Flash-Black - Chapitre 12

Juliet

-Alors, tu comptes aller le voir.
Comme un vieux couple, le jeune homme et l'adulte marchaient bras dessus-dessous. À pas ralentis ils étaient synchronisés, leurs regards avaient pour cible de ne pas en avoir, et chacun se perdait dans des contemplations papillonnantes et rêveuses parmi les arbres, les herbes et les fleurs aux milles couleurs au milieu desquelles les allées pavées assuraient une promenade tranquille. Le soleil était brûlant, mais à l'ombre des arbres il était chaleureux, la lumière était aveuglante, mais à l'ombre des arbres elle était intimiste, et ce sont tels deux amants en rendez-vous que l'adulte et le jeune s'installèrent sous les corolles grand ouvertes des cerisiers. Ensommeillé par un bien-être lénifiant, Uruha dans un soupir d'aise s'est allongé sur le matelas de la nature, et son regard contemplatif s'est perdu dans les boules de coton parsemées çà et là dans le ciel telles une œuvre abstraite du Créateur.
Parce que le regard d'Atsushi voletait de points à d'autres de l'endroit, il semblait à Uruha que ses yeux noirs voulaient fuir quelque chose. Dans un sourire inaperçu, Uruha a fermé les yeux et, quelques secondes plus tard -peut-être était-ce son imagination- il sentait la brûlure des yeux d'Atsushi laisser une marque sur sa peau. Profitait-il du fait que le garçon ait les yeux fermés pour laisser les siens sur lui ? Intimement Uruha l'espérait, mais il craignait d'ouvrir les yeux pour s'en assurer et de voir alors l'attention sur lui portée aussitôt détournée de son chemin.
-Atsuaki, réponds-moi.
Uruha a eu une réflexion insolite. Il s'est dit qu'Atsushi était un homme mûr, et qu'il ne pouvait pour cette raison pas laisser passer la politesse. Alors, puisque la politesse voulait que l'on regarde une personne en lui parlant, Atsuaki en a déduit qu'en cet instant-même, Atsushi le regardait. Même s'il ne pouvait lire ce qu'il y avait dans ce regard, cela lui suffisait. Uruha, lui, était silencieux et pour cette raison, il ne se sentait pas forcé d'ouvrir son regard sur le visage d'Atsushi. S'il l'avait fait pourtant, il aurait vu l'inquiétude dans les traits tirés de l'homme.
Ignorant ostensiblement ses paroles, l'adolescent s'est remué dans l'herbe et son corps finit à plat ventre, sa joue reposée contre ses mains croisées. Il aurait pu ainsi s'endormir, à l'ombre du soleil, à la lumière du regard qu'il voulait sur lui. Mais cela était sans compter l'insistance d'Atsushi qui se moquait bien des désirs secrets du garçon.
-Dis-moi seulement si oui ou non, tu vas le faire, Atsuaki. Quelle que soit ta décision, je l'accepterai.
-Si cela ne change rien pour vous, pourquoi voulez-vous tant le savoir ?
Il avait fini par parler, mais Uruha se moquait de la supposée politesse. Il n'avait pas ouvert les paupières et son visage reposait toujours tranquillement sur ses mains qui le séparaient du sol.
-Je n'ai pas dit que cela ne changerait rien pour moi, Uruha.
-Alors, vous mentez. Si ma décision ne vous plaît pas, vous tenterez de me convaincre de faire le contraire.
-J'ai peur de l'une ou l'autre de ces solutions, Uruha.
Instable, a pensé Uruha avec regrets. En cet homme parfois, Uruha sans pouvoir se l'expliquer voyait un reflet de lui-même. Son instabilité, ses doutes et sa peur de faire le mauvais choix étaient des choses qu'Atsushi partageait sans conteste avec le jeune homme. Alors malgré lui, Uruha a ressenti de la compassion pour cet être qui, vu de l'extérieur pourtant, semblait si robuste. Tu parles, ce n'était qu'un piège. Un piège, et Uruha si frêle de l'extérieur avait bien plus de forces qu'il ne pouvait le laisser paraître. Lui aussi, il n'était qu'un piège. Si Uruha avait eu l'air fort, Atsushi lui aurait-il accordé l'attention qu'il semble lui porter maintenant ?
-Mais quelque part, les deux aussi me rassurent.
-Vous êtes indécis, docteur.
-Assure-moi de ce que tu feras et je saurai me préparer pour le jour venu.
Uruha a relevé la tête. Appuyé sur ses bras, il a relevé le buste et son sourire a habillé Atsushi d'une douce chaleur.
-J'ai choisi de le faire, docteur.
Atsushi a baissé les yeux. Il ne savait plus où donner de sens à cette histoire mais peut-être cette histoire de sens n'avait-elle jamais eu. Juste un embrouillamini d'idées incertaines, de doutes et de risques pris au hasard, de tentatives à l'aveuglette, de certitudes erronées, de confiance mal placée. Lorsqu'Atsushi a relevé les yeux, il y avait de l'eau qui flottait sur de l'encre noire. Le sourire d'Uruha révélait une victoire intérieure qui l'enfonça un peu plus dans les eaux troubles des incertitudes.
-Vous avez peur que cela lui porte préjudice si vous le laissez faire.
Atsushi n'a pas répondu. Il ne pouvait pas nier la vérité ; il n'avait pas besoin non plus de la confirmer lorsqu'elle était un déluge d'évidence dans l'esprit d'Uruha.
-Mais vous craignez aussi qu'il ne vous en porte éternellement rancune si vous le trahissez, Monsieur Sakurai. Parce que ce que vous faites... c'est bien une trahison, n'est-ce pas ?
-Mon fils me hait déjà, a rétorqué Atsushi sans émotion.
-Mais il n'est pas votre fils.
-Je l'ai adopté.
-S'il était votre fils, si dans sa tête vous étiez son père, il ne vous haïrait pas, enchaîna Uruha avec assurance. Et vous, vous gardez l'espoir de faire de lui un jour votre véritable fils. Vous voulez devenir son véritable père. Pour cette raison, vous craignez que le trahir ne ruine à tout jamais ces espoirs.
-Devrais-je le laisser se mettre en danger pour mes seuls désirs égoïstes ? répliqua-t-il dans un tremblement de voix.
-Vous avez pourtant contribué volontairement à faire croire à sa mort, docteur.


Bien sûr, a pensé Atsushi. Bien sûr que je l'ai fait. Mais penses-tu réellement que j'aie eu le choix ? Dire que Saegami Tsuzuku était mort, c'était la seule chose que je pouvais faire. Tu penses que j'ai commis une erreur en agissant de la sorte, n'est-ce pas ? Tu penses que j'ai agi contre la morale et contre la loi. Cependant, Atsuaki, si tu savais... Si tu savais seulement alors, peut-être penserais-tu que j'ai eu raison de clamer la mort de Saegami Tsuzuku. Et qu'en ce jour, mon seul tort est de dire qu'il est en vie. Toi, Uruha, tu ne sais rien, et pourtant... et pourtant tu ne saurais être plus lucide si tu savais tout. Toi, Uruha, peut-être finalement fais-tu de meilleures choses que moi.
-Dites-moi, Atsushi. Dites-moi pourquoi Tsuzuku a voulu faire croire à sa mort. De qui, de quoi se protège-t-il en cachant même jusqu'à sa vie.
-Tsuzuku ne protège personne, Uruha. Surtout pas lui-même. Tsuzuku attaque tout le monde, Uruha. Surtout lui-même.

"Mais il y avait bien un but, pense Uruha. Un but qui existe encore aujourd'hui sans quoi la chose ne perdurerait plus. Il y avait un enjeu sans lequel vous n'auriez jamais accepté de collaborer, Atsushi. Je ne crois pas que vous l'auriez fait, dites. Je ne crois pas que vous auriez sacrifié votre morale et votre conscience si l'enjeu n'avait pas été si important. Il l'est ou du moins vous l'avez cru comme tel, Atsushi. Quoi qu'il en soit ce but existe alors, dites-moi seulement quel intérêt auriez-vous trouvé à le faire si vous pensiez que la souffrance pour chacun était tout ce que l'on pouvait obtenir. Dites-moi, Atsushi. Vous n'êtes qu'un paradoxe que je n'arrive plus à suivre. Et vous pensez que c'est ce que je veux, ne plus vous suivre ?"
-Alors, prononce Uruha à la place de cela, à partir d'aujourd'hui Atsushi, vous êtes mon complice.










