Être votre ami

pianitza

Crise d'Ego [Chapitre 8]

Mes fidèles lecteurs, attentifs et patients, j'aimerais maintenant vous exprimer le tout grand respect que je porte à votre nature.
Vous vous doutez que derrière la parole grincheuse, ces grognements terribles et puérils qui ont sali votre humeur, s'étend l'auteur et ses douleurs lamentables de mammifère éperdu. S'étendent, seuls, mes membres fragiles. Ma viande.
Je suis un brin d'herbe qui se trémousse entre sept milliards d'autres. Un zigoto à la pupille évaporée, gratinée. Je me débrouille et m'embrouille, ne suis rien de plus qu'un choix dormant dans votre bibliothèque ou dans le coin d'une page virtuelle. Ne suis qu'un filet de salive anonyme, étendu dans l'immensité de l'univers, qui gravite dans la brume profonde comme un point de votre esprit. Fragile et effaçable. Je le sais.
Lecteur, ma personne s'est extirpée de ma chair. Une heure durant elle a plané au-dessus des âmes ; une heure qui m'a semblé appartenir au tout. L'amour dans le bas-côté de votre cœur que vous avez ressenti, ou que vous ressentirez, est d'origine mienne. Puisque, lecteur, mon compagnon, je me dois d'être votre tout grand serviteur. Je me dois de vous aimer avec la même passion qui animait ma mère le jour de ma naissance. Voyez-moi, souvent insultant, souvent grossier, malléable, j'ai la main tendue vers vous par-dessus les collines, les maisons, la vie. Je ne veux qu'une friction, une seule, dans le bain de votre intérieur. C'est ça, le pourquoi de mon écriture (oui, oui).
Me voilà, me dénudant, mon corps replet trouvant votre regard dégoûté. Me voilà, mon sourire volontaire, toutes ces dents qui mériteraient meilleur nettoyage. Me voilà, ma silhouette dormant dans le précipice du crépuscule, exhalant le parfum de la terre fraîche brouillée par la grande marche. Me voilà, descendant les falaises à pas lent, m'effaçant entre les buissons, revenant tout doucement vers vous.
Lecteur, j'ai abandonné tous mes vieux déguisements, mes vêtements, pour hurler dans votre ombre. Je gesticule, damné par l'orgueil, encore, en vous priant de bien vouloir m'accorder un espace minuscule entre vos bras. Voyez, j'implore votre aide, et rampe, furieux, jaloux de tout et de rien, vous demandant de bien vouloir prendre ma main un instant. Me relever.
Je ne suis pas quelqu'un de foncièrement bien, vous savez. Mais je suis votre ami, et c'est déjà beaucoup. Sachez que pour moi, en tout cas, c'est important.
Quand je me lèverai et déverserai le courant, quelques grains de lumière sur votre lit tranquille, c'est comme le fouet d'un dictateur que vous trouverez. A votre réveil, perturbé, vous me regarderez alors empli d'une colère naturellement terrible. Avant de vous vêtir de l'extérieur, vous contournerez, dans la mauvaise humeur, mes liesses d'homme solitaire et meurtri. Cette lourdeur. Et je le comprends. Mais ne vous en faîtes pas, je m'émeus dans mon coin, moi, de vous voir perché ainsi contre le miroir, à vous couvrir de ces artifices qui seront destinés à l'inconnu. Qui feront que le métro, les bus, les trams, toutes ces visions qui ne sont pas vôtres vacilleront dans le désaccord de vos ailes. Souples. Pratiques. Magiques.
Lecteur, maintenant que nous sommes plus proches, permets-moi de te tutoyer. Permets-moi de m'approcher de ton visage, laisser la surface fragile de mes doigts gravir les os de ton crâne. Laisse-moi caresser ta chevelure, tes lèvres, tes paupières. Laisse-moi, à travers la pauvreté de ces pages indécises et méchantes, sentir un instant la chaleur qui est tienne. L'unique et profond animal que tu es, qui cherche jour et nuit quelques morceaux d'amour. Les repères, la joie, les soleils.
Tu me sens ridiculement sérieux ? Je t'avais dit, à travers le vouvoiement, la distance, qu'il n'y aurait ici que l'impulsion rieuse et mielleuse d'un écrivaillon. Qui descendrait en ridicule en-dessous de toutes les effigies, pour sucer les planches humides des tombeaux. Je t'avais dit, qu'écrire, je le ferais à cloche-pied. Mon amour demande à expirer, discrètement, ce silence voluptueux qui couvre les vérités. Mon amour demande à être partagé !
Il ne reste finalement qu'une chose à faire : Danser !
Oui, partons sous les bois main dans la main. Ma chemise est légèrement entreouverte, le creux de tes épaules couvert par la rosée du matin... Il y a les cerfs qui dégagent pour nous les débris d'hier ! Tournons autour des arbres, rieurs enfants, laissons nos os se confondre un instant dans le pli des écorces. Laissons le ciel nous appartenir, les corbeaux nous envelopper, les fleuves nous dessiner. Faisons grand plaisir au cœur de nos géniteurs en ranimant ici leur merveilleuse jeunesse. Rappelée par notre désir de danse, de déhanchements.
Lecteur, laisse-moi m'installer un instant dans le coin d'une feuille verte de printemps, et admirer l'élastique de ton corps. Laisse-moi entrevoir la toute profonde chance qui m'a été donnée d'assister à la frénésie de ton expression. Qui à elle seule enterre ce livre, tous les livres, toutes les pensées, les histoires passées. Laisse-moi spectateur pour ce tour, admirateur incandescent et muet. Laisse-moi caché derrière toutes les branches, les éclats de pierre, les mugissements des bêtes qui fermentent sous ta peau. Car c'est bien là où je te trouve, où je te connais, à cette  façon unique et splendide que tu as d'offrir ton corps écrabouillé et persécuté par les villes. Ici, isolé par ma seule admiration, cette grâce, je la sens qui éclate, s'élargit ! Mère nature remue sa dorure impeccable sous tes pieds nus. Et je sens plus fort dans mon cœur son amour intarissable qui m'appelle. Qui me demande de te rejoindre !
Ensemble, vois-tu, les notes se sont aggravées. Tu te recules, t'éloignes sans que je ne sache pourquoi. La violence mue sous mes aisselles, dégagées. Mes pupilles sont esseulées. Elles t'appellent et cherchent à refaire jaillir du fond des tiennes l'ardeur équilibrée et éternelle.
Qu'est-ce qui te prend, lecteur ?
Pourquoi t'es-tu lassé si vite ?
C'est le temps, la grisaille qui a recouvert le hibou du dessus ? Ça te chiffonne ?

