Être stagiaire

pianitza

Crise d'ego [Chapitre 15]

Z'en avez marre que je conspue, n'est-ce pas ? Vous aimeriez un peu de romance démoulée ? Des ballons doux, des mètres de soie rose bonbon ?
Ça tombe mal…
J'attendais l'entame de ce chapitre depuis le commencement… Pour dire ! Je m'étais dit : Gardons-le pour le chiffre quinze (c'était mon chiffre préféré dans mon ancienne vie). Gardons le mot stage, mot du diable, pour ce qui s'apparentera comme l'étrier lumineux de ce livre dense et morgue.
On m'a agité très tôt déjà, avec cette paillasse qui est l'entrée du monde adulte. Qui quand on pose le pas dessus sonne aux oreilles désagréablement. Comme une chansonnette démodée des capitales, comme l'effroi qui nous remue les mirettes quand la sage-femme nous coupe le cordon. Ces lettres, S, T, A, G et E, elles pétrifient les bébés qui ne savent pas. Ces lettres, c'est la couverture carreaux des vieilles branches qu'en ont chié à foison. C'est les cinq crottes de nez magiques des vieillards. L'atout horrifique qui donne aux « S'rait temps d'en chier toi aussi » toute leur substance.
Dans les myocardes des jeunes, y'a les phrases de la vieillesse qui s'installent. Le travail, qu'est sapé comme une salope de vieille pute, il s'invite et pose ses fesses flamboyantes dans leur cervelle innocente et fragile. Y'a leur vision de rebelle formidable qui tremblote sous l'entité encombrante et égotique de Madame boulot… Cette rombière… Qui agite ses deux gros pointus mamelons en chantonnant, perfide : « Veux-tu bien être mon assistant ? ».
Les singes, vous les connaissez (vous en êtes un), c'est geignard et insatisfait. Ça évapore des centaines de spores empoisonnées quand ils se trouvent face à leur devoir de construction qui est, dans l'esprit flottant, l'argument final de l'absolution. Parce que dans la construction, on trouve tout le métal de l'histoire… Là ! C'est du chocolat crémeux ! C'est le goût du bonheur qui mûrit à travers le devoir de mémoire… ! La sainte criaille du pécheur… ! C'est, par la force des choses, ce qu'il faut inculquer aux jeunes têtes… ! Il est impératif d'apprendre aux jeunes stagiaires, plein de la fourmillante envie de détruire, que construction est norme du bien... ! Impératif !
Là, stagiaire, imbrique-toi dans le schéma passionnant des hommes qui excellent dans la couture ! Imbrique-toi dans les pierres ! Les édifices ! Dans les degrés surélevés, maculés, des patrons ! Donne donc un peu, vaillante jeunesse, ta sueur aux descendants ancestraux de l'agacement et du mécontentement… Brûle ! Brûle sous les seins de la prostitution pour nourrir ton âme d'un peu de gaillardise ! Il te faut devenir homme ! (Ou femme…) (Ou chien…)
Cesse donc de pleurer ! Un peu de panache ! Ton sac à dos est bien rempli, bien ficelé, tout l'amour de tes parents se consume à l'intérieur… Que te faut-il de plus ?! Sors-le, l'amour ! Tiens-le ! Au creux de tes côtes ! Reprends-toi ! On sait, que tu as l'air con dans ce rôle subalterne, mais il est clé de ton épanouissement... ! On sait que tu as l'air chèvre… mais être chèvre n'est pas une honte ! Couvre tes traits d'une chatoyante noblesse… Fais-le ! Je te le dis par expérience… ! Pour ton bien... !
Ne suis pas mon chemin, surtout… Tu te mettrais en danger.
C'est déjà depuis bien longtemps que j'ai rayé toutes les citations… Que j'ai noyé les autres auteurs, criards des dîtes citations, dans ma piscine à vomi. Je suis du côté des destructeurs. Par souci de distance critique… Mais aussi, surtout, parce que je sais qu'il existe un nombre incalculable de constructeurs en stage à l'heure où j'écris ces lignes, et que cette sphère électrique, diffuseuse d'humeurs aléatoires, ne requiert aucunement ma présence.
J'en ai rien à foutre. De tout. Tout le monde. Je suis mort et jeune pour toujours. J'ai conscience de ma dangerosité. Des dégâts que ma liberté indissociable, extrême et silencieuse, laisse sur les caractères de mes amis. De mes amoureuses. Mes proches…
Libertaire et anarchiste, anarchiste et libertaire, je ne puis entrer dans les cercles. Je ne puis servir le café au cercle, ne puis assister la roublardise. Je ne puis servir café à quiconque... Ma douleur vocifère satisfaite sur l'impact des points. Des virgules. Je suis à l'arrière des critiques, trop fier de moi, trop intègre pour adhérer aux jeux mélis-mélos qui brassent leurs mots ventrus... J'emmerde l'étape du clic sur les photocopieuses, le léchage de bottes, les ronchonnements à subir… Je ne puis être père, je ne puis être guide... Et je vous demande, gentil jeune con, de ne pas suivre cette voie... Pour votre bien… !
Jamais Le poète immolé du vingt-et-unième siècle ne saurait demeurer sous l'ignominie de l'écriture factice ! Jamais ! Son faciès angélique demeure loin à l'écart des lobes ! Loin des grimaces acteurs, qui sont préparées, récitées, masturbées sur la paperasse des diables ! Je suis un homme trop vivace, trop ruisselant pour devenir stagiaire ! J'ai trop de talent pour aborder la marche grossière du devenir ! Que ces savants mannequins, sophistes et démagos, politicos, s'amusent sur leur terrain d'expansion loin de chez moi… Je laisse les thunes et les gonzesses aux nuls… A Beigbeder !

