Flash-Black - Chapitre 16

Juliet

-C'est à cette heure-là que tu rentres ?
D'un coup de coude dans les côtes, Tsuzuku a fait basculer l'autorité d'Atsushi. L'homme, sous le poids de la surprise autant que de la douleur, fut incapable de protester et, se pliant comme la douleur le traversait, il se pliait aussi à la volonté de son neveu, radieux tyran qui pénétra le seuil, marchant dans la maison comme si un tapis rouge se déroulait au fur et à mesure de ses pas.
-Tsuzuku, attends, se ressaisit Atsushi en courant après le garçon. Que crois-tu que tu puisses obtenir en agissant en dictateur ? Tu ne te montres pas durant deux jours et, à ton retour, tu ne daignes même pas m'adresser la parole, préférant me frapper ? Tsuzuku, tu sais à quel point je suis compréhensif et patient mais tu es en train de frôler les limites de...
-Tu ne m'as pas appelé durant ces deux jours.
Tsuzuku avait fait volte-face et dans ses yeux brûlait une flamme de colère qui pourtant, ne pouvait faire fondre la glace éternelle de son regard. L'ennemi du pardon. « Je suis l'ennemi du pardon », voilà ce que semblait dire Tsuzuku à quiconque sur qui il levait ce regard prêt à tout détruire sur place. Le feu et la glace, deux éléments complémentaires qui, ensemble, formaient cette entité invincible, existence unique en ce monde qui était née avec Tsuzuku, et qui grandissait avec lui.
Sans baisser un seul instant les yeux face à celui qui devait lever la tête pour le défier, Atsushi a dégluti.
-Ne mens pas. J'ai laissé des dizaines de messages sur ton répondeur.
-Mais mon téléphone était éteint, rétorqua Tsuzuku.
-Alors ne me reproche pas de ne t'avoir contacté, imbécile ! Dis-moi à la fin, que cherches-tu, Tsuzuku ? Que t'arrive-t-il à disparaître du jour au lendemain sans donner signe de vie pour réapparaître comme si de rien n'était ?! Et d'ailleurs, peux-tu me dire la raison de cet accoutrement ?

Tsuzuku a semblé déboussolé, mais cela ne devait durer qu'un infime instant. Cet accoutrement, c'était sa chemise léopard de soie ouverte sur sa poitrine blanche, c'était son jean déchiré à la ceinture duquel pendaient des chaînes, c'était les vieilles chaussures de toile ternies, salies et trouées, c'était son vernis noir craquelé, les mèches de ses cheveux noirs désordonnées, le maquillage sur ses yeux charbonnés, le rouge sur ses lèvres étalé jusque sur son menton, bref ; c'était un Tsuzuku négligé qui semblait sortir tout droit d'un combat à mains nues contre un gang de yankees.
Sauf que si telle bataille il y avait eu alors, à moins que Tsuzuku ne fût doté d'une force surnaturelle, sans doute ne porterait-il pas encore cette montre-bracelet en or rutilant vulgairement autour de son poignet. Une montre dont l'apparence, au-delà d'être admirée, était faite pour être vue de loin par quiconque. Un grossier signe extérieur de richesse, en somme.
-Tsuzuku, d'où sors-tu ce... cette chose ?
Instinctivement, le garçon a resserré sa main autour du poignet sur lequel le regard noir de son oncle s'était fixé, insistant.
-C'est un cadeau. Je n'ai plus le droit de recevoir des cadeaux, à présent ?
-Et je peux savoir quel ami as-tu de si riche et généreux pour t'offrir ce genre d'horreur vulgaire et tape-à-l'œil ?
-Quoi ? provoqua Tsuzuku, refusant de perdre face à ces reproches sous-latents. Tu es jaloux, peut-être, qu'un homme si riche veuille de moi ?
-Un homme si riche... murmura Atsushi comme s'il venait d'entendre un mot profane. Et c'est pour un « homme si riche » qu'un gamin comme toi se maquille comme il le serait dans un bordel et revient chez moi la chemise ouverte ?
-Alors, je suis une pute à tes yeux, n'est-ce pas, mon oncle ? Plutôt que de faire tes allusions lâches, pourquoi ne peux-tu me dire clairement ce que tu penses de moi ?
-Ce que je pense de toi, Tsuzuku, est que tu n'es qu'un imbécile qui se laisse avoir par les miroitements dorés de mille merveilles et de qui un salaud usant de son argent se fout royalement ! Est-ce que j'ai besoin de te le dire ?! Si tu ne seras jamais ce que tu appelles une pute à mes yeux, Tsuzuku, alors sache que tu en es une aux yeux de cet homme !
-Jamais ! Mon oncle, jamais, au grand jamais, je ne ferais quoi que ce soit qui ne compromette ma fierté, mon oncle, et si cette montre est là, c'est parce que je l'ai voulue, c'est parce que l'on a seulement voulu me faire plaisir. Mais en aucune manière je ne...
-Ne me mens pas ! aboya Atsushi avec une violence paralysante. Si c'est de l'argent que tu veux, Tsuzuku, alors ne crois-tu pas que je gagne moi-même assez bien ma vie pour t'apporter tout ce que tu désires ?!
-Mais toi tu n'es jamais là !
Tsuzuku recule. Il a cet air de petit chiot effrayé qui le dénature, cet air de celui qui réalise soudainement avoir commis une faute et qui s'attend, fatalement, à recevoir le châtiment qu'il mérite. Mais de faute Tsuzuku n'avait pas commise, et le petit chiot effrayé que le chien enragé était sans transition devenu a vu s'approcher un maître contrit par le regret.
Lorsque la main d'Atsushi s'est posée, inoffensive, sur la joue rougie du garçon, il a senti monter en lui la rancœur :
-Toi, mon oncle, tu es comme les morts ; j'aurai beau t'appeler encore et encore, tu ne répondras pas.
« Pourquoi ? » pensait Atsushi qui retenait dans sa poitrine les sanglots venus du fond de ses entrailles. Pourquoi est-ce à moi d'entendre pareille chose, moi qui pour mon neveu ai tout voulu, moi qui pour mon neveu ai tout accepté... Même ce que j'aurais dû refuser de toutes mes forces.
Et pendant que les pensées d'Atsushi le torturaient, impitoyables, Tsuzuku cultivait en lui des sentiments que jamais alors il n'eût voulu faire pousser.
-Me parler de ce que je désire... Mon oncle, ne me fais pas rire. Ce que je désire, tu n'as jamais eu la moindre idée de ce que c'était.

Il l'a ôtée, la main gêneuse d'Atsushi sur sa joue, et il a reculé encore comme pour mieux évaluer cette personne qui se tenait là, devant lui, intimidante et pourtant si facile à briser, au fond. Juste une muraille infranchissable de par sa hauteur, mais trop facile à écrouler comme sa pierre était friable.
-La preuve en est que tu me crois prêt à sacrifier mon honneur pour des objets qui ne veulent rien dire.

Où s'en allait Tsuzuku, Atsushi l'ignorait. Ou plutôt, il en avait bien l'idée pourtant, il refusait de se dire que c'était auprès de cet homme chargé de mystères que l'adolescent venait chercher du refuge. Parce que cet homme malgré tout était peut-être dangereux. Parce qu'il avait réussi à retenir Tsuzuku durant des jours sans qu'il n'éprouve le besoin de donner des nouvelles. Parce que si Tsuzuku venait chercher du secours auprès d'un homme qui pouvait le mettre en danger, alors cela voulait dire qu'Atsushi, aux yeux de Tsuzuku, était peut-être plus dangereux encore.
Il avait la main sur la poignée de la porte, Tsuzuku, lorsque subitement une pensée le figea. Lorsqu'il s'est retourné, Atsushi n'a pas vu ce maquillage tapageur, sa coiffure défaite, sa chemise ouverte ni même cette montre clinquante appeler toutes les attentions sur son poignet.
Non, ce qu'Atsushi a vu en voyant le visage de Tsuzuku, ce n'était rien qu'un adolescent qui de sa jeunesse n'avait gardé que le corps.
Mais dans le regard douloureux de Tsuzuku, la vieillesse d'une vie trop lourde pesait.
-Eux, au moins, ils ont l'excuse de ne pas pouvoir m'entendre. Les morts.







Il n'avait pas eu besoin de demander qui. Il n'avait pas eu besoin de regarder non plus à travers le petit œillet pratiqué dans la lourde porte.
Parce que Hiroki savait que des coups répercutés avec une ardeur désespérée contre sa porte alors qu'il était plus de quatre heures du matin pouvaient ne venir que d'une personne.
Il a accueilli dans ses bras Tsuzuku qui lui avait sauté au cou sans crier gare. Si fin, le corps secoué du garçon autour duquel il referma ses bras. Trop fin, juste une brindille facile à briser. Et comment, a pensé Hiroki, comment une poitrine si fine peut-elle supporter un cœur si lourd ? Comment ne pas craindre qu'à chaque seconde ce corps si frêle et si digne pourtant ne cède sous le poids de l'âme qu'il renfermait ?
Au creux de l'oreille de Hiroki, la voix de Tsuzuku se lamentait, entrecoupée :
-Pourquoi, Hiroki ? Pourquoi est-ce qu'il a fallu qu'il meure... ?
-Mais, Tsuzuku, tu le sais, non ? murmure Hiroki, les yeux dans le vague. Parce que c'est moi qui l'ai tué.
Silence. Tsuzuku a les yeux grand ouverts, écarquillés même. C'est la surprise qui lui vaut cette réaction et l'arrêt subit de ses sanglots, avant que la brusque réalité ne lui éclate à la conscience et qu'avec elle n'éclatent à nouveau ses sanglots irrépressibles.
-Je ne parlais pas de mon père...
 

 
 
 
 





 

-J'ai pour vous la plus belle nouvelle de votre vie : Monsieur, j'ai le bonheur suprême de vous annoncer que votre neveu est vivant.
Un tournis s'est emparé d'Atsushi. Devant lui rayonnait ce visage affichant un sourire qui frôlait les étoiles. Uruha se tenait là, sur le perron, tournant le dos à la nuit qu'en l'espace d'un instant, il venait de désagréger à coups de rayons de soleil.
Mais ce n'était pas possible. Le soleil depuis quelques heures déjà s'en était allé et si en subsistait si vite un autre alors, il ne pouvait produire qu'une lumière artificielle. De leur splendeur, les paroles d'Uruha n'avaient d'égal que leur non-sens.
-Ne fais pas battre mon cœur comme ça, imbécile.
Une fatigue immense a assombri le visage d'Atsushi qui couvrit ses yeux de sa main dans une longue inspiration. Comme si pendant ces secondes durant lesquelles il avait gardé un silence hébété, il n'avait pas pu respirer.
-Tsuzuku... prononce Uruha tandis qu'il gravit le perron d'une marche pour atterrir sur le seuil. Votre neveu Tsuzuku, Monsieur Sakurai, je crois l'avoir reconnu... le croisant dans la rue de l'hôpital lorsqu'enfin je suis définitivement sorti de celui-ci.
-Es-tu seulement certain que c'était lui, toi qui n'as connu Tsuzuku qu'inerte, pâle, amoché et les yeux clos sur un lit ?
-Eh bien, s'enhardit le garçon avec un air de joie malvenu, me considérant comme un excellent physionomiste, je serais prêt à jurer qu'il s'agissait là de ce garçon que j'ai côtoyé passivement durant des semaines. Euh... en moins maigre, en moins balafré, en plus maquillé aussi sans doute, mais vraiment, c'était le même.
-Peux-tu me dire alors où mon neveu se rendait ? renchérit Atsushi, ignorant les dernières remarques qu'il jugeait désobligeantes du garçon.
-Aucune idée, Monsieur Sakurai. Ai-je fait une erreur que de ne pas m'en enquérir auprès de lui ? Il semblait pressé, vous savez.
-Alors pour quelle raison au juste es-tu venu me déranger chez moi si ce n'était pour m'être utile ?
-Mais parce que l'ayant vu, j'ai pensé que comme vous étiez seul, je pourrais venir vous voir.
Des grands yeux larmoyants de chien battu, une tête levée qui quémande des caresses. Pour un peu, Atsushi lui eût demandé la patte qu'Uruha la lui eût donnée sans plus attendre, glapissant de joie et étouffant d'affection.
-Parce que je suis sorti de l'hôpital aujourd'hui, vous savez.
Des lèvres molles, affaissées en une moue chagrine et suppliante, mais un embryon de sourire juste au coin, là, de quelqu'un qui espère avec beaucoup de crainte, mais qui compte au fond de lui quand même sur sa capacité de séduction. Dégoulinant de mièvrerie, Uruha a les yeux arrondis sur celui à qui il cherche par cette voie tacite à communiquer mille sentiments. Dans un soupir mi-résigné, mi-exaspéré, Atsushi s'écarte du seuil. À peine. Mais ces quelques centimètres parurent une porte grand ouverte à Uruha qui, sans plus attendre, se précipita dans la maison dans un air victorieux.
-Ne te comporte pas ici comme si tu étais chez toi ! explosa Atsushi, laissant éclater ses nerfs tendus.
-Je ne me comporte jamais ainsi chez moi.

Et ce disant, le garçon de s'installer sur le moelleux canapé de cuir noir face à la table basse du salon et, les mains sagement posées sur ses genoux, observa Atsushi sans se défaire de ce fourbe sourire en coin, tel un client dans un café intimant tacitement au serveur de venir lui apporter à boire. Insupportable.
-Pourquoi es-tu venu chez moi ? gronda Atsushi, hermétique.
À la manière enjouée et directe avec laquelle le garçon s'exprima, il semblait à l'homme que ce dernier s'attendait depuis le début à ce genre d'interrogatoire.
-Pour être honnête avec vous, répondit-il du tac-au-tac, j'avais bien prévu de rentrer chez mes parents, du moins pour ce soir, seulement le hasard -ou le destin- a fait qu'en sortant de l'hôpital, j'ai croisé celui que j'ai aussitôt reconnu comme étant votre neveu, bien que l'ayant vu de loin. Réalisant alors subitement que, puisque votre neveu était dehors, vous deviez en ce moment être seul chez vous, j'ai bien sûr spontanément pensé que c'était là une occasion inespérée de venir vous voir. Évidemment, si votre neveu devait revenir durant ma présence alors, ne le renvoyez pas sauvagement comme vous l'avez fait la dernière fois : je m'enfuirai par la fenêtre de votre chambre, voilà tout.


À ce moment-là, Atsushi s'est demandé pourquoi le mot « problème » avait été inventé. Plutôt que de parler de « problème » comme entité clairement définie et à part, il eût été bien plus sage et suffisant de simplement parler d' « humains » lorsqu'un problème se présentait, car lorsque cela arrivait alors, il arrivait inévitablement sous forme humaine. Apporter des problèmes, voilà qui était exclusivement inhérent à la nature humaine et, en l'occurrence, le problème se présentait cette fois sous forme d'un adolescent aux airs d'ange mais à l'esprit tordu par mille et une fourberies.
-Écoute-moi bien, Atsuaki, articula gravement Atsushi comme il s'approchait du garçon rayonnant, ne crois pas que je ne t'aime pas... Je t'aime beaucoup, au contraire, mais la vérité est que là, présentement, tu me gênes. Alors, plutôt que de venir déranger un pauvre homme délaissé par sa seule famille comme moi, pourquoi ne vas-tu pas rendre visite à ton bien-aimé professeur ?
-Mais, Atsushi, c'est vous qui l'avez laissé entendre la dernière fois : je n'aime pas mon professeur.
Et voilà qu'Uruha retournait contre Atsushi ses propres armes. Ou plutôt retournait-il contre lui transformées en armes des paroles qui n'en avaient pas été à leur origine. Si ce n'était pas une malédiction, c'était une punition divine.
-Tu m'as mal compris, soupira Atsushi qui perdait ses forces. Lorsque, ce soir-là, j'ai subodoré que tu n'aimais pas ton professeur... Tu le sais bien, je voulais simplement dire que tu n'étais pas sincèrement amoureux de lui. Malgré tout, tu éprouves de l'affection à son égard, n'est-ce pas ?
-J'en éprouve tout autant pour vous, Monsieur Sakurai, répondit innocemment le garçon, imperturbable.
-Tu viens seulement chercher auprès de moi ce que Sugihara Yasuhiro n'a pas su t'apporter, n'est-ce pas ?
Le visage de séraphin d'Uruha taillé sur du marbre, ses cheveux dorés à la feuille. Un camaïeu d'or. C'est la lumière artificielle du plafond qui fait miroiter ces couleurs nobles sur ses mèches, et Uruha, inconscient de sa beauté figée de l'instant, baisse les yeux.
-Toi, Uruha... La vérité est que tu n'as jamais été amoureux de Sugihara Yasuhiro, n'est-ce pas ? Bien sûr, tu l'as aimé, et tu l'aimes encore parce qu'en cet homme tu as vu des qualités que tu n'as jamais cessé de chercher chez un être humain et pour cette raison, Uruha, tu as voulu devenir le petit ami de cet homme. Faisant fi de la morale, du danger et de la situation dans laquelle tu vous risquais, lui et toi... Tu voulais que Sugihara Yasuhiro devienne ton petit ami parce que tu voulais vivre chez lui, Atsuaki. Et si tu voulais vivre chez lui, c'est parce qu'au lieu d'un petit ami, c'est un père que tu voulais obtenir de ton professeur. Alors, Uruha, pour avoir dans ta vie ce père qui te manquait, tu étais prêt à lui offrir ce qu'il a heureusement refusé : ton corps, et ta dévotion.

Est-ce que le marbre s'érode ? C'est ce qu'a craint Atsushi lorsqu'il a vu le temps qui se préparait dans les yeux d'Uruha ; des yeux humides qui laissaient présager une pluie imminente.
-Un effet de mode... ? a murmuré Atsushi comme il écarquillait des yeux remplis de terreur sur du vide. À renier son père ou tuteur pour venir trouver refuge chez un homme, serait-ce donc un effet de mode chez vous, les jeunes ? Là où mon fils m'abandonne pour trouver un père chez un inconnu, c'est le fils d'un autre qui vient quémander ma paternité ! Vous... Que vous arrive-t-il, à la fin ?

La réaction brutale, ces accusations gratuites et pourtant teintées de vérité fissurèrent un peu plus Uruha. Une entaille de largeur infime et pourtant profonde, presque invisible à l'œil nu tant elle était fine, qui abîmait le marbre.
Et conscient du poids de ses mots, s'ils ne pouvaient les changer alors, Atsushi au moins voulut alléger le ton avec lequel il s'adressait au garçon. De la douceur dans sa voix, c'était tout ce qu'il pouvait faire.
-Je ne peux pas non plus devenir ton père, Uruha.
-Je pourrais peut-être devenir un frère pour Tsuzuku.
Lorsqu'Atsuaki a rassemblé en lui assez de courage pour relever ses yeux, il a croisé ceux de l'homme. Il a vu tant de regrets dans le regard d'Atsushi que l'adolescent, ça l'a désespéré. Alors, en plus de causer de la peine au garçon, Atsushi était-il condamné par-là à s'en infliger à lui-même ?
C'était encore plus abject, plus absurde, plus douloureux. Dans sa poitrine si fine, le cœur d'Uruha devenait trop gros.
-Bien sûr, vous ