Flash-Black - Chapitre 11

Juliet

-Tu veux que je t'aide à récupérer Kazamasa ?
Tsuzuku était debout et ses paumes moites étaient venues poser leurs empreintes sur la paroi immaculée de la vitre. À travers elle il observait le paysage citadin nocturne, des tours noirs qui se découpaient sur fond bleu nuit et dans lesquelles se découpaient des milliers de rectangles parfaitement alignés, nettement dessinés par les lumières qui étaient comme autant de signes de vie. Tsuzuku le savait, il y avait au moins une vie derrière chacune de ces lumières, et il a réalisé avec mélancolie que, d'un œil étranger, lui aussi n'était rien qu'un de ces infinis rectangles qui se découpaient dans l'une des tours anonymes du quartier. Ils étaient au trente-septième étage. Lorsqu'il baissait les yeux, Tsuzuku voyait des insectes de métal défiler sur des lignes droites. Des voitures, signes de vie elles aussi.
Parce que le paysage de béton et d'électricité de cette ville sans étoiles l'accablait, Tsuzuku a tourné la tête et malgré lui a pensé que le visage de Hiroki était moins désagréable à voir.
-Oui, a susurré Tsuzuku. Kazamasa... Il faudrait que vous m'aidiez à le récupérer.
Hiroki a levé les yeux au ciel et, sur sa poitrine, il avait croisé ses bras. Une porte scellée.
-Tu as conscience, articula lentement Hiroki comme pour imprégner le garçon de ses mots, que tu ne peux pas « récupérer » une personne qui ne t'appartient pas.
-Je sais, ça, s'agaça Tsuzuku avec impatience.
-Alors, ne parle pas de récupérer Kazamasa comme s'il avait été un objet en ta possession.
-Ce que je veux dire est que je voudrais retrouver l'ami qu'il était.
-Pour te dire la vérité, Tsuzuku, je n'en ai pas tellement envie.
-Ce n'est pas comme si vous aviez le choix, condamna le garçon qui lui lança son regard comme une rafale de blizzard. Comme il en est convenu depuis le début, vous devez faire tout ce que je vous dis.
Hiroki était impassible. Était-ce parce qu'il ne croyait aucunement aux menaces de Tsuzuku ? Ou bien sa confiance en lui défaillait si bien qu'il ne voulait en aucun cas le laisser paraître sous peine de se voir aussitôt dévoré par le fauve prêt à bondir ? La sérénité de Hiroki frôlait l'indifférence, et celle-ci était la sœur jumelle du défaitisme.
-Il me semble, reprit Hiroki d'une voix claire, d'après ce que tu m'as raconté du moins, que Shou refuse à présent de te faire confiance... Pourquoi, déjà ? Ah, oui. Parce qu'il a découvert que tu étais le membre d'un gang de voyous voleurs, trafiquants, agresseurs, et...
-Kazamasa n'a rien découvert du tout, coupa net Tsuzuku. Aoi... C'est ce satané Aoi qui le lui a dit.
-Et tu ne trouves pas ça étrange ?
-Quoi donc ? Que Joyama le lui ai tout raconté ? Vous plaisantez. La délation ne peut m'étonner de la part de Joyama.
-Je parlais du fait que Kazamasa ait directement cru Joyama plutôt que de mettre sa parole en doute.
Ça a fait un court-circuit dans les connexions nerveuses de Tsuzuku qui, sur le coup, s'arrêta de penser. Ce n'est qu'après une réinitialisation qui prit quelques secondes qu'il recouvra ses esprits.
-Apparemment, Joyama aurait montré à Kazamasa la cicatrice que je lui aurais faite il y a deux ans.
Hiroki a hoché la tête avec assentiment, mais la moue sur ses lèvres et son absence de réponse nette semblaient dire qu'il ne prenait pas tout cela au sérieux.
-Alors... reprit-il toutefois comme il paraissait songeur, parce que tu as perdu la confiance de Kazamasa, toi, tu veux que je défende ta cause auprès de lui, n'est-ce pas ?
-Qu'importe la manière dont vous vous y prenez, mais le fait est que je veux retrouver sa confiance. Libre à vous de choisir comment ; il est votre filleul, non ? Vous devriez savoir comment vous y prendre.
-Mais tu es -du moins étais, pardon- son meilleur ami depuis tant d'années, Tsuzuku. Et pardonne-moi, mais je crois que tu as eu la chance dans ta vie de connaître Kazamasa bien mieux que moi.
-Je me moque de cela. Vous pensez bien que je ne peux pas défendre ma propre cause auprès de lui sans passer pour un menteur. Si c'est vous qui le faites, Hiroki, puisqu'en vous il a aveuglément confiance, alors, vous devez m'aider.
-Je ne crois pas que l'amitié de Kazamasa te manque autant que tu le prétends.

Est-ce que Tsuzuku avait rêvé ? Dans la voix de Hiroki, il avait cru déceler un fond de colère. Mais lorsqu'il se mit à scruter attentivement les traits de l'homme, il ne voyait toujours rien que cette impassibilité qui mettait presque Hiroki hors du statut d'être humain.
-Que voulez-vous dire ? s'enquit le garçon, méfiant.
-Que l'intérêt que tu éprouves pour Kazamasa est à peu près du même ordre que l'intérêt que tu éprouvais pour moi, Tsuzuku. D'une certaine manière, bien que je serais incapable d'imaginer pourquoi, tu ne sembles pas vouloir rester avec Kazamasa par amitié ou quelque affection que ce soit. En d'autres termes... ne voudrais-tu pas profiter de lui ?
-Cela est faux, nia l'adolescent avec ferveur. Pour rien au monde je ne voudrais faire le moindre mal à Kazamasa.
-Alors, pourquoi veux-tu retrouver son amitié ?
-Parce qu'il n'a pas perdu la mienne. Parce que je serais malade de vivre dans la pensée que Kazamasa hait une personne que je ne suis pas.
-Pourtant, Tsuzuku, tu as bel et bien fait partie d'un gang, n'est-ce pas ?
-Je ne peux le nier sans risquer de me trahir, Hiroki. Je l'ai été, mais pour certaines raisons, j'ai depuis longtemps cessé ce genre d'activités.
-Donc, tu es vraiment déterminé à retrouver Kazamasa.
-Il le faut. C'est la seule chose qui importe réellement en ce monde.
-Je te préviens, Tsuzuku, que si je pardonne le fait que tu ne me voies que dans le but un jour de te venger de ce que j'ai fait, je ne tolérerai jamais, au grand jamais, que Kazamasa ne souffre par ta faute.


