Flash-Black - Chapitre 14

Juliet

-Il n'y a jamais eu la moindre relation entre un adulte et moi.


C'était un interrogatoire, sans nul doute. Comme un criminel pris la main dans le sac qui sait n'avoir aucune chance de s'en sortir, il parle, d'une voix douce, lente. Presque lasse en fait. Comme s'il jugeait inutile que l'on lui pose ces questions ; comme si son interrogateur connaissait déjà les réponses. Mais les réponses Sugizo n'était pas certain de les connaître, et c'est pourquoi il infligeait à Tsuzuku ce qu'il avait craint être une torture face à laquelle le garçon réagirait avec violence : aussi, voyant la sérénité dans la posture et les yeux du jeune homme, Sugizo n'avait pu s'empêcher d'être déboussolé. Alors que lui-même avait vu en quelques jours à peine son visage buriné par maints affres et doutes, voilà que maintenant que Tsuzuku se voyait soupçonné d'un fait qui le mettait dans une situation délicate, il était bien plus posé qu'il ne l'avait jamais été. Sous ses joues pâles, le sang était froid.
-Professeur, je sais ce que vous a raconté Kazamasa, mais je vous assure qu'il se fait des idées. Ça lui ressemble toutefois, vous savez. Se faire des idées, je crois que tel est le propre de Shou.
Il ne se moquait ni ne semblait reprocher quoi que ce soit en disant cela. Il avait gardé cette voix tranquille qui ne respirait rien d'autre que la paix.
-Je veux bien te croire, Tsuzuku, répondit affablement Sugizo qui croyait à tort utile d'user de délicatesse avec le garçon. Mais enfin, je crois aussi que si tu avais été manipulé par un adulte, tu t'abstiendrais de le dire.
-Je ressens bien trop de haine envers ceux qui font le mal pour me taire au sujet de ces personnes, professeur.
-Es-tu seulement capable de considérer la chose et de penser que cet homme t'ait fait du mal ?
-« Cet homme », Monsieur, provient de la seule imagination excessive de Kazamasa. Personne ne m'a fait de mal.
-Cependant, tu conçois bien que je ne suis pas le seul... Enfin, tu le sais : quoi qu'il arrive, Kazamasa continuera à croire qu'il y a un homme -et pas des plus honnêtes- derrière la raison de ta si longue absence.
-Eh bien, professeur, je vous invite à croire ce que bon vous semble.

Pire que serein peut-être ; Tsuzuku paraissait endormi. Ou plutôt, il maintenait sa conscience parfaitement en éveil, car même lorsqu'il ne se sentait pas en danger, Tsuzuku avait ce réflexe de guetter la moindre particule de vie autour de lui comme si tout était sujet à des menaces. Mais il luttait pour le faire, Tsuzuku, et Sugizo pense que s'il avait été seul, le garçon aussitôt se serait affalé sur le bureau qui les séparait pour s'endormir. Le visage plus pâle que nature, Tsuzuku semblait avoir passé ces dix derniers jours plus de nuits blanches que de nuits de sommeil.
Mais Sugizo ne fit pas mine de le remarquer et, plutôt que d'évoquer le teint cadavérique du garçon, préféra s'enquérir :
-Comment fais-tu pour être si calme en de telles circonstances, Tsuzuku ?
-Peut-être parce les drames ne touchent pas les morts.
C'était une réponse bourbeuse, et dans cette fange poisseuse, Sugizo se sentit engluer. Luttant intérieurement pour se libérer de cette galère, il ne laissa rien paraître sur son visage.
-En d'autres termes ?
-Je suis mort... Ou du moins, il existe en ce monde des personnes qui le croient.
-Écoute, Tsuzuku, je ne comprends pas grand-chose à tes mystères, mais si tu me disais...
-Même moi, fut un temps, j'ai cru que Saegami Tsuzuku n'était plus de ce monde.

Le visage de Tsuzuku s'était illuminé d'un seul coup. À la fatigue venait de supplanter une joie intense et inexpliquée, comme si prononcer ces mots avait ravivé en sa mémoire son souvenir le plus heureux.
Embourbé dans l'énigme des mots-mêmes autant que par les émotions qui les accompagnaient, Sugizo est demeuré bouche close, ahuri. Pris d'un entrain vigoureux, le garçon se mit à balancer ses jambes sur sa chaise, un jeu d'enfant qui lui donnait un air presque innocent.
-Mais c'est ridicule professeur, n'est-ce pas ? Il est ridicule que j'aie cru pareille chose parce que, professeur, Saegami Tsuzuku, c'est moi, pas vrai ?
« Pas vrai ? »
Sugizo n'a pas su que répondre. C'était là une chose en soi troublante, mais ce qui tourmenta l'homme plus profondément encore était qu'il ignorait la cause de son mutisme. Ne répondait-il pas simplement parce que la question était si simple qu'elle n'attendait pas de réponse ? Ou bien était-ce parce que, sur le coup, de la réponse Sugizo ne se sentait pas certain ? C'était absurde. Tout était absurde, inexpliqué et inquiétant, à l'image de cette absence prolongée qui en avait fait s'interroger plus d'un.
 Et devant lui, plus calme mais plus rayonnant que jamais, Tsuzuku semblait jubiler d'une joie qui ressemblait à s'y méprendre à une exaltation mystique.
-Tsuzuku... hésita Sugizo dans un raclement de gorge. Quoi qu'il en soit... Si nul homme ayant quoi que ce soit à se reprocher n'est derrière tout cela alors... Peux-tu seulement me dire pourquoi as-tu été absent ces dix derniers jours sans laisser à quiconque la moindre nouvelle ?


Sans se défaire de cette expression extatique, Tsuzuku a détourné le regard. Sugizo avait dit « seulement », mais Tsuzuku voyait dans ces mots sinon de l'hypocrisie, alors une grande naïveté, plutôt déconcertante pour un homme de cet âge. Lui dire « seulement » la raison de son absence ? Mais cela revenait à tout lui dire. Assurément, Sugizo le savait et il rivait sur Tsuzuku un regard qui semblait tenter désespérément de trouver en lui une réponse qu'il ne pouvait plus attendre. Ça a intérieurement fait rire Tsuzuku qui a trouvé cette avide curiosité démesurée à la situation.
Ce n'est pas comme si, un seul instant, Sugizo pouvait se faire une image de la situation réelle.
Alors, parce que c'était une réponse qui lui permettait de mettre fin à ce dialogue, parce qu'elle lui permettait de tout dire sans le trahir, parce qu'elle était la vérité sans être compromettante, Tsuzuku en tout et pour tout ne s'est contenté, pour expliquer ce silence, que de quatre mots.
-Je construisais mon avenir.


 





Il y avait une silhouette à contre-jour, même si c'est la lune qui, derrière elle, présentait son halo blanc comme le fond onirique et surnaturel d'un tableau peint d'une main épurée et si légère que peut-être, elle n'était que fantôme. Fantôme qui eût peint un autre esprit, d'ailleurs, car sur la silhouette noire de parts et d'autres des taches blafardes rendaient opalescente cette forme humaine qui se tenait debout. Immobile, elle semblait attendre quelque chose, et si ce qu'elle voulait n'était pas un mystère pour celui qui lui tenait face sur le perron, alors le refus de sa demande en était un pour elle.
-Repars immédiatement, s'est agité Atsushi comme il prenait Tsuzuku par les épaules afin de le repousser.
Ça a pris de court Tsuzuku qui, se laissant faire comme si sa raison ne lui appartenait plus, a subitement fait volte-face.
-Attends, que fais-tu ? Je suis revenu, mon oncle, et voilà que tu me rejettes ? Et puis, pourquoi la maison est-elle plongée dans le noir ? Tu...
Le doigt d'Atsushi à travers ses lèvres a imposé un barrage psychologique à ses paroles et, le visage défait, Tsuzuku a levé un regard impuissant vers son oncle, le seul qu'il croyait prêt à l'accueillir en toutes circonstances.
-Pas maintenant, Tsuzuku, murmurait son oncle comme il se penchait sur lui. Débrouille-toi pour cette nuit, mais tu ne peux pas revenir maintenant, tu comprends ?
-Je ne comprends rien, protestait Tsuzuku qui sentait une déréliction effroyable l'abattre. Je suis chez moi ici aussi, n'est-ce pas ? Tu n'as pas le droit de me bannir, Atsushi, je suis à ta charge et je...
-Il n'est pas question de te bannir, petit sot, se désolait l'homme comme il caressait fiévreusement les joues moites du garçon. Demain matin, d'accord ? Demain matin, reviens, et je te le promets, je ne serai plus un oncle indigne. En attendant... en attendant, il est dangereux que tu viennes ici.
-Tu délires complètement, mon oncle, sanglotait Tsuzuku, où veux-tu que...
-Il y a ici quelqu'un qui ne doit pas te voir.