-Tu veux dire que tu continues à le voir ?
Hiroki a poussé un rire nerveux. Il aurait voulu se moquer mais il était son filleul et son air paraissait bien trop grave pour se permettre de s'en amuser. Alors Hiroki a ri, nerveux, mais ironique aussi. Une telle réaction, pense-t-il... Comme si j'avais eu le choix, imbécile. Tu crois que j'agis par plaisir ? Mais oui, tu as raison, crois-le. Au moins tant que tu me soupçonnes de prendre du plaisir à le voir, tu ne soupçonneras jamais Tsuzuku.
-Alors que tu sais ce que je pense de lui, ce salaud qui m'a trahi, moi ton filleul... Toi, tu continues à le voir ?
-Ce que Tsuzuku t'a fait ou non, Shou, je n'ai rien à voir avec ça.
-Alors mes sentiments n'entrent pas en compte, c'est cela ? Le mal qu'il a pu me faire, est-ce que ça t'indiffère ?! Comment peux-tu fréquenter un gars qui a sciemment dupé ton filleul ?
-Il ne t'a pas dupé, Kazamasa. Ce gosse, il a dupé tout le monde sans aucune distinction. Ce n'est pas à toi personnellement qu'il s'en est pris.
-Mais il était mon meilleur ami et il s'est servi de ma confiance !
-Prends cela comme une leçon ; ne jamais faire confiance à un garçon aux yeux bleus.
-Qu'est-ce que la couleur de ses yeux a à voir là-dedans ? se désespéra Shou. Hiroki, toi aussi tu as les yeux bleus, et je pense que tu te moques de moi...
-Tu prends cette histoire trop à cœur, Kazamasa. Mentir, peut-être est-ce dans la nature de Tsuzuku. Si c'est le cas alors personne n'est coupable, et personne ne peut rien y changer non plus. Il ment parce qu'il est né pour mentir mais je crois qu'il ne pense pas à mal en faisant cela. Shou, si Tsuzuku a menti sur celui qu'il était vraiment, je ne crois pas qu'il ait menti quant à l'amitié qu'il te porte.
-Il a baisé avec toi pour que tu me dises tout cela ?


D'une certaine manière, Hiroki avait gardé tout au fond de sa conscience la suspicion latente que Kazamasa gardait derrière ses lèvres. Les yeux seuls de son filleul laissaient lire en lui cette méfiance teintée de dégoût qui ne pouvait être interprétée que d'une seule manière. Alors, oui, Hiroki inspirait du dégoût à Kazamasa et ce dernier ne pouvait plus taire les soupçons qui se faisaient grandissants en lui.
-Tu penses que je couche avec ton ami ? provoqua Hiroki dans un sourire en coin.
-Ce que je vois n'est pas que tu couches avec mon ami, Hiroki. Ce que je vois est que tu es un homme de trente-sept ans qui profite de la naïveté d'un jeune fan qui s'est damné pour toi durant ces années où il admirait de loin l'artiste que tu es. En somme, Hiroki, je découvre que mon parrain est un salaud.
-Tu n'imagines pas qu'il pourrait exister d'autres raisons pour lesquelles je reste avec Tsuzuku ?
-Ne te moque pas de moi, cracha le garçon au bord de la régurgitation. Tu crois que je n'ai pas remarqué ? Depuis qu'il t'a rencontré, Hiroki, Tsuzuku fait montre de signes extérieurs de richesse qu'il n'aurait jamais exposés auparavant ; et le pire est que je semble le seul à l'avoir remarqué. Mais il s'est mis à porter des vêtements de luxueuses marques françaises et italiennes, il exhibe des bijoux clinquants de pierres précieuses et toi, tu vas prétendre que cela ne vient pas de toi ? Tsuzuku n'a jamais été riche, Hiroki. C'est la raison pour laquelle je pense qu'il a cédé à tes propositions malhonnêtes. Toi... Parce que tu as de l'argent, tu crois pouvoir acheter le corps d'un garçon qui t'a tellement aimé.
-Ne me fais pas rire.


Hiroki a plongé son visage au creux de ses mains. D'un ton sec et brutal il lui avait dit de ne pas le faire rire, mais pas un seul instant Hiroki n'avait émis le moindre rire tandis que Kazamasa déblatérait ses accusations. Ne me fais pas rire, hurle Hiroki à l'intérieur de lui-même. Sa mâchoire est crispée, des ridules se creusent au coin de ses paupières plissées et ses doigts perdus dans sa chevelure tremblent.
Ne me fais pas rire, toi petit ignorant. Avec ta colère et ton mépris, où crois-tu aller comme cela ? Qui crois-tu pouvoir atteindre ? Tu ne vises pas la bonne personne, Shou, tu te trompes de cible, et si tu connaissais la nature de la relation qui nous lie, lui et moi, alors tu comprendrais... Tu comprendrais que tu as raison de le haïr car ce garçon n'est qu'un menteur, un manipulateur qui a la haine et la convoitise pour gènes. Et tu as raison de te méfier de lui, Shou, tu as raison de ne plus lui faire confiance car ce garçon je crois n'est pas capable d'amour, moi-même je n'ai pas accepté lorsqu'il m'a demandé de plaider sa cause auprès de toi et pourtant, Shou, pourtant, si tu savais... Je n'arrive pas à lui en vouloir. Je ne peux pas lui en vouloir, c'est vrai, parce que je suis en partie le responsable. Cependant, Kazamasa, ce n'est pas moi qui ai choisi de rester avec lui et si l'un de nous deux profite de l'autre alors, crois-moi lorsque je te dis que ce n'est pas moi. Crois-moi Kazamasa, crois-moi...

Hiroki relève la tête. Sa rancœur dessine sur ses lèvres un sourire que seul le diable pourrait avoir.
-Ne me fais pas rire, répète-t-il encore. Si tu penses que je suis ce genre d'homme à profiter des innocents alors, Kazamasa, libre à toi. Mais ne pense pas ça de Tsuzuku, non. Ne pense pas cela de lui parce que, quoi que tu en dises, tu es son ami, non ? Il a eu beau mentir, Shou, il a eu beau te trahir et se révéler violent, malgré tout ce garçon, tu as partagé suffisamment d'années avec lui pour connaître ses qualités, n'est-ce pas ? Et si tu avais un minimum de conscience, Shou, alors tu envisagerais que peut-être la raison pour laquelle je reste avec Tsuzuku est qu'il possède ces qualités que tu as connues bien avant moi.
-Tu ne peux pas nier le fait que tu lui donnes de l'argent, contra Kazamasa, infaillible.
-Je n'aurais aucune raison de le nier puisque c'est vrai, répondit l'homme avec assurance.
-Alors, pourquoi ?
-Parce que je ne déteste pas ce garçon, Kazamasa.
-Tu veux dire que tu l'aimes ?
Hiroki a poussé un long soupir. Comment pouvait-il lui faire comprendre, après tout ? La véritable raison pour laquelle Hiroki continuait à fréquenter Tsuzuku, jamais il ne pourrait la lui dire. Et si Hiroki refusait que son filleul ne le soupçonne d'acheter le cœur et le corps de Tsuzuku, alors, il ne restait qu'une solution... Prétendre qu'il l'aimait.
Allez, fait la voix de Hiroki dans sa tête. Tu n'as qu'à le dire, non ? Que tu aimes Tsuzuku, c'est la seule chose que tu peux prétendre sans vous trahir. Alors, maintenant, dis-le.
-Si tu veux tout savoir...
-Je veux seulement que tu te rappelles que Tsuzuku a failli mourir ce jour où il devait te voir pour la première fois.


Les lèvres de Hiroki se sont entrouvertes, pas assez cependant pour laisser échapper cette exclamation de surprise qui a fini en un gargouillis étranglé dans sa gorge. Hiroki avait les yeux grand ouverts comme ils sondaient ceux de Shou et celui-ci, n'y tenant plus, s'est levé.
-Le fait qu'il soit encore en vie est un miracle, Hiroki. Alors, je te demande seulement de ne pas gâcher ce miracle-là.
Sur ces mots, Shou a tourné les talons et ses pas se sont éloignés jusqu'à disparaître, laissant dans la grande pièce vide Hiroki seul avec ses tourments et son silence.
 