Tsuzuku eut l'air coupable. Ce n'était pas le coupable qui se couvre de honte et montre de tout son être son désir profond de se repentir ; non, c'était l'air coupable de celui qui l'est vraiment mais qui tente de le cacher. L'air coupable d'un sans-remords.
-Mais vous, Hiroki, je ne veux pas vous faire de mal.
-Quel mensonge empli de naïveté, ricana Hiroki. Tsuzuku, tu ne vois en moi que l'homme qui a tué ton père. Pourquoi voudrais-tu rester avec moi, si ce n'est dans le but de profiter de moi ?
-Ne vous l'ai-je jamais dit ? Je ne considère pas que vous soyez vraiment responsable de la mort de mon père.
-Alors, que veux-tu de moi ?
-Je ne veux rien de vous, Hiroki. Je ne veux rien, si ce n'est que vous me donniez tout ce que je vous demande. Il s'agit d'une petite compensation matérielle, voyez-vous.
-Je n'appelle pas plusieurs millions de yens une « petite » compensation matérielle, ironisa Hiroki.
-Comme si c'était de l'argent volé, tiqua Tsuzuku. Depuis la mort de mon père à laquelle s'ensuivit celle de ma mère, je me trouve dans une grande difficulté financière. Un riche comme vous qui peut avoir le monde à ses pieds juste en sortant des billets de sa poche ne peut pas imaginer ce genre de problèmes, n'est-ce pas ? Mais ces problèmes existent pour grand nombre de personnes, Hiroki, et par votre faute, j'en fais partie. Alors, Hiroki, en dédommagement de la faute que vous avez commise, vous pouvez faire un simple geste.
-Tsuzuku, parle-moi de ta famille.


Ça ressemblait à de la sournoiserie. Un coup magnifiquement bien calculé et qui, pourtant, semblait avoir été effectué spontanément sans arrière-pensée aucune. Mais de la fourberie, telle est parue la chose aux yeux étrécis de suspicion de Tsuzuku. Certainement, Hiroki avait pris l'air grave et sincère de l'homme qui s'inquiétait sérieusement pour lui, mais la réalité était que Hiroki avait trouvé là le meilleur moyen pour priver Tsuzuku de parole. De la pure hypocrisie destinée à réduire au silence le garçon dont il savait qu'il n'obtiendrait aucun aveu, voilà ce que voyait seulement Tsuzuku. Alors, juste pour irriter l'homme, Tsuzuku a pensé que parler serait la meilleure chose à faire, puisque parler, Hiroki ne s'attendait sans doute pas à ce qu'il le fasse.
-Vous savez, a clamé Tsuzuku, ma famille ne se résume qu'à mon oncle, alors...
Hiroki a hoché la tête avec attention. Bien sûr, il ne pouvait pas se trahir en révélant que peu lui importaient les histoires du garçon.
-J'ai entendu dire, Tsuzuku, que ton oncle était le directeur d'un grand hôpital.

Ça a d'abord surpris l'adolescent, avant qu'il ne réalise non sans agacement que Shou devait être la source de cette information. Cachant son irritation, Tsuzuku s'est contenté d'acquiescer.
-Je ne crois pas que vous ayez de tels problèmes d'argent comme tu le dis.
-Tout ne marche pas fort, à l'hôpital. Les détails de nos problèmes ne vous regardent pas.
-Et c'est tout ?
-Pardon ? s'étonna l'adolescent.
-Je croyais que...
Silence. Le doute a obstrué sa gorge d'une barrière invisible. Elle est apparue pourtant, s'érigeant à l'endroit même que les mots s'apprêtaient à traverser alors, bloquant leur passage et tout espoir d'infiltration. C'était le doute de quelqu'un qui n'est plus très certain de se souvenir, le doute de celui qui perd subitement la mémoire sur une chose dont il ne doutait pas l'instant d'avant. Un souvenir très net qui, sans transition, était devenu flou à n'en plus pouvoir le reconnaître.
Hiroki a été possédé par le silence. Alors même qu'il avait été sur le point de déclarer quelque chose dans la plus grande conviction, voilà qu'une idée apparue dans son esprit subitement remettait en cause ses certitudes.
Une idée apparue qui lui disait qu'il y avait quelque chose de foncièrement étranger à la logique. Ce n'est pas possible, s'est simplement dit Hiroki. Sa mémoire avec le temps s'était transfigurée.
-Hiroki... ? s'enquit timidement Tsuzuku, intrigué.
Que sa mémoire était erronée, c'est ce qu'il s'est répété encore et encore, et eût-il écouté sa raison que Hiroki jamais n'aurait proféré de tels propos. Mais sa raison seule, sans doute n'était-elle pas la seule qui guidait les actes de Hiroki. Pas la seule, ni la plus forte.
-Ton père, Tsuzuku, m'a si souvent parlé de sa famille. Et en ce temps-là, Tsuzuku, il parlait aussi...

"Tais-toi". Dans l'oreille gauche de Hiroki, une voix sans pardon a soufflé. Tais-toi, imbécile, tais-toi, que penses-tu pouvoir dire, comme ça ?
Pourquoi ? a répondu la voix plaintive qui s'immisçait dans la caresse d'une brise à l'intérieur de l'oreille droite. Pourquoi ne dirais-je rien, après tout ? Je ne suis pas en train de trahir un secret.
En écoutant la voix la plus douce, Hiroki n'aurait su dire qui, de sa conscience ou de son instinct, il avait privilégié. Il lui semblait que c'était juste les deux. Et face aux yeux pénétrants de Tsuzuku qui brûlent d'avidité, Hiroki se sent vidé de toute énergie. C'est une voix sans vie qui a traversé la barrière dans sa gorge.
-Tsuzuku, ton père, lorsqu'il parlait de sa famille, il parlait de ses deux enfants, tu sais ? Tsuzuku, toi... Tu as un frère... ?
 
 
 
 
 

-Il est mort.
Le temps avant cette réponse avait semblé d'une longueur infinie. Mais cette longueur qui avait fait bouillir son cœur d'impatience, Hiroki l'a regrettée alors. Il en a fait le deuil, de cette longueur insoutenable, et son cœur alors bouillant s'était glacé.
-Pardon ?
Hiroki se sentait le corps couvert d'une vase visqueuse et indéfectible. Une vase qui le recouvrait de son odeur de moisissure et de sa moiteur, l'emprisonnait de ses mains froides et gluantes. Pas une seule parcelle de son corps n'était libre dans cette vase psychique qui l'empêchait de se mouvoir. Lentement, Hiroki se sentait enserré par cette mort lente qui étouffait peu à peu sa poitrine.
-Pendant que j'étais dans le coma, a récité Tsuzuku d'une voix sans timbre. Lorsque je me suis réveillé, mon frère était mort.


Lorsque les deux hommes se sont quittés, il ne restait entre eux plus rien que de la solennité. Un air de convenance que se donnent deux individus de haut rang qui se rencontrent pour la première fois.
Ce n'est que lorsque Hiroki a tendu la main à Tsuzuku sur le seuil de la porte que le garçon a laissé tomber son masque. Et Tsuzuku pour la première fois ne ressemblait à rien d'autre qu'à un adolescent. En somme, il n'était rien qu'un être encore trop fragile.
-Ne le lui dites pas, je vous en prie. À Kazamasa qui ne l'a jamais su, ne dites pas que fut un temps où j'avais un frère.
Hiroki a acquiescé. Il ne comprenait pas, mais il savait qu'obéir sans poser de questions était la meilleure chose à faire. La moins nocive du moins. Ce dont il était intimement persuadé était que les motivations de Tsuzuku, aussi secrètes fussent-elles, n'étaient pas mauvaises. Dans le fond, Hiroki se contentait simplement de lui faire confiance.
La main de Tsuzuku dans la sienne, Hiroki a mis du temps à la lâcher. Lorsqu'enfin le garçon fut libre, il disparut sans attendre.