Ça n'avait pas de sens. Pas aux yeux de Tsuzuku qui n'était capable que de voir en cet instant que la seule personne au monde en laquelle il pensait pouvoir mettre toute sa confiance l'éloignait d'un secret qu'il ne devait pas découvrir. Une personne de laquelle Tsuzuku ne devait pas être vu ? La belle affaire. C'était Tsuzuku qui ne devait pas voir cette personne, et le garçon avait le sentiment amer que, dans la vie de cet homme qui avait feint vouloir tout lui consacrer, existait un être qui, à lui seul, importait bien plus que tout ce qu'Atsushi avait eu dans cette vie. Y compris son neveu, celui-là même qu'il avait appelé bien trop souvent son « fils ». En lui se mêlaient l'humiliation, le désir de ne pas se laisser faire et de riposter mais en même temps, cette détresse trop grande comme il en venait à penser que, si amour il n'existait pas dans le cœur d'Atsushi qui dût être adressé à son neveu, alors ce n'est pas la force seule qui lui suffirait pour retrouver sa place dans ce foyer. « Retrouver sa place » ? Mais si, a songé Tsuzuku le vague à l'âme, si de place il n'y avait jamais eu...
-Je te le promets, suppliait Atsushi avec empressement. Tsuzuku, je sais ce que je fais... Pas encore, tu ne dois pas encore rentrer.


« Mais je mérite de revenir dans cet endroit bien plus que quiconque en ce monde. »
Il ne servait à rien qu'il les prononce. Ces mots aux airs de désespoir et de révolte avaient d'ores et déjà creusé une brèche dans le cœur d'Atsushi ; ils étaient devenus alors un vent glacé fouettant ce cœur qui se devait d'être de pierre et bientôt, les mains empressées de l'homme vinrent combler cette brèche. Le vent ne devait plus menacer de figer dans son givre éternel cette pierre qu'Atsushi attendait de pouvoir détruire. Jusqu'au matin, ô oui, jusqu'au matin seulement il lui fallait attendre et pourtant, c'est comme si on lui eût dit que jamais il ne reverrait son neveu. La souffrance dans les yeux de l'homme était un miroir face à celle de Tsuzuku et chacun, en regardant l'autre, ne put voir que lui-même.
-Va t'en.
 
 
 
 
Lorsqu'il s'est mis seul à marcher dans la rue sombre, Tsuzuku sentait qu'il n'était pas seul.
Il ne pouvait les voir et pourtant, il les savait là, tout près de lui, le suivant comme son ombre.
Les fantômes grimaçant et pleurant de tous ces espoirs que, en venant ici, il avait caressés.
Mais Tsuzuku était Tsuzuku. Bientôt le chagrin et l'incompréhension firent place à une indignation qu'il se mit à chérir tendrement ; elle était le carburant précieux d'une vengeance qui pourrait devoir un jour venir. Il lui en voulait, oui ; il lui en voulait d'avoir dans sa vie un être dont l'importance était telle qu'il importait peu pour lui que son neveu ne passât la nuit à la rue, alors même qu'il était réapparu après dix jours sans donner signe de vie.
Repoussé comme un criminel par son oncle qui aurait dû l'accueillir à bras ouverts, voilà qui était le comble. Comme si Atsushi avait craint d'être accusé un jour de complicité pour avoir hébergé un malfaiteur, il le reniait, le poussait au-delà de sa porte et là où Tsuzuku s'était attendu à des larmes de soulagement et à la chaleur paternelle de son parent, il y avait eu gêne, panique et rejet.
Après tout, avait-il eu raison d'attendre quoi que ce fût d'un oncle qui s'en était remis au meilleur ami de son neveu pour tenter de le localiser ? Quel parent digne se serait contenté d'une explication aussi vague et incertaine telle que « il se trouve chez un ami ? » Bien que toute intrusion dans son intimité était accueillie avec sauvagerie par le garçon, toutefois il eût aimé subir de son oncle une curiosité harcelante qui, au moins, l'aurait convaincu de l'inquiétude de l'homme à son égard. Mais il n'en fut rien et c'était Shou qui avait su la vérité en appelant Hiroki, ce jour-là. Shou qui, si Tsuzuku en croyait le message vocal que l'adolescent lui avait laissé quelques minutes après l'appel à son parrain, avait raconté à son oncle qu'il se trouvait en présence d'un ami.
Shou. Alors qu'il marchait les yeux focalisés sur le goudron qui semblait se dérouler sous ses pieds, dépourvu de but, Tsuzuku a relevé la tête. Shou.
Plus il y pensait, et plus il lui semblait évident qu'il n'existait dans l'univers rien de plus ridicule que ce nom. Rien de plus ridicule non plus que celui qui le portait. Shou.
Après avoir fait halte pour emplir longuement ses poumons d'un oxygène vivifiant, Tsuzuku s'est ressaisi et, faisant brusquement volte-face, a laissé le courage prendre sa main gauche, la détermination prendre sa main droite et, traîné par ces salvatrices entités, reprit sa marche dans la direction opposée.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Lorsqu'il l'a vu sur le seuil de la porte qu'il lui ouvrit, lui simplement vêtu d'un short de pyjama, les sentiments ont pris la raison de vitesse et avant les paroles, les questions qui pourtant l'avaient trop longtemps torturé, ce sont les gestes qui sont venus et assaillirent Tsuzuku d'une étreinte passionnée.
Les bras de Kazamasa autour de ses épaules, il a laissé le garçon plonger son visage au creux de son cou pour y laisser couler tout le soulagement qui l'avait pris avec violence.
-Complètement fou...
C'était comme le sifflement d'un serpent transporté par un vent glacial. Le souffle de Kazamasa.
-Ne plus te voir, Tsuzuku, j'ai cru que j'allais devenir complètement fou.


« Préserve-le pour moi. »


Tsuzuku repousse Kazamasa. Avec une brutalité sauvage, une brutalité déconcertante. C'est Tsuzuku le premier qui a été effaré de cette brutalité. Comme s'il ne l'avait pas voulue, comme s'il ne s'était pas rendu compte l'avoir commise et pourtant il se trouvait là, en face du fait accompli, impuissant. À la brutalité de Tsuzuku, Shou s'était résigné depuis que ce bouleversement dans la personnalité du garçon avait incontestablement eu lieu après cet accident, et Shou ne s'est pas formalisé de ce geste qu'il prenait à présent pour une réaction des plus prévisibles. Pourtant, une ombre de faiblesse est venue ternir le visage du garçon alors qu'il pouvait lire en son ami cette détresse inattendue.
-Tsuzuku... Tout va bien ?
-Oui... bafouillait le garçon comme il touchait de sa paume sa gorge là où les larmes chaudes avaient coulé. Mais... ne me touche plus jamais comme ça.
-Pardonne-moi, s'excusa Shou avec confusion. J'avais oublié ta réticence aux contacts physiques.
-Il n'est pas question de cela.
Ils se sont dévisagés dans ce silence qui parlait à leur place ; malgré tout il parlait pour chacun d'eux une langue différente qui leur était étrangère, et si mots tacites il y eut entre eux, ils ne purent être déchiffrés. Alors que Tsuzuku en était déjà à se demander quand le garçon l'inviterait à pénétrer chez lui, oubliant dans sa confusion qu'il lui suffisait de l'y forcer, Shou l'invita d'un geste de la main.
-Entre, Tsuzuku...
Dans un soupir qui mêlait le soulagement à l'exaspération, Tsuzuku est passé à côté de lui non sans jeter au préalable un regard réprobateur à son ami qui baissa les yeux. D'un pas certain son invité montait les escaliers de bois qui le menaient à l'étage et Shou suivait sa trace.
Ce n'est qu'une fois gravie la dernière marche que Tsuzuku s'est immobilisé et, demeurant ainsi durant quelques secondes, il a fini par se retourner vers Shou, penaud.
-Où se trouve ta chambre ?
-Mais, Tsuzuku, c'est la porte de gauche, au fond. Tu as oublié même cela après être venu des centaines de fois ?
-Je ne pense pas être venu aussi souvent que cela, si tu le permets.
Affichant ostensiblement sa mauvaise humeur, Tsuzuku repartit avec précipitation et une fois dans la chambre de son ami -aussi chaleureuse que son occupant- il se laissa tomber sur le lit sans prendre la peine d'ôter ses chaussures.
-Tes parents ? dit-il comme Shou refermait la porte derrière eux.
-Pardon ?
-Je te demande où se trouvent tes parents, grinça Tsuzuku.
-Chez mes grands-parents qui fêtent leur anniversaire de mariage.
Il y eut un instant de malaise, et Shou demeurait debout, les yeux rivés sur Tsuzuku, ses mains sagement reliées devant lui, presque semblable à un serviteur attendant les ordres de son maître. Comme s'il venait subitement de se souvenir de sa présence, Tsuzuku s'est redressé et c'est une expression de colère qu'il arborait.
-Si tu penses que parce que nous sommes seuls je vais coucher avec toi, Kazamasa, alors va mourir immédiatement.
Les joues de Shou se sont empourprées jusqu'au rubicond et, ajoutés à ce teint d'un garçon qui aurait trop bu, ses mots embrouillés et trébuchants l'ont enfoncé plus encore dans ce tableau dégradant :
-Il ne m'est pas venu une telle idée, Tsuzuku.
-L'avons-nous déjà fait ?
-Pardon ?
Tsuzuku a soupiré. Alangui et las, il s'est allongé en position fœtale sur le lit. Il n'a pas réagi lorsque Shou, plus par attention que par souci d'hygiène, est venu retirer les chaussures du garçon.
-L'amour, a murmuré Tsuzuku, les yeux dans le vague. Je voulais savoir... si nous l'avions déjà fait.
-Tu es mon meilleur ami, Tsuzuku, a simplement répondu Shou.
Il ne voulait pas le dire, mais le seul fait que la personne qui avait partagé la moitié de sa jeune vie semblait avoir tout oublié de cette période si cruciale, jusqu'au point tel de n'être capable de dire jusqu'où étaient allés leurs rapports, cela plongeait Shou dans un sable mouvant de regrets.
-Qu'est censée vouloir dire cette réponse ? voulut s'assurer Tsuzuku d'un ton teinté d'impatience.
-Eh bien... Si cela peut te rassurer, je ne coucherais pas avec un garçon qui n'a jamais voulu être autre chose que mon meilleur ami.
-Tu veux dire que je n'ai jamais eu de désir pour toi ?
-Jamais, assura Shou qui trouvait la situation de plus en plus troublante.
-Alors, ne me fais pas de peurs pour rien, imbécile.
Ça a complètement saisi Shou qui n'a pas même eu le temps de se vexer de cette appellation apparemment gratuite.
-Que veux-tu dire ?
-Parce que tu n'approuvais pas la relation que j'entretiens avec Hiroki, j'ai pensé qu'il y avait en toi une sorte de jalousie, tu vois...


« Je lui réservais tellement d'amour, si tu savais.»


Un sourire fugace est passé sur les lèvres de Shou ; et grâce soit rendue au ciel qu'il fût éphémère, car ce sourire portait si mal son nom que Tsuzuku n'eût pu le supporter plus longtemps. Il a vu s'agenouiller à sa hauteur le jeune homme et Tsuzuku a subi -subi, oui, comme une délicieuse torture- la main de Shou enserrant la sienne.
-Je te l'ai déjà dit, Tsuzuku. J'ai seulement peur... Il est mon parrain, je le sais ; toutefois si Hiroki t'avait fait quelque chose, Tsuzuku, je...
-Hiroki et moi entretenons une relation d'une nature que tu ne pourrais pas comprendre. Retiens simplement que ni lui ni moi n'avons quelque chose à nous reprocher.
-Mais je n'ai jamais pensé cela de toi, Tsuzuku, insista Kazamasa en secouant inconsciemment la main du garçon. Seulement, Hiroki...
-Et tu sembles blâmer Hiroki à tort, Kazamasa. Ou du moins devrais-je dire que tu ne lui reproches pas ce qu'il faudrait.
-Alors, tu veux dire que Hiroki... Malgré tout, mon parrain a fait quelque chose de mal, n'est-ce pas ?
-Il n'y a pas lieu de s'inquiéter à ce sujet, Shou.
Au coin des lèvres étirées de Tsuzuku, le rouge débordait, laissant une trace fine sur sa peau comme un filet de sang que l'on aurait essuyé d'un revers de manche. Se mettant à genoux face au pauvre garçon rabougri au bord de son lit, Tsuzuku a pris ses mains et, comme s'il voulait en prendre entière possession, les a serrées si fort qu'elles devinrent blanches.
-Parce que, Kazamasa, Hiroki est en train de se racheter à merveille.


Tsuzuku s'était assis sur le rebord du lit et à présent, le garçon à genoux sur le sol devait lever les yeux pour les plonger dans les siens. Quelle était cette étrange impression ? Comme si la situation éveillait en l'esprit de Tsuzuku des idées qui le confortaient dans un sentiment de puissance, une lueur de gloire était venue durcir la glace d'un bleu transparent de ses yeux. Mais peut-être n'était-ce là qu'un sentiment irrationnel de la part de Shou et à présent, c'est la main de Tsuzuku qui tenait la sienne.
-Alors... a articulé Shou après un long instant de silence. Alors, Tsuzuku, pourquoi est-ce chez moi que tu as subitement décidé de te rendre ?

Il avait vraiment cru qu'il allait l'embrasser. Lorsque Tsuzuku s'était penché, avec pour arme cette expression impitoyable sur son visage, cette aura de domination émanant de sa personne, Kazamasa avait cru qu'il allait l'embrasser. Et si l'idée des lèvres qu'il voyait pour la première fois maquillées de rouge sur les siennes avait effrayé Kazamasa, bien plus terrifiante encore fut pour lui la prise de conscience que, alors que le visage de Tsuzuku se rapprochait du sien, il n'allait rien faire pour l'éviter. Le baiser du serpent.
Mais alors que Shou n'avait pas bougé, tétanisé et les lèvres déjà entrouvertes, la trajectoire de son ami avait légèrement dévié et, les lèvres de Tsuzuku, il les a senties juste là, contre son oreille.
-Parce que, Kazamasa, je ne peux te laisser sans surveillance.
Et si venant d'un ami ordinaire, ces paroles eussent reflété sans nul doute un souci seul de prendre soin de l'autre, ces paroles-là, parce qu'elles venaient de Tsuzuku, contenaient en elles comme un fond de menace. Alors même que Tsuzuku s'était redressé et que le garçon lui répondait d'un tendre sourire qui voulait laisser voir de la reconnaissance, Kazamasa a frémi.
 









En ombre chinoise sur le sol, un corps humain ressemble à s'y méprendre à celui d'un pantin. Celle d'un pantin, c'est l'image qui a traversé l'esprit de Mahiro avant que, propulsé par une violence obscure, il ne s'étale sur le goudron. S'appuyant tant bien que mal sur ses paumes égratignées, il n'eut pas le temps de tenter de se redresser qu'un pied lourd s'enfonçait sur son dos. Dans un cri de douleur faisant écho au craquement sinistre de son corps, Mahiro a fini face contre terre, haletant avec panique. L'air dans ses poumons le torturait autant qu'il le sauvait ; et peut-être était-ce parce qu'il le sauvait qu'il était une torture. Dans cette nuit noire pareille à celle d'une sombre légende, être sauvé ne voulait rien dire. Pas tant que rester en vie signifiait aller au devant d'un malheur que rien ne pouvait nous éviter. Sanglotant, Mahiro s'est recroquevillé, et le noyau de sa douleur dans sa colonne vertébrale explosa pour répandre la souffrance comme un courant électrique dans chaque nerf de son corps.
Des voix ont fusé autour de lui comme les grognements de loups autour d'une proie commune.
-J'ai trouvé le bon.
-Tu es sûr ?
-Et pas qu'un peu. Il est venu vers moi le premier. Il me demandait son chemin... Tu parles, qui croirait encore à cette tactique ridicule, dites ?
-Dégage, circule, je te dis. Fais voir comment il est.
-Ne le touche pas. Il ne t'appartient pas.
-C'était mon travail, à la base.
-Justement ! Je suis celui qui l'a fait pour toi ! Une fois de plus, tu as été incapable de te montrer à la hauteur, et tu crois que tu vas pouvoir jouir de récompenses que tu ne mérites pas ?
-Le chef ne t'a rien demandé à toi, abruti.
-Et tu crois qu'il se formalisera lorsqu'il verra la marchandise ?
« La marchandise ». Comprenant qui portait ainsi le nom de marchandise, Mahiro a senti dans sa cage thoracique son cœur devenir si gros que d'un instant à l'autre, il lui semblait qu'il allait éclater. L'éclater, oui, et ne laisser sur le goudron déjà souillé de ses larmes silencieuses que des morceaux de chair éparpillés dans une mer de sang.
-Je ne crois pas que c'est là ce que le chef entendait en parlant de...
-Il a dit « n'importe quel moyen », Tora. Du moment qu'il soit rapide et efficace, et que crois-tu qui soit plus rapide et efficace que ça ?
-Mais c'est un garçon.
-Ah oui ? J'aurais juré que c'était une fille.
Des loups sous forme humaine. Des loups capables d'émettre des rires pourtant qui trahissaient leur nature qui n'avait rien de celle que leur apparence humaine laissait croire. Recroquevillé dans les échos de sa peur, Mahiro a levé inconsciemment ses yeux handicapés par l'obscurité vers le point d'où semblait être venue la voix qui avait prononcé « mais c'est un garçon ».
Il s'est retrouvé face à face avec un visage dont les traits se tordaient d'un plaisir cruel comme Mahiro sentait une poigne de fer le soulever par les cheveux.
-T'es mignon, tu sais. Et tu vois, les mignons comme toi n'ont pas besoin de réfléchir longtemps. Tu n'auras qu'à faire ce que l'on te dit.
-Takashi, arrête, ce n'est pas ce que le chef a...
-Ne prétends pas être assez proche de lui pour savoir ce qu'il veut !
Mahiro a été relâché sans ménagement. Relâché, ou plutôt comme un défouloir l'on s'était servi de lui et dans une violence sans nom, l'on a propulsé son visage contre le sol si bien que son nez se brisa sur le goudron. Le sang a giclé mais dans le noir de l'obscurité, le rouge profond de la souffrance ne faisait pas le poids. Invisible. Est-ce que c'est ainsi qu'il allait continuer sa vie ? Invisible comme cette tache de sang sur ce sol aussi noir que la nuit qui régnait.
Il a entendu des pieds traîner sur l'asphalte, Mahiro, et un choc comme deux corps qui se heurtent.
-Un petit sous-fifre incompétent comme toi, Tora, tu crois que le chef va...
-Qu'il va le nommer comme son bras droit ? Sûrement pas, Takashi.