-Vous l'avez vu ?
Le visage de Tsuzuku s'agitait de tics nerveux. Son nez se fronçait, ses yeux se plissaient et ses lèvres se retroussaient. Il a passé une main sur son visage pour cacher cette nervosité que Hiroki avait déjà trahie depuis le début. Tsuzuku ne voyait pas où était le problème ; pourtant il y en avait un, il en était sûr. D'un geste de la main Hiroki lui a fait signe de s'asseoir à ses côtés, mais le garçon à moitié docile, à moitié provocateur, a pris place sur la table basse qui faisait face à l'homme. Écartant ostensiblement les jambes, le garçon a planté droit dans celui de Hiroki ses yeux brûlants.
-Que vous a-t-il dit ?
-Il était en colère que je continue à te voir, Tsuzuku, après ce que tu lui as fait.
-J'ose espérer que vous avez plaidé ma cause, comme je vous avais instamment prié de le faire.
-Kazamasa n'est pas enclin à me croire.
-C'est tout ce que vous trouvez à dire pour vous disculper, accusa Tsuzuku avec colère.
-Il m'a demandé si j'étais amoureux de toi.
Tsuzuku a souri. Salissant le verre immaculé, il a posé une semelle sur le rebord de la table comme il a replié son genou contre sa poitrine pour y poser son menton. Hiroki le regardait fixement, attendant une réaction de sa part, mais le garçon a détourné le regard.
-J'ai pensé qu'il pouvait me pardonner seulement si je te fréquentais par amour, Tsuzuku.
-Vous voulez dire que vous lui avez répondu que...
-Il ne m'a pas laissé le temps de répondre parce qu'il ne voulait de toute façon pas savoir, coupa net Hiroki. Cette discussion ne mène à rien.
-Que lui auriez-vous répondu s'il vous en avait laissé le temps ?
Peut-être que la question était un piège tendu. Tendant avec prudence le bouclier du silence, Hiroki a tenté de sonder dans les yeux papillonnants du garçon les motivations de sa curiosité. Pour quoi Tsuzuku était-il prêt à condamner l'homme ? C'était une réponse qu'il lui fallait trouver mais elle ne venait pas, et Tsuzuku attendait toujours, son menton sagement reposé sur son genou. Quelle réponse allait attiser le courroux du garçon ? Peut-être Tsuzuku refusait envers et contre tout que Kazamasa n'imagine une relation entre son ancien meilleur ami et son parrain ; mais peut-être pensait-il comme Hiroki que l'amour était sans doute la seule explication légitime qui pût justifier leur fréquentation.
-Je suis amoureux de toi, Tsuzuku. C'est là ce que j'étais prêt à répondre à Kazamasa.
-Faites-le-lui croire, renchérit le garçon avec indifférence. Du moment qu'il ne s'imagine pas que cet amour est réciproque, alors faites-lui croire à ce mensonge.
-Si le fait que je t'aime justifie que je ne continue à te voir, Tsuzuku, malgré tout si toi tu ne m'aimes pas, pourquoi viendrais-tu me voir ?
-Parce que je suis votre plus grand fan, Hiroki. Vous avez oublié ? J'ai rêvé durant des années de vous rencontrer.
-Toi, fan de moi, rit Hiroki d'un rire jaune. C'est là en effet un mensonge que Kazamasa n'a jamais eu de mal à croire. S'il apprenait la vérité...
-Vous mourriez en même temps que lui s'il l'apprenait.
Hiroki n'a pas relevé. Son cœur était devenu une masse de chair molle et élastique sur laquelle la menace avait rebondi. Elle ne l'avait pas blessé, ni effrayé. Parfois un cœur trop mou protégeait bien mieux qu'un cœur de pierre.
-Vous n'avez pas peur de moi, Hiroki.


Ce n'était pas vraiment une accusation. Il ne semblait pas même y avoir la moindre rancune ou frustration dans sa voix. Tsuzuku avait déclaré ce fait comme l'on annonce l'heure qu'il est : c'est ainsi et personne n'y peut rien. Peut-être que dans le fond, il existait en ces mots une forme de défaitisme.
-Pas vraiment, susurra Hiroki. Je n'ai pas peur de toi.
-Pas même que je ne ruine votre carrière en faisant éclater la vérité quant à la mort de mon père ?
Hiroki a secoué la tête. Ce n'était pas de la sérénité parce qu'il se savait innocent. Après tout, un mensonge, même lorsqu'il n'est pas cru, est si vite relayé par les médias lorsque celui-ci peut rapporter gros. Alors, que Hiroki eût réellement assassiné le père de Tsuzuku ou non n'avait aucune importance. Malgré tout Hiroki était serein, et s'il pensait Tsuzuku capable de fausses accusations, il ne parvenait pas à avoir peur. Hiroki sans doute en était le premier surpris.
-Non, murmure-t-il à nouveau. Je n'ai pas peur.
-Alors c'est le sentiment de responsabilité qui vous pousse à me donner de l'argent, n'est-ce pas ?


Le silence a installé son malaise sur eux pour des secondes semblables à l'éternité. Hiroki ne parlait pas et Tsuzuku, la joue reposée sur son genou, avait clos ses paupières pour cacher jusqu'au moindre signe de vie visible en lui. La distance entre eux n'était que de quelques centimètres mais ils étaient une passerelle infranchissable reliant deux mondes opposés. Si Hiroki n'avait rien dit durant tout ce temps pourtant, c'est parce qu'il attendait aussi. En lui était cette impression que le garçon gardait dans sa gorge serrée par la nervosité des mots qu'il avait été sur le point de prononcer avant de se retenir. Alors Hiroki attendait sans vraiment savoir s'il y avait quelque chose à attendre, et parce que le silence gardait toujours le trône de l'empire, il a capitulé.
-Je n'ai aucune idée de ce que je fais, Tsuzuku.
-Abandonnez votre carrière, Hiroki.
Il n'a pas cillé. Il a juste pensé que c'était une blague. C'est une blague, c'est tout ce que Hiroki était capable de se dire. Car s'il n'avait pas pensé que ça l'était alors, peut-être que son impassibilité aurait laissé place dans son expression à des sentiments qu'il ne fallait surtout pas montrer. Tsuzuku n'est pas sérieux, c'était une blague.
Mais Hiroki savait au fond de lui que Tsuzuku était une personne facile à comprendre. Parce que Tsuzuku était une personne qui ne savait être rien d'autre que sérieuse.
-Je suis sérieux, Hiroki, articule Tsuzuku face au stoïcisme ignorant de l'homme. Je veux que vous abandonniez votre carrière.
-Tu ne peux pas m'infliger une chose pareille.

Ils se défient du regard. Ils se sont sondés, yeux dans les yeux, et quelque chose dans l'expression de Hiroki a rappelé Atsushi à Tsuzuku. Quelque chose qui devait ressembler à de la colère sans en être. La colère, Atsushi était née avec elle qui se voyait de l'extérieur, mais elle n'existait pratiquement jamais à l'intérieur de lui-même. Cette expression sur le visage de Hiroki a frappé Tsuzuku qui a cru voir son oncle alors, et le garçon s'est demandé, comme ça, si cette colère apparente n'était qu'une illusion comme celle d'Atsushi ou si elle était le reflet de ses véritables sentiments.
-Je croyais, Hiroki, que vous n'aviez pas peur de moi.
-Et je n'ai pas peur de toi, petit insolent, éructa l'homme avec hargne. Tu ne peux pas me demander une chose pareille, tu entends ?
-Si vous n'avez pas peur de moi, Hiroki, alors pourquoi vous emportez-vous si fort ? Si vraiment vous me pensiez incapable de vous forcer à quoi que ce soit... vous n'auriez aucune raison de paniquer comme vous le faites.
-Ne te moque pas de moi, Tsuzuku.
-Je ne me moque de personne parce que personne ne me prête à rire, Hiroki.
-Comme je te comprends, ironisa l'homme. Voir le monde avec tes yeux doit être une horreur ; tu reflètes sur tous ceux que tu croises le diable en toi.
Le garçon a ri. L'absurdité de la chose lui apparaissait flagrante dans sa conscience, mais dans celle de Hiroki elle était une évidence indéniable.
-Croyez ce que vous désirez, Hiroki. Quoi qu'il en soit, je dis que vous abandonnerez votre carrière.
-Si tu me menaçais de mort, Tsuzuku, c'est la mort que je choisirais.
-Il n'est pas dans mes projets que vous mourriez, Hiroki. Moi, ce que je veux, c'est me venger. J'ai besoin pour cela de vous jusqu'à ce que seule la vieillesse ne vous emporte.


À ce moment-là, il y eut une étincelle. Au milieu des flammes de la colère de Hiroki, elle était invisible, mais elle était un éclair aveuglant au milieu des ténèbres de son désespoir. Il ne lui a fallu que peu de temps en vérité, le temps de cligner des yeux et de s'habituer à la lumière subite, pour voir enfin ce qui se passait autour de lui. Autour de lui ? Devant lui, plutôt. Lorsqu'il regardait droit devant lui, c'était le front de Tsuzuku que Hiroki voyait, et derrière ce front brûlaient des pensées qu'enfin l'homme pouvait déchiffrer enfin. Et Hiroki a lu. Profitant de cette étincelle de lucidité qui éclairait l'écriture codée de l'esprit du garçon, il a lu à l'intérieur. Les yeux fixes, les lèvres entrouvertes sur le silence, le dos voûté, Hiroki lisait. Et Tsuzuku subissait ce regard, tentant vainement de décrypter ce qu'il y avait à l'intérieur, sans savoir que c'était Hiroki qui décryptait.
Les mains de Tsuzuku s'étaient mises à trembler, nerveuses. Ne tenant plus à cette pression inexplicable, il allait lever la main sur l'homme lorsque celui-ci l'interrompit sans un geste.
-Tu es un démon, souffla Hiroki qui semblait ne pas y croire.
-Ne me reprochez pas de vouloir changer votre vie lorsque vous avez bouleversé la mienne en privant mon père de la sienne.
-Tu es un démon parce que viendra ce jour, Tsuzuku, où je ne pourrai plus rien te refuser.
Tsuzuku, il ne savait pas ce que ça voulait dire. Il a juste pris pour acquise la terreur qu'il infligeait à Hiroki et que celui-ci ne voulait pas avouer, alors c'est de la fierté envers lui-même et un fond de mépris pour Hiroki qu'il a ressenti. Mais s'il avait su seulement alors, peut-être que Tsuzuku aurait pu ressentir de la reconnaissance. Malgré tout, la reconnaissance semblait ne pas être dans sa nature et puis, l'ignorance seule levait son regard scintillant de malice sur le visage impassible de Hiroki. Un sourire creusant une ombre au coin de ses lèvres, Tsuzuku a ri. Lorsqu'il a pensé que Hiroki en lui-même n'était qu'un nerf tendu prêt à céder, de jubilation son cœur s'est mis à battre à tout rompre, brisant le rythme jusqu'alors tranquille de sa personne.