-Je sais que tu n'es qu'un menteur qui a profité de ma bonté pour me soutirer de l'argent.
Le teint diaphane de Mahiro a viré au blême cadavérique. Le garçon confiant et déterminé qu'il était venait de mourir pour se réincarner sans attendre en un être timide et apeuré. Le cœur battant, il s'est ratatiné sur son banc.
-Ne t'inquiète pas, voulut le rassurer Sugizo d'un ton trop solennel pour apaiser le garçon. L'argent que tu m'as soutiré, je ne te demanderai pas de me le rendre. Mais Mahiro, je veux connaître la raison pour laquelle un garçon de ton âge a un besoin d'argent tel qu'il met en place des stratagèmes pour abuser de la naïveté d'honnêtes citoyens.
-Vous... voulez vraiment le savoir ?
Mahiro avait relevé la tête et, dans l'obscurité de la nuit, la peur lisible sur son visage inspirait à Sugizo un fond d'horreur. Comme si la peur du garçon était bien plus nocive que la cause même de cette peur.
Bien sûr, a pensé Sugizo. La cause de sa peur, cela ne peut être que moi. Et nocif, Sugizo n'avait nullement l'intention de l'être pour le garçon.
-Ne me demande pas comment je l'ai su, Mahiro. Mais pour commettre de telles actions, tu dois avoir de réels problèmes, n'est-ce pas ? Si tu le veux bien, je peux t'aider.
-C'est d'accord.
Une confiance instantanée et sans hésitation qui, sur le coup, priva de ses moyens Sugizo qui ne s'attendait pas à cette réaction. Lui qui avait préparé maints arguments pour faire face à la réticence du garçon, lui qui s'était attendu à une bataille psychologique dans le but de lui soutirer les confidences sacrées, voilà qu'il se trouvait face à un garçon qui acceptait de lui confier sa vie privée comme s'il n'était qu'en train de parler banalités avec son meilleur ami. Ça l'a tellement déstabilisé sur le coup que Sugizo n'a su que dire, et il s'est contenté d'attendre simplement que Mahiro de lui-même ne se mette à parler.
-Enfin, tout vous avouer, c'est ce que je ferai une fois que vous m'aurez donné l'argent.
Sugizo a senti toutes les émotions qui le tenaient raide comme un arc bandé le quitter. Mi-déçu mi-honteux de s'être laissé avoir, il a lâché un soupir.
-Je pensais bien que ta coopération avait quelque chose de miraculeux, concéda-t-il. Bien, Mahiro, tu ne manques pas de cran pour me demander de l'argent sans aucun détour.
-Pourquoi devrais-je user de subtilité et de mensonges puisque vous savez fort bien que je ne suis qu'un usurpateur ?
Si cela n'avait tenu qu'à lui, Sugizo aurait volontiers donné cet argent à Mahiro si tant est que cela pût lui venir en aide. Mais parce que l'homme se souvenait des paroles de Kazamasa, la culpabilité le hantait d'avoir jusqu'ici accepté de venir en aide au garçon sans jamais avoir su réellement la source de ses tourments. Car résoudre un problème dont l'on ne connaît pas la nature, cela revient à donner la réponse à une question dont l'on ne connaît du contenu que le point d'interrogation.
-Mahiro, je ne crois pas que te donner de l'argent te soit réellement bénéfique.
-Il était évident que vous n'alliez pas me dire « bien sûr, Mahiro, je te donne cela tout de suite », ironisa le garçon dans une grimace.

Sur ces mots, il replia ses jambes contre sa poitrine et, comme à ce qui semblait être une habitude à Sugizo qui le voyait faire pour la troisième fois, Mahiro a enfoui son visage au creux de ses bras entourant ses genoux.
-Mahiro, prononça Sugizo avec contrition, je ne veux pas... Je ne veux pas t'abandonner, tu sais. Je te donnerais de l'argent si j'étais certain que c'est là la seule chose dont tu as besoin mais quelque chose me dit, Mahiro, que ton problème est d'une toute autre nature.
-C'est tout ce que vous trouvez comme excuse pour ne pas avoir à me dire que vous ne voulez tout simplement pas m'en donner ?
-Non, Mahiro, il faut que tu me croies. Je suis...
-Ne mentez pas comme si j'allais vous en vouloir de dire la vérité.

À ce moment-là, Sugizo aurait aimé faire quelque chose. Une chose qu'il était libre de faire, pourtant, mais qu'il n'osait pas. À ce moment-là, Sugizo aurait aimé relever délicatement le visage de Mahiro et savoir. Voir à travers la nuit si le garçon pleurait. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? Parce que s'il pleurait, le garçon ne voulait sans doute pas qu'il le sache. Parce que s'il pleurait, Sugizo n'aurait pas su quoi faire. Évidemment, si Mahiro n'avait pas été son élève, les choses peut-être auraient pu se dérouler plus naturellement.
-Puisque vous savez que j'ai abusé de vous, professeur, bien sûr que vous ne voulez plus vous laisser faire. Quel homme doté d'un tant soit peu d'honneur accepterait une telle situation ? Alors, professeur, ne croyez pas que je vous en veuille. Seulement, si vous voulez savoir la vérité alors, je vous promets de la révéler si vous me donnez de l'argent.
-Non, Mahiro, refusa catégoriquement l'homme. Se pourrait-il que je t'en donne si je juge la chose utile après que tu m'aies tout raconté.
-Ne vous ai-je pas déjà tout dit la dernière fois ?
Mahiro avait relevé la tête. Et s'il avait pleuré, alors sans doute n'était-ce que dans l'imagination trop fertile de Sugizo. La crainte de voir les larmes du garçon avait disparu derrière le regret de voir sa colère sur lui dardée.
Parce que son élève lui faisait un reproche, Sugizo dans le désir de se racheter a tenté désespérément de se remémorer quelle faute avait-il pu commettre qui ne justifiât cette colère. Mais fouillant dans ses souvenirs, l'homme ne trouvait rien qui pût apporter réponse à ses doutes.
-Non, Mahiro, regretta Sugizo. La dernière fois, tu ne m'as rien dit.
-Je vous ai tout dit en disant que je n'en voulais pas, de votre argent.

« Alors, pourquoi m'en réclames-tu ? » C'était la question qu'il aurait voulu poser mais qui n'a pas pu aller plus loin que sa conscience. Sans savoir pourquoi, Sugizo ressentait dans cette question une forme d'indécence dont il n'aurait su saisir les contours. Que le garçon eût voulu cet argent sans que ne lui fût posée la moindre question, qu'il eût voulu le voler plutôt que de le prendre à quelqu'un qui en avait toute conscience, si Sugizo le savait, c'était inconsciemment.
-Ou du moins n'en veux-je plus, lâcha Mahiro comme il se redressait. Parce qu'un homme qui ne pense qu'à vous aider, vraiment, qui aurait envie de profiter de lui ?
Mahiro avait déjà franchi une centaine de mètres sous l'œil indiscret du ciel nocturne lorsqu'une silhouette se présenta à son champ de vision. Immobile et effacée contre un muret de pierre, la forme aux vagues contours humains s'était développée devant ses yeux qui peu à peu reconnurent un visage. Ce n'est pas comme s'il n'avait pas reconnu cette aura, de toute façon. Sans même ralentir son pas, continuant son chemin comme si de rien n'était, Mahiro sans un mot a attrapé la main de Tora et, en silence, tous deux se sont jetés dans les profondeurs de la nuit.







