Flash-Black - Chapitre 15

Juliet


-Pourquoi avoir fait une chose pareille ?
Ce soir-là, Atsushi était retourné dans sa chambre sur la pointe des pieds, prenant garde à s'entourer de silence pour ne pas réveiller l'éphèbe endormi sous ses draps. Mais de telles précautions il n'y avait nul besoin, car Uruha avait les yeux grand ouverts lorsqu'Atsushi pénétra dans la pièce sombre. Au son de la voix du jeune homme, il avait tressailli, puis avait distingué les contours singuliers se découper dans l'obscurité. Uruha s'était à moitié redressé et, les paumes appuyées sur le matelas, perçait les ténèbres de ses yeux brillants, interrogateur.
-Tu as tout entendu, a soufflé Atsushi sur le ton du coupable.
-Je croyais que vous étiez mort d'inquiétude pour lui. Voilà qu'il revient, et vous le jetez comme un malpropre. Si j'étais le problème, Atsushi, alors c'était moi qu'il fallait faire partir, pas lui.
-Il ne fallait pas qu'il te voie, idiot.
-Parce que je suis un adolescent de son âge dans votre lit ?
-Parce que qu'importe le contexte, je ne veux pas que vous vous rencontriez.
-Vous ne « voulez pas » ? répéta Uruha, indigné.
Il a suivi du regard la silhouette majestueuse de l'homme traverser la pièce pour venir se faufiler auprès de lui. Exactement comme si de rien n'était. Il n'avait aucunement peur, Uruha, malgré tout lorsqu'Atsushi fut allongé, il s'écarta instinctivement.
-Vous étiez d'accord pour que je rencontre votre neveu afin de m'assurer qu'il est bel et bien vivant.
-Je l'ai dit, c'est vrai. Je reviens sur mes paroles à présent.
-Au final, vous ne valez pas mieux qu'eux.
La respiration d'Uruha était sifflante. Colère ou difficulté respiratoire ? Parce qu'Uruha se tenait toujours assis sur le lit, Atsushi s'est redressé et dans le noir a scruté ce visage de profil qui semblait n'avoir aucune émotion. Mais il y en avait pourtant, ça en débordait même, car Atsushi avait entendu ce fiel acariâtre semer le dégoût dans sa voix.
-J'ai peut-être agi violemment sur l'impulsion, Uruha, mais je n'aurais pas renvoyé Tsuzuku si je n'avais pas été certain qu'il trouverait quelqu'un chez qui loger.
-Une telle irresponsabilité ! s'étranglait Uruha dont les nerfs tremblaient. Comment a-t-on pu vous confier la garde de ce garçon ? Moi... Moi, si j'étais à sa place, voir mes parents agir de la sorte... C'est parce que je sais qu'ils le feront que je ne veux pas partir de l'hôpital.
Elle n'avait aucune valeur, la compassion d'Atsushi. Et si jamais elle n'était qu'une pitié déguisée alors, elle était écoeurante. L'étreinte qui a voulu le consoler, ce n'était rien qu'un geste sans aucun pouvoir, une forme dénuée de fond et dans les bras de l'homme, Uruha demeurait étranger à la sécurité.
-J'ai compté sur vous, Atsushi. Mais au final, vous ne valez décidément pas mieux qu'eux.
-Je suis désolé, Uruha.
-Ce n'est pas auprès de moi qu'il faut l'être.
Il l'a repoussé, avec délicatesse mais fermeté et, sans plus rien dire, s'est rallongé, position fœtale, tournant le dos à son interlocuteur, marquant par-là même la fermeture de la discussion. Et si Uruha était profondément indigné de l'attitude d'Atsushi, profondément peiné pour Tsuzuku, il y avait en lui aussi cette frustration secrète qu'était celle de savoir que l'homme, trahissant sa promesse, était prêt à tout prix à éviter que son neveu et lui ne se rencontrent. Exactement comme s'il y avait quelque chose qu'Uruha ne devait pas voir.
Ou peut-être, comme s'il n'y avait rien de ce qu'Uruha aurait dû voir. Cacher ce qui existait, ou bien dissimuler ce qui n'existait pas. Le doute a germé en Uruha comme une fleur empoisonnée.
Et derrière lui, le murmure d'Atsushi lui est parvenu comme le sifflement d'un serpent rampant vers sa prochaine proie.
-Atsuaki... Cet homme... Ce professeur que tu as embrassé, tu n'étais pas vraiment amoureux de lui, n'est-ce pas ?
Atsuaki ne voulait pas répondre. Il pensait de toute façon que ça ne regardait pas Atsushi, et qu'il n'avait rien à dire à un homme capable de se montrer si irresponsable et égoïste. Malgré tout, Uruha -peut-être était-ce à cause du sommeil qui s'emparait petit à petit de sa conscience- a laissé échapper un souffle :
-Je ne sais plus.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 






 

-Vous n'avez rien à craindre. Je ne suis plus amoureux de vous.
Doux aveu aux oreilles de Sugizo qui le bercèrent comme la caresse de la main d'une mère apaisant les angoisses nocturnes d'un enfant. Enhardi par cette nouvelle, Sugizo a levé un regard assuré vers celui que, jusqu'ici, il avait toujours eu sans se l'avouer peine à regarder en face. Uruha n'était plus amoureux de lui et si quelque part, Sugizo craignait qu'une faute impardonnable lui eût valu ce brusque retournement de veste, il lui était toutefois soulageant de savoir qu'à présent, il pouvait discuter et fréquenter le jeune homme dans le rapport simple et innocent d'un professeur et son élève.
-Du moins, c'est ce que j'ai laissé entendre à Atsushi Sakurai.
Les épaules de Sugizo qui l'instant d'avant s'était raidi se sont affaissées. Bien sûr. Il ne fallait pas espérer de miracle quand on n'avait en face de soi rien d'autre qu'un être humain. Mais après tout, était-ce si irréaliste d'attendre de ce jeune homme qu'il ne se montre enfin raisonnable et ne renonce à ses rêves d'amour avec son professeur ? Bien qu'il était peut-être absurde d'attendre d'un sentiment contraire à la raison celle-là même qui lui était parfaitement étrangère, si ce n'était une ennemie.
Néanmoins, Sugizo éprouvait quelque rancœur à l'égard du jeune homme qui lui avait laissé éprouver quelque espoir si vite désenchanté, même si au fond de lui, il se sentait libéré de cette crainte de n'avoir commis quelque faute qui eût amené le garçon à se détourner de son centre d'attention.
-Je connais la raison pour laquelle il m'a demandé ça, vous savez. Atsushi Sakurai... Je crois simplement qu'il a peur que je ne tombe amoureux de lui à son tour. Pour cette raison, il a voulu s'assurer que l'amour que j'éprouvais... que j'éprouve encore à votre égard n'en était pas vraiment. Il doit penser, naïf nourri de rêves qu'il est, que la différence d'âge entre vous et moi est une barrière que je ne saurais franchir. Par-là, il se rassure bien sûr en disant qu'elle sera tout autant infranchissable entre lui et moi. Voilà tout, Sugizo. Si je lui ai laissé imaginer que je n'étais pas sûr de la nature de mes sentiments envers vous, c'était pour qu'il cesse d'avoir peur. Si Atsushi venait à avoir peur que je ne tombe amoureux de lui alors, je ne pourrais plus compter sur sa présence.
-Pourquoi me racontes-tu tout cela ?

Ce n'était pas un reproche, bien sûr. Rien dans la voix paternelle de Sugizo n'eût pu le laisser penser : et si Uruha en avait parfaitement conscience, malgré tout il a senti une honte mêlée d'une douce culpabilité le submerger. Agenouillé sur son lit, perdu dans sa chemise de nuit froissée et trop grande, il avait ce visage de séraphin encerclé par ses cheveux artistiquement désordonnés, tel un tableau sublimé par un cadre d'or aux milles fresques. Diaphane était son visage, molles étaient ses lèvres affaissées en une moue de réflexion, et évasif son regard qu'il dirigeait vers le nulle part.
-Je voudrais que vous le sachiez, professeur.
-Que dois-je savoir ? s'enquit l'homme, s'approchant avec prudence de peur de voir le garçon se reculer.
Il n'en fut rien bien sûr, mais au fur et à mesure que Sugizo s'approchait, Uruha baissait la tête, et les mèches de feu de sa chevelure sauvage vinrent dissimuler jusqu'à la dernière parcelle d'expression.
-Vous devez faire semblant, professeur. Faire semblant de ne pas savoir. Si vous faites comme si je n'étais pas amoureux de vous alors, vous ne m'abandonnerez pas.
-Je ne t'ai pas abandonné même en sachant que tu étais amoureux de moi.