TOI – Non, il me faut simplement un peu de recul par rapport à tout ça.
MOI – Par rapport à ? La simplicité ? La pensée sans verbe ?
TOI – Tu me terrifies, avec tes tortures.
MOI – Je suis pourtant tout entier. Gros comme un ballon, certes, mais tout entier. Que vois-tu de si abject ?
TOI – J'ai besoin de dormir loin de toi, c'est tout. Je ne l'explique pas. Contente-toi d'être l'armature, ce regard extérieur au mien, ces caractères seuls. Contente-toi de cet homme invisible que tu as créé, mais pas plus.
MOI – Pourquoi tu me dis ça ? Je ne t'ai pas créé !
TOI – Tu m'obliges, moi, lecteur de ce livre, à dire ce que je n'ai pas envie de dire et à faire ce que je n'ai pas envie de faire ! Et ça, c'est inacceptable !
MOI – Je sais…
TOI (t'éloignant) – Ta vie est un long jeu !

Tu me blesses… Vraiment !
Tant pis, alors. Je continuerai d'être méchant ! Puisque il n'y a que ça qui te fasse frémir !
Qui vous fasse frémir, pardon...

  • Magique ! Une note, un coup de cœur que vous trouverez sûrement lamentable, car votre écriture est au-delà des mots !

    · Ago over 6 years ·
    Paris 1505

    maya-ben-oui

    • Je ne trouve pas cela lamentable, hamdaoui-maya. Au contraire ! Je me vois par ailleurs flatté par votre remarque que je trouve légèrement exagérée. ^^
      Mille remerciements.

      · Ago over 6 years ·
      Scan10020

      pianitza

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