 
-Tu me tueras, Mahiro, si tu comptes faire une chose pareille.
Finalement, la situation avait été retournée. Sans doute la fierté trop grande de Tora l'avait rendu incapable de supporter de se laisser guider par Mahiro. Parce que ne pas savoir où se trouvait leur destination le rendait fou, la main que Mahiro avait serrée autour de la sienne, Tora s'en était libéré pour la saisir en retour et Mahiro s'était vu traîné en sens inverse. Il n'avait rien dit, Mahiro, parce que l'idée de contrarier Tora l'effrayait. C'est qu'il ne lui fallait pas risquer de briser le seul fil de tendresse qui reliait encore Tora à lui, si jamais ce fil-là existait réellement. Parce que Mahiro avait besoin de ce fil en lequel il misait tous ses espoirs pour qu'il ne retienne Tora de se laisser aller, Mahiro s'était retenu de protester et s'était laissé entraîner vers cette destination jusqu'à laquelle Tora l'amenait. C'est ainsi que Mahiro s'est retrouvé debout au beau milieu de la chambre de son ami.
« Assieds-toi », avait dit Tora en lui montrant le lit défait. Mahiro avait fait non de la tête. Il avait besoin de se tenir à la hauteur du garçon pour lui témoigner sa détermination. C'était pour ça que Mahiro n'avait pas risqué de briser le fil de tendresse qui tenait encore le contrôle de Tora. Parce que ce qu'il s'apprêtait à dire risquait à jamais de tout détruire.
-Non, Tora, avait simplement répondu Mahiro. Tu exagères en prétendant que ça te tuera.
-Tu me tueras parce que je t'en donnerai l'ordre, Mahiro, parce que je ne veux pas voir ça.
L'index de Tora s'était pointé sur la poitrine du garçon. Une arme qui s'apprêtait à tirer ses munitions en plein sur son cœur. De cette arme humaine Mahiro s'est éloigné d'un pas, méfiant. Il n'avait pas peur de l'arme, non ; il avait peur des sentiments qui la faisaient sur lui se pointer.
-Je voudrais, Tora.
-Depuis quand as-tu ce genre de fantasmes ? avait rétorqué l'adolescent aussi sec.
-Je parlais du fait de voler, Tora. Je voudrais ne plus être un voleur.
-Une pute, c'est donc ce que tu préfères être ?
-Au moins, avait répondu Mahiro, les larmes aux yeux, les prostitués ne sont pas des criminels.
-Tu t'imagines qu'ils ne font de mal à personne ?
-Ils ne font qu'obéir aux désirs des autres, Tora.
-Mais c'est eux-mêmes qu'ils assassinent.

"Tu as tort de te faire du souci pour moi". Mahiro avait secoué la tête. Les lèvres closes, il voudrait ne plus les rouvrir. Ne pas mettre au monde des mots qui, dans ses pensées, n'étaient encore que des fœtus. Les avorter, il faudrait les avorter. Mais comment se débarrasser de pensées ? N'empêche, tu as tort de te faire du souci pour moi, parce qu'alors tu crois
que ma personne m'est plus précieuse que la tienne.
-Tu me tueras, Mahiro. Pardonne-moi, mais je ne veux pas assister à ta mort.

Mais, moi, je ne veux pas assister à la tienne. Mahiro baisse les yeux. Bien sûr, il comprend ce que ressent Tora. Parce que la première chose qu'il doit reconnaître est qu'à la place de son ami, il n'aurait pas supporté de voir Tora se sacrifier de la sorte. Au-delà d'une histoire de jalousie, c'était juste un refus catégorique de voir se donner un humain que d'autres prendront comme un objet. Parce que détruire Tora revenait à détruire tout ce qu'il y avait de précieux dans le cœur de Mahiro qui, alors, ne serait devenu plus qu'une masse de chair sans réelle valeur. Alors, oui, Mahiro comprenait les sentiments de Tora. Et il les aimait d'autant plus que ces sentiments-là ne pouvaient avoir qu'une seule signification.
Indifférent à son sort, Tora l'eût laissé faire, ravi d'apprendre que l'argent sans doute arriverait plus vite qu'il ne l'aurait espéré.
-Je t'en supplie, s'étranglait Mahiro, ne crois pas que je le fais parce que je suis sale.
-Les gens sales ne choisissent pas les options qui leur feraient du mal, Mahiro. Ils choisiraient celles qui assouvissent leurs vices.
-Pourtant, Tora, c'est toi qui as fait de moi un voleur.
-Tu ne t'en prenais pas à toi tant que tu t'en prenais aux autres, Mahiro.
-Ce n'est pas mieux, que je m'en prenne à moi ?
-Si j'avais voulu que tu fasses les trottoirs alors je t'y aurais forcé dès le début ! explosa Tora hors de lui. Mais Mahiro, est-ce que j'aurais pu prétendre te protéger si en échange de cette protection, je t'avais obligé à te détruire ?!
-Mais moi, Tora, dans mon esprit, c'était toi qu'il fallait protéger.


Peut-être que l'unique fil tissé par la tendresse qui, jusqu'ici, avait réussi à ligoter les émotions de Tora, avait fini par craquer. Peut-être enfin que tous ces sentiments négatifs contenus en lui, libérés de leur bourreau, avaient crié de toute leur voix à l'intérieur de Tora. Et les sentiments humains de Tora à l'égard de Mahiro découvraient l'absence de leur raison d'être pour se suicider tout aussitôt.
-Moi, Tora, si je ne ramène pas cet argent assez vite, alors c'est toi qui devras mourir.
Bien sûr que Mahiro se fait des idées. Avec ses grands yeux candides emplis de larmes, Mahiro ne voit que des formes troubles si indistinctes qu'il peut leur donner les traits que son imagination veut. Alors, forcément, Mahiro croit voir, mais il ne voit que des mirages. Comme un aveugle qui imagine le contenu d'un livre parce qu'il n'a pas encore appris à lire le braille.
Bien sûr, il y a eu un fil qui s'est brisé. Mais ce fil, il était seul, seul parmi des milliers. Des milliers de fils de toutes les couleurs et de tous les tissus différents attachaient Tora, et chacun d'eux avait son rôle à jouer. Le seul fil qui avait été brisé n'était pas celui de la tendresse. Mais Tora, face à l'obstination folle et démesurée de Mahiro, il avait juste perdu la seule sécurité à laquelle il se rattachait. Bien sûr, Tora avait toujours voulu que Mahiro l'aime. Mais pas comme ça. Pas si en donnant tout l'amour dont il était capable, il se privait de l'amour qu'il se devait à lui-même.
Face à ces réflexions qui dépeignent la tristesse sur son visage, il y a celui de Mahiro qui se couvre de striures humides.
-J'ai peur d'un avenir où tu n'es pas là, Tora. Moi, en fait, j'ai peur du vide.
 