Malgré la terreur qui lui tenait lieu d'âme, Mahiro a relevé la tête et a vu apparaître au milieu des ombres debout qui le cernaient une silhouette massive. À peine l'obscurité et des efforts de concentration extrêmes lui laissaient deviner des traits épais et grossiers, une mâchoire carrée, des pommettes saillantes et un nez large dessiner le visage de celui qui parlait, contrastant d'ailleurs avec cette voix doucereuse qui laissait dégouliner un filet mielleux d'obséquiosité.
-D'ailleurs, Tora, taquinait sournoisement l'arrivant comme il se dirigeait vers la silhouette qui, depuis une minute déjà, se tenait le dos tourné devant Mahiro comme s'il avait voulu lui tenir lieu de rempart, quand bien même voudrais-je faire de toi mon bras droit... Aurais-tu le cran de l'accepter ?
Mahiro a vu la main -une main aussi grossière que le reste du corps, épaisse et étrangère à toute forme de grâce-, saisir le menton du dénommé Tora qui releva la tête, infaillible.
-Tu lui as complètement bousillé le nez, Tora. Tu crois que c'est très vendeur ?
-Ce n'est pas moi qui ai fait ça, entendit Mahiro dans un murmure.
-Bien sûr, marmonnait le mastodonte comme à lui-même. Bien sûr, ce n'est pas toi... Takashi ?
-Oui, chef.
-Tu as vraiment le don pour dégoter les plus mignons, tu sais ?
-Je vous remercie chef. À vrai dire, je n'ai aucun mérite ; c'est le garçon qui est venu à moi et...
-Bien sûr que non tu n'as aucun mérite, ordure !
Mahiro a cru un instant que le dénommé Tora allait foncer tête la première contre Takashi -celui-là même qui l'avait traîné jusqu'ici-, mais comme il fallait s'y attendre, il fut aussitôt stoppé par ce rempart humain qu'était leur incontesté « chef ».
-Pas de bagarre au sein de mon clan, Tora ; tu ne voudrais tout de même pas finir si mal ?
-C'est un garçon, a sifflé Tora pour toute réponse.
-Il en a si peu les caractères qu'il fera très bien l'affaire auprès des autres.


Des rires gras, d'autres étouffés, d'autres aigus ont fusé comme autant de missiles jusqu'en plein cœur de Mahiro, et le garçon vit avec une terreur impuissante s'approcher de lui cette silhouette massive, arrivant comme un mauvais présage. Alors qu'il fut accroupi à sa hauteur et qu'il se mit à observer le garçon de plus près, Mahiro put voir que l'homme était âgé d'une quarantaine d'années et que des balafres renforçaient la grossièreté de son visage, signes incontestables d'un mode de vie dans laquelle violences et malhonnêtetés n'étaient pas rares.
-Toi... Comment tu t'appelles ?
Si Mahiro a entrouvert les lèvres, alors sa volonté de répondre ne sut se faire obéir et, dans un instinctif repli face à l'horreur que lui inspirait ce visage buriné de malveillance, le garçon ne put que se taire.
-Eh bien, ricana l'homme comme il caressait sa joue de sa main dénuée de toute chaleur humaine, tu as perdu ta langue ?
-Je... je n'ai...
-C'était moi qui étais censé trouver un moyen de vous procurer cet argent, chef.

Au grand soulagement -qui sans doute ne devait pas durer- de Mahiro, l'homme détourna son attention pour la river à nouveau vers le dénommé Tora qui s'avançait d'un pas décidé. Sous le clair de lune, son visage pâle à peine dévoilé a laissé à Mahiro l'image d'un vampire.
-Mais tu n'as pas trouvé ce moyen, Tora. Et une fois encore, Takashi a fait le travail à ta place.
-Je n'aurais jamais pensé une seconde, même de votre part, que vous envisagiez une chose pareille lorsque vous parliez d'un moyen de vous faire de l'argent rapide !
Si vampire Tora avait été, des gorges eussent été déchirées, c'était certain. Alors que la lumière blafarde de la lune conférait à son regard une incroyable brillance, la haine semblait y grouiller, points lumineux et vifs tremblotants dans le fond noir du regard.
Cette fois, le chef s'était relevé pour venir opposer sa défiance à Tora ; mais ce dernier ne lâchait pas et demeurait digne, les yeux levés avec résolution sur celui qui le dominait autant en force qu'en taille.
-Et tu connais un autre moyen, tout aussi rapide, toi, de me procurer cet argent ?
-J'en connais un, chef.
Mahiro a retenu son souffle. Là, au milieu de ce cercle humain dans lequel il n'était qu'un bétail attendant d'être abattu puis vendu, il sentait que vivait, au sein même de son plus grand danger, son seul espoir. Une entité salvatrice qui brillait comme une chandelle dans le huitième cercle de l'enfer -l'avant-dernier, celui qui laissait encore un infime espoir de fuite tout autant qu'il promettait un enfer éternel si l'on tombait un étage plus bas, jusqu'au point fatal de non-retour. Une chandelle, oui. Ce jeune homme nommé Tora était aux yeux de Mahiro une chandelle qui, elle seule, pouvait lui offrir la chance aussi minuscule fût-elle de lui offrir assez de lumière pour remonter les cercles qui le séparaient du monde des humains.
-Vraiment, éclata de rire le chef, bientôt accompagné par un chœur écœurant de rires encouragés par la servilité et renforcés par un sadisme pur. Alors, Tora, dis-moi comment comptes-tu y parvenir.
-Je ne peux pas le dire.
Cette fois, il n'y eut pas besoin de signal de la part du chef pour que chacun des hommes ici présents n'éclate ouvertement de rire dans une moquerie ostensible, tranchante de mépris. Exactement comme si chacun ici prenait un malin plaisir à signifier à Tora que ses paroles et son assurance n'avaient pas plus de valeur, sans doute, que le corps -car ce n'était rien qu'un corps- encore étalé sur le goudron.
Mais face à cette attaque indirecte, Tora demeurait de marbre et soutenait sans ciller le regard profondément curieux qui semblait le sonder, évaluant alors la valeur de chaque détail qui composait la personne tenue en face de lui. Le chef d'ailleurs était le seul à n'avoir pas ri. Sans cesser d'observer dans une lenteur et une intensité tortueuses le pauvre mais digne Tora, il avait passé inconsciemment ses doigts sur son menton épais comme, assurément, il se donnait le temps d'une profonde réflexion.
-Laissez-moi le garçon, chef. Laissez-moi seulement le garçon, confiez-en la charge à moi seul, promettez-moi que jamais vous ni vos hommes ne vous en approcherez et alors, chef, vous verrez que bientôt, je serai de retour pour vous remettre ce que vous convoitez.
Comme il disait ceci, d'une voix lente détachant chaque syllabe comme pour peser chacune d'elles, Tora baissait son regard sur le garçon avachi à terre.
Que puisse à la nuit être rendue grâce pour avoir rendu invisible le rougissement qui empourpra les joues de Mahiro.
Alors que ce dernier sentait dans sa poitrine son cœur retrouver une taille normale, alors qu'enfin il sentit s'alléger ce poids immense qui le maintenait au sol, la voix caverneuse de cette bête à forme humaine fit s'accélérer ses battements.
-C'était notre accord, Tora, tu te souviens ? Je t'avais fait la promesse que si tu me procurais l'argent dont j'avais besoin par quelque moyen que ce fût alors, tu pourrais quitter le clan.
Tora a hoché la tête. Il savait inutile d'en dire plus. Déjà, Tora pouvait entendre en son for intérieur les mots que son chef n'avait pas encore proférés. Et alors que son regard n'avait pas changé sa ligne de mire, un sourire fugace apparut sur les lèvres de Tora.
-Je sais que tu es assez intelligent pour que je n'aie pas besoin de te le dire plus d'une fois, Tora. Je te laisse partir, mais sache seulement que si tu ne reviens pas dans les délais, ce n'est pas ce garçon efféminé mais toi, et toi seul qui mettras ton corps à contribution pour mon bien.