-Ne me touche pas comme ça.
Une humidité subie, deux bouts de chair rose et tendre qui en aspirent une autre, une chaleur moite qui se colle à une chaleur sèche, celle d'une jungle amazonienne contre celle d'un désert aride. Deux mondes qui ont pour point commun la chaleur mais pas la même nature ; en se frottant l'un à l'autre ils se confrontent, chacun cherchant à l'emporter sur l'autre car si leur chaleur les rapproche, l'humidité de la jungle ne veut s'assécher sous le soleil brûlant du désert qui, lui, ne veut se laisser inonder par des eaux incontrôlables. C'est la sueur qui se transmet sur une peau sèche, une envie qui s'accroche de plus belle au fur et à mesure que l'on la repousse, et l'indécence qui tient lieu de spectacle. Des yeux se détournent, des gorges se serrent, des mains sagement posées sur des genoux se crispent, et sur fond de verres s'entrechoquant, de liquides s'écoulant, de rires crescendo et de cacophonies de paroles, la succion se fait, mouillée et avide, contre une gorge épaisse sous laquelle se tend une veine palpitante.
Un peu plus le corps se colle, des bras entourent des épaules affaissées dans la docilité. Par-dessus deux jambes croisées deux autres, à genoux, s'écartent, et un visage aux yeux fermés colle ses lèvres contre celles d'un visage aux yeux grand ouverts.
-Pas ça.
Mizuki a été propulsé en arrière. Son crâne a heurté le carrelage et son cri a heurté les tympans. Aussitôt un homme en costume noir est accouru le secourir, mais le garçon l'a rejeté d'un simple regard qu'un coup de revolver égalait à peine. Se relevant, Mizuki comme si rien ne s'était passé est revenu s'asseoir aux côtés de Tsukasa. Celui-ci, méfiant, s'est écarté mais tout aussitôt le garçon couvrit la distance entre eux. Provocateur, Mizuki a plongé son visage au creux du cou de Tsukasa, là-même où la marque de la succion rosissait et, capitulant, Tsukasa n'a pas recherché à repousser le garçon. Celui-ci après tout se tenait tranquille, et ses jeux impudiques de l'instant d'avant n'étaient déjà plus qu'un souvenir. C'est un soupir désabusé que Tsukasa a poussé comme il appuyait sa joue contre le crâne baissé de Mizuki. Ce dernier, toujours dissimulé au creux de son cou, n'a pas réagi.
-J'ai l'habitude de tes provocations, Mizuki. Alors les succions, tout le reste, je peux le tolérer. Mais un baiser... ne m'embrasse pas comme ça. Jamais.
-Je ne comprends pas pourquoi est-ce qu'un baiser serait plus grave qu'un succion, susurre Mizuki.
-Je ne suis pas ton amant, Mizuki.
-Je ne comprends rien à ta logique. Ce n'en est même pas une.
Boudeur, Mizuki s'écarte de son ami et c'est sans aucune gêne qu'il vient se lover tout contre ce même homme qu'il avait assassiné du regard lorsque ce dernier était venu lui apporter son aide. Peut-être pour faire jalouser un Tsukasa totalement indifférent, Mizuki a plongé ses doigts dans les cheveux dorés de l'host qui, souverainement serein dans sa fonction, se pencha pour saisir une coupe à moitié vide qu'il remplit de champagne. Dans un sourire radieux Mizuki a saisi l'offre que l'on lui tendait et, d'une traite, a vidé le contenu alcoolisé qui réchauffa un peu plus encore sa gorge toujours aussi assoiffée.
-Mignon, dites... souffla Mizuki dans les yeux duquel semblaient avoir pris place les lumières du lustre qui le surplombait. Vous, vous êtes mignon, Monsieur... Monsieur ?
-Mon prénom est Takuma, répondit l'host dans un rire assuré.
-Takuma, oui. Vous êtes bien plus mignon que le numéro un de ce club, je suppose que vous savez de qui je veux parler ? Ce satané... Suguru Joyama, minauda Mizuki dans une moue affectée. Je ne peux pas le supporter, vous savez. Takuma, j'espère que vous prendrez la place de ce poseur.

Tsukasa levait les yeux au ciel. Affalé sur le canapé, il imprégnait d'une lente inspiration ses poumons de la fumée ambiante. Il a fermé les yeux et l'atmosphère à l'odeur de tabac est devenue son monde intérieur. Il s'est mis à songer, songer à un monde dans lequel une fumée euphorisante empêchait de voir la moindre forme de vie autour de soi.
-Joyama Suguru est mon aîné, répondait respectueusement l'host. Je suis ses exemples et le respecte, bien que j'espère un jour le surpasser.
-Vous y parviendrez assurément, renchérit Mizuki d'une voix pâteuse. Vous, vous êtes... Mignon, si mignon que je pourrais écarter les jambes pour vous là, tout de suite, devant tous...
-Tu as beaucoup trop bu, imbécile.
La main ferme de Tsukasa s'est abattue sur le crâne de Mizuki qui a laissé échapper un cri bien plus de rage que de douleur. Massant l'endroit meurtri, il a toisé son compagnon d'un regard noir.
-Comment peux-tu te plaindre que je boive tandis que c'est toi qui commandes toutes ces bouteilles ?
-Et pour qui les commandé-je, selon toi ? Nous n'en serions pas déjà à deux champain call à cette heure-ci si tu ne me tannais pas pour que j'en achète encore et encore. S'il n'en tenait qu'à moi, nous n'aurions pas bu un seul verre.
-S'il n'en tenait qu'à toi, grimaça Mizuki qui singeait son ami, de toute façon, nous ne serions même pas là.
-Excuse-moi de ne pas être victime d'une addiction aux host-clubs.
-La faute à qui, selon toi ? Si tu étais plus prévenant, serviable et attentionné comme tous ces hommes, tu n'aurais pas à te ruiner pour qu'ils m'apportent tout ce que tu ne m'apportes jamais !
-C'est une dispute de couple que tu me fais là ?
-Nous ne sommes pas un couple, rétorqua Mizuki.
-Justement. Je n'ai aucune raison de te traiter de la sorte ; tu n'es pas un prince, Mizuki, et je ne suis pas un esclave. Ces hommes te prêtent toute l'attention que tu désires parce qu'ils sont payés pour cela, Mizuki, parce que « je » les paie pour cela !
-Cherches-tu à me faire comprendre que tu en as marre de tout cela, Tsukasa ?!
-J'en ai marre de tes caprices, de tes consommations abusives d'alcool, de ton impudeur, de tes propos salaces, de tes provocations, et de te voir te servir à même mon portefeuille pour aller voir des mecs en costumes qui ne voient en toi que l'argent que tu leur rapportes !

Mizuki avait viré au blafard. À côté de lui, l'host élégant aux cheveux d'or s'était ratatiné, prenant les paroles de Tsukasa comme des accusations directes contre lui-même. Mais la colère de Tsukasa en rien n'était contre lui dirigée et, conscient des émotions provoquées par son emportement, l'homme a lâché un juron.
-Ne faites pas cette tête, vous. Croyez-moi, je n'ai rien contre les hosts, je suis bien trop conscient de leur quotidien pour cela.
-Il n'y a pas de problème, le rassura le dénommé Takuma qui reprenait peu à peu de sa contenance.
Tsukasa l'a dévisagé un instant, dubitatif comme il n'était pas très sûr des pensées du garçon. À la fin, il a poussé un soupir, s'est redressé et sa main de fer a agrippé le poignet de Mizuki.
-Lâche-moi ! s'emporta celui-ci qui se débattait en vain. Sale brute ! Que fais-tu ?
-Nous partons d'ici, Mizuki.
-Je ne veux pas ! Comment oses-tu ? Après la honte que tu m'as infligée et l'embarras dans lequel tu as mis Takuma, tu devrais te mettre à genoux !