-Je le lui ai dit.
Ça avait le ton purement expéditif de celui dont les nerfs s'agitent et ne réduisent la patience plus qu'à un souvenir nostalgique pour celui qui le voyait. Comme il entassait dans son sac ses affaires à toute vitesse, Sugizo était comme un homme qui s'attend à rater son dernier train. Son empressement qui intriguait Shou avait rendu les nerfs à fleur de peau Sugizo qui, d'ordinaire, présentait une allure si sereine. Même si ça l'a inquiété, ça a agacé Shou qui a fait la grimace.
-Vous avez un rendez-vous galant, professeur ? D'ordinaire, vous quittez l'école si tard...
-Je te dis qu'il est au courant.
Dans un cliquetis métallique, Sugizo referme son sac et voilà que, sans plus attendre, il passe aux côtés du garçon comme s'il n'avait pas été là. Indigné, Shou a de justesse rattrapé son professeur. Ce dernier dans un râle de désagrément a secoué sa main jusqu'à ce que le garçon ne daigne la lâcher.
-Professeur...
-Puisque je te dis qu'il est au courant, trancha net celui-ci. Je n'ai pas le temps de discuter.
-Mais à la fin, de quoi parlez-vous ?
-De Mahiro et du fait qu'il a abusé de ma crédulité, s'exaspéra Sugizo. C'est bien là ce que tu voulais me demander, non ? Si je lui avais dit, comme tu m'as intimé de le faire, que j'étais au courant quant à ses agissements.
-Que vous a-t-il répondu ?
-Absolument rien. Lorsque j'ai voulu savoir ce qui le poussait à agir de la sorte, il a voulu marchander l'information contre de l'argent.
-Quel gars stupide, tiqua Shou. Décidément, il ne perd pas le...
-Au revoir, Kazamasa.
Et le garçon de se retrouver planté au beau milieu du couloir, fixant d'un air hébété la silhouette décidée qui s'éloignait précipitamment. Sugizo était-il à ce point pressé par une urgence, ou bien seul le motivait le désir de se débarrasser du garçon ? Parce que Shou optait plutôt pour la seconde option, il a couru à sa poursuite, rebelle.
-Si je vous dérange, professeur, alors faites-le-moi savoir de manière directe.
-Kazamasa, s'impatientait Sugizo, j'ai autre chose à faire que de parler avec toi de Mahiro.
-Ce n'est pas Mahiro dont je suis venu vous parler.
Sugizo a levé les yeux au plafond et son pas s'est ralenti. Peu à peu sa lenteur progressive est devenue immobilité et, enfin, Sugizo a tourné la tête vers Shou, réprimant son impatience.
-Alors, que veux-tu ?
-J'ai été trompé par Tsuzuku.
Ça aurait pu être de l'indifférence. Mais si Sugizo dardait sur Shou un regard qui ressemblait à de la condescendance, comme s'il voulait lui signifier « je n'en ai rien à faire », en réalité Sugizo était en proie à une incompréhension totale face à un tel aveu. Kazamasa, trompé ? Si tel était le cas, pourquoi donc le jeune homme viendrait-il s'en confier à lui, simple professeur ? Une profonde confiance était nécessaire pour avoir le courage d'avouer un tourment si intime, et Sugizo en venait à douter quant à la véracité de cet aveu.
-Vous sortiez ensemble ?
-Ce n'est pas ce que je voulais dire, s'empressa de répondre honteusement Kazamasa. Mais Tsuzuku... Depuis tout ce temps, j'ai été son meilleur ami et il a été le mien sans que jamais je ne sache qu'il ne faisait que cacher sa véritable personnalité.
-Je suis désolé, je crois que je ne te suis pas très bien.
-Tsuzuku est un ancien délinquant. La réalité est qu'il l'est peut-être toujours.

Sugizo s'est contenté de hocher la tête, patient, mais il n'avait aucune idée quant à ce qu'il devait répondre face à une telle détresse. Car si Shou semblait plus en colère que peiné, malgré tout seule une certaine détresse aurait pu conduire le garçon à se confier au premier venu. C'est-à-dire lui.
-Cela n'a pas l'air de vous choquer plus que cela, bougonna Shou.
-Pour être honnête, ce garçon ne m'a jamais inspiré confiance, avoua Sugizo sans honte aucune.
-Comment pouvez-vous dire cela rien qu'en le regardant ? protesta son élève.
-Je n'en ai aucune idée. Son regard... n'inspire aucune humanité.
-Je crois que vous êtes celui qui n'en a aucune.
-Qui provoquerait un accident de moto, Shou, si ce n'est quelqu'un qui se fiche du bien-être des autres ?
Bien sûr, Shou n'aurait jamais pu le deviner, que la présumée délinquance ou non de Tsuzuku n'était qu'un prétexte que Sugizo avait utilisé pour poser cette question piège.
-C'est moi qui ai provoqué cet accident.
 

 
 
 

Sugizo a dessiné de la surprise sur son visage, et il le fit si bien que la surprise voulue était devenu un choc littéral. La honte a fusé en Shou comme un missile montant vers sa conscience.
Ce que Shou ne savait pas était que le choc qui avait pris son professeur n'avait rien à voir avec le fait d'apprendre que le garçon était la véritable cause de l'accident. Que l'accident ait bel et bien eu lieu, c'était ce qui tourmentait l'esprit perturbé de Sugizo.
-Si Tsuzuku s'est retrouvé dans le coma, reprit Shou la gorge serrée, la faute est uniquement la mienne.
Alors ça ne pouvait plus être une coïncidence. Se dire que tout n'était qu'un hasard, qu'il ne s'agissait que d'un homonyme, cela ne tenait plus debout. Deux personnes portant le même nom pouvaient-elles subir le même accident au même instant ? C'était bien trop invraisemblable. Et si la dernière fois Sugizo s'était résigné à admettre que le Tsuzuku décédé que Takeshima Atsuaki avait vu n'était qu'un homonyme du garçon qui était son élève, à présent Sugizo ne pouvait plus s'y efforcer. Faire comme si de rien n'était, admettre l'improbable pour cela, maintenant était devenu chose impossible.
Alors, dans quel but Uruha aurait-il menti ?
Même s'il devait s'en vouloir pour cela, c'est la seule question qu'a pu se poser Sugihara Yasuhiro. Mettre en doute l'honnêteté de Takeshima Atsuaki lui était bien plus spontané que de s'inquiéter au sujet d'éventuelles séquelles psychiques que son accident eût pu en lui provoquer. Uruha n'était pas fou, non, et n'avait subi aucun traumatisme. L'ignorant en médecine que Sugizo était en était intimement persuadé sans que rien ne pût le lui confirmer. Bien sûr, il avait trouvé étranges certains comportements d'Atsuaki depuis que le garçon était à l'hôpital ; lui qu'il avait connu si tonique en classe, si bien qu'il en était devenu un lycéen causeur de problèmes, Uruha à présent était capable chaque jour de demeurer des heures assis sur son lit, immobile, à fixer la fenêtre d'un air vide. D'une certaine manière, au-delà des blessures physiques qu'il avait endurées, Uruha semblait être pris d'une léthargie psychique qui était la seule cause de son immobilité et de ses absences. Sans doute le choc de l'accident ou bien le mortel ennui de cette vie à l'hôpital atrophiait sa vigueur, mais de là à dire que le garçon avait perdu la raison...
Non, ce n'était pas possible. Tant pis s'il devait mettre en doute jusqu'à la nature des relations qu'ils entretenaient depuis le début, tant pis si la moindre de ses paroles à présent devait perdre sa crédibilité, tant pis si tout ce qui venait de la personne d'Atsuaki devait être remis en doute et évalué en chaque instant. Uruha était un menteur. Il n'était pas un fou persuadé d'avoir vu et touché un mort qui ne l'a jamais été. Il s'agissait d'une autre raison, oui, et s'il la raison était autre, alors il n'y en avait qu'une seule possible. Uruha mentait. Effrontément.
Et pour un motif mystérieux qui, déjà, hantait l'esprit chamboulé de Sugizo, Uruha avait voulu cacher que le dénommé Tsuzuku Saegami était encore en vie.