C'était la chose la plus étonnante, la plus troublante, la plus terrifiante et, pourtant, la plus émouvante qu'il n'ait jamais été donné de voir à Mahiro. Alors que Tora voyait planer au-dessus de son crâne une épée de Damoclès, alors que la menace d'un châtiment inhumain pesait sur sa conscience autant que sa responsabilité sur ses épaules, Mahiro avait pu voir sur ce visage jusqu'alors ferme et inébranlable une joie qui n'avait d'égal que, peut-être, ce sentiment étrange que le garçon sentait prendre silencieusement vie en son cœur.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

-Tu n'as plus besoin d'avoir peur.
Bien sûr, Mahiro pouvait sentir la propre peur de Tora que celui-ci avait tenté courageusement de dissimuler. Les trémolos à peine perceptibles de sa voix trahissaient ses émotions réelles, pourtant, parce qu'il savait la volonté du jeune homme de le libérer de ses craintes, Mahiro a souri en signe d'assentiment. Une large compresse blanche barrait le visage du jeune homme, cachant son nez déformé par la violence. Ils étaient de retour des urgences, et les deux garçons marchaient côte à côte dans cette nuit qui n'avait plus rien d'hostile. Malgré tout le malaise les gouvernait et, tandis qu'il tenait fermement pressé le petit sac de glace contre la blessure encore gonflée, à travers la compresse, Mahiro prenait garde de tenir la tête baissée, ne sachant quelle expression il ferait voir à ce presque inconnu s'il venait à le regarder en face. L'eût-il voulu que Mahiro n'eût pu oublier ce que ce jeune homme censé être un brigand avait fait pour lui venir en aide. Et si la reconnaissance était de mise, il y avait aussi en lui la culpabilité d'avoir amené un inconnu à se mettre en danger pour lui qui n'en valait sans doute pas la peine.
-Je sais que tu ne peux pas me faire confiance. Mais je te le jure : j'avais prévu depuis longtemps de les quitter, et lui le savait déjà.
Mahiro a fait non de la tête. Farouchement, comme s'il voulait chasser de son esprit les paroles qu'il venait d'entendre ; comme s'il reniait jusqu'à leur existence. C'était une réponse silencieuse que Tora interpréta comme un refus catégorique de le croire ; un sourire sans force a étiré ses lèvres, avec au coin gauche de la tristesse, au coin droit un fond d'attendrissement.
-Je sais. C'est dur de me croire.
-Je voulais seulement dire que tu as tort lorsque tu penses que je ne te fais pas confiance.
Tora tourne la tête : dans l'obscurité il scrute le profil baissé de Mahiro, mais il ne voit que des mèches de cheveux violines qui cachent la moindre de ses expressions. Tora n'a pas répondu. Il a juste pensé qu'il y avait quelque chose de trop beau pour être vrai.
-Tu as peut-être une tête de vampire, mais moi, je te fais confiance, a marmonné Mahiro tout bas.
Tora ne savait pas ce qui était le plus saisissant entre ces deux faits : celui d'apprendre qu'il ressemblait à un vampire aux yeux de cet insolite jeune homme, ou bien qu'il lui faisait miraculeusement confiance. Malgré tout, il a senti un soulagement l'envahir et soudainement, c'est comme si son corps devenait plus léger : ses pas se sont accélérés comme si au lieu de marcher, il flottait.
-Même si je ne sais pas à quoi tu faisais allusion lorsque tu disais que tu connaissais un moyen tout aussi rapide de rapporter de l'argent, a ajouté Mahiro.

Tora a levé les yeux au ciel. Perdant son regard dans les étoiles, il a mis de longues secondes avant de voir apparaître au milieu de la galaxie le visage opalescent du garçon. Une image provenant de son esprit qu'il s'était efforcé de voir au milieu de cette multitude de points d'argent. Tora a eu un sursaut lorsqu'il a senti la main du garçon frôler la sienne par accident.
-Je ne sais pas, a murmuré Tora comme à lui-même. J'ai seulement improvisé.

Tora se sentit vraiment idiot, sur le coup : et c'était lui qui lui avait assuré qu'il pouvait lui faire confiance ? Tu parles, il était si ridicule. Bien qu'il était vrai que Tora n'avait aucune mauvaise intention à l'égard de Mahiro, bien que son désir de le libérer du danger qui se resserrait comme un étau autour de lui était sincère, malgré tout il n'avait aucune idée de la façon dont il pourrait s'y prendre. Comment osait-il attendre de Mahiro qu'il lui fasse confiance ?
-Tu es un voleur, n'est-ce pas.
Ce n'était pas une question. On eût dit que Mahiro réfléchissait tout haut, exactement comme s'il avait été seul, et Tora en sa direction a jeté un regard désorienté.
-Alors, continua toutefois Mahiro qui ne détachait pas ses yeux du sol, tu peux m'apprendre comment faire.
-C'est ridicule, a rétorqué Tora dans un rire nerveux après un instant de réflexion. Si cela était si facile, alors je me contenterais de le faire moi-même ; sauf ton respect, je ne crois pas que tu ferais un aussi bon voleur que moi.
-Mais toi, tu voulais les quitter justement parce que tu ne voulais plus commettre de méfaits.
S'il l'avait pu, Tora aurait stoppé de force la marche du garçon pour le contraindre à lui faire face. Mais sans même savoir pourquoi, Tora ne le pouvait pas. Peut-être tenait-il inconsciemment à respecter la volonté de Mahiro de ne pas lui montrer son visage meurtri.
-Tu n'as pas le cœur à rester un voleur, pas vrai ? Mais moi, tu sais, je n'ai aucun scrupule à le faire.
Quand même, il en avait vraiment envie. Saisir entre ses mains le menton de Mahiro et soulever son visage pour le forcer à lui faire face. Non pas que Tora tenait vraiment à ce que Mahiro ne se voie confronté à son visage qui, s'il en croyait ses mots, correspondait à l'image que l'on se faisait d'un vampire. Mais lui, il voulait le voir. Voir le visage de Mahiro de près, de si près que l'on n'eût plus pu parler de décence, il le voulait.
Mais Tora se souvenait que s'enivrer de la beauté de Mahiro n'était pas le but pour lequel il lui était venu en aide. Dans la nuit silencieuse, la voix de Mahiro sonnait comme une douce berceuse.
-Parce que je l'ai entendu, tu sais. Cet homme, je l'ai parfaitement entendu lorsqu'il a dit que si tu ne faisais pas le travail à temps, ce serait toi qui le paierais.











-Allez, avoue que tu l'as fait exprès. D'attiser la haine de Joyama jusqu'à ce que toute trace de sang-froid en lui ne soit plus qu'un regretté souvenir.
Ils avaient atterri, ils ne savaient ni comment et encore moins pourquoi, dans une sorte de Cour des Miracles. Dans le plein Tokyo du XXIème siècle, c'était ce quartier aux maisons délabrées, au sol sans goudron ni pavés, terre stérile qu'aucune main humaine n'avait battue pour le confort de ceux qui y foulaient leurs pieds. Des pieds nus d'ailleurs pour la plupart, tout comme les torses des hommes dont le teint hâlé, si ce n'était bruni, trahissait une exposition abusive au soleil tout autant que leur maigreur semblait dénoncer d'une petite voix un niveau de vie indigent.
-Le Démon des Hosts-Club. Joli quolibet qui siérait merveilleusement à ta fonction, n'est-ce pas, Tsukasa ? Tu as quelque chose contre eux, ou je me trompe ?
-Élucubrations infantiles... murmurait Tsukasa, imperturbable.
Imperturbable, peut-être pas ; mais indifférent, oui. Parce que la verve intarissable de Mizuki n'était qu'une musique de fond qui grésillait quand son attention était harcelée de toutes parts par la misère de ces victimes qui dormaient au milieu des rues -si ainsi l'on pouvait appeler ces passages étroits et humides entre chaque maison- parfois à même le sol, tantôt sur des vieux journaux jaunis par quelque excrément humain ou animal séché par la chaleur.
Alors qu'ils tournaient au coin d'une maison, pour laquelle le nom de cabanon insalubre eût mieux convenu, Tsukasa a heurté de plein fouet une petite fille qui écarquilla des yeux mêlant la frayeur à la surprise sur lui. Sans doute était-elle étonnée de voir un étranger parmi ces lieux, par ailleurs, elle devait être effrayée de ce corps robuste et de cet air glacial que la nature -et une hygiène de vie privilégiée qui devait lui être étrangère- avaient procurés à Tsukasa. Mais sans rien n'en laisser paraître, Tsukasa fut plus intimidé par ces grands yeux noirs scintillants qu'elle ne l'était des siens, et sans un mot, Tsukasa a posé sa main sur le crâne de l'enfant avant de poursuivre son chemin.
Marchant à côté de lui, Mizuki semblait évoluer en ce monde exactement comme si quelque drogue ou quelque défaillance mentale ne l'avait amené à voir les illusions trompeuses d'un jardin d'Eden.
-Sans compter la réputation que tu nous as bâtie... Ah, Tsukasa, ne serais-tu pas Tsukasa que je t'en voudrais à mort. Malheureusement pour moi, tu es toi, et si haine à ton égard j'éprouvais, alors elle n'arriverait pas à la cheville de ton imposante majesté. Mais quand même, Tsukasa... par ta faute, nous ne pourrons plus remettre les pieds dans ce hosts-club sans que l'on ne nous montre du doigt.
-Je suis infiniment désolé, a fait Tsukasa d'un ton purement mécanique et exempt de toute émotion humaine.
-Pas autant que moi, renchérit son ami qui n'avait pas deviné l'ironie de ces mots. Pour ta gouverne, Tsukasa, l'host que je préférais travaille dans ce host-club. Par ta faute, je ne le reverrai plus.
-Je suppose que rien ne t'empêche de le contacter en dehors de ses heures de travail.
-Un host ne voit jamais un client en dehors de ses heures de travail. Sauf si c'est une cliente pour laquelle il compte dire adieu à ses luxueuses et vicieuses mondanités dans le but de l'épouser, ou bien si c'est pour... Enfin, je te parle de quelque activité se pratiquant dénudé sur un lit, tu comprends...

Tsukasa a regretté d'être arrivé ici. Bien sûr, ce n'était pas de sa faute. Du moins, s'il avait entraîné Mizuki, après qu'ils eurent quitté, à six heures du matin, un host-club qui venait d'ouvrir ses portes -et qui avait la non négligeable qualité de ne pas comporter un certain Joyama Suguru dans son personnel- Tsukasa n'avait aucune idée de l'endroit vers lequel ils se dirigeaient et, assurément, s'il l'avait su, il aurait rebroussé chemin sans tarder. Seule une envie inexplicable de marcher jusqu'à fuir l'air vicié de la ville en effervescence l'avait poussé à s'aventurer dans une escapade improvisée -et si Mizuki avait bien tenté de lui soutirer des aveux quant à son but, malgré tout le garçon n'avait pas insisté lorsqu'il comprit que l'homme demeurerait aussi muet qu'une tombe -et tout aussi lugubre par ailleurs.
Durant combien de temps avaient-ils marché ? Deux heures, peut-être plus. Alors qu'à chaque pas ils s'éloignaient un peu plus du Tokyo qu'ils connaissaient, osant des terrains inconnus, Mizuki pas une seule seconde ne s'était inquiété de retrouver leur chemin plus tard ; Tsukasa avait seulement pensé alors que l'insouciance du garçon était à la mesure de sa confiance.
Retrouver leur chemin, Tsukasa ne doutait pas d'y parvenir sans trop de peine : mais le fait seul de s'être retrouvé dans ce ghetto délabré, cité fille de la capitale dans la périphérie de laquelle-même elle se trouvait, lui faisait regretter cet élan irréfléchi. Bien sûr, il y avait la misère qui lui fendait l'œil : mais il y avait aussi la conscience qu'une Cour des Miracles devait immanquablement abriter la vilénie qui accompagne souvent la pauvreté et alors, il s'était mis à craindre aussi pour la personne de Mizuki.
Leurs apparences bien soignées, leur bonne santé affichée sur leurs mines et leurs vêtements provenant tout droit de Harajuku ou Shibuya ne manquaient pas de détonner au milieu du paysage gris et essoufflé : et si une bande de voleurs devait assaillir ces « étrangers » qui n'avaient rien à faire ici, alors Tsukasa ne pouvait pas se promettre de pouvoir protéger Mizuki.
Ce dernier, planant à mille lieues de telles affres, avançait d'un pas dansant aux côtés de l'homme au bras duquel il s'accrochait, l'air ravi. Exactement comme s'il n'était pas dans une Cour des Miracles version tokyoïte moderne. Exactement comme si ce n'était pas -et Tsukasa se sentit idiot de seulement le réaliser- un ghetto de Burakumin dans lequel ils avaient pénétré.
-Ne t'inquiète pas, Tsukasa : cet host, il était peut-être de loin mon préféré -même si je peux avouer maintenant que Joyama n'était pas mal dans le genre- malgré tout, je n'aurais pas couché avec lui. Eh bien, s'il veut me voir, alors qu'il accepte de le faire en dehors de toute affaire commerciale ; s'il ne le veut pas eh bien, ce n'est qu'un salaud. Il aura fait semblant de m'aimer.
-C'est le propre des hosts, abruti. Ils font semblant d'aimer des clients qui font semblant de les aimer en retour. Ce n'est qu'un stupide jeu de...

Il allait dire « séduction » mais, sans savoir pourquoi, Tsukasa n'a pas réussi à faire aller ce mot au-delà de la pensée verbale. Subitement embarrassé, il s'est mis à ralentir inconsciemment ; le paysage malsain autour de lui défilait alors à une vitesse qui lui laissait plus de temps pour imprimer son image dans ses rétines. Encore un peu plus, et Tsukasa ne donnait plus très cher de son équilibre mental.
-N'empêche, fit Mizuki comme il observait Tsukasa d'un air ahuri, tu as été sacrément... mauvais, sur ce coup-là, tu sais, c'était juste de la méchanceté gratuite. Pour une fois, je suis obligé de prendre la défense de ce pauvre Joyama : tu as littéralement tout fait pour le provoquer, et parce que la justice n'est qu'une chimère en ce monde, c'est lui qui a été puni à ta place.
-C'était totalement prémédité, abruti.
-Je le sais, ça, protesta Mizuki qui se mit à secouer le bras de son ami. C'est justement parce que je le sais que je me permets de te le reprocher. Sans raison connue, tu as voulu faire du mal à Joyama.
-Je l'ai fait pour son bien, pourtant ?