Si, lecteur, vous avez déjà été stagiaire (il est difficile de ne pas l'avoir été une fois dans sa vie), vous savez que naît en ces instants d'ennuis mesurés la question de l'avance et du recul... Dans ce creux satanique, écumeux d'escarbilles brûlantes, se situe le test de la vie : Devenir prédateur ou devenir proie. Suivre la voie du système ou demeurer sur la touche, fragile, dans le froid, en bon gosse terminé qu'à moitié.
Vous savez comme moi que le travail, qui rapporte la thune, c'est, ce que la grosse truie de conseillère d'orientation (Vraiment très grosse, je rigole pas) m'a dit, souvent un travail chiant.
Je suis pas manuel pour un sous ! Une hécatombe vivante. J'arrive pas à me concentrer sur tout ce qui est manuel d'instruction, déjà, alors écouter un manuel en chair et en os… ! Quelle difficulté !
J'ai un réflexe fuyard en leur compagnie…
C'est impatient, épuisant, un homme d'action. Il s'articule et cause avec toi comme s'il était de passage ! Il s'emmêle les pattes, blasphème (conventionnellement) la société, s'agace…
Faudrait toujours être énervé comme eux pour être partisan de leur construction… Faudrait être part entière de la rudesse des lieux, faire la gueule, pas sourire, pour avoir le tampon « stagiaire certifié ». Pour pas être rejeté. T'es pas sculpteur attentif des villes si t'es pas viril, aveugle, grossier et con. Un sensible, ça trouve quelques points communs à leur malheur naturel de constructeur, mais ça se lasse trop vite de leur présence… Ou ça prend le rôle de l'enfant stagiaire qui n'y comprend rien… Exprès… Pour leur coller la face contre leurs murs qui n'en finissent plus de chialer… Qu'ils bâtissent et baptisent entre deux bouffées de gauloises…
Tu dessines deux ou trois bricoles sur leur béton dégueulasse, en insinuant que tu glaviotes sur leur vitesse, que déjà ils remuent les bras… Déjà leur rythme machine casse les verrous de l'élégance et s'enraie… Et injurie...
Lecteur, ne suivez pas mon parcours, mes granulés de tombe… Ne décroissez pas dans l'ombre des becs… Moi, j'ai abandonné. Je vous le rappelle… Je fais volte-face aux stages. Et faire volte-face aux stages, c'est faire volte-face aux boulots tout court… A la société, en fait.
Mon cerveau est malade. Je réponds aux uniformes. Je ris au nez des gens. Ouvertement… Je suis perdu...

LA SOCIETE – Voyez, cette bête puante, David ! Elle rampe sous les coups de fouet ! Le mammifère fuit les « Faut bosser » ! Il fuit la sympathie de la bienveillante tutelle ! L'odieux et vaniteux personnage fuit ses nécessaires quotas ! Regardez-le ! A tous les coups il est inscrit au RSA ! Au fond de son canapé vermoulu, il pompe sans doute notre croissance ! Un Lebowskien parmi tant d'autres ! Sa haine est heureuse ! Il refuse de confronter ses puériles initiales aux nécessaires souffrances ! Aux occupations ! Il mène son stage dans sa chambre ! Seul ! Bête répugnante ! Glandeur ! Profiteur ! Son égoïsme freine l'avenir de tous ! Surement l'animal s'entretient-il déjà avec le suicide ! Les barrières de la mort lui sont sans doute déjà ouvertes ! Le voilà, fou, en train de faire son stage sous le baldaquin de la paresse ! Son corps sans pression, sans stress, sans souci, est lueur de destruction ! Il se roule dans ses corbeilles de fruits périmés ! Dans la saleté de ses vêtements ! Traîne jusqu'à pas d'heure ! Ce n'est pas la paix, cela ! Ce n'est pas dans cet état qu'un homme doit se bâtir !
MOI – Sotte carnassière ! Tu ne sais rien de moi ! J'ai un ami qui s'en est allé, qui m'a appris les pas de la danse mortuaire, qui m'a appris qu'on peut sauter par-dessus des psychologues ! Qu'on peut desserrer les freins de la vie ! Alors tais-toi, vilaine bâtisse qui élève ses soldats, ses remparts, ses douleurs ! Et viens donc prendre un verre dans la plaie béante de ma médiocrité ! Viens donc… Accompagner la lie de mes vertèbres de rat… Viens ! Il règne dans ma chambre un calme d'église, un respect qui m'est cher… Qui est amour des fauves ! Viens, sotte cécité… Société stressée… Faire un stage dans mon immobile existence.

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