-Alors, c'est la raison pour laquelle tu as commencé à travailler en tant qu'host...
D'un signe de tête impatient, Joyama a intimé à Miyavi d'avancer. Celui-ci a obéi non sans regrets et sa silhouette a tourné le dos au garçon qui prenait garde à conserver une distance entre eux. Joyama derrière Miyavi, cela inquiétait ce dernier qui ne pouvait poser le regard sur lui. À tout instant, Miyavi craignait de se retourner et de voir le jeune homme disparu dans les ténèbres, et seul pouvait le rassurer le bruit discret des pas pour lequel Miyavi tendait scrupuleusement l'oreille. La peur de perdre Joyama lui était un sentiment qu'il découvrait sans pouvoir l'identifier. Un peu comme un trésor que l'on déterre mais dont l'on ne saurait dire s'il est d'un or réel ou factice.
Mais ce que Miyavi ignorait était qu'il avait beau ne pas le voir, il ne perdrait pas Joyama, et que celui-ci avait voulu rester derrière seulement pour se laisser guider par les pas sans destination précise du jeune homme.
-Je te l'ai dit... pour ne pas que tu penses que je suis un garçon aussi facile.
-J'espère que tu n'as pas réellement cru que je le pensais.
Joyama a baissé les yeux. Dans la nuit ses pieds semblaient avancer sur du vide, et inconsciemment Joyama s'est mis à appréhender de n'atterrir nulle part. Sans le réaliser, il a accéléré son pas, et la distance entre lui et Miyavi se vit réduite.
-Je me demande simplement comment tu l'as su, a fait la voix flegmatique de Miyavi.
Cette flegme aurait pu ressembler à de l'indifférence, mais instinctivement Joyama comprenait que le garçon était seulement épuisé de toutes ces histoires. Miyavi était las et sans force, malgré tout il y avait en lui cette volonté de savoir.
-Mahiro et moi avons subi à peu près la même chose, répondit simplement Joyama. Alors, il s'était confié à moi.
-C'est parce que vous avez vécu la même chose, que tu veux l'aider ?
-Je ne veux pas l'aider à cause de ce qu'il a ou non vécu. Je veux l'aider à cause de ce qu'il vivra.
C'était une telle évidence que Miyavi s'est senti coupable d'avoir posé la question. Mais il n'a rien dit et ses enjambées se sont faites plus grandes, installant de nouveau entre eux la distance que Joyama avait inconsciemment réduite. Où ils marchaient, d'ailleurs, ce dernier ne le savait pas ; mais parce que c'était Miyavi, il le suivait avec une confiance aveugle qui le rendait presque naïf. Même Miyavi se demandait pourquoi son compagnon ne lui posait nulle question quant à leur destination. Peut-être Aoi était-il tout simplement trop plongé dans ses propres pensées pour réaliser qu'ils marchaient déjà depuis plus d'une demi-heure au milieu de quartiers inconnus.
-Il y a deux ans, la bande de Tsuzuku m'a agressé en pleine rue. Ils m'ont humilié, ils m'ont tabassé. Je pensais qu'ils faisaient cela pour l'argent, Ishihara, parce que c'est ce qu'ils disaient vouloir, mais lorsque j'ai vu au final qu'ils ne m'avaient rien volé, j'ai su que ça n'était rien d'autre que de la pure cruauté. Rabaisser les gens plus bas que terre simplement pour se sentir plus haut qu'eux... Alors que Tsuzuku était vu comme un saint héros par toute l'école, alors que Kazamasa posait sur lui des yeux brillants d'admiration et de tendresse, moi, je savais ce qu'il était, de l'autre côté du miroir. Et Tsuzuku qui faisait semblant de ne se souvenir de rien... Il était impossible qu'il ne m'ait pas reconnu ce soir-là, bien qu'il fît nuit. Alors, son silence, et sa manière d'être, lui qui se faisait si altruiste et modeste, comme si rien ne s'était passé... je ne l'ai pas supporté.

Miyavi a passé un index en travers de sa bouche mais, bien sûr, Joyama ne pouvait pas le voir. Il lui a intimé de se taire sans vraiment le faire et alors, Joyama a continué, tout doucement.
-Je regrette de l'avoir fait, Miyavi... Mais il y a deux ans, par vengeance, je n'ai pu m'empêcher de lui dessiner cette cicatrice. La même, exactement, je voulais qu'il se souvienne de ce qu'il m'avait fait ce jour-là.
-Ce n'est pas exactement la même, répondit Miyavi dans un haussement d'épaules, mais il est évident qu'il se souviendra malgré tout de ce qu'il a fait. 

Joyama a relevé les yeux. La silhouette de Miyavi lui semblait si fragile, vue de dos. Elle était grande, elle était grâce et majesté pourtant, cette silhouette qui émanait une assurance naturelle, elle semblait trop fragile. Peut-être parce qu'elle avait l'air justement si majestueuse et si précieuse que la peur de la voir tomber lui donnait cette apparence trop délicate.
-Malgré tout cela, marmonna Joyama, bien que Shou à présent me croie quant à la réelle personnalité de Tsuzuku... Il ne me fait toujours pas confiance.
-Que veux-tu dire ?
-Shou ne m'adresse pas la parole.
-Je ne pense pas que cela ait à voir avec la confiance qu'il te porte ou non.
-Ou bien il ne m'aime pas. C'est cela, dis. Parce que je me suis toujours évertué à provoquer et rabaisser Tsuzuku devant les yeux de Kazamasa, j'ai toujours pensé que ce dernier me détestait à cause du mépris que j'éprouvais pour son ami. Mais je me trompais, Miyavi ; ce n'est pas le moi rancunier envers Tsuzuku que Kazamasa détestait. En réalité, celui qu'il déteste... c'est le moi tout entier.
-Tu te trompes. Je le pense...
-Alors, pourquoi après avoir eu la preuve que mes actes envers Tsuzuku étaient fondés, pourquoi maintenant qu'il croit ce que j'ai toujours tenté de lui faire savoir, ne vient-il toujours pas vers moi ?
-Peut-être que Kazamasa est timide. Qu'il l'est, cela se lit sur son visage, non ?
-Non, Miyavi. Je pense qu'en dehors de ce que j'ai pu faire, Kazamasa est incapable d'aimer la personne que je suis.
-Si tel est vraiment le cas, Joyama, alors vous n'êtes tout simplement pas faits l'un pour l'autre.
-Il est fait pour moi, Miyavi. Seulement la réciproque n'est pas valable.
-Tu n'as pas assez confiance en toi. Tu étais si arrogant, Joyama, comment peux-tu ainsi perdre pied ?
-J'ai été arrogant parce que j'avais des arguments, Miyavi. J'étais déterminé à lui ouvrir les yeux quant à la nature de Tsuzuku. À présent que c'est fait, je ne peux pas le forcer à aimer ma nature, à moi.
-Ton but n'était-il pourtant pas de l'attraper ?
-Attraper Kazamasa ? Mais, Miyavi, ce que je voulais avant tout, c'était le protéger.
-Mais tu ne pourras plus le protéger si tu acceptes de rester loin de lui.
 
