Fauvisme chez les voyous

Swan Le Loup

Un soir, une voix à l'accent africain m'a dit : « Être né sous une bonne ou mauvaise étoile importe peu car la terre tourne. »

La clef sur le démarreur, je filais comme un voleur. J'étais en cavale mais la police avait disparu alors je la traquais. Il faut provoquer la vie pour se sentir vivre. J'avais à mon actif plusieurs évasions. Dans cette course-poursuite il y avait un indice sérieux pour me pister : mon hoquet. Je traînais ce putain de hoquet depuis ma première fugue et par sa faute je fis beaucoup de ratures.

Tout commença une nuit où mes pensées gribouillées imploraient un bon gommage. Je divaguais chez mon ami Gris. Nous jouions à la console, regardions des films à la con et débattions à nous mordre la queue. Génération couche tard et dort mal. Le monde nous fatiguait tellement qu'il endormait nos rêves. C'est alors que j'aperçus un magazine qui traînait au sol. Il me faisait du pied. Je le consultai et bloquai sur cette image où je vis l'effroi : Une femme, éveillant ses deux bras au ciel, soutenait son bébé sur le bout des doigts, le préservant d'un serpent affamé qui montait, enroulé, le long de ses jambes. L'enfant était condamné pourtant il se reposait innocemment. Pour combien de temps ? Ce temps était ma réserve d'énergie pour vivre avant que la société ne me vampirise.
Dès lors, je suis devenu cette larme un peu froide qui prenait naissance dans un profond chagrin ou un extrême bonheur, ma nuance à moi. Ma vie n'a été qu'un cycle de renaissances en un fauve sans peur à la fois violent et pure. C'est à ce moment-ci que j'eus ce hoquet qui ne me quitta plus.

J'avais embarqué Gris et deux autres camarades de la cité dans mes aventures. Nous formions un clan qui se serrait les cinq doigts de la main pour racketter les petits bourges par esprit communiste et délit de sale gueule. La pâte à modeler marron et les bouts de papiers bleus timbraient notre quotidien. Nous bombions tous les symboles de ce monde par bêtise et par révolte envers ce drapeau tricolore qui imposait ses cadres à des innocents tels que les marginaux ou les rêveurs.
Très vite, je me suis lassé de ce style de vie. Nous devenions des capitalistes et une bulle pondait de nouveau au-dessus de ma tête. J'affectais ma bande mais dès que je me sentais enfermé je recherchais le moyen de m'évader.

Un matin, je croisai un clochard qui sabrait le champagne en se moquant des passants qui partaient travailler. Les gens tournaient en rond et je devais me barrer. J'enfilai mon miséreux jean, mon cuir trop cintré, mes chaussures favorites et mon flingue coincé par mon dessous. Je m'échappai avec Blanche. Démarrage hold-up avant que ça dérape.

J'avais décidé de tracer mon chemin, prendre mon temps et serpenter la route. La vitesse et le visage au vent me procuraient une sensation de liberté. Je pourchassais mes rêves de gosse après avoir chassé mes cauchemars d'adulte. Les haltes paisibles en pleine nature restauraient mes plaisirs. La contemplation des paysages m'inspirait des rêveries mensongères. Les oiseaux cabriolaient au rythme de mon hoquet. L'un d'eux se prénommait Vert. Je l'avais remarqué à de nombreuses reprises durant mon parcours. Il devait voyager lui aussi. À chaque fois, il me sifflait des trucs mais je ne saisissais pas où était l'urgence de ses appels et j'avais la nette impression qu'il était zinzin car il se répétait souvent.
Mon passé capitaliste me permettait de vivre comme un bohème pendant quelques temps. Cependant, cette échappatoire n'était pas assez enragée pour moi alors je descendis jusqu'en bas à droite de la carte où patientait ma prochaine évasion.

J'envisageais de refaire des combines juste par goût du risque. Des relations me présentèrent Noire. C'était une grande tige, maigre, brune et la peau pâle. Elle avait un ton provincial. Dans mes souvenirs d'elle il y avait toujours un fond bleu qui l'escortait. Celui du ciel. De la mer. Elle avait ce parfum de la Corse. Moi, je sentais le Cartier et le vieux cuir. Noire faisait partie du grand banditisme tandis que je n'étais qu'un voyou bagarreur des quartiers. Son portrait me provoquait déjà de l'adoration. Ses prunelles internaient quelque chose de fou, de flou, de pfiouu sa mère. Je m'imaginais dans ses bras, à écouter Vert piailler, pendant que Noire posait ses délicieuses lèvres rouges sur mon corps crucifié au tournesol. L'amour c'est comme une prise d'otage : ça nous prend d'un coup. Un ravisseur et une ravissante. On se soupçonne, on s'attache, on se relâche puis on se condamne. Un homme sans muse est un homme navré. Je ne savais pas si Noire m'aimait et je préférais rester dans l'inconnu. Plus tard, elle allait me croquer son amour, à sa façon.

J'intégrai le gang de Noire et participai à des coups bien plus juteux que par le passé. Mon aventure était totale. Blanche était mon coté matérialiste et Noire mon coté humain. Je perçais grâce à elles.
À force de jouer à cache-cache la police me filait dans mon angle mort et je vivais désormais avec l'impression surréaliste d'avoir un revolver pointé sur le visage.
Noire se fit capturer. On lui apprit que Vert m'avait mouchardé. Mon hoquet ne se teintait pas avec ses chuintements. Noire resta feutrée face à la police. Elle me prouva son amour en faisant tomber une tasse de chocolat chaud sur son monde. L'inspiratrice fut emprisonnée par ma faute et moi j'étais en cavale. Je dus retracer mon chemin pour m'estomper.

Noire refit surface. Je fantasmais de la revoir alors je la rattrapai dans sa province. L'atmosphère n'était plus aussi bleue que dans mes souvenirs mais Noire luisait toujours dans mon regard.
- On dîne ensemble ce soir ? lui dis-je en souriant.
- Pourquoi dîner ? J'ai juste deux trois mots à te dire, tout au plus une question. me répondit-elle froidement.
Cette fresque devenait trop réaliste, trop plate. Il manquait du relief, de la furie.
Noire me posa sa question :
- Il pleut ?

Ces coloris sculptaient mon paysage rougis de passions, frissonnant d'émotions et esquissé d'évasions… sans retour.

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