Il ne l'avait pas voulu, Tsukasa, mais sa voix malgré lui avait dérapé sur un ton interrogateur. Exactement comme si, pendant que son regard vide se perdait çà et là sur les misères du ghetto, il avait hésité quant à la nature de ses actes. C'est du moins ce qu'il laissait paraître aux yeux de Mizuki : néanmoins la réalité était tout autre. L'apparent doute de Tsukasa venait du seul fait qu'alors qu'il observait ces femmes, ces hommes et ces enfants dépareillés autour de lui, il se demandait si dans le fond, ce n'était pas la même misère. Une misère de l'âme, une misère injuste et non méritée qui se présentait simplement sous une forme tout à fait différente : la luxure florissante, opulente et chatoyante contre une vie nécessiteuse, fangeuse et décadente. C'était une léthargie totale qui vivait littéralement autour de lui, la mort qui se mouvait, la dépression qui se forçait à des sourires qui n'en méritaient pas le nom.
Dégoûté, Tsukasa était dégoûté. Ardemment il ressentait l'envie de saisir Mizuki et de courir avec lui dans la direction opposée ; mais une force obscure l'en empêchait sans qu'il ne comprenne pourquoi. Et toujours, Mizuki agissait exactement comme à son habitude ; ce même entrain et ce même naturel que lorsqu'ils se trouvaient ensemble sur le confortable canapé de cuir d'un salon de hosts-club, devant une table de verre garnie de corbeilles de fruits et décorée de champagne.
-Que veux-tu dire par  « je l'ai fait pour son bien » ? le réveilla brusquement Mizuki.
-Je... balbutia Tsukasa, étourdi par le monde presque irréel qui l'entourait. Aoi... Il n'était pas fait pour lui d'exercer un tel métier.
-Déterminer ce qui est bon ou mauvais pour une personne sans même la connaître, Tsukasa, je trouve cela prétentieux.
-De toute façon, je ne veux plus mettre les pieds dans un host-club.
Cela n'était peut-être pas une réponse adéquate quant à la question concernant Joyama : malgré tout Tsukasa sembla s'en satisfaire totalement et, sans attendre de réaction du jeune homme, se remit à une marche rapide.
-Parce que tu en as marre que je te fasse dépenser tout ton argent, n'est-ce pas ?
-Ce n'est pas qu'une question d'argent, Mizuki.
-Alors, dis franchement que depuis tout ce temps, tu es juste jaloux.
Ils se sont stoppés net : ou plutôt, c'est Tsukasa qui a brusquement mis fin à leur marche et à présent, voilà qu'ils se trouvaient plantés là dans une ruelle si étroite que c'est à peine si deux personnes pouvaient y tenir côte à côte. Interdit, Mizuki fixait sans discontinuer la mine enragée de son ami.
-Jaloux ou pas des hommes que tu fréquentes -qui te laissent les fréquenter contre de l'argent-, Mizuki, cela n'a rien à voir avec ce que j'ai fait à Joyama.
-Peut-être étais-tu jaloux de lui plus que de n'importe qui d'autre, avança Mizuki dans un candide haussement d'épaules.
-J'ai juste eu de la peine pour un garçon qui, à l'instar de ses confrères, est obligé chaque nuit de se faire vomir en cachette dans les toilettes pour pouvoir tenir compagnie à des hommes qui ne l'aiment que pour le sentiment de fierté que leur procure la compagnie d'un jeune doté d'une belle gueule.

Mizuki n'a rien dit. Quelque part, il comprenait le raisonnement de Tsukasa : ou du moins, s'il n'y mettait pas son accord, il comprenait qu'un esprit comme Tsukasa pût penser de cette manière. C'était forcé, même. Ça ne l'étonnait pas vraiment. Après tout, Tsukasa, c'était bien lui qui l'avait sauvé cette nuit où il l'avait trouvé à semi-inconscient sur le sol, après que ses hommes se furent acharnés sur lui pour le laisser comme mort. Tsukasa, c'était lui aussi qui avait appelé Tora ce soir où, après qu'ils avaient trouvé Mahiro sur les trottoirs d'un quartier douteux, l'avaient amené à l'hôtel sans la moindre arrière-pensée. Alors, forcément, parce que Tsukasa commettait toujours des actes qui apparaissaient en total désaccord avec son apparence, au final, que Tsukasa pense de la sorte à propos des hosts, ça ne semblait plus si bizarre. Pas quand on s'appelait Mizuki et qu'on avait pu apprendre chaque jour un peu plus à connaître quel cœur tendre se cachait à l'intérieur de cette armoire à glace. Un trésor minuscule et pourtant sans prix gardé dans un coffre scellé d'apparence inviolable.
Inconsciemment, tandis qu'il réfléchissait à tout cela, Mizuki avait baissé les yeux. Un peu comme s'il se sentait coupable d'avoir forcé Tsukasa à exprimer ce qu'il aurait dû d'ores et déjà comprendre.
Et lui, a tristement pensé Mizuki, n'avait que depuis ces années contraint l'homme à sacrifier argent et temps à accompagner le garçon dans ces endroits qu'il détestait par-dessus tout ; non pas à cause de ceux qui y travaillaient, mais justement pour eux, ces endroits, il les détestait.
Alors, qu'importe qu'il ait eu tort ou non : malgré tout, en faisant en sorte de faire virer Joyama de ce lieu, Tsukasa n'avait eu que de bonnes intentions.
-Même un tout petit peu...
-Pardon ?
Mizuki avait murmuré. Si bas que l'homme, incertain de n'avoir pas rêvé ce murmure, dut se pencher jusqu'à hauteur de son crâne baissé. Inclinant un peu plus la tête, Mizuki a dissimulé la honte de ses inquiétudes :
-Même un tout petit peu, Tsukasa, est-ce que tu étais jaloux lorsque je venais me coller à tous ces hommes ?


Silence.
La petite fille qu'il avait bousculée par erreur un instant plus tôt, Tsukasa l'a vue passer devant lui. Alors qu'elle courait à toute vitesse sur ses jambes maigres et sales, en l'apercevant, elle avait aussitôt ralenti. Comme il avait le dos tourné à cette petite fille, Mizuki pensait que le regard fixe de Tsukasa ne s'était posé que sur un point vague. Se croisant avec le sien à elle pourtant, le regard de Tsukasa s'est assombri. En même temps, un sourire avait attendri son expression sans que Mizuki n'en devine la cause. Juste, Tsukasa semblait sourire comme en réponse à de mystérieuses rêveries. En face de lui, la petite fille avait repris une marche lente et tranquille. Elle avait attendu qu'il ne soit hors de son champ de vision pourtant pour détourner son regard de Tsukasa.
Et Mizuki, son visage d'ange levé vers l'homme, patiemment attendait une réponse. Elle lui est venue comme du fond d'un rêve, comme si en cet instant-même, Tsukasa se trouvait dans un monde si lointain qu'il était inatteignable.
-Tu sais, Mizuki, lorsque je l'ai vu avec Joyama pour la première fois, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai aussitôt pensé qu'il devait avoir de la peine en le voyant se perdre dans ce monde où chaque mot, chaque geste est insidieusement calculé pour créer une illusion. Oui, tu vois, j'ai vraiment pensé que, même s'il devait ne jamais la montrer, il avait vraiment de la peine pour Joyama. Miyavi.
 







-Tu sais, je pense que tu devrais en profiter.
Le cœur d'Aoi a raté un battement. Effrayé sur le coup, il s'apaisa aussitôt lorsqu'il vit que c'était le visage de Miyavi qui était collé au sien. Alors que le garçon flânait au milieu de la cour tel un pauvre hère sans espoir, ses pensées dérivant d'une rive à l'autre d'un monde intérieur, Miyavi était subitement apparu devant lui comme par magie. La peur d'Aoi avait été telle que le cri qu'il laissa échapper ne manqua pas d'attirer sur lui l'attention de quelques élèves curieux. Embarrassé, le jeune homme a agrippé Takamasa par le bras pour l'entraîner avec lui. Ce dernier s'était libéré de son emprise pour passer son bras autour des épaules du garçon, et les voilà qui marchaient tels deux vieux amis, l'un soutenant l'autre comme s'il avait trop bu pour marcher seul.
-C'est facile à dire pour toi, maugréait Aoi qui ne cachait pas sa colère. Depuis le début, tu réprouvais chacun de mes actes. Tu n'as pas voulu me croire lorsque je disais faire cela pour Mahiro.
-Mais Mahiro, même s'il est vrai qu'il vole, tu ne sais pas même la raison pour laquelle il fait ça, avança Miyavi avec indolence. Tu penses que seul un besoin urgent d'argent ne le pousse à ces délits, seulement, il le fait peut-être par pur plaisir. Pour cette raison, je ne comprends pas que tu veuilles gagner de l'argent à la place de Mahiro.
-Quoi qu'il en soit, trancha Aoi pour couper court à la conversation, je ne vois pas comment pourrais-je en profiter ? Tu penses que cela au fond de moi me réjouit que d'avoir été renvoyé ? Détrompe-toi. L'idée de ne plus être un host me désespère. En dehors de mes heures de cours, je vis une oisiveté des plus insoutenables : l'ennui et les réflexions qui vont avec, je déteste cela. Je n'aime pas avoir le temps de réfléchir.
-Oh, tu sais, je ne parlais pas de cela.
Mais Miyavi avait pris là ce ton mêlant le mystère à la moquerie, comme s'il jubilait en silence de détenir un secret qui lui était exclusif. Joyama cependant n'était pas d'humeur à se languir dans la curiosité, et d'un coup de coude il a repoussé Miyavi.
-Alors, exprime-toi clairement ou bien laisse-moi seul.
-Justement, Joyama, là est le problème : si je te laisse, tu seras seul. Sais-tu ce que cela veut dire ? Qu'en ce moment même, il n'y a personne d'autre que moi pour te tenir compagnie. Joyama, tu sais... en ce moment, Shou est seul aussi.