Uruha a relevé les yeux. Ils avaient l'humidité d'un champ privé de toute fleur que la neige aurait plus tôt recouvert avant de fondre sous la tiédeur de pâles rayons timides. Oui, il le savait. Comment aurait-il pu l'ignorer ? Bien que Sugizo avait été toujours embarrassé par les sentiments du garçon, bien que ce dernier lui avait volé un baiser qui lui avait coûté réputation et carrière, malgré tout, plutôt que de le lui reprocher, plutôt que de l'éviter comme un danger, Sugizo jamais n'avait cessé d'être à ses côtés.
Oui, Uruha le savait, et la reconnaissance qu'il en éprouvait n'avait toujours fait que renforcer son attachement envers cet homme qui lui était bien plus qu'un professeur.
Mais toutes les choses belles étant condamnées à finir, Uruha savait aussi que la dévotion de son professeur pouvait prendre fin d'un jour à l'autre.
À hauteur de son visage, Atsuaki vit soudain celui de son professeur apparaître.
-J'ai refusé tes avances, Uruha, il est vrai. Je l'ai fait et si par-là même j'ai paru vouloir te blesser, malgré tout je n'ai voulu que te protéger. Je ne peux répondre à ton amour, Atsuaki, pour les raisons que tu connais si bien. Mais Atsuaki, avant d'être mon élève, tu es avant tout un être humain et pour cette raison, je me reconnais le droit de prendre soin de toi. Pas en tant qu'élève, Uruha, mais pour la personne que tu es, je veux le faire.
-Oui, mais...


« Jusqu'où ? »
Non, a pensé Uruha. Pas maintenant, pas comme ça. À la fin, ne sois pas si franc, ne sois pas si intrusif, ne sois pas désespéré, Atsuaki, ne sois pas un fardeau. Tu ne peux pas de but en blanc le lui demander, Atsuaki, tu comprends ? Tu ne peux pas demander à Sugizo jusqu'où serait-il prêt à aller pour toi, jusqu'où ta présence lui serait tolérable parce que si Sugizo savait, alors, tu le perdrais aussitôt. Abruti, abruti, tu n'es qu'un abruti, Atsuaki. Tu ne crois pas que tu as déjà montré trop d'impudence, trop de faiblesses aussi ? Toi, à force de ne montrer que tes défauts, que crois-tu pouvoir obtenir ?
« Mais si je n'ai rien d'autre que des défauts ? »
-Oui, Atsuaki.
Uruha sort de sa torpeur. À quelques centimètres sous ses yeux, le sourire de Sugizo est d'une douceur ravissante. Si belle, si séduisante qu'il aimerait bien la lui ravir, cette douceur. Coller ses lèvres aux siennes, épouser leurs formes pour devenir le reflet de ce sourire.
Oui, sourire, aussi simplement et sans arrière-pensée, ce serait si bien...
-Atsuaki ? s'enquit Sugizo que le visage tiré du garçon inquiète. Atsuaki, qu'allais-tu me dire ?
-Je vais venir.


On aurait pu croire que Sugizo s'était muré dans le silence ; en vérité il en était fait prisonnier. Désorienté comme un enfant lâché en terre inconnue, seul et sans repère, il a dévisagé Uruha tel qu'il l'eût fait d'un étranger venant à lui doté de mauvaises intentions. Instinctivement, Sugizo a reculé, lui qui un instant plus tôt avait craint que le garçon ne fasse de même à son approche. Il a reculé mais en même temps, il a pu considérer avec plus d'attention alors ce visage qu'une main tremblante d'angoisse avait peint.
Derrière ce front blanc sur lequel se creusaient des ridules marques de tourments, brûlaient les braises soudainement ravivées qu'avaient laissées les flammes d'un enfer plus tôt éteint.
Un volcan endormi qui s'éveillait au moment où personne ne s'y attendait plus. Et la voix d'Uruha alors, si caverneuse, si méconnaissable, semblait provenir du fond de ce cratère grondant.
-Lorsque ma sortie de l'hôpital sera définitive, Sugizo, alors, peu importe comment, je vais venir.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 










 

-Tu m'as laissé tout seul.
Il lui est tombé dans les bras comme une balle lui aurait foncé en plein cœur. Sans qu'il n'ait eu le temps de voir le coup partir, sans qu'il n'ait eu le temps de l'esquiver. Mais si Tsuzuku n'était pas une arme, si Tsuzuku était ce cadeau que l'on ne se lasserait jamais de recevoir, s'il était bien plus un bonheur qu'une attaque malgré tout, rattrapant à temps dans ses bras le corps que le garçon laissait tomber en avant, Atsushi avait eu mal. La contrition tordant son cœur, il a serré ce corps secoué de soubresauts comme s'il avait voulu essorer un corps d'éponge imbibé de larmes qui n'attendaient plus que de sortir. Et elles sortaient, les larmes, elles sortaient de Tsuzuku aussi facilement que s'il n'avait eu d'autre compagnie que lui-même.
-Je ne le ferai plus, Tsuzuku. Plus jamais, qu'importe le prix, je ne commettrai un acte aussi odieux.
-Menteur, l'accusait Tsuzuku dans un rire dont la forme contrastait avec le fond. Menteur, n'est-ce pas aussi ce que tu avais dit ce jour-là, mon oncle ? Que tu ne nous abandonnerais jamais, c'est là ce que tu as dit à moi et...
Appuyant son menton sur l'épaule réconfortante de celui qui l'avait blessé, Tsuzuku a brusquement ravalé ses larmes, comme s'il venait seulement de se rendre compte de leur existence. Alors il est demeuré confiné là, dans ces bras qui semblaient ne plus vouloir le lâcher, dans ces bras qui réalisaient alors détenir un trésor dont le prix ne pouvait être évalué en ce monde. Il a souri, Tsuzuku, et a posé sa joue encore ruisselante contre l'épaule de l'homme.
-Il était là, Tsuzuku. Ce garçon qui a partagé ta chambre d'hôpital, il était là.

Il était tout simplement inconcevable que Tsuzuku ne comprenne pas le sens caché de ces paroles. Un sens caché qui eût mieux porté le nom de l'évidence et pourtant, lorsque Tsuzuku a relevé son regard désespéré sur Atsushi, celui-ci sut que le garçon, dans son indicible chagrin, avait hermétiquement clos jusqu'à sa raison.
-Je me fiche de ce que tu fais, mon oncle. Tu es ici chez toi et bien sûr, tu as le droit de faire venir qui tu souhaites ; il est évident que je n'ai pas mon mot à dire à ce sujet. Je me fiche bien des personnes avec qui tu couches, je me fiche que ce soit qu'un gamin mais, mon oncle, malgré tout, tu n'as pas le droit de t'en servir comme prétexte pour te débarrasser de moi. Plus jamais, pour aucune raison, mon oncle, ne m'abandonne.
-Il n'a jamais été question que je ne couche avec ce garçon !


