Être un chien

pianitza

Crise d'Ego [Chapitre 14]

Au centre de mon salon, je suis resté enfoui sous les pattes de mon chien tout l'après-midi. J'avais pourtant une tonne de choses à décharger de mon grenier. Des soucis, des problèmes, vous savez, toutes ces lucioles chargées qu'on s'échange ; qui donnent aux jours vos arguments et votre valeur… Mais le museau mouillé de mon chien me tenait ! Sa langue arrachait mes ambitions ! Quand j'ai cette drôlerie canine qui s'agite au-dessus, c'est comme un relent de « Mais pourquoi j'ai des projets ? » qui pulse sur les cloisons…
Avec mon chien ? J'arrête pas de rire. On dirait un autiste. Un ami-chien, c'est mieux qu'un ami-être-humain. Parce qu'avec eux, tu peux te comporter au naturel. C'est-à-dire ridiculement. Alors qu'avec les amis-êtres-humain, t'as le souci de parole qui traîne partout. Le souci de l'égalité invisible et invincible. T'as cette chasse contre les espaces blancs qui se lamente. Ce besoin de malédiction… (Ce truc qui fait chier, pour être plus clair.)
Ce soir j'ai muté couleur noire frisée. Des poils ont pris leur racine partout, se sont allongés, se sont établis... Je me sentais plus chien que jamais ! Gamelle et reniflements inopinés dans les embrasures immobiles… Wouf Wouf !
J'ai un contrôle sur moi-même parfaitement instable, qui m'entraîne dans les travers de ma longue maison. A la recherche de quelques excavations dans le plancher, j'ai l'instinct qui me tire allègrement le cou ! Ça m'excite ! Mais ça me grattouille aussi... Les poils, sans doute !
Je me roule désespérément sur le moelleux canapé du salon, où des fessiers viennent prouver leur maîtrise de la vie, essayant tant bien que mal de me dégager de l'infâme grattouille… Mais rien à faire… !
Refluent alors les membranes osseuses de mon cerveau-humain, qui m'exhortent d'aller faire un tour dans le large du dico'... C'est la conscience qui s'exprime :

LA CONSCIENCE (cette pute) – Sais-tu pourquoi ça te grattouille ?
MOI – Wouf wouf ?!
LA CONSCIENCE – Tu es devenu animal à force de maudire. Et tu n'es pas habitué à l'instinct ! C'est les poils qui te punissent et chatouillent ton âme ! Il te faut de nouveau te familiariser avec les mots… ! Il te faut TOUT réapprendre pour te débarrasser de cette maladie... Et redevenir homme !
MOI – Wouf Wouf ! Grrr… Grrr… (Ce sont des grognements de chien, hein.)
LA CONSCIENCE – Va faire un tour dans ta bibliothèque, réapprends tout ! IMMEDIATEMENT !

J'ai mes griffes qui déchirent par instinct mon bureau (époque Louis XIV). C'est drôle, je peux penser humain mais je suis incapable de parler. Il me faut confronter les mots, la ponctuation, la concordance des vents… Alors je fixe l'œil contre la paperasse… J'essaie de donner du mouvement à mes babines... Mais plus j'essaie et plus ma vessie gonfle… Aïe ! Je lève la patte sur le bureau… J'peux plus m'retenir ! Je pisse sur mon Bescherelle, le dico !

LA CONSCIENCE – OH ! Tu fais quoi là ?
MOI – Wouf wouf !
LA CONSCIENCE – Espèce de sale… chien !
MOI – Grrr… Grrr…
LA CONSCIENCE – Et tu te dis écrivain… Philosophe ? Où est ton sérieux des mathématiques ? Où est donc passée ta ténacité Victor Hugo ? Ton âme de fervent supplicié dupliqué ? Où est ton sérieux de travailleur qu'a l'souci du bon agencement, d'la bonne volaille ?
MOI – Slurp slurp ! (Là je me lèche les babines en pensant au mot volaille.)
LA CONSCIENCE – Je vois… On choisit la voie du surréalisme ? Hein ? HEIN ?! Monsieur l'amoureux des mots emprunte la voie de la Facilité !? C'est facile, tu sais, de se pencher sur l'ombre des porches plutôt que sur la haute syntaxe Proustienne – Qui elle… ELLE, exige de la mesure ! DE LA MEUH-ZURE ! C'est facile, de se dire chien en laisse de Ducasse ! De suivre le parcours descendant des vallées grisantes, et siroter dès qu'on peut la gamelle d'un autre ! FACILE !
MOI – Slurp slurp ! (Le mot gamelle !)
LA CONSCIENCE – Eh bien ? Qu'attends-tu ? Va dehors dire et faire n'importe quoi ! Pauvre âme !

Elle a raison (pour une fois) ! Je cours à toute jambe vers la sortie de mon palace Napoléonien… Dehors, la brûlure déborde des fleuves ! C'est ma vision de chien qui me dévoile les secrets verts flous que mon humaine substance n'aurait pu percevoir ! Un chat ! Qui se réconforte du fait d'être chat ! Je le poursuis fougueusement, haletant… En génuflexion, en vitesse… J'ai des tonnerres qui gargouillent dans l'anus… Mais pourquoi cours-je, déjà ?! Pour quelques récompenses toniques baignées dans du jus de courge ? J'ai oublié… Et de toute façon le félin m'a déjà semé… !
J'ai la boule jaune et aride qui me colle sa chaleur contre les yeux. Un vif désir de toiture qui bouscule mes tripes gluantes et pensives… N'est-ce pas le problème, Éternel et honteux, qui filtre entre les brisures ?

LA CONSCIENCE – Tu vois, que ça ne sert à rien de s'amarrer dans l'eau saumâtre de l'inconnu ! Il y a le désir de cadreur ! Ses marbrures qui sur ta peau sont autant de solution pour t'affranchir de l'absolue terreur qu'est le dehors… Le néant… Alors… Retourne à la niche !

N'était-ce pas le fabuleux et routinier destin qu'un chien, compagnon aimant, se devait finalement d'accomplir ? Et à quoi bon les mots, la clameur, dans ce quotidien de chien ?!
Wouf, wouf !

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