Mizuki n'a rien dit lorsque la brûlure a fouetté son visage. Alors que le brouhaha ambiant avait brutalement pris fin, alors que tous les regards sur le couple debout au milieu de la salle étaient rivés, alors que Takuma, désarçonné, ouvrait ses lèvres sur des balbutiements, alors que le choc avait coupé court à toute l'agitation et réprimé les joies exaltées par l'alcool, Mizuki, lui, était impavide. Sur son visage ne pouvait se lire la moindre émotion si ce n'était de l'indifférence, et c'est d'un geste infiniment lent qu'il a posé sa main sur sa joue rougie.
Autour de l'autre main qui pendait mollement dans le vide, la poigne ferme de Tsukasa s'est resserrée. Mizuki s'est laissé faire. Sans plus jeter un seul regard vers Takuma qui l'observait avec une douloureuse compassion, sans faire attention à toute l'assemblée de laquelle naissaient des chuchotements au milieu desquels ils passaient, Mizuki s'est laissé traîner et, dans ce silence sourd à toute douleur, le garçon s'est retrouvé sous le ciel noir de l'extérieur.







-Je n'aurais pas dû le faire, Mizuki. Je le sais. Malgré tout, je pense toujours ce que j'ai dit.
Il le savait déjà, que Tsukasa le regrettait. Qu'il se mordait intérieurement les doigts d'avoir levé la main sur lui, pour la première fois depuis leur rencontre, Mizuki en avait conscience. Il ne lui en voulait pas, non. Mizuki, en décevant Tsukasa, avait amené à décevoir Tsukasa de lui-même. Il y avait une promesse que Tsukasa n'avait pas su tenir. La promesse, quoi qu'il arrive, de ne jamais lever la main sur lui. Bien sûr, ce n'était pas une promesse que Tsukasa avait déjà pu formuler de vive voix devant le principal concerné. Rien n'aurait pu assurer à Mizuki que Tsukasa s'était fait la promesse de ne jamais le battre et pourtant, tandis qu'ils marchaient dans la rue, la main de l'homme tenant lâchement son poignet, Mizuki devinait. Dans les traits crispés de Tsukasa, dans ses yeux vagues rivés vers des images qu'il était le seul à voir, celles de ses pensées, dans l'ombre de sa mine, Mizuki avait pu le lire. Que Tsukasa s'en voulait. Sa faute le désespérait à un point tel que Mizuki avait su qu'elle était irréversible.
Après avoir frappé quelqu'un, c'était sûr, l'on ne pouvait pas revenir en arrière. Toutes les excuses et les bonnes actions du monde ne pourraient pas enlever du passé le coup porté sur une personne sans défense.
Si Tsukasa ne s'était jamais fait la promesse de ne jamais frapper Mizuki alors, il se serait contenté de simples excuses, ou peut-être lui aurait-il même dit qu'il l'avait mérité, peut-être n'aurait-il pas regretté ses actes, et l'affaire aurait été classée. Mais Tsukasa s'en voulait. Il venait de commettre une erreur pour laquelle la douleur n'était que trop lisible sur son visage.
Alors, avait pensé Mizuki, Tsukasa en agissant de la sorte venait de trahir une promesse. Et que même s'il le regrettait, son désespoir en lui signifiait qu'il savait ne jamais pouvoir rien faire pour réparer cette faute.
Alors, non, Mizuki n'en voulait absolument pas à Tsukasa. Bien sûr, il avait eu mal. Il avait encore mal, mais ce n'était pas à la joue qu'il avait mal. Malgré tout, la souffrance de Tsukasa était là et Mizuki s'est dit avec remords que s'il ne l'avait pas provoqué alors, Tsukasa n'aurait pas été amené à trahir cette promesse qu'il avait dû intérieurement se faire.
Après tout, si Tsukasa ne s'était jamais fait cette promesse, alors sans doute aurait-il commencé à battre Mizuki depuis longtemps déjà. Depuis le début en réalité, puisque c'est depuis le début que Mizuki, auprès de Tsukasa, n'était rien d'autre qu'un démon. Après tout ce que Mizuki avait fait, si Tsukasa n'avait trahi sa promesse que ce jour, alors cela voulait dire qu'aujourd'hui plus que jamais Mizuki l'avait blessé.
Et plus que tout, Tsukasa n'avait jamais cessé de se faire force pour ne pas arriver à la violence.
-Et puis, je n'aurais pas dû déblatérer tout cela, en lieu public... J'ai conscience de t'avoir humilié, Mizuki. Parce que la pudeur t'empêchait de te défendre pour ne pas nous donner plus encore en spectacle, tu n'as rien répondu. Mais je n'aurais pas dû t'accuser comme ça. J'ai dit que tu te servais dans mon portefeuille pour voir des hommes, mais en réalité... Cet argent, c'est moi qui accepte de te le donner, pas vrai ? Pire encore, je t'accompagne en ces endroits que je dis réprouver.
Mizuki ne va pas répondre. Il pense instinctivement que Tsukasa connaît d'ores et déjà ses pensées. Mais Mizuki se trompe, et face à cette absence de réponse, Tsukasa voit là une nouvelle forme d'attaque. Ou plutôt n'était-ce qu'une légitime défense.
-Tu sais Mizuki, ça fait peur...

Mizuki lève les yeux. Il ne le sait pas, mais si Tsukasa continue sa marche en regardant droit devant lui, c'est parce que Mizuki a une tache violacée qui commence à apparaître au coin de son œil.
Il était si difficile de donner un âge à Mizuki. Avec sa peau de bébé et ses lèvres molles, il aurait pu être un enfant, mais Mizuki avait la taille d'un adulte, et son regard aussi, le regard d'un adulte qui l'est depuis bien trop longtemps déjà. Mizuki ressemble à un enfant mais c'est une erreur. Il a l'air d'un adulte pourtant, et c'est une erreur aussi. C'était cela, en somme. Dans sa contradiction qui lui enlevait une identité définie, Mizuki était une erreur. Autour de ce poignet frêle, la main de Tsukasa se resserre, et les yeux de Mizuki se font plus ronds encore comme il les lève avec curiosité sur son compagnon.
-Mais tu dois le savoir mieux que moi, pas vrai ? Que la violence d'un homme, plus que tout, ça fait peur...

Mizuki se dresse sur la pointe des pieds et Tsukasa sent alors une chair humide s'appuyer contre sa joue. Sur son profil le coin de ses lèvres s'est étiré, imperceptiblement, mais Tsukasa n'a pas une seule fois dirigé son regard sur Mizuki. Parce que ce dernier savait la culpabilité de Tsukasa être la cause de cette timidité qui ne lui ressemblait pas, Mizuki a libéré son poignet de l'emprise de l'homme, et c'est Tsukasa qui se retrouva la main emprisonnée dans celle, si fine et si douce, de Mizuki. Ils ont repris leur marche, en silence, l'un se laissant docilement guider par l'autre, prenant seulement le soin de ne pas croiser son regard, bien qu'il lui jetât des coups d'œil subreptices que l'autre feignait ne pas remarquer. Ils ont marché dix minutes comme cela, sans rien se dire, juste deux fantômes passant à travers les foules de la vie nocturne.
Ce n'est que lorsque Tsukasa réalisa où le garçon l'amenait qu'il s'est figé net. Intrigué, Mizuki l'a interrogé du regard, tirant doucement sur sa main pour l'inciter à le suivre mais Tsukasa restait là, immobile, baladant autour de lui son regard, mais qu'importe où il le posait, Tsukasa voyait toujours la même chose.

Des femmes et des hommes debout sur les trottoirs attendaient ou accueillaient, dans la lumière des néons criards mais le silence de la discrétion, des hommes de tout âges, mûrs pour beaucoup d'entre eux, dont les regards concupiscents, les sourires victorieux et les démarches hautaines ne laissaient aucun doute quant à la nature. Certains plongeaient leurs mains serties de diamants ou de montres de luxe dans leurs poches pour en ressortir les billets qui devaient appâter leurs proies.
Et aux bras de ces hommes qui achetaient le sujet pour obtenir l'objet, ces femmes et ces hommes repartaient, automates réglés par une vie qui les avait reformatés pour leurs nouvelles fonctions.
-Non.
Tsukasa a repoussé Mizuki délicatement. Mais celui-ci sans broncher est venu reprendre la main de l'homme au creux des siennes pour la serrer plus fermement, cette fois.
-Non, Mizuki. Si tu veux quelque chose, je te l'offrirai, Mizuki. Mais pas pour ça, non. Je ne dépenserai pas de l'argent pour ça.
-J'ai pensé, Tsukasa, que s'il y en avait un autre avec nous, tu voudrais bien le faire avec moi. Deux pour le prix d'un, tu vois. Je ne le toucherai pas, je te le jure. Toi seul me toucheras, Tsukasa. Mais si un autre plus séduisant que moi peut pousser tes désirs jusqu'à leur paroxysme, alors j'ai pensé, dis, j'ai pensé que peut-être cette fois, tu voudrais bien de moi.
-C'est de la violence.