 

 

Bien sûr, ça tombait sous l'évidence. Mais il avait fallu que Miyavi prononce ces mots pour qu'elle se déterre de l'inconscient de Joyama pour s'envoler jusqu'à sa lucidité. Un éclair translucide passant à travers ses prunelles d'encre, Joyama a senti la vérité serrer son étau autour de son cœur.
-À la fin, idiot, que veux-tu que je te dise ?
Miyavi a fait volte-face. Il était étrange de voir que le jeune homme n'avait plus rien de fragile, à présent. Il lui faisait face et il semblait à Aoi qu'il s'écrasait sous cette masse imposante de superbe. Alors, fragile, plus rien ne l'était aux yeux d'Aoi qui se sentait le plus fragile de tous. Ce sentiment a fait grandir en lui une honte qu'il réprima derrière une grimace amère.
-Puisque tu l'aimes et que tu dis vouloir le protéger, Joyama, alors ne te soucie pas de ce que Kazamasa peut penser de toi. Peut-être qu'il ne t'aime pas, c'est vrai. Mais si tel est le cas alors, il a sur toi des a priori qui tiennent compte de mensonges. Va le voir, si c'est cela que tu veux. Reste avec lui, puisque tu en as envie. Tu crois que je me suis posé des questions, Joyama ? Lorsque j'ai décidé de rester auprès de la personne que j'affectionnais, je me suis moqué de savoir ce qu'elle pensait de moi. C'était une personne fière qui semblait n'aimer personne d'autre que le centre de son monde, Joyama. Malgré tout, moi, je me suis immiscé dans la vie de cette personne.
-Tu parles de Tsuzuku ?

En ce temps où Miyavi s'était joint à eux pour qu'ils ne deviennent trois amis inséparables, Tsuzuku semblait avoir pour centre du monde Kohara Kazamasa, ou son éternel meilleur ami avec lequel quiconque le voyait passer ses jours entiers. Bien que chacun avait de l'importance aux yeux de Tsuzuku qui accordait à tous son attention et sa générosité, nul n'était assez aveugle pour ignorer totalement l'intérêt particulier que Saegami Tsuzuku semblait porter à Kohara Kazamasa. Car ce regard empli de compassion et d'amitié que Tsuzuku avait pour ceux qu'il côtoyaient, il se mêlait d'une tendresse réservée lorsqu'il atterrissait sur Kazamasa. Que Shou fût en quelque sorte le centre du monde de Tsuzuku alors, chacun en gardait le soupçon sans jamais lancer ce sujet ; sans doute l'amour de Tsuzuku, si amour il y avait, était volontairement gardé secret par ce dernier, aussi le trahir était la dernière chose que l'on voulût faire, mais était venu ce jour où, peu à peu, l'on voyait s'immiscer entre ce duo inséparable une personnalité excentrique et fière que l'on eût mal imaginée aux côtés de personnalités si humble pour Tsuzuku, si réservée pour Kazamasa. Mais d'une manière ou d'une autre, Miyavi avait pris sa place au sein du duo qui n'en était plus un, ainsi que dans le cœur de chacun des garçons desquels il ne se séparait plus.
Certains d'ailleurs avaient reproché à Miyavi de s'être imposé au milieu de ce qui aurait eu toutes les chances de devenir le plus beau des couples. L'accusant de s'immiscer entre eux pour briser l'intimité qui pouvait les rapprocher plus encore, le désignant comme le fauteur de troubles dont le seul but était sans nul doute de s'approprier le cœur de l'un ou de l'autre, Miyavi avait vu pointés sur lui plus d'un doigt accusateur, plus d'un regard fusillant.
Mais encore et toujours, parce que Tsuzuku devait être le héros de tout ce qui a un cœur qui bat, toute accusation sur Miyavi fut nettoyée, et tout soupçon fut effacé à son égard. L'éventuel futur couple était devenu un trio d'amis. C'était ainsi parce qu'ainsi il devait en être, c'était tout.
Et si Kohara Kazamasa était resté le centre du monde de Tsuzuku alors, la vérité à ce sujet était gardée dans la pierre tombale du secret.
Alors peut-être, oui ; que Miyavi en ce temps-là fût en réalité amoureux de Tsuzuku et s'était immiscé entre eux, dérobant leur amitié, dans l'espoir un jour d'obtenir l'amour de Tsuzuku, cela n'était pas chose impossible. C'est du moins la seule hypothèse qui traversa l'esprit de Joyama lorsque Miyavi disait s'être immiscé dans la vie d'un être qui n'aimait que le centre de son monde.
-De toute façon, ça n'a plus d'importance.

Joyama est sorti de sa torpeur. Sur le coup, il se demandait ce que voulait cette main tendue devant lui. Peut-être Joyama lui devait-il une chose qu'il n'était pas en mesure de lui donner alors. Le garçon ne portait rien sur lui si ce n'était ses affaires de cours ou bien son portefeuille. Ah, oui... Son argent. Machinalement, le garçon s'est mis à sortir son portefeuille de son sac lorsqu'une main immobilisa son geste. S'enserrant autour de la sienne, cette main a aussi immobilisé ses pensées.
-Je ne réclamais que cela, Joyama.


Ils durent marcher une dizaine de minutes main dans la main avant que Joyama ne réalise ce que « cela » voulait dire. Lorsqu'il a su malgré tout, il ne s'est pas posé de questions. Marchant un pas derrière Miyavi, à nouveau il se contentait de le suivre sans se soucier de leur destination. Parce que c'était Miyavi, il lui faisait confiance. Ou peut-être n'était-ce simplement que de l'indifférence totale quant à ce qui pouvait lui arriver. Lorsqu'enfin leur marche stoppa et que Joyama leva les yeux du béton, il s'est trouvé face à un immeuble dont la façade semblait fraîchement peinte et bien entretenue. Même s'il pénétrait ce quartier pour la première fois de sa vie, Joyama enfin eut une réaction. Il a juste eu un peu peur d'être là.
-Ishihara, tu sais, je travaille dans deux heures...
-Tu travailles à partir de maintenant, Joyama.
Ça l'a quand même inquiété, sur le coup. Il n'y avait pourtant aucune menace à déceler dans la voix certes autoritaire de Miyavi. Et puis, il était son camarade de classe. Et puis, il n'était comme lui qu'un adolescent de dix-huit ans. Et puis, il avait eu beau le tourner en dérision au début, depuis plusieurs jours Miyavi le traitait presque comme un ami. Presque ? Non, c'était un mensonge. Miyavi l'avait traité exactement comme un ami. Alors, il ne fallait pas avoir peur, même si était étrange le fait que le garçon l'ait guidé jusqu'ici sans ne rien lui en dire. Malgré tout, lorsque Joyama s'est senti tiré en avant et qu'ils ont pénétré à l'intérieur de l'immeuble, alors, Joyama a eu vraiment peur.
-Ce soir, a dit Miyavi dans l'écho des escaliers, c'est à moi que l'host que tu es tiendra compagnie.








