Être un looser

pianitza

Crise d'ego [Avant-dernier chapitre]

En ces jours sombres et muets, je sens mon statut premier, la loose, m'agripper les bronches. J'écris ce chapitre encore dans ce même bar, où j'ai écrit les autres, où la serveuse me sert un énième café. Je le glougloute sous sa silhouette élancée, son visage qui rayonne. J'ai le goût de ses mouvements qui me remue la glotte. Une vague communicante et rassurante, pleine d'énergie, qui m'étreint. Sa voix pénètre mes sens, je crois. Et chantonne le même refrain… « Café ? Comme d'hab ? » qui excède mes ambitions d'artiste par cette sempiternelle question : Brûler mon livre ou ne pas le brûler ?
Je vois une joie, sa joie, qui plane au-dessus de mes gémissements. Et je me dis, à quoi bon distribuer mes gémissements dans les librairies ?! Elle, cette serveuse modeste et travailleuse, sans doute déjà accompagnée, comme d'hab', transmet finalement la seule chose qui compte. La seule chose utile. La j-j-j-joie (effet de splendeur sur la lettre J).
Alors que moi, Poète couvert de vaseline, qui lève la tête à contre-courant, et pleurniche, éhonté, de tout et de rien, installé dans des godasses nettoyées que partiellement, cousues et recousues par les fausses plumes de mon esprit, lourdes de l'eau de pluie absorbée sur le chemin, que donne-je ?
Je suis né sous le signe du V, dans un club où des membres, masqués, soutiennent la tâche ridicule et douloureuse de chasser et envelopper le ciel dans leurs lits de décombres. Une tâche qui consiste à emprisonner les températures extérieures dans sa bulle pour les lécher, les fourvoyer de sa pathétique personnalité. Un club où on crée des monstres invisibles qui sursautent à la première incartade. Non-violents qu'ils sont.
Lectrice (Je vais dire lectrice, dorénavant. Que la langue Française aille se faire foutre), je suis un pigeon maigrichon et inoffensif. Un bon pigeon des villes qui pose ses pilules blanches sur les crânes propres et nets, élégants, des gens. Je calcine les blablas philosophiques, les glorioles orales, trop préoccupé que je suis par l'intérieur de mon corps. Mes poumons battent contre mes os, violemment, si bien que je n'ai plus de temps pour l'écoute. Je n'ai plus le temps de m'attarder sur les romans. Je commence un prélude que déjà un « Oui mais mon nez ? » se manifeste…
Vous ne comprenez pas ce que je dis depuis le début, lectrice ?
Tant mieux, ça me rassure.
Si vous ne me comprenez pas ma poésie, c'est qu'il y a doute d'escroquerie, et en soi c'est plutôt sain. Ne jamais être dressé au stade d'écrivain, c'est oxygénant pour l'image. Un looser incompréhensible, qui suscite le comique, c'est mieux !
C'est atroce, d'être compris par les autres. Atroce.