Mizuki tire un peu plus fort sur sa main, mais le corps de Tsukasa est une forteresse intombable profondément ancrée dans le sol. Nerveux, Mizuki s'agite et s'acharne, ses lèvres tordues desquelles ne sortent aucun son.
-C'est de la violence, Mizuki. Utiliser le corps d'une femme ou d'un homme juste sous prétexte que l'on paie pour cela, c'est la pire de toutes les violences qu'ils aient pu inventer.
-Je sais, Tsukasa.
Enfin, pense Mizuki avec soulagement. Tsukasa avait tourné la tête pour baisser ses yeux sur son visage. Ils ne comprenaient pas, les yeux de Tsukasa, ils semblaient lui faire des reproches et pourtant, ils l'interrogeaient dans un besoin impérieux de savoir. « Si tu le sais alors, pourquoi me demandes-tu une chose pareille ? » Tsukasa est un peu en colère mais il ne veut pas le faire subir à Mizuki, il voudrait avant tout comprendre les motivations de son ami. Parce que des motivations, Mizuki en avait forcément, et elles étaient sans doute autres que celles qu'il avait bien voulu lui dire.
-Je suis peut-être mal placé pour parler de violence, Mizuki, moi qui ai abattu ma main sur ton visage, alors tu peux rire, mais moi, je refuse de payer pour voler la dignité d'un...
-C'est parce que celui-là me donne tellement envie.

« Celui-là ? » Le cœur serré, Tsukasa a suivi des yeux le doigt que tendait ostensiblement son ami et alors, il a vu ce que Mizuki avait vulgairement désigné comme « celui-là ». À plusieurs reprises, Tsukasa a cligné des yeux. Mollement accolée contre un mur, la silhouette sous les multiples néons aux milles couleurs semblait émaner sa couleur propre. Une couleur violette.
-Vois, Tsukasa. Vois comme il a l'air pur et résigné. Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, Tsukasa. Il n'est pas fait pour ça. Personne n'est fait pour ça, à vrai dire, sauf que lui, il ne fait rien pour le cacher. Peut-être qu'il ne sait pas que ça se voit. Mais justement, Tsukasa. Ce garçon n'a pas envie, et son absence d'envie est si flagrante que moi, ça ne m'en donne que plus envie. Tu n'es pas d'accord, Tsukasa ?

Mizuki bien sûr avait d'ores et déjà appréhendé l'instant où Tsukasa entrerait dans une colère furibonde. C'est pourquoi lorsqu'il n'eut pour toute réponse que du silence, ça l'a intrigué. Il s'est demandé pourquoi est-ce que Tsukasa n'était pas en colère, il s'est dit qu'il n'avait peut-être pas entendu, mais Mizuki se trompait. Tsukasa avait parfaitement entendu, bien au contraire. Mieux encore, il avait fait plus qu'entendre ; Tsukasa avait écouté. Et c'est parce qu'il avait parfaitement compris les paroles de Mizuki que Tsukasa ne s'est pas mis en colère. Parce qu'écouter était comme lire entre les lignes d'un livre ; tout comme lire entre les lignes d'un livre permet de lire ce qui n'est pas écrit, écouter permettait parfois d'entendre ce qui n'était pas dit.
Alors, non, Tsukasa n'était pas en colère.
Juste, son corps demeurait cette forteresse ancrée et figée orientée toujours vers le même horizon, et ses yeux brûlants ne cessaient de cligner sur cette forme gravée dans sa rétine. Bientôt une lueur mauve vint hanter le monde de Tsukasa et, plus loin, en face de ce trottoir où les deux compagnons restaient immobiles, sous une enseigne tapageuse au bout de la rue, Mahiro se demandait qui étaient ces étranges individus qui semblaient le fixer.




-Tu es vraiment trop mignon.
Agenouillé sur le lit, Mizuki tient entre ses mains un trophée. Le visage de Mahiro qui le couve de grands yeux scintillants d'innocence, ternes d'indifférence, c'est un trésor que Mizuki tient avec délicatesse mais dans la ferme décision de ne pas le lâcher. Les mains de Mizuki caressent avec fascination ces joues lisses et tendres, et dans un élan incontrôlé le jeune homme vient déposer ses lèvres de charme contre cette chair délicieuse. Mahiro ne réagit pas, impassible, mais lorsque Tsukasa vient s'asseoir à ses côtés, machinalement le garçon agenouillé en face de Mizuki penche la tête en arrière et, à l'envers, il observe ce visage mature et viril qui n'a rien à voir avec celui de son compagnon. Mahiro croit lire de l'animosité dans le regard de glace de Tsukasa, pourtant ce dernier est venu délicatement mettre sa main sous le menton du garçon pour lui intimer de se redresser. Mahiro de nouveau s'est trouvé face au visage de Mizuki qui n'était qu'à deux ou trois centimètres du sien.
-Tu es tellement adorable, minaudait Mizuki qui avait peine à rester en place. Un petit garçon perdu dans un monde hostile dans lequel il n'a jamais mis les pieds, si pur, si innocent, si naïf aussi... Oh, c'est mignon, tu es vraiment comme un enfant, dis, mais les enfants ne se prostituent pas, ou plutôt, ce sont les adultes qui les prostituent, ce que je veux dire, de toute façon, c'est que tu es tellement mignon que là, tout de suite, je déteste ça d'ordinaire, mais je voudrais te faire un câlin. Je peux te faire un câlin ?

Tsukasa a détourné le regard, exaspéré. Il avait deviné que Mizuki n'attendrait pas le moindre consentement, et déjà il entendait les couinements étouffés de son ami qui avait serré contre sa poitrine ce corps aussi frêle que le sien. Il y avait entre eux une ressemblance, une ressemblance indéfinissable qui ne pouvait se montrer du doigt, car cette ressemblance n'était pas physique, si elle n'était de par leur minceur exceptionnelle, mais elle semblait venir de l'intérieur. Un côté de leur personnalité qui émanait de leur personne entière et que Tsukasa ne parvenait pas à saisir. Ça l'a tellement agacé, sur le coup, de ne pas comprendre, qu'il a fini par pousser un cri de rage.
Dans un sursaut Mizuki a resserré son étreinte sur un Mahiro toujours aussi apathique.
-Es-tu fou, Tsukasa, pour crier de la sorte ? Tu as fait peur à ce petit ange.
-Ton petit ange n'a peur de rien du tout, Mizuki, gronda Tsukasa avec hargne. Depuis le début, il se fout complètement que nous soyons là, c'est à peine je crois s'il a remarqué ta présence. Il est drogué, tu ne comprends pas ? Eh, tu es drogué, petit, pas vrai ? Tu es drogué.