-Ce n'était pas un homonyme.
Il ne fallait pas qu'Uruha entende ces mots. Pourtant il fallait que Sugizo les lui dise. Et toujours la folie secrète du jeune homme transparaissait à travers son immobilité, ses lèvres entrouvertes sur du silence, son regard vide perdu vers la fenêtre. Elle courait à petits pas infimes dans sa tête, sa folie, tel un insecte vivant à l'intérieur d'un cadavre. En lui elle dévorait des restes putréfiés de conscience.
C'est l'impression que donnait toujours Uruha face au regard silencieusement douloureux de Sugizo.
-Ce garçon qui est mon élève, Atsuaki, j'en ai eu la confirmation par son meilleur ami. C'est bien le même Saegami Tsuzuku dont il s'agit, et non pas un homonyme. Ce garçon dans ma classe s'est bien trouvé à tes côtés dans cette chambre d'hôpital durant quatre mois.
-Alors c'est que je suis réellement devenu fou.


« Ou bien tu as juste raconté un mensonge auquel tu n'as jamais cru ». Sugizo ne pouvait pas l'accuser de pareille chose, qu'importe à quel point la probabilité que ce fût vraie lui paraissait grande. Alors que la voix du garçon s'était brisée sous une masse solide de solitude pesant dans sa gorge, il ne pouvait renforcer sa douleur dans l'accusation d'un crime qu'il n'avait peut-être pas commis.
-Non, murmura Sugizo comme à lui-même. Uruha, tu n'es pas fou.
-Me consolez-vous ou insinuez-vous que j'aie pu seulement vous mentir ?
S'il n'était pas fou, il était bipolaire au mieux, schizophrène au pire. L'être amorphe et indolent qu'Uruha était, il était devenu un humain dont les émotions débordaient de ses yeux rivés avec rancœur sur Sugizo. Uruha avait compris, et derrière la tristesse que lui provoquait la découverte des pensées de Sugizo, il y avait cette colère qui faisait mal.
-Si quelqu'un a menti dans cette affaire, professeur, alors ce n'est que Saegami Tsuzuku. Était-ce de sa volonté ou de celle de tiers ? Je ne le sais pas, ce que je sais, professeur, est que pour une raison inexpliquée, l'on a voulu nous faire croire que Saegami Tsuzuku est mort.
Ces mots ont fait écho dans le ravin de la conscience de Sugizo. Vide de pensées dont l'acheminement avait été stoppé par un tourment indéfini, sa conscience a laissé résonner ces mots qui restaient comme un relent fluctuant. Croire que Saegami Tsuzuku est mort... que Saegami Tsuzuku est mort... Saegami Tsuzuku est mort... Tsuzuku est mort.
Tsuzuku est mort.

-Mais je ne peux croire à une telle histoire, professeur. Je ne veux la croire. Qui que soit cette personne, pourquoi aurait-elle voulu faire croire à sa mort ? Ou pourquoi quelqu'un d'autre l'y aurait obligée ? C'est absurde. Même si cela doit faire mal, professeur, malgré tout, ne croyez-vous pas plus rationnel de penser que j'ai subi un accident de moto, moi aussi, et que cela pourrait expliquer que ma raison ne défaille ?
-Uruha, insista Sugizo en secouant frénétiquement la tête, je ne pense pas que tu sois fou. Uruha, si tu dis avoir vu et touché ce cadavre, alors...
-Si seulement je pouvais redevenir votre élève.


Sugizo a gardé le silence, ahuri. S'il y avait le moindre rapport entre la déclaration subite d'Atsuaki et leurs précédents propos, alors il était incapable de le voir. Peut-être simplement l'humeur instable du garçon l'avait dévié de la conversation pour le mener vers un sujet totalement différent ; solution la plus probable aux yeux de Sugizo. Il n'y aurait pas vraiment eu de problème, d'ailleurs, si seulement le garçon n'abordait pas des sujets qui mettaient mal à l'aise son ancien professeur.
-Je ne sais pourquoi tu déclares une telle chose de but en blanc, Uruha, mais pour être honnête... Il ne vaudrait mieux pas que tu redeviennes mon élève.
-Je n'ai plus l'intention de vous voler un baiser que n'importe qui pourrait surprendre.
-Ce n'est plus le problème, Uruha.
-Alors où est-il, le problème ? provoqua l'adolescent qui voyait en cette réponse un manque de sincérité.
-Pour toi comme pour moi, je ne pense pas qu'une telle chose serait bénéfique.
-Je ne suis pas un pervers, vous savez. Je saurai me retenir pour ne pas vous sauter dessus.
-Surveille ton langage, Atsuaki. Mais désirer une relation qui ne peut se faire... tu ne pourras te consacrer à tes études dans ces conditions.
-Si tous les gens amoureux devaient rater leurs études, plus personne ne passerait d'examens.
-Tu sais bien que c'est différent.
-En quoi est-ce différent ? Parce que vous êtes un professeur ? Laissez-moi rire. Si je ne vous avais pas aimé, qui sait si je ne serais pas tombé amoureux d'un camarade de classe ? Que ce soit vous ou un autre n'y change rien. Pour moi, du moins. Pour vous, évidemment, c'est autre chose. Peut-être que vous êtes un dissident de vous-même.
-Un dissident de moi-même ? répéta l'homme sans comprendre.
-Vous êtes tiraillé par votre morale et votre peur des représailles qui vous disent de ne surtout pas céder face à mes sentiments, mais il y a cet affamé en vous qui ne pense qu'à me sauter dessus.


Si un afflux de sang a coloré les joues de Sugizo, à ce moment-là, ce n'était pas de la gêne. Mais la rage contre cette créature sournoise qui usait d'une voix si innocente pour proférer de telles insultes. Parce que cette voix usait de sa douceur pour l'empêcher de riposter, Sugizo a ressenti cette rage à l'égard de cet être si jeune et pourtant déjà, si manipulateur. Avait-il pour seul but de le provoquer ou bien pensait-il réellement ce qu'il disait ? Sugizo préférait la première solution, bien qu'elle ne l'irritât, cependant la crainte que la deuxième ne fût vraie...
-Quoi qu'il en soit, finit par conclure Sugizo, je ne te voudrai plus comme élève. Je suis désolé.
-Parce que vous croyez que vous aurez le choix ?

Uruha a émis un rire. Bas, léger et sans doute serti d'une délicate pudeur, ce rire-là. Cachées derrière les mèches de miel qui recouvraient son visage baissé, ses lèvres gardaient secret le sourire qui les ornait alors. Sage, ce rire, si gentiment moqueur et sans nul doute empreint d'attendrissement. Un rire à croquer, en somme. Mais c'est par l'attendrissement qui le rendait si émouvant que ce rire a paru dangereux à Sugizo. Inconsciemment, l'homme s'est éloigné de ce rire-là d'un pas. Lorsqu'Uruha a relevé la tête, son regard a automatiquement atterri sur cette sempiternelle fenêtre. Et à l'intérieur de lui, l'insecte de la folie continuait son chemin, chatouillant de ses pattes agitées son cerveau en ébullition.
-Si un professeur ne peut pas choisir ses élèves, Sugihara, les élèves en revanche peuvent choisir leurs écoles.

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