dans la solitude ! La seule joie que ma terre ait fait naître est fille des douleurs ! Et vous la fuyez sans cesse ! Vous autres, qui vous effrayez, fondez votre orgueil aux alentours de mon bénit rond-point... êtes agents de l'épuisante bonté ! Ceux qui se dégagent, circulent, voyagent, sont cause de mes soucis ! Ils ne méritent qu'orties douloureuses dans le fond de leur gorge ! Infatigables gorges qui ne font que parler d'avenir ! AVENIR ! Nauséabond avenir ! (Il lève les bras et saute de partout) Avenir qui fermente le bien pour le bien de tous ! AHAHAHAH ! Accessoires anti-charismatiques de la raison ! Bwuahahaha !  Pauvres battants, pauvres généraux du bien ! Muhahah ! Muahahah ! Diseurs de quoi faire, comment faire ! De quoi dire, comment dire ! Pauvres, pauvres sécrétions éperdues qui n'avez rien entendu de ma sainte désinvolture ! Qui survivez d'écritures crachées sur le vif pour continuer ! Radins, Oui, Radins qui resurgissez inlassablement... de vos pro-pro-prospères va-va-vagins !
MOI – Mais… Tu me comptes dans le lot ou quoi ?     
ÉCOLO – Bah non. T'es l'élu…
MOI – Ah OK. Cool.

A ce moment-là, je fus propulsé à travers la terre, déchirant toutes les racines, toutes les termites, vers le haut, jusqu'à exploser au-dessus du cratère que je venais de former. Au centre du rond-point, l'arbre était déchiré en deux. J'enroulai des centaines de lianes autour des voitures, les broyaient, les expulsaient au-dessus des collines. Lumineux, traversé par la braise des volcans, l'échine des majestés, je faisais tomber en trombe des rangées d'arbres sciés partout sur la planète – Surtout sur Green Peace. Plus haut dans le ciel, dans la stratosphère, j'appelais le profond prodigieux des océans sur les continents. J'effaçai toute l'histoire, tous les projets à venir. Tout.
Une fois le boulot achevé, je créai un nouveau continent qui forma ces lettres-ci : Va te faire enculer, écologie.
De quoi préserver la nouvelle ère à venir du mot trop sage.

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