Réglant son compte à Tsukasa d'un seul regard qui suffit à le réduire au silence, Mizuki a plongé ses doigts dans les cheveux de Mahiro et ses mains se sont perdues dans la couleur violette de l'illusion.
Plongeant ses yeux emplis d'amour dans les siens, Mizuki a susurré du bout de ses lèvres qui auraient bien voulu prendre les siennes, si proches, mais si lointaines pourtant comme le garçon semblait perdu dans un autre monde :
-Ne l'écoute pas, petit ange, cet homme est une mauvaise langue, tu entends ? Il n'est pas méchant, ça non, mais il ne fait pas attention à ce qu'il dit. C'est son côté rebelle et provocateur, il ne comprend pas que c'est inutile, mais enfin, tu sais, l'on n'ôte pas ses mauvaises habitudes à un ancien délinquant. Tu n'es pas drogué, pas vrai ? Mais non, tu es mignon, juste mignon et perdu et...
-L'ancien délinquant que je suis, trancha Tsukasa avec aigreur, n'est tout de même pas celui de nous deux qui a tenu à payer un prostitué pour le faire monter dans une chambre d'hôtel.
-Ne sois pas mauvais, Tsukasa. Tu sais très bien qu'il n'est pas question un seul instant de coucher avec ce garçon.
Pour la première fois depuis le début, Mahiro esquissa un geste qui lui était propre. Un geste qu'il n'émettait pas parce que l'on le lui faisait faire, mais parce qu'il lui était une réaction spontanée.
Il a penché la tête de côté et, soudainement, Mizuki eut l'impression que cet être d'un autre monde faisait enfin réellement partie du leur.
-Vous n'allez pas coucher avec moi ?
Au son de la voix de Mahiro, Mizuki s'est retenu de pousser un cri. Tsukasa, lui, avait silencieusement dirigé son attention sur ce petit corps agenouillé jambes écartées qui lui tournait le dos.
-Bien sûr que non, bougonna Mizuki, vexé. Utiliser les gens mignons, ce n'est décidément pas mon truc. Bien, je ne suis pas quelqu'un de moral avec les êtres humains d'ordinaire, mais toi, tu es une exception. Quant à l'ours grognon derrière toi, on ne dirait pas comme ça, mais c'est un saint.
-Alors pourquoi m'avoir payé avant de m'amener ici ?
-Parce que ça se voyait que tu ne veux pas vendre ton corps.
Tsukasa se lève. Les murs de cette chambre lui pèsent, il a l'impression à chaque seconde de les voir se resserrer un peu plus. Bientôt, il en est sûr, ils vont l'écraser, lui et lui seul, tandis que Mizuki et l'inconnu, toujours en vie, ne remarqueront pas même sa mort.
La poitrine de Tsukasa est déjà compressée et ce n'est plus qu'une question de temps avant que sa personne entière ne le soit.
-Alors, continue Mizuki avec insouciance, tu vois, moi, je me suis dit, si tu n'as pas envie de vendre ton corps et que tu le fais malgré tout, alors, c'est que tu n'as pas le choix. Pas vrai ? Bon, d'accord ; personne n'a le choix je suppose, qui voudrait s'offrir chaque jour aux vices et aux violences d'inconnus tous plus tordus les uns que les autres ? Personne, alors bien sûr, tu dois te demander pourquoi toi... Ben, tu es mignon, c'est tout, et il ne faut pas chercher plus loin ; je suis une personne superficielle qui se fie directement au physique des gens. Toi tu es mignon alors j'ai craqué sur toi et je t'ai voulu... Disons que parce que tu semblais si effrayé, je voulais que tu sois en sécurité avec des gens qui ne te feraient rien alors, j'ai persuadé Tsukasa de te louer et maintenant, nous sommes là ensemble, tu as eu de l'argent mais tu n'es pas obligé de céder ton corps et malgré tout, je profite quand même de ta présence si mignonne. Tu comprends ?
Mahiro a fait oui de la tête mais il a tourné vers celui que le jeune homme avait appelé Tsukasa un regard interrogateur. Ce dernier, embarrassé, est venu s'adosser contre le mur.
-Il doit juste être en train de se dire que tu es fou, Mizuki.
-Il vaut mieux être un fou gentil plutôt qu'un lucide méchant.
Mizuki a pincé le nez de Mahiro entre son pouce et son index. Riant face à la mine éberluée du garçon, il a saisi sa main pour la porter à ses lèvres et déposer un baiser au creux de sa paume.
-Tu devrais en profiter, tu sais, clame Mizuki avec emphase. C'est que ma véritable personnalité est celle d'un lucide méchant. Puisqu'avec toi, je suis plutôt un fou gentil, tu devrais en profiter.
-Oui mais, comment ? a candidement interrogé Mahiro.
-Simplement en me laissant être naturel envers toi. Ne pas être embarrassé, c'est tout ce que je te demande.
Mizuki a haussé les épaules comme sur un air d'évidence, et sans crier gare il a à nouveau attiré le garçon dans ses bras. Celui-ci se laissait faire, docile, le corps mou en marshmallow.
Cette situation a plongé dans le malaise Tsukasa qui ne supportait plus de voir si docile et indifférent un être humain. Alors qu'il était inévitablement doté d'une âme et de sentiments, Mahiro donnait l'impression troublante de n'être qu'un corps manipulable à volonté.
-Tu peux nous dire pour quelle raison tu te prostitues ?

Tsukasa avait lâché ces mots sur le ton menaçant d'un juge qui attend les motifs d'un crime avant de savoir si le coupable doit être condamné ou non. Choqué, Mizuki l'a supplié d'un regard empli de détresse, mais la menace de Tsukasa n'était qu'une illusion et Mizuki était le seul à avoir peur pour Mahiro.
-Parce qu'on va violer l'homme que j'aime.
-Cela n'a aucun sens, a nerveusement ri Tsukasa après qu'il eût enfin dominé le silence qui pesait sur eux. Tu t'es drogué, tu ne sais même pas ce que tu dis.
-Il n'est pas drogué, répliquait Mizuki qui devenait étrangement pâle. Il dit la vérité, n'est-ce pas, petit ange ? Je ne comprends pas l'histoire mais toi, tu dis la vérité, pas vrai ?
-Il y a deux ans, un garçon que je ne connaissais pas a fait de moi un voleur accompli pour m'éviter la prostitution, seulement, si je ne ramène pas assez d'argent, c'est lui qu'ils vont prostituer de force.
Alors que Mizuki avalait d'une seule traite les paroles du garçon, Tsukasa le considérait avec attention comme pour essayer de trahir le mensonge en lui. Mais ne trouvant rien qui ne pût confirmer ou infirmer ses soupçons, il a croisé les bras dans un soupir.
-Quand bien même cette histoire rocambolesque serait vraie, petit, où se trouve-t-il un sens dans le fait de se prostituer pour son petit ami ?
-Ce n'est pas mon petit ami, rétorqua Mahiro, et je le fais sans quoi je vous dis que ce sera lui qui sera prostitué.
-Mais tu as dit, il me semble, que cette personne a fait de toi un voleur pour t'épargner la prostitution, n'est-ce pas ?
-Oui. C'est la raison pour laquelle je dois me sacrifier. Cette personne m'a sauvé la vie.
-Tu as seulement ruiné tous les efforts qu'il a accomplis pour toi dans son désir de t'épargner un sort qu'il savait destructeur, abruti.

Les murs se resserrent encore autour de Tsukasa. Et parce qu'il sait qu'il est le seul à les voir, la détresse de sa solitude et l'amertume de leur ignorance contrôlent sa raison qui ne lui appartient plus vraiment alors. Dans les yeux de Tsukasa nait la lueur blanche d'une douce folie.
-Écoute-moi bien, gamin. Je ne sais qui tu es ni ce qui se passe véritablement dans ta petite tête, mais si ce garçon dont tu dis qu'il ne te connaissait pas a tenu à ce point à t'éviter un tel sort, alors moi, je crois qu'il est une personne d'une valeur rare dont tu n'as même pas conscience. Choisir la prostitution pour le remercier de t'en avoir sauvé ? Ne me fais pas rire. Alors pour remercier un homme qui tient à toi de t'avoir sauvé la vie, tu te suiciderais ?


Mahiro enfonce son visage contre le cou de Mizuki qui referme ses bras autour du corps frêle. Il le sent trembler sous ses doigts et Mizuki regarde avec angoisse approcher la haine latente de Tsukasa.
-Cet homme... je ne sais qui il est réellement mais je pense qu'il a bien plus conscience que toi de la valeur des êtres humains. Tous les hommes n'auraient pas agi comme lui, petit, bien au contraire. Lui, plutôt que d'en profiter, a voulu t'éviter un sort horrible et toi, tout ce que tu fais, c'est faire les trottoirs ? Ne me fais pas rire, sale gosse, ne me fais pas rire parce que si cette personne que tu prétends aimer un jour apprend ce que tu as fait, alors elle va pleurer.
-Tu vas trop loin, Tsukasa.

En attendant, c'était Mahiro qui pleurait. Sans faire de bruit, sans bouger, il pleurait doucement, et si Mizuki le savait, c'est parce qu'il avait senti contre la peau nue de son cou l'humidité s'écouler. De l'intérieur de cette gorge qui se serrait de détresse, un filet de voix rauque s'est frayé un passage dans une lutte acharnée.
-Je ferais la même chose pour toi, Tsukasa. Parce que tu m'as sauvé aussi, tu sais ? Parce que je dois ma vie à la tienne, je pourrais la sacrifier pour toi. Ce n'est pas parce que tu ne peux pas comprendre les sentiments de ce garçon qu'il doit être condamné, Tsukasa. Cette personne pour laquelle il se sacrifie, ne crois-tu pas qu'elle serait heureuse de voir à quel point il l'aime ?
-Parce que tu crois que je serais heureux si tu devais te sacrifier pour moi ?


La folie dans les yeux de Tsukasa a un peu les traits du désespoir. Se protégeant dans le cocon du silence, Mizuki tient contre le sien ce corps dont la douce chaleur témoigne de la vie qui circule à l'intérieur. Contre cette vie il se love pour mieux s'en imprégner, et sur son cou les rivières minuscules suivent leur courant. La voix de Tsukasa pénétrant à l'intérieur de ce cocon de silence est comme un élément d'un autre monde dissonant dans le sien.
-Si tu le crois, Mizuki, alors c'est que tu ne sais rien. Tu es incapable de comprendre cette évidence incarnée alors, pourquoi est-ce que tu parles ? Quand on a voulu sauver la vie d'une personne, Mizuki, c'est parce que l'on est incapable de la voir morte.


Mahiro avait cessé de pleurer. Sans aucune transition ses larmes avaient cessé leur reproduction, malgré tout le garçon gardait son visage caché contre la soie délicatement parfumée de la peau de Mizuki.
Il ne pouvait pas relever la tête, de toute façon. Car Mahiro sentait que cet instant ne lui appartenait pas, ne serait-ce qu'en partie. Alors, il est resté caché contre Mizuki et a attendu, patiemment.
-Alors, a fait la voix grave de Tsukasa, si tu veux que je sois heureux de voir à quel point tu m'aimes, contente-toi juste de prendre soin de cette vie à laquelle j'ai tenu.