Joyama s'était mis à étrécir les yeux, et entre ses paupières plissées ses prunelles miroitaient une méfiance sans fond.
-Ce que tu essaies de me dire...
-Voilà onze jours que Tsuzuku ne se montre plus en cours, le coupa Miyavi. Je suis certain que tu n'as pas été sans remarquer que Shou en est devenu aussi seul que toi. Pour cette raison, tu pourrais...
-Profiter de ce que mon rival soit absent pour tenter de m'approprier Shou, conclut Joyama. Excuse-moi, Miyavi, mais voir Shou sauter dans mes bras par pur désespoir n'est pas ce que je souhaite.
-Tu as tort, insista son ami qui redoublait d'entrain. Il lui en veut, tu sais. Tsuzuku, voilà onze jours qu'il n'a donné signe de vie à quiconque, y compris à celui qui est censé être son meilleur ami. Shou ressent de la rancœur, j'y mettrais ma main au feu. Sans doute... commence-t-il à comprendre que Tsuzuku n'est pas la personne qu'il a toujours paru être.
Sur ces mots, Miyavi a saisi avec brusquerie les épaules de Joyama et, sans crier gare, baissa son visage pour le rapprocher à une distance si infime du sien que leurs fronts se frôlaient.
-Alors, Joyama, va le voir, et console-le.
-Mais si tu avais fait attention, Miyavi, alors tu aurais remarqué qu'aujourd'hui, Shou n'est pas là non plus.


Miyavi a fait non de la tête, encore et encore, remuant de gauche à droite. Tandis que Joyama le dévisageait d'un air qui trahissait un certain dégoût, comme s'il avait un dérangé en face de lui, Takamasa a tourné son regard et, d'un imperceptible signe du menton, a désigné quelque chose qui arrivait sur la droite de Joyama. Interdit, celui-ci a vu arriver tout droit vers eux Kazamasa et, avec lui, Tsuzuku qu'il soutenait comme si le jeune homme peinait à tenir debout. Et sans doute était-ce le cas. Le visage comme s'il était exsangue, ses lèvres barbouillées de rouge comme si la main maladroite d'un enfant l'avait maquillé, ses yeux excaves sous lesquels se creusaient des cernes gris, sans oublier sa démarche pénible comme si porter son propre poids était au-dessus de ses forces : tout portait à croire que Tsuzuku n'était pas dans sa meilleure forme. Dans le mélange déchirant de joie que lui apportait la vision de Kazamasa et de déception teintée de colère à la vue de cette créature qu'il peinait à reconnaître comme son rival, Joyama a attendu, immobile, que les deux garçons ne fussent arrivés à leur hauteur. Comme s'il avait senti le gaz piquer son nez, Miyavi s'est rapproché d'Aoi, scrutant les moindres mimiques de Tsuzuku.
-Bonjour, Joyama.

C'était un salut amical, tout ce qu'il y avait de plus gai et sincère et pourtant, Aoi n'y a pas prêté garde. En temps normal, le seul fait de se voir saluer par l'être qui occupait ses pensées jour et nuit l'eût comblé de joie, fait rougir d'honneur. Mais à cet onirique tableau s'ajoutait une tache indélébile qui en recouvrait le noyau, à cette douce mélodie se superposait le crissement strident d'un violon malmené.
Tsuzuku était là et il semblait que le désagrément l'emportait alors sur la joie qui eût dû être à son comble.
-Douze jours, a ricané Joyama, acide. Tu es resté douze jours sans donner de nouvelles, séchant impunément les cours, Tsuzuku, et voilà que tu te ramènes à présent comme si de rien n'était. Excuse-moi, mais à voir ta gueule de cadavre et ce maquillage des plus grossiers, je crois que tu as passé ces derniers temps à ne te nourrir que d'alcool.

D'accord. S'il y avait fuite de gaz, Miyavi savait d'où elle venait. Voulant éviter d'avoir à s'interposer oralement, le jeune homme s'est contenté de serrer ses doigts autour de la main de Joyama comme pour lui faire parvenir le fond de ses pensées. Mais ce dernier, imperturbable, défiait le regard terne de Tsuzuku.
-Et... susurrait Joyama sur le ton du secret, avec une compagnie... qui n'était sûrement pas la sienne.
Il avait instamment fixé Kazamasa en disant cela, exactement comme s'il le soupçonnait au fond de quelque cachotterie et que, d'un regard, il lui intimait de révéler ses péchés. Mais de faute Kazamasa n'avait pas commise, et c'est digne qu'il a soutenu le regard noir de son camarade.
-Jusqu'au bout, Aoi, tu t'évertueras à provoquer la guerre là où fleurissait la paix. Semeur de chaos.
-Parce que tu crois que le chaos n'existe pas déjà dans la tête de ce détraqué ? Lui, tout ce qu'il a trouvé à faire dès sa sortie de l'hôpital, c'est de se faire fendre la langue, et comme si la déchéance n'était pas assez profonde, voilà qu'il se fait un reclus de la société et se cache on ne sait où pour se saouler à volonté pendant que son meilleur ami ne mange plus sous le coup de l'inquiétude.

Le coup est parti tout seul. Dans un cri de douleur Aoi s'est penché en avant, tenant instinctivement son front que la violence ne tarderait pas à marquer. Miyavi était sous le choc. Car s'il s'était attendu à ce que Tsuzuku ne reste pas sans répliquer face à cette ostensible provocation, en revanche, Miyavi n'avait pas un instant imaginé que Shou serait celui qui le ferait taire. Fier de son coup comme il soutenait avec aplomb le corps toujours amolli de Tsuzuku, Kazamasa arborait un sourire destiné à renforcer l'amertume de Joyama. Ce dernier s'est redressé et l'a dévisagé, hagard, peinant encore à croire que le pacifisme incarné l'avait meurtri d'un coup de tête.
-Un jour, Joyama, tu fermeras ta gueule, et ton silence sera alors le plus beau concert auquel j'aurai jamais assisté.
-Pourquoi... s'indignait Aoi au plus profond de sa peine. Pourquoi lui, aveuglément...
-Tu ne te saoules peut-être pas à volonté, toi, en échange d'argent, lorsque tu joues les hosts ?


Joyama n'a eu qu'une réaction. Une seule, et elle contenait assez de détresse, assez de haine aussi pour le remplir tout entier de ces deux émotions, si bien qu'il lui semblait que plus jamais il ne resterait la moindre place pour autre chose. Parce qu'il en débordait, de cette haine et de cette détresse, il n'espérait pas qu'un jour un sentiment plus joyeux ne lui fasse retrouver quelque gaieté de vivre.
Cette réaction qu'a eue Joyama alors fut seulement de planter son regard en celui de Miyavi. Plus que jamais alors le silence était synonyme de cris.
Comme s'il avait deviné exactement les amères pensées qui avaient traversé le jeune homme, Kazamasa a saisi Aoi par le bras. Ce même bras tremblant qui s'était apprêté à cogner Ishihara.
-Ne fais pas retomber ta colère sur Miyavi. Il n'a jamais trahi ton secret. Ce n'est pas comme si je ne t'avais jamais surpris, tu sais.
Malgré tout, Joyama n'a pas cessé de dévisager Miyavi. Et même si son regard avait totalement changé de nature, il n'avait pas d'autre choix que celui de croiser celui de Shou. La honte et elle seule, voilà ce qui avait supplanté sans transition à son état précédent. Las, Miyavi rendait à Joyama un regard qui lui témoignait une sincère compassion. C'est peut-être cette compassion, pourtant porteuse d'une tendre amitié, qui a renfoncé Joyama dans sa culpabilité. Parce que si compassion il y avait de la part de Miyavi, alors c'est qu'il existait un motif réel pour le plaindre. La gorge serrée, Joyama a senti avec impuissance du sel brûler ses yeux.
-Ne reproche pas au hasard de t'avoir découvert, a fait la voix de Shou tandis que l'emprise autour de son bras se faisait plus forte. Si tu as honte, Joyama, alors, il fallait commencer par ne pas le faire.
Joyama a forcé pour se libérer de son emprise. Au même moment, Shou avait desserré ses doigts pour le libérer. En une seconde à peine, Joyama s'était retrouvé dans les bras de Miyavi et, alors qu'il l'étreignait fort, si fort qu'il semblait vouloir faire passer toutes ses ondes négatives en son ami, Kazamasa s'éloignait déjà, soutenant de son bras ce qui ressemblait au fantôme de Tsuzuku.

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