Connaissez-vous une technique pour plonger sa main sous sa cage thoracique sans se faire mal ? Sans avoir recours à une opération chirurgicale ?
J'aimerais arracher mon cœur pour ensuite l'observer à nu, sous vos auras. En vie.
J'aimerais avec vos ongles ciselant arracher mon bassin, mes côtes, mes pommettes, pour connaître mes dessous.
Je requiers votre nature noire…
Assemblés ainsi sur la table en bois de mon bar préféré, il ne me resterait alors plus qu'à appeler ma délicate serveuse : « Voici mes secrets, tordus comme des arbres, perdants, parce que pendants dès le départ, vous demandant de bien vouloir accepter ma secrète admiration ! ». Bien sûr, je conserverai mes lèvres pour lui adresser cette demande. En fait, seules mes lèvres planeront au-dessus de mon corps éparpillé !
Le looser que je suis lui offrira également sa libido dans l'espoir d'une seule, furtive, attention.
Celle-ci ne me sert plus à rien. Vingt-six ans et je la sens déjà comme enterrée sous de bien vaniteux bourrelets.
Je lui dirais : « Prends donc ma semence… Mes spermatozoïdes. Je te les laisse dans un bocal. L'image n'est pas belle, mais elle a le mérite d'être directe. C'est le reflet de la réalité qui finit invariablement dans une boîte. Mes spermatozoïdes sont mon seul mensonge. Et comme les mensonges meurent en boîte... Ou naissent en boîte… »
» Sans eux, tu connaîtras l'individu brut. Tu connaîtras ma brutalité. Tout ce qu'un Winner préfère cacher : Sa loose. Ses rides. Sa folie. »
Il est inutile de préciser que de tant de morbidité, l'odeur de sapin l'aurait fait fuir à toute jambe. Je fuis moi-même mon existence, alors mes élucubrations passionnées… J'en parle même pas. Dans le réel, loin des feuilles blanches, je les occulte d'un geste bref et étonnement précis.
Le looser que je suis aimerait être cadre, des fois. Faire des réunions, exposer ses idées et être sûr de ses idées, bien user d'un vocabulaire usé, d'une âpre syntaxe, regarder Scènes de ménages sans dégobiller, connaître la chimie et le pourquoi de la terre, connaître l'époque égyptienne et grecque sur le bout des doigts, le malicieux fonctionnement des machines, la descendance des espèces, la bibliographie de Tolstoï, l'origine de la lutte des classes, les dates, les courants de pensées, les vrombissements des hélicoptères, le pourquoi de ce son si particulier qu'on appelle pet.
Mais le looser que je suis a la flemme. Il est un incommensurable branleur qui va jusqu'à manipuler son monde pour ne rien faire. Jusqu'au bout !
Avant, j'étais gentil et patient. Je m'impliquais avec zèle et déférence dans ce qu'on me demandait de faire. Je mûrissais les idées (plus que mauvaises) de mes collègues et amis. Parce que mes collègues et amis en question connaissaient mon dévouement, mon souci de conditionner avec application, ma gentillesse.
J'allais jusqu'à m'accoutrer de leur médiocre ego pour leur apporter satisfaction, toute bête respectueuse de la vie que j'étais !
Maintenant, j'assume mon mépris jusqu'au bout des pétales et, surréaliste, je baise les gens. Je dis, lecteur et lectrice, qui êtes de sociables mammifères, de me laisser tranquille. Ne me demandez plus mon aide, je ne crois plus qu'en ma propre loose, ma propre écriture. Je ne crois plus qu'aux travaux fermentés dans les ombrages. A distance. Je ne veux plus jamais travailler avec qui que ce soit. Je ne veux pas gâcher mon travail.
Looser que je suis, je rampe comme une limace dans les sillons victorieux de votre gagne, vos billets, vos glorioles, et me nourris exclusivement de vos pimpants blindages.
Je gobe vos débris en or… Une limace, derrière !
Je demeurerai heureux à l'arrière de vos producteurs et vos belles-mères, loin de vos ennuyeuses paillettes qui tournoient autour de vos langues. Précipités dans vos jeux de domination, je vous imaginerai dégueulant des buildings d'insatisfaction dans le fond des joyaux. A travers vos yeux déités, je me languirai du spectacle amusant, de ces LEGO de maturité qui trembleront sous vos doigts dégénérés, séchés, striés par l'administratif.
Dans ma tombe, mon matelas, je rirai de bonheur !
Le looser que je suis, perfectionniste et introverti, s'étend dans l'oubli débectant. Satisfait. Sachant que son livre ne laissera dans les esprits qu'un épi de souvenir. Une année sera passée que votre mémoire n'aura sans doute retenue qu'un mot, qu'un passage qui, je l'espère, vous aura joué des tours ! Nyark nyark !
Ce livre vous évoquera un tout rétrécit dans sa boîte, mal à l'aise. Il vous rappellera que vous ne valez pas grand-chose sous le néant commun ! Nyark nyark !
Alors à quoi bon la longueur ? Le parcours ? La gagne ? Le travail ? Quand l'ego de tous s'exclame sans armure et s'assume ?!
Pendant que vous touchez juste, ma surproductivité paresseuse, dépourvue de sens, pénètre déjà votre prochaine défaite. Et vous dit toute fière, lectrice, que je suis asexué, primate, prodige et androgyne.
Que je suis votre élève.

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