-Ne l'écoute pas, avait dit Mizuki après que Tsukasa fût parti. Ce gars est toujours de mauvaise humeur, tu sais, et il a tendance à parler avant de réfléchir... Petit ange, tu ne dois pas faire attention à lui.
-Tu crois ? C'est pourtant lui qui a raison.

Sans doute que Mizuki aurait pleuré si son éternelle fierté n'avait pas encore pris le dessus sur ses émotions. Tenant encore la frimousse de Mahiro entre ses mains, il l'a dévisagé, lui qui l'affublait d'un tendre sourire empli de compassion. Pourquoi est-ce qu'à travers ce sourire, Mahiro semblait s'excuser ? Ça a désolé Mizuki qui ne voulait pas se dire que c'était lui qui était en tort. Mais Mahiro semblait le penser et il éprouvait pour ce Mizuki ignorant une pitié qu'il prenait avec douleur. Inconsolable. Incapable de pleurer, Mizuki allait devenir inconsolable.
-Je ne suis pas en train de te dire que ce que tu fais n'est pas grave, petit ange, tente désespérément de le convaincre Mizuki. Je pense que tu te fais du mal et c'est une chose que personne, surtout pas les gens comme toi, devrait faire, mais tu sais petit ange, vouloir à ce point protéger la personne qui nous a sauvé, c'est tout ce que l'on doit faire pour elle.
-Pourtant Tora m'avait bien dit qu'il ne voulait pas que je le fasse.
-Amano Tora ?
Mizuki s'était redressé. Laissant seul le corps mou de Mahiro qui se laissa affaler sur le matelas, Mizuki debout au milieu de la pièce baladait son regard de parts et d'autres comme pour y trouver quelque chose. Quelque chose, mais quoi ? Lorsque Mizuki a réalisé que Tsukasa s'en était allé sans qu'il ne sache où, il s'est mis à paniquer.
-Je le savais, a dit Mizuki d'une voix enrouée. J'étais certain de t'avoir déjà vu quelque part, mais à force de chercher sans trouver j'avais fini par abandonner, mais je me souviens maintenant ; je t'ai aperçu par hasard une fois où Tsukasa et moi étions venus voir Tsuzuku à la sortir de votre lycée. Oui, je t'ai vu... Tu es le petit ami de Tora.
-Je vous ai dit qu'il n'est pas mon petit ami, répliqua Mahiro avec mauvaise humeur.
-Appelle-le.
Mahiro a dirigé sur Mizuki un regard qui sans conteste le traitait de fou. Ses nerfs agités, Mizuki est venu saisir par les épaules le garçon qu'il obligea à se redresser.
-Appelle-le, petit ange. Parce qu'il doit prendre conscience du danger dans lequel tu t'es plongé pour lui, il faut que tu l'appelles.
-Tu es complètement malade, riait Mahiro, nerveux. Appeler Tora, tu veux seulement que je signe mon arrêt de mort, n'est-ce pas ? Que crois-tu qu'il fera, idiot ? Il va me tuer, oui, il va me tuer parce que je dois n'appartenir qu'à lui et qu'il ne supportera pas que j'aie voulu me vendre à d'autres hommes.
-Si tu le savais si bien, pourquoi est-ce que tu l'as fait ?

Les deux garçons avaient tressailli en chœur. Leurs cœurs battant à tout rompre, ils ont fixé sans y croire les deux hommes qui se tenaient debout sur le seuil. S'imprimant dans leurs cerveaux, cette image a court-circuité leurs pensées tandis que leurs émotions en eux giclaient dans une éruption dévastatrice.
-Tsukasa... a murmuré Mizuki, incapable de croire en ce que son ami avait fait.

Tsukasa allait répondre lorsqu'un geste l'interrompit. Avançant lentement vers le corps paralysé de Mahiro, Tora émanait une aura qui faisait déborder sa propre personne. Autrement dit, c'est le jeune homme dans toute son entièreté et son authenticité qui s'avançait vers Mahiro. C'était la raison pour laquelle Mahiro, incapable de réagir malgré sa peur, se sentait en danger.
-Je sais, prononçait Tora d'une voix sifflante, tu croyais peut-être que je ne le saurais pas.
-Tora, sanglotait Mahiro, je...
Il a poussé un petit cri de terreur lorsque la main de Tora s'éleva dans les airs. Plongeant son crâne au creux de ses bras, Mahiro a sentencieusement attendu que ne s'abatte le coup vengeur. Mais le coup ne venait pas et, tremblant, Mahiro a redressé la tête. Le bras tendu de Tora était prisonnier dans la poigne de fer de Tsukasa.
-Ne le fais pas, Tora. Ne le fais jamais. Qu'importe la manière dont tu vois les choses, ce garçon ne le mérite pas.
-Lâche-moi, imbécile.
Tsukasa s'est exécuté avec méfiance, prêt à agir au moindre mouvement suspect, et il allait bondir en voyant Tora s'approcher du garçon lorsqu'il se ravisa. Juste, Tora était venu s'asseoir aux côtés de Mahiro qui le dévisageait à travers les larmes qui brouillaient sa vue.
-Tora, je ne voulais pas te tromper.
-Tu as pourtant tenté de le faire, a souri Tora, saisissant le menton du garçon pour relever son visage.
-Je regrette, Tora. L'idiot que je suis a pensé que ça ne te ferait rien puisque tu ne veux pas coucher avec moi mais tu vois, Tora, pourtant c'est à toi et à toi seul que j'ai toujours promis d'appartenir. Même si tu me rejettes, Tora, je ne dois rien à personne si ce n'est à toi, et en ce sens, je t'ai trahi.
-Tu peux te donner à un autre, Mahiro, seulement si ce n'est pas à cause de moi que tu te sens obligé de le faire.
-Non, Tora, sanglote Mahiro en prise au désespoir. Ce n'est pas de ta faute, je ne me sens pas obligé et je savais que tu ne le voulais pas malgré tout, moi, je ne voyais pas quoi faire d'autre pour t'aider, tu sais, je ne sais faire que voler mais ça ne suffit pas alors j'ai seulement pensé qu'il n'y avait pas d'autre moyen que de...
-Je n'ai pas empêché cet homme de te tuer pour que ce soit toi qui mettes fin à tes jours.
 

Mahiro le sait, pourtant. Qu'il devrait penser de cette manière, que ce n'est là qu'une pure logique qu'il lui faudrait suivre et sans laquelle il ne peut agir de manière adéquate. Il sait que c'est lui qui a tort et que Tora a raison, il sait que Tora n'est pas ce vampire avide et égoïste qu'il a toujours laissé paraître et que, si un besoin pressant d'argent l'avait conduit à convertir Mahiro au vol, ce besoin, aussi grand fût-il, jamais ne serait transformé en désir matérialiste pour lequel Tora aurait été prêt à tout, y compris à sacrifier une dignité humaine. Mahiro le savait, oui, et il savait aussi que pour une raison ou une autre Tora ne désirait pas qu'il vende son corps pour lui et malgré tout, Mahiro, lui, ne comprenait pas.

Il rejetait cette logique de tout son être et il ne comprenait pas que Tora ne puisse pas comprendre. Que le besoin de lui venir en aide était pour Mahiro bien plus qu'un simple sentiment de redevance.
Alors, instinctivement, Mahiro a adressé un regard empli de détresse à Tsukasa, comme s'il lui implorait du secours sans savoir lequel. Mais de secours Tsukasa n'était pas prêt à apporter à Mahiro si ce secours-là revenait à l'encourager à mettre sa vie en danger.
Alors, supportant sans failles ce regard qui en avait tellement, Tsukasa a haussé les épaules.
-La chambre est déjà payée. Vous n'avez qu'à rester pour cette nuit.

Mahiro a laissé échapper un cri mais il fut aussitôt étouffé dans l'étreinte subite de Tora. Ses cris se sont noyés dans le silence et personne ne les a vus disparaître ; personne ne les avait vus naître après tout. Resserrant ses bras autour de ce corps trop docile, Tora a tour à tour dévisagé Tsukasa et Mizuki et alors, ses lèvres ont formé un mot. Un seul. Il ne pouvait être entendu, ce mot, car aucune voix ne lui avait été donnée. Si cela avait été volontaire ou si Tora n'avait pas eu la force de parler, les deux hommes ne le savaient pas mais tout ce qu'ils comprenaient, alors, était qu'il leur fallait partir.
Ils ne se sont ni vexés, ni attristés. Dès le départ, leur présence leur avait semblé une entrave à la communication entre les deux êtres. Alors, c'est en respectant ce silence, qui semblait être tacitement devenu la loi du royaume microcosmique qu'était cette chambre, que Tsukasa et Mizuki ont adressé un salut à Tora et puis, sans laisser de trace, ont déserté.

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