Non, a pensé Atsushi. Ce n'était pas ce qu'il fallait dire, ce n'était pas ce qu'il avait voulu dire. Ou plutôt, si Atsushi refusait de penser que Tsuzuku le voyait comme un homme qu'aucune morale ne restreignait, malgré tout ce n'était pas là le sens direct qu'il avait voulu faire comprendre au garçon. Non, ce que Tsuzuku devait comprendre, et qu'il n'était sûrement pas en mesure de réaliser alors, était que la crainte palpable d'Atsushi que lui inspirait une possible rencontre entre son neveu et son patient d'hôpital avait une toute autre nature que celle qui paraissait.
Non, bien sûr, il n'y avait jamais eu de la part d'Atsushi le moindre geste déplacé envers Uruha et, au fond de lui, Tsuzuku le savait. C'était juste que dans sa détresse le garçon n'avait pu trouver d'autre explication face à la violence avec laquelle l'homme l'avait évincé, face à l'empressement avec lequel il avait aussitôt renvoyé de chez lui le garçon depuis douze jours disparu.
Et sous ses yeux, ceux de Tsuzuku levés vers lui le sondaient de leur pâleur surnaturelle.
-Tu as accepté sa présence dans cette maison, mon oncle ; et pour cela, tu as forcé mon absence. Alors, s'il ne se passe rien d'étrange entre ce garçon et toi, pour quelle raison m'avoir traité de la sorte ?
-Il cherche à savoir.
Atsushi ne regardait plus Tsuzuku. Atsushi ne regardait plus rien, en réalité : son regard se perdait dans un ailleurs qui semblait apparaître dans ses prunelles sous la forme d'un vide sidéral. Un vide à l'intérieur duquel Tsuzuku crut voir se précipiter le corps -et l'âme qu'il renfermait- de son oncle.
Un sentiment de terreur a figé le garçon dans son impuissance.
-À savoir... quoi ? balbutia Tsuzuku, désorienté.

Les bras d'Atsushi, subitement vidés de toute énergie, ont lâché le garçon. Ses mains tremblantes lentement se sont acheminées vers ses tempes qu'il s'est mis à presser, compresser, écraser comme s'il voulait par-là même écraser les pensées qui fourmillaient telles des parasites à l'intérieur de son crâne. Le front strié de marques profondes, les lèvres tordues en une grimace qui laissait voir ses dents grinçantes, Atsushi ressemblait à un homme qu'une douleur physique insoutenable plongeait dans une agonie lente et silencieuse.
Et Tsuzuku a pensé par-devers lui que rien ne pouvait mettre fin à une cruelle agonie que la mort. Cette pensée a terrorisé en son for intérieur le garçon qui, déjà, s'était retrouvé deux fois orphelin.
Mais au moment où il allait l'appeler, le secouer pour le ramener à la réalité, Atsushi retrouva sans transition une expression lisse et sereine. Exactement comme s'il était un homme étranger à tous les tourments humains, il fixait Tsuzuku et ce dernier avait l'impression étrange que son oncle n'était pas en train de le reconnaître.
-Je ne saurais dire pourquoi, ni comment, ni ne saurais expliquer la raison pour laquelle j'en suis si sûr mais... D'une certaine manière, j'en suis certain : ce garçon se doute de quelque chose.


Tsuzuku a dégluti. Muré dans le silence, il a vivement tourné la tête. Comme s'il s'était attendu à voir quelque chose apparaître, là, juste à côté de lui.
-Et par tous les moyens -à commencer par venir quémander l'hospitalité dans notre maison- ce garçon cherchera à transformer ses doutes en la preuve d'une indéniable vérité.
 











 
-C'était tout ce que je pouvais faire pour toi.
Aoi avait la main tremblante. Elle renfermait précieusement et craintivement, cette main, un secret qu'il lui fallait pourtant révéler. Desserrant à peine ses doigts, Aoi a commencé à libérer ce secret qui lui semblait peser mille fois son poids. Il fallait qu'il le lui remette, oui : il fallait que l'autre porte le secret à sa place, qu'il le garde dans le coffre-fort du silence pour lui, sans quoi Aoi avait le sentiment qu'il ploierait bientôt pour finir écrasé sous son poids. Dans la main de Joyama, les billets de banque se soulevaient légèrement au gré d'une brise que leurs peaux dénudées pouvaient à peine sentir.
À côté de Joyama, Miyavi se tenait en retrait. Il était là, les bras croisés, et fixait attentivement la scène tel un gardien de prison surveillant le prisonnier au parloir. Le visiteur du prisonnier, c'était Mahiro ; mais à vrai dire, plus qu'un visiteur, il était un invité, car alors c'était Joyama qui avait prié Tora de faire venir le garçon. Tora s'était méfié au début, bien sûr ; il n'avait aucune idée de ce que pouvaient être les soudaines motivations de Joyama à parler soudainement à Mahiro, lui avec qui il n'avait jamais eu de discussion sérieuse. C'est à peine si Joyama et Mahiro se disaient bonjour lorsque leurs regards se croisaient, et Tora avait trouvé suspicieux, pour ne pas dire aussitôt criminel, ce besoin urgent de parler à Mahiro.
Néanmoins, Tora avait accepté ; après tout Joyama avait pris la peine de passer par l'étape solennelle d'une demande d'autorisation à son égard, exactement comme un sujet eût demandé un entretien privé avec le Roi. Que Mahiro fût ce roi que nul ne pouvait atteindre sans passer par son conseiller, cela ne déplaisait pas à Tora qui, alors, relâcha quelque peu sa méfiance. L'entretien à Aoi fut accordé, à la seule condition que le Roi ne fût accompagné d'un garde du corps dont il aurait bien sûr la fonction. Et si la présence de Tora renforçait plus encore le malaise de Joyama, malgré tout celui-ci avait conscience de la méfiance de ce dernier et de l'emprise indirecte qu'il exerçait sur Mahiro ; aussi se contenta-t-il de ce qu'on lui proposa et Joyama était resté là, accompagné par la présence discrète de Miyavi.
Lorsque Tora était réapparu, suivi de près par un Mahiro curieux, Aoi avait senti le courage en lui flancher littéralement.
-Il te sera reconnaissant. Quant à Tora... Il n'est pas étranger à ce genre de sentiments, tu sais.
Joyama avait jeté un regard en arrière, adressant un pâle sourire à l'attention de Miyavi. Mais il manquait fort de conviction, ce sourire, et lorsque Mahiro se trouva enfin face à lui, lorsqu'il s'enquit de la raison de son appel, Aoi avait cru son cœur ayant cessé de battre.
Pour toute réponse, Joyama avait tendu sous les yeux hagards de Mahiro ce poing resserré sur une liasse de billets.
Le conseiller du roi avait levé sur Joyama des yeux effarés. Stoïque, Miyavi observait la scène, guettant scrupuleusement la moindre expression, le moindre mouvement qui eût pu trahir une dégénérescence imminente de la situation.
-Je suis désolé, s'étranglait Joyama dans un filet de voix. Tu sais, j'ai... travaillé dans un host-club.
Mahiro n'avait eu aucune réaction particulière. Son regard était passé des billets à Joyama et ils étaient vides, ses yeux, si vides qu'ils auraient pu être ceux d'un mort. Mais la réalité était que Mahiro nageait dans un rêve à l'intérieur duquel il était un protagoniste sans aucune emprise sur le cours des événements ; juste un personnage atterri là par la volonté d'une intelligence divine et qui subissait les événements avec l'indolence et l'indifférence de celui qui sait inutile de chercher à comprendre.
-Est-ce que... tu le savais ? a bredouillé Joyama que l'absence de surprise du garçon inquiétait.
Mahiro a mis un temps avant de comprendre qu'une question avait été posée, et que c'était à lui qu'elle était adressée. Sans se défaire de cet air absent, Mahiro a secoué la tête. Ainsi, il n'était pas au courant. Cela signifiait que Joyama pouvait espérer que Kazamasa avait réellement gardée secrète cette histoire. Mahiro était pâle, peut-être un peu trop, observait Miyavi.
-Je sais que les hosts gagnent beaucoup d'argent -même trop, si tu veux mon avis, avait interféré Tora. Malgré tout, pourquoi vouloir le sacrifier pour Mahiro ?
-C'est pour Mahiro que je suis devenu un host.

Mahiro semblait reprendre conscience. Revenant lentement mais sûrement à la surface d'un coma insondable, il voyait la lumière du soleil en même temps qu'il regardait le visage de Joyama. Celui-ci affichait cet air coupable et repentant d'un criminel rêvant de rédemption.
-Et je peux savoir pourquoi aurais-tu fait pareille chose, Joyama ?
De toute évidence, le conseiller du Roi se méfiait de tous ses sujets. Les yeux étrécis, il guettait à travers ses paupières la moindre mimique sur le visage de Joyama qui eût pu trahir le fond de ses pensées. C'était un coup monté, il n'y avait pas d'autre explication.
-Pour le libérer de son rôle de voleur, Tora. Pour te libérer de la menace qui pèse sur toi.
Aoi avait retenu son souffle. D'un bond d'un seul, il s'était retrouvé dans un face à face intime avec Tora qui l'avait saisi par le col. Seules les pointes de ses pieds touchaient encore le sol, à Joyama, et si la force de son agresseur ne lui était pas invincible, il ne soupçonnait pas en Tora des intentions qui l'eussent amené à se défendre. Mais ce dernier était transfiguré par une haine qui, puisqu'elle ne savait contre qui se diriger, visait le premier qui se trouvait sur son chemin.
-Dis-moi comment, sifflait Tora entre ses canines ciselées. Dis-moi si c'est toi, dis-moi si c'est un autre, qui te l'a dit, comment l'as-tu su. Dis-le moi, Aoi, et qui que soit le coupable, je l'égorgerai.
-Mais, Tora, c'est toi qui me l'as dit.
Il l'a relâché sans transition. Interdit, Tora fixait sans comprendre ce garçon qu'il connaissait depuis des années et que pourtant, il avait l'impression de rencontrer pour la première fois. Comme s'il reconnaissait bel et bien cette apparence singulière, mais qu'il voyait à l'intérieur une âme étrangère à celle qu'il avait toujours connue. En face de Tora se trouvait une personne qui n'était plus elle-même.
-Menteur, balbutiait Tora dans une voix trébuchante. Menteur, Joyama, c'est Tsuzuku qui avait raison, n'est-ce pas ? Toi, tu n'es qu'un menteur, depuis le début, car pourquoi à toi aurais-je fait un pareil aveu en toute conscience ?
-Mais tu n'avais pas toute ta conscience, Tora.
Tora vient chercher une aide tacite auprès de Mahiro, une explication, comme si le garçon seul avait pu être au courant de la vérité. Comme si Mahiro détenait la réponse à toutes ses questions et les remèdes à toutes ses angoisses, c'est auprès de lui que Tora a supplié de l'aide sans prononcer le moindre mot. Mais Mahiro de secours ne pouvait lui apporter, et c'est sur Joyama que celui-ci rivait son attention, interrogateur. Joyama, il gardait toujours tendue sa main dans laquelle étaient écrasés les billets et à son tour, il suppliait Mahiro. Il le suppliait de les prendre.
« Ne me dis pas que j'ai fait tout ça pour rien, Mahiro. Ne me dis pas que je me suis laissé tomber si bas pour personne d'autre que moi. »
-Pourquoi...

C'était Tora qui avait parlé. Ils eurent peine à le reconnaître, alors, car sa voix avait dérivé sur des océans dangereux et inconnus. Des océans encore jamais découverts et qu'une tempête ourdissant préparait à une catastrophe imminente. Contrit, Joyama s'est approché de ce garçon qui, suivant inconsciemment le cours de sa dérive, avait reculé.
-Parce que le lendemain de ce jour où tu as sauvé Mahiro, je t'ai trouvé seul, avachi sur un trottoir, Tora. Parce que tu pleurais, Tora. Parce que tu étais dans une telle détresse que tu as même laissé s'asseoir à tes côtés un garçon que tu n'as jamais aimé. Parce que à côté de toi, Tora, il y avait bien plus d'une bouteille vide.
Les billets furent arrachés de sa main en un éclair. Interdit, Aoi a fixé sa main vide comme si elle lui était un corps étranger greffé à même son poignet. Derrière lui, il a entendu un rire. Discret, amusé, mais tendre aussi, ce rire provenait de Miyavi.
Il lui avait malencontreusement échappé lorsque Mahiro sans crier gare avait sauté au cou de Joyama. Supportant le choc de ce boulet de canon humain, Joyama a hésité longtemps, appréhendant alors la réaction de Tora, avant de refermer les bras sur ce corps qui, tout contre lui, se secouait d'émotions indicibles. Ah, la voilà alors, la tempête. Provoquant des remous depuis le fond de cet océan jusqu'alors jamais exploré, la tempête avait éclaté en même temps que les sanglots de Mahiro, et de cette scène chacun sut alors que bientôt, un ciel bleu viendrait mettre fin à cette houle d'émois.
-Tu l'as sauvé, faisait la voix mouillée de Mahiro. Joyama, as sauvé Tora.











-Allô ?
Hiroki a écarquillé des yeux rutilants de colère sur le visage de Tsuzuku. D'un geste vif, il tenta de reprendre le téléphone des mains du garçon, mais ce dernier plus rapide que lui l'esquiva. Affublant l'homme d'un regard foncièrement moqueur, Tsuzuku s'est redressé et s'est mis à traîner des pieds en long et en large de la pièce. Ce sourire qui le rendait si haïssable et si fascinant pourtant, ce sourire témoin d'une cruelle victoire étirait un peu plus encore ses lèvres couleur sang.
Voilà de quoi se maquille Tsuzuku, pense Hiroki, amer. Avec le sang des autres, Tsuzuku se cache derrière un troublant grimage.
-Qui est à l'appareil ? a fait une voix méfiante à l'autre bout du fil.
-Kazamasa, rit Tsuzuku d'un ton caustique, c'est parce que tu as reconnu ma voix que tu poses la question, n'est-ce pas ?
-Je croyais que tu avais enfin décidé de quitter cet endroit, Tsuzuku.
-Je n'ai jamais dit que je le faisais définitivement.

Ce disant, Tsuzuku avait stoppé sa marche mécanique pour river en Hiroki un regard lourd de signification. L'homme, assis sur le canapé, les mains croisées sur ses genoux, se faisait violence pour ne pas venir reprendre le téléphone par la force. Mais cela eût été si facile, si lâche. User de sa force physique, sans conteste dominante face à celle de Tsuzuku, sans lui laisser la moindre chance de défense. Et si Tsuzuku faisait preuve de lâcheté aussi en usant de son esprit retors comme arme, peut-être, a pensé Hiroki, peut-être que ce qu'il prenait si aisément pour une arme n'avait jamais été au fond rien d'autre qu'un bouclier.
En face de lui Tsuzuku s'était transfiguré, et sa victoire précédente avait dû laisser sa place à un désagrément manifeste.
-Bien sûr que non, Kazamasa. Ta question est ridicule.
-Comment oses-tu me dire cela, Tsuzuku ? Pour ta gouverne, seul Hiroki est en droit de me dire ce que je peux faire ou non. C'est à lui et lui seul que je suis venu demander cette autorisation.

De l'autre côté, Kazamasa s'était fait sec et tranchant, mais Tsuzuku le savait, cette sécheresse n'allait pas tarder à se transformer en l'humidité de la tristesse, et la lame impitoyable qui avait tranché allait ramollir sous l'influence d'une imminente résignation. C'était ainsi que Tsuzuku le voulait, et ainsi qu'il en serait, de toute façon.
-Tu ne mettras pas les pieds ici tant que j'y serai, Kazamasa. Il n'y a plus lieu de discuter.
En entendant ces mots, Hiroki avait viré au blême. Dans le cœur de Tsuzuku frétillait une flamme de jubilation prête à brûler vif quiconque s'en approcherait.
-Il est ma famille, Tsuzuku ! Il n'a jamais été la tienne, il est mon parrain et de nous deux c'est moi seul qui ai le droit de me rendre chez lui quand bon me semble tant qu'il m'en donne l'autorisation !
-Mais te l'a-t-il seulement donnée ?
Silence à l'autre bout du fil. Resserrant ses doigts autour du téléphone, Tsuzuku en réalité resserre son emprise sur sa victoire. Ses yeux limpides scintillent de mille éclats tels la surface d'une mer paisible offerte aux rayons du soleil.
-Kazamasa, sérieusement, tu nous déranges.
-Est-ce que vous couchez vraiment ensemble ?
Elle était à peine audible, la voix de Shou. À un point tel que plutôt que d'entendre la question, Tsuzuku l'a surtout devinée.
-Mais c'est exactement ça, Kazamasa. Heureux que tu m'évites de devoir le confesser.

Plus qu'une victoire, c'était un triomphe. Tsuzuku n'avait pas seulement remporté la bataille : il avait gagné la guerre. Une guerre qu'il était le seul à mener contre tous ceux qui n'étaient pas lui, sa propre guerre contre le monde entier. Une guerre peut-être aussi contre lui-même.
-Tu sais pourtant ce que ça fait.
Un doux sourire éclairait humblement le visage de Tsuzuku. Le sourire discret et inconscient de celui qui connaît une profonde paix intérieure. S'adossant contre un mur de la pièce, Tsuzuku fait pacifiquement face à Hiroki qui tente désespérément de lire en lui. À l'autre bout du fil, l'humidité a enfin supplanté de sa puissance la sécheur précédente.
-Se voir rejeté par un membre de sa famille parce que celui-ci préfère la compagnie d'un gamin qui lui sert de jouet sexuel plutôt que la nôtre, Tsuzuku, je croyais que tu savais ce que ça faisait.


D'un geste qui n'était pas sans une grâce troublante, Tsuzuku a amené le bout de ses doigts sur ses lèvres. Un peu comme s'il avait voulu retenir des paroles derrière elles, un peu comme s'il venait d'entendre quelque chose qui l'eût quelque peu remué. Ce n'était rien de tout cela et en face de lui, Hiroki vit le garçon tendre sa paume vers lui pour y souffler un baiser. L'homme a détourné le regard.
-Oh non, Kazamasa. Dans l'histoire, le jouet, ce n'est pas moi.
Il a raccroché sans transition. Ça a révolté Hiroki qui, s'il n'avait pu suivre qu'une partie de la conversation, savait celle-ci inachevée et sans plus attendre, il s'est redressé pour venir reprendre des mains du garçon le téléphone que celui-ci lui tendit. Il exultait, Tsuzuku, protégé d'une armure de silence, il affichait cette mine satisfaite et sereine d'un guerrier venant de remporter une victoire sans la moindre culpabilité de l'avoir acquise par la tricherie.
-Que lui as-tu dit ? s'enquit Hiroki, que trop méfiant.
-Que toi et moi couchions ensemble.


C'était la violence du coup qui l'a privé de ses moyens, plus que la douleur elle-même. La violence du coup, mais sa seule existence aussi ; l'idée pure et simple que même Hiroki pouvait laisser aller ses accès de colère, allant à l'encontre de sa volonté et de ses principes. Et s'il y avait là quelque chose d'humiliant à être ainsi frappé, malgré tout c'est la désillusion brutale qui a fait sombrer Tsuzuku dans un gouffre du fond duquel sa voix parvint, à peine perceptible :
-Il n'y qu'Atsushi qui ait le droit de lever la main sur moi.
-Et je suis d'avis que ton oncle n'use pas de ce droit autant qu'il le devrait. Tsuzuku, tu n'es qu'une ordure.
Il a dit ça, Hiroki, avec le ton impitoyable de celui qui le pensait vraiment et pourtant, s'il a pu le dire, c'est parce que brûlait en lui le besoin d'oublier que dans le fond, il était la seule ordure. Oublier qu'au final, sa lâcheté l'avait amené à imposer sa force physique contre Tsuzuku qui n'avait pour seule force que celle des mots.
-Qu'est-ce que ça peut te faire, dis ? Il s'agit de Shou, tu sais. Il ne te trahira pas, il ne te dénoncera pas. Tu n'iras pas en prison et tu ne feras pas de scandales, Hiroki. Alors, qu'est-ce que ça peut te faire ?
-Ne m'invente pas une vie qui reflète un moi qui n'existe pas.
Au coin de l'œil gauche de Tsuzuku commençait à apparaître une tache rosée, à l'endroit même où le coup avait fait le plus mal. Il ne s'en souciait plus vraiment, Tsuzuku. Ou du moins, il s'en souciait bien moins que Hiroki qui pourtant ne laissait rien paraître sur son visage impitoyable.
-Ne t'invente pas une vie dans laquelle tu ne serais même pas heureux.
-Pour avoir pris la vie de mon père, Hiroki, tu dois faire tout ce que je dis et coopérer à tout ce que je fais.

Instinctivement, Tsuzuku avait placé ses bras devant son visage. Mais il a les baissés lorsqu'il comprit que Hiroki ne voulait que saisir délicatement son visage entre ses mains pour l'amener à soutenir son regard. Tandis que l'homme se penchait sur lui comme pour inspecter son âme à travers la transparence de ses yeux, Tsuzuku priait des dieux en lesquels il ne croyait pas.
-Je n'ai pas tué ton père, Tsuzuku.
-La faute te revient malgré tout s'il est mort.
-Je ne l'ai pas voulu, jamais. Ton père était mon meilleur ami, Tsuzuku ; et tu crois que j'aurais voulu la mort d'un homme pareil ?
-Tu crois vraiment que c'est ce que je te reproche ?
Hiroki a détaché ses mains du visage de Tsuzuku, reculant comme pour mieux l'évaluer dans sa personne entière.
-Que veux-tu dire, Tsuzuku ?
Ça n'avait pas de sens. Les mots de Tsuzuku, en totale contradiction avec tout ce qu'il avait pu dire jusqu'alors, tout ce qu'il lui avait reproché, tout ce dont il l'avait accusé et incriminé, toutes ces paroles qui l'avaient soumis à une culpabilité certaine, voilà soudain que d'une seule phrase, Tsuzuku leur faisait perdre toute cohérence. Remettant en doute jusqu'à la raison de leur existence, Tsuzuku avait déballé sans vraiment réfléchir ces mots qui plongeaient Hiroki dans un trouble profond.
Le jeune homme, ployant sous le regard pesant de celui-ci, détourna les yeux.
-Rien, Hiroki. Je ne voulais rien dire.

Il est demeuré tête baissée un instant, muré dans le silence, et bientôt Hiroki crut le garçon perdu dans des pensées qui lui firent oublier jusqu'à la présence de l'homme. C'est alors surpris que Hiroki vit se ressaisir sans transition Tsuzuku, exactement comme si rien ne s'était passé.
-Quoi qu'il en soit, Hiroki, mon père est mort par ta faute et après lui, c'est ma mère qui est morte à son tour. Elle est morte parce qu'il est mort, tu comprends ce que ça veut dire, n'est-ce pas ? Hiroki, ma mère serait encore en vie si vivait toujours mon père et pourtant, parce que toi, tu l'as tué, lui, tu l'as tuée elle aussi. C'est une vérité que tu le veuilles ou non, et pour cette raison, Hiroki, pour pouvoir expier ton crime alors, tu dois tout faire pour moi.

Il n'a rien pu dire, Hiroki. Il n'a rien pu faire non plus, si ce n'était se torturer en se demandant comment la mère de Tsuzuku avait-elle pu se donner la mort, comment avait-elle pu renoncer à la vie tandis que celle de son enfant aurait dû seule suffire à lui donner la force de poursuivre.
« Son enfant » ?

Non, il y avait une erreur. Car oui, Hiroki se sentit coupable de l'avoir oublié sur le coup et pourtant, il le savait, il l'avait toujours su, qu'ils étaient deux. Il y avait eu deux enfants, oui, car c'est de deux enfants que le père de Tsuzuku parlait à Hiroki, et ce frère pourtant, comme si cette famille avait vécu sous une étoile maudite, était décédé... Comment s'appelait-il au fait ?
Hiroki a eu beau creuser encore et encore les recoins les plus sombres de sa mémoire, il était incapable de se souvenir le nom de ce second enfant qui avait pourtant fait les sujets de discussion de son père autant de fois que Tsuzuku. Ah, oui, une malédiction... C'était peut-être le cas après tout et, s'extirpant de ses réflexions pour reporter son regard sur Tsuzuku, Hiroki vit alors
le visage de celui-ci couvert de larmes.
La stupéfaction autant que la tristesse empêchèrent alors Hiroki d'avoir la moindre réaction. Et sous ses yeux ronds qu'un voile commençait à recouvrir, l'eau bleue contenue dans la fontaine des yeux de Tsuzuku continuait à déborder le trop-plein intarissable le long de ses joues.
-Alors, Hiroki, parce que c'est de ta faute si je suis tout seul, tu ne dois rien me refuser. Même si c'est assurément l'excuse la plus faible que j'ai jamais inventée, Hiroki, tu ne dois rien me refuser.
Pourtant, il existait peut-être pire que de refuser à Tsuzuku une chose qu'il réclamait. Et c'était de lui refuser une chose que Tsuzuku, par fierté, par peur ou par honte, ne demandait pas.
Alors, peut-être pour ne plus devoir entendre les sanglots sans les voir, peut-être pour le consoler, peut-être aussi pour se consoler lui-même, Hiroki n'a pas attendu une demande qui ne viendrait jamais de ces lèvres rouges et, sans plus attendre, Hiroki a accueilli contre son cœur battant cet être humain qui luttait de toutes ses faibles forces pour seulement avoir l'air de tenir debout.











-Ne me dis pas que tes parents sont partis en voyage d'affaires et que tu ne possèdes pas le double des clés de ta maison.
C'est à peine si Shou eut une réaction. Forçant ses zygomatiques, il a adressé à Sugizo un sourire à peine visible si l'on forçait ses yeux dans la pénombre. Assis en tailleur sur le banc, Shou avait cet air serein de celui qui attend avec patience parce qu'il sait que ce qu'il espère lui sera donné. Bien sûr, ce n'était qu'une apparence que Kazamasa se donnait et, s'il avait dans ses traits la félicité d'un Bouddha, l'intérieur de lui était un champ de bataille où s'affrontaient une folle utopie et la lucidité.
-Professeur, ne me confondez pas avec Mahiro, plaisanta-t-il avec peu de conviction.
-Je croyais qu'il n'y avait que Mahiro pour attendre devant l'enceinte du lycée tandis qu'il ne reste plus personne... si ce n'est moi.
-Sous-entendez-vous que vous êtes celui que j'attendais, professeur ?
-Serais-je si orgueilleux ? rit Sugizo pour se donner une contenance, ne sachant que penser.
-J'attends Tsuzuku.
Les mots ont échappé à Sugizo qui est demeuré coi. Sur le coup, il s'est demandé de quel Tsuzuku Kazamasa pouvait-il bien parler, et bien que la réponse lui semblait évidente, une part de lui tentait de le convaincre que ce n'était pas possible.
Sugizo avait chaud. Le mois de juin ne pardonnait pas, même la nuit, et le long de sa nuque l'homme sentit une goutte de sueur le chatouiller.
-Mais, Kazamasa... hésita celui-ci, incertain. Tsuzuku, tu sais bien qu'il s'est de nouveau montré absent de cours aujourd'hui.
-Je lui ai téléphoné en sortant de cours, Monsieur. Et Tsuzuku... a promis qu'il viendrait me chercher.
Sur le coup, Sugizo pensa qu'il ne lui servirait à rien de parler ; il était certain que déjà Kazamasa était capable de lire dans ses pensées et qu'il allait contrer son opinion avant même qu'il n'en ait esquissé une syllabe. Mais il n'en fut rien : Kazamasa demeurait confiné dans ce silence de moine, les yeux rivés en face de lui qui ne regardaient rien, si ce n'était les images que reflétaient ses propres pensées. Peut-être Kazamasa ne s'était-il seulement pas rendu compte du temps. C'était forcé, oui : si Kazamasa en avait eu conscience alors, jamais il n'aurait pu garder cet air serein et assuré qui ne prêtait en rien aux réelles circonstances.
-Et... à quelle heure as-tu appelé Tsuzuku, Kazamasa ?
-Je vous l'ai dit : lorsque je suis sorti de cours. Il était seize heures alors.
-Il est près de vingt heures, Kazamasa.

Silence obstiné. Shou ne prêtait pas plus attention à Sugizo qu'à la poubelle qui se tenait à quelques mètres de là. Exactement comme si l'homme avait été un pur fruit de son imagination et qu'il jugeait alors inutile de prêter garde à une parfaite illusion. Dans le silence lourd de la nuit, Sugizo s'est raclé la gorge.
-Même s'il se trouvait à l'autre bout de Tokyo... Tu ne crois pas que quatre heures semblent un peu longues pour parcourir ce trajet ?
-Tsuzuku est bien trop franc pour faire des promesses qu'il ne compte pas tenir.

Ce n'était pas ce que Sugizo pensait. Et si la politesse, la pudeur ou la seule crainte de fâcher le garçon le retenaient de donner libre cours à ses opinions, malgré tout les mots coincés dans sa gorge avaient un crispant goût amer.
-Tsuzuku, s'il veut m'abandonner... il le dira sans aucun ménagement. Exactement comme si je n'avais jamais été rien qu'une chose pour lui.
-Cette personne est juste méchante, Kazamasa.
Il n'a pas eu la réaction tant crainte. Sans doute Kazamasa connaissait-il depuis le début les réelles pensées de son professeur au sujet du garçon, aussi il ne sembla pas plus surpris que fâché, et c'est d'une voix lente et douce que le garçon articula :
-Il ne l'a jamais été du temps d'avant son accident.
-Alors cesse de transposer le Tsuzuku du passé sur celui du présent, trancha Sugizo.
-Tsuzuku est devenu un autre Tsuzuku, professeur, je vous l'accorde. Malgré tout, il est toujours Tsuzuku, n'est-ce pas ? Personne ne l'a remplacé ; il n'est là qu'une part de lui-même qui n'avait jamais pu vivre au grand jour jusqu'ici. Malgré tout, professeur, Tsuzuku n'est pas mort suite à cet accident. Tsuzuku a survécu et par conséquent, je suis persuadé que cette part si importante de son âme, -celle que nous avons tous connue- vit toujours à l'intérieur de lui. La seule chose à faire, professeur, est d'attendre patiemment.
-Alors, Kohara Kazamasa, laisse-moi te dire que tu attendras ici jusqu'à ce que Tsuzuku ne retrouve cette part de lui tombée au plus profond de son coma.

Les lèvres de Kazamasa se serrent. Au coin de ses yeux des ridules apparaissent ; entre ses paupières étrécies ses prunelles fixent dans la nuit une chose qu'il semble être seul à voir.
-Cette noble partie de l'âme de Tsuzuku n'a pas été retrouvée ce soir, Kazamasa. Peut-être même n'est-elle qu'une légende qu'il s'est évertué jadis à bâtir de toutes pièces avant d'y renoncer, dans la brusquerie d'un subit changement d'avis aux raisons mystérieuses. Kazamasa, Tsuzuku ne va pas venir.
-Pourquoi Tsuzuku aurait-il pris la peine de faire une promesse qu'il savait ne pas tenir ?
-Parce qu'il savait que ça te blesserait, Shou.
La nuit appelle avec elle son fond de mélancolie et des espoirs qui amènent aussitôt des désillusions.
Shou le savait et pourtant, la nuit, c'est ce qu'il aimait le plus au monde peut-être. Car si les enfants avaient peur du noir alors, cela voulait dire que depuis et pour toujours, Kazamasa avait été et demeurera tout le contraire d'un enfant. Même s'il avait encore sur son visage cette innocence qui laissait croire trop aisément le contraire. Silencieux, le garçon a baissé la tête.
-J'ai seulement espéré que des regrets l'aient amené à vouloir présenter ses excuses.
Sugizo a lâché un soupir. Il ne l'avait pas vraiment fait exprès, pas voulu que Kazamasa ne croie un seul instant que l'homme se lassait des problèmes qui, dans le fond, n'avaient aucune raison de devenir les siens. Mais Kazamasa, s'il avait remarqué, n'a rien laissé paraître et, contrit, Sugizo est venu s'asseoir à ses côtés.
-Des excuses ? s'enquit-il qui ne voulait trop en demander, de peur de paraître indécent.
-Parce qu'il m'a interdit de me rendre chez mon parrain. Vous savez, Tsuzuku est logé en ce moment chez lui. Et si Tsuzuku n'a pas voulu que je me rende chez lui alors, c'est parce que tous les deux couchent ensemble.
-Mais Tsuzuku n'est qu'un mineur !
Sugizo s'était redressé d'un bond. Perçant l'obscurité, Shou pouvait voir ces lueurs scintillantes dans les yeux de l'homme qui trahissaient la profondeur et la gravité de ses émotions. Ça l'a quelque peu attendri, Shou, cette droiture et cette ferveur avec lesquelles Sugizo avait crié ces mots, comme si eux seuls devaient suffire à mettre fin à cette relation qui les avait provoqués. Mignon, peut-être, naïf aussi ; Sugizo avait ce souci de la morale et de la justice que ne pouvait pas avoir un adulte qui, au fond de lui, ne croyait plus désespérément aux miracles.
-Kohara Kazamasa, clama solennellement Sugizo face à l'absence de réaction du garçon. Je sais parfaitement que tu as le souci de défendre ton parrain, mais sache qu'une relation entre un homme de son âge et un garçon de dix-sept ans ne peut pas être...
-Qu'ils couchent ensemble, c'est tout ce qu'a trouvé à dire Tsuzuku pour ne pas m'avouer qu'il ne voulait plus de moi.
Il y a eu un râle étranglé, un gémissement. Renversant la tête en arrière, Shou avait échappé de sa gorge tendue cette plainte oppressée par les sanglots naissants. Déstabilisé face à cette situation à laquelle il ne comprenait plus grand-chose, Sugizo n'a pu que poser une main paternelle sur l'épaule du garçon.
-Est-ce qu'il s'est imaginé un seul instant que je l'ai cru, dites ? Depuis le début, Tsuzuku était prêt à tout inventer pour ne pas me dire en face que ma présence lui était devenue un fardeau.

Et de fardeau, Kazamasa en était un pour lui-même. Il était un poids si lourd pour lui-même, Kazamasa, que sans doute ce poids équivalait à celui de sa personne entière. C'est pour cela que Kazamasa n'avait d'autre choix que celui de garder ce poids en lui, sur ses épaules et sur sa conscience car, s'il venait à le lâcher, ce poids, alors il se lâcherait tout entier et Kazamasa tomberait. Il ne devait pas tomber, Kazamasa, car un ange ne peut pas se relever lorsque le poids de son existence est trop lourd pour ses ailes, aussi grandes soient-elles.
C'est ce à quoi a tristement songé Sugizo lorsqu'il se rendit compte que Kazamasa livrait une guerre contre lui-même pour ne pas laisser la moindre larme le trahir.
La tête renversée, Kazamasa les ravalait, ses larmes, et son visage sous le ciel de nuit n'avait d'humidité que celle de la chaleur du mois de juin. Sous les yeux de Sugizo qui le couvaient dans l'anonymat de l'obscurité, Kazamasa a souri.
-Allant jusqu'à faire passer Hiroki pour ce genre d'homme... Au final, professeur, aurais-je donc consacré mes sentiments à un salaud ?


Il l'a pris dans ses bras, Sugizo. C'était la seule chose qu'il fallait faire, et tant pis si ça semblait être le geste le plus inapproprié. Il était un prisonnier dans ses bras, Shou, mais un prisonnier libre et, parce que conscient de sa liberté, il a laissé sa tête se reposer contre l'épaule de l'homme qui l'accueillit avec le naturel et la pudeur de quelqu'un qui ne cherche rien d'autre qu'à prendre de la douleur là où il y en avait trop, à donner un peu de tendresse là où il n'y en avait pas assez aussi.
-Mes parents sont partis en voyage d'affaires, Sugizo. Et je n'ai pas le double des clés pour rentrer chez moi.
Sugizo a souri. De tous les mensonges qu'il avait entendus dans sa vie, celui-ci était peut-être le plus inoffensif, le plus douloureux, le plus attendrissant aussi. C'était le mensonge de quelqu'un qui cherchait à tromper sans y croire, parce qu'il croyait avoir été trompé. C'était aussi simple que cela.
-Et puis, Professeur, je refuse de me montrer à mes parents avec ce visage.


Sugizo n'a rien dit. Seulement, lorsqu'il a aidé le garçon à se redresser, il a vu avec surprise que celui-ci ne pesait pas plus qu'une plume.
Et que même sans son aide, Kazamasa n'aurait eu aucun mal à supporter le poids de lui-même pour se redresser. Où, quand, ni comment, Sugizo était incapable de le dire. Il savait juste que Kohara Kazamasa s'était libéré de ce poids qu'était lui-même et, au final, parce que le garçon était malgré tout toujours debout, ce poids qu'il avait laissé tomber n'était en rien comparable à toute sa personne.
Même si ce qu'il restait de Shou était beaucoup plus léger que ce lui dont il s'était délesté alors, il n'en était pas moins précieux, pas moins primordial à protéger. Non, ce Kazamasa-là, si éthéré, si gracile et si fragile, était peut-être plus précieux que tout le reste.
Alors, sans un mot, Sugizo a saisi cette main légère que lui tendait un Kazamasa léger et, dans la nuit, l'homme s'est enfoncé, suivi par le corps aérien d'un ange aux ailes invisibles.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 



-Ne pose pas ta main sur elle.
Pour la première fois de sa vie, Mizuki assistait à la chute d'un démon déchu. Oh, des anges déchus, Dieu sait combien il en avait vu au cours de sa jeune vie mais, un démon déchu, voilà qui lui était une première des plus surprenantes. Mêlant sa surprise à une pleine extase, Mizuki fixait de ses yeux scintillants d'une joie et d'une admiration secrètes le corps tombé à ses pieds.

Il n'a pas attendu, Mizuki, pour planter son pied dans le ventre du corps qui se tendit alors dans un cri de douleur. Jubilation céleste que de voir le démon tomber plus bas encore que sa déchéance. Tombé plus bas que le neuvième cercle de l'enfer. Un démon est un ange qui a échoué dans sa fonction et si, pour cette raison, un ange peut devenir un démon, un démon ne peut redevenir un ange lorsque la cruauté de ses actes est arrêtée. Un ange déchu vivait encore sous une autre forme, mais un démon déchu était destiné à ne plus vivre du tout. Alors, raisonnait Mizuki nageant dans un délice des plus enivrants, cela ne faisait plus rien s'il l'achevait juste un peu avant l'heure.
Ignorant les hurlements rauques que provoquait le poids de Mizuki sur le ventre de l'homme tombé, Tsukasa a dirigé son attention sur la jeune fille qui assistait impuissante au spectacle. Lorsqu'elle a croisé le regard de Tsukasa, elle hésitait entre la terreur et la reconnaissance. La terreur d'une violence exercée de sang-froid, et la reconnaissance de cette violence qui avait mis fin à une autre, plus gratuite, plus injuste, et alors fondamentalement plus cruelle.
-Des ordures, ces mecs-là, n'est-ce pas ? À vouloir s'approprier les corps d'êtres humains exactement comme s'ils n'étaient que ça ; des corps sans âme à l'intérieur.
La fille a hoché la tête, tremblante. Elle devait avoir seize ou dix-sept ans, pas plus, et sans conteste lui était effrayante cette stature majestueuse qui s'imposait à elle. Dans un pâle sourire qui remplaçait le « merci » que sa gorge nouée l'empêchait de prononcer, elle a baissé les yeux.
-Moi je sais que ce sont eux qui n'ont pas d'âme. Existerait-il un salut pour celle-ci que ces gens-là n'auraient rien à sauver. En enfer ou au Paradis... ils n'ont pas d'âme pour finir quelque part après leur mort.
-Dis, Tsukasa, je peux le tuer alors, non ?
Mizuki posait la question seulement en réponse aux propos de Tsukasa qui avaient attiré son attention. Mais parce que Mizuki avait déjà commencé le boulot sans lui demander son avis, l'homme devinait que d'ores et déjà, le garçon s'était octroyé une autorisation qui ne lui fût peut-être pas accordée s'il l'avait demandée plus tôt.
Sur le sol, l'homme âgé d'une quarantaine d'années gisait dans son costume noir de salarié défait. Sans un mot, Tsukasa s'est penché et, tâtonnant le corps qui se tordait, il en a sorti une arme qui scintilla sous ses yeux.
-Pour avoir tenté d'abuser sexuellement une fille mineure et pour port d'armes, je vais devoir vous emmener au commissariat, Monsieur.
-Oh non, Tsukasa, trépignait Mizuki, tu as dit que je pouvais le tuer.
-Je n'ai aucune envie que tu te retrouves derrière les barreaux à cause d'une ordure, Mizuki.
Il a semblé considéré la situation un instant, Mizuki, une moue boudeuse sur ses lèvres comme il fixait l'homme incapable de bouger sous son pied écrasant et puis, dans un soupir résigné, il s'est détourné de lui comme d'un tas de déchets.
-Alors, emmenons-le.


 

-Tu es certaine que tu n'as besoin de rien ?
La jeune fille a acquiescé. Si la présence réconfortante de Tsukasa et les regards compatissants de Mizuki l'avaient enhardie et aidée à se montrer éloquente face au commissaire qui avait reçu sa plainte, à présent elle se montrait aussi timide qu'au début, et le silence était son seul refuge. Devant le poste de police, les trois jeunes se tenaient debout et pourtant, ils étaient deux à sembler n'être rien face au charisme impressionnant de Tsukasa.
-Tu sais, il y a beaucoup de mecs à vomir sur cette terre. Si tu venais à avoir un problème, tu n'as qu'à me le dire.
Sur ce, il tendit promptement une carte de visite à la jeune fille qui écarquilla les yeux de surprise. Inclinant la tête en guise de remerciement, elle saisit le petit bout de papier cartonné avant de le ranger dans son sac. Après avoir ardemment salué son sauveur ainsi que son compagnon, elle s'en alla non sans leur adresser un dernier sourire dont le pouvoir surpassait celui de son silence.
-Penses-tu que cette fille te contactera ? sourit Mizuki après que la silhouette fine de la fille disparut au coin de la rue.
-Je ne saurais le dire, répondit son ami dans un haussement d'épaules.
-Moi, Tsukasa, je crois qu'elle le fera. Elle n'a peut-être pas dit grand-chose, mais tu as vu son regard, non ? Elle doit être tombée amoureuse de toi. Après tout, des mecs nobles comme toi, t'es bien placé pour savoir que ça ne court pas les rues. Toi, Tsukasa, elle te voit comme un super-héros.
-Je crois plutôt l'avoir effrayée par la violence avec laquelle j'ai mis cet homme hors de capacité d'agir, plaisanta son ami sans trop de joie.

À ces mots, Mizuki s'est senti exulter. Avec ardeur il a saisi le bras de Tsukasa comme un fervent fidèle se fût accroché à une sainte icône. Il n'était plus qu'un enfant trépignant devant l'objet de toute son admiration, Mizuki, tandis qu'il sautillait devant Tsukasa, un sourire éclatant fendant ses lèvres.
Ses yeux s'étaient avivés de mille éclats et Tsukasa ressentit une pointe d'angoisse face à cette soudaine passion exaltée.
-Oh, oui, Tsukasa ! s'exclamait Mizuki en extase. Cette légendaire violence qui est la tienne, c'est avec elle que l'on reconnaît ton nom, c'est par elle que ton nom l'on connaît, et c'est avec elle, n'est-ce pas, que tu te débarrasses de tous ceux qui enlaidissent ton champ de vision. Tsukasa, tout comme tu t'es débarrassé sans remords ni regrets de tes acolytes lorsque tu as voulu dissoudre le gang dont tu étais pourtant le...
-Tout comme je me débarrasserai des petits impertinents qui auront l'impudence de parler devant moi de ceux dont je ne veux même me rappeler l'existence.

Ça a stupéfait Mizuki qui, sur le coup, oubliait même jusqu'à s'inquiéter de la colère qui avait sous-tendu dans ces propos. À qui Mizuki avait-il fait allusion pour obtenir ainsi une telle réaction inattendue, Mizuki ne le savait pas. De quiconque il n'avait mentionné le nom, et à Mizuki il fallut un long instant de réflexion pour comprendre qui était cette personne dont Tsukasa ne voulait pas entendre parler.
Le comprendre, ça a un peu attristé Mizuki qui s'est bien gardé d'achever le fil de ses pensées.
-Te débarrasser de ceux que tu juges mauvais, encombrants ou inutiles, Tsukasa... As-tu toujours été ainsi ? murmura-t-il comme à lui-même.
-Le moi du passé et le moi du présent l'ont toujours fait, Mizuki. Il existe une part de moi... qui ne changera jamais. Cette particularité est le point d'ancrage indéfectible de l'identité que je supporte depuis la naissance. Cette particularité, même si j'ai tant changé... Elle est là pour me rappeler qui j'ai toujours été au fond de moi.
-Un jour, Tsukasa, tu te débarrasseras de moi.

Une impression de déjà-vu. Dans cette ruelle excentrée et étroite de Tokyo, Tsukasa baladait son regard de parts et d'autres et lorsqu'il se posa enfin, ce fut sur un pissenlit miraculé qui fleurissait là, aussi seul qu'épanoui, aussi faible que courageux au milieu du trottoir goudronné. Oui, il l'avait, cette impression de déjà-vu qui le rendait mal à l'aise. Se voulant échapper aux questions qui planaient dans l'atmosphère, Tsukasa d'un pas nonchalant est venu s'accroupir aux pieds de ce pissenlit si seul et pourtant si déterminé. Comment pouvait-on vouloir grandir au milieu d'un monde artificiel et gris de goudron lorsque l'on avait la beauté et la délicatesse pour nature ? Cette question a profondément troublé Tsukasa qui mit en marche les rouages rouillés de ses réflexions.
-Tsukasa, quand tu n'auras plus besoin de moi, tu me délaisseras, n'est-ce pas ?

Incroyable comme il ressemblait à Mizuki, ce pissenlit. C'est lorsque Tsukasa l'a réalisé que, écrasé sous le poids de l'évidence, troublé par l'incongruité de celle-ci, il s'est mis à rire d'un rire sans force.
-Oui, Mizuki. Un jour sans doute, et de la manière qui répondra le mieux aux circonstances, il faudra que je me débarrasse de toi.
-Tsukasa, couche avec moi.
Mais ça n'a aucun sens, tu sais. Prononcer de telles paroles avec cette voix suppliante, comme si tu suppliais un bourreau de te laisser la vie sauve, Mizuki, tu sais, ça n'a absolument aucun sens.
Comme si tu pensais être sauvé en couchant avec moi, Mizuki. Mais être sauvé de qui, de quoi ? De moi ? Ou de l'absence de moi ?
Mince, Mizuki, ne demande pas de tout prendre de toi à quelqu'un par qui tu crains d'ores et déjà d'être abandonné. Parce que, Mizuki, tu offres sur un plateau d'argent une confiance que tu sais ne pas devoir exister. Parce que tu essaies de te persuader que c'est en offrant aveuglément cette confiance que tu lui donneras une bonne raison d'exister. Naïf, Mizuki, tu es naïf.
Ta confiance, depuis le début, que crois-tu que je veuille en faire ?
-Tu sais, Tsukasa, si tu acceptais, alors je ferais tout ce que tu veux. Parce que je jure de n'obéir qu'à toi et à toi seul, Tsukasa, c'est de toi seul que je veux être l'esclave.


Allumez la lumière, et tous les plus beaux papillons seront prêts à s'y brûler pour seulement s'en approcher de toujours plus près. Allumez une lumière artificielle, et vous brûlerez les ailes de papillons innocents.
Le menton posé sur ses genoux, Tsukasa fixe avec morosité la fleur jaune dire joyeusement bonjour au soleil. Idiote, tu sais, à force de soleil, tu vas dessécher et faner. Idiote, tu sais, il faut de la pluie, oui, il faut des temps de grisaille et de pluie parfois aussi pour survivre. C'est la vie, c'est comme ça petite fleur, tu ne peux pas vivre juste de soleil et de lumière, parce que si c'était possible alors, tu sais, les humains ne vivraient que d'amour et d'eau fraîche.
-Tsukasa, que fais-tu ? s'enquit Mizuki comme il s'approche prudemment vers le corps recroquevillé de Tsukasa au milieu du trottoir.
-J'arrose le pissenlit.
-Tu l'arroses ?
Il s'est bien demandé ce que Tsukasa entendait par-là, car il ne disposait de quoi que ce fût avec lequel il pût arroser la plante et alors, intrigué, Mizuki est venu s'accroupir aux côtés de Tsukasa. Et si le regard de celui-ci ne pouvait plus se détacher de ce petit bout de végétal au bout de la tige duquel s'ouvraient des rayons de soleil délicatement parfumés, Mizuki, lui, rivait avec insistance le visage désespérément de profil de Tsukasa.
Alors, Mizuki comprit ce que Tsukasa voulait dire lorsqu'il parlait d'arroser la fleur.
Dans le silence, la tristesse et la tendresse d'un homme qui se recueille face à un être cher disparu, Tsukasa versait des larmes et elles, dans la lenteur de quelqu'un qui s'approche avec précaution comme par peur d'annoncer sa venue, elle s'écoulaient et, achevant leur parcours sur ce visage de marbre, venaient s'écraser en offrande sur la petite fleur qu'une existence humaine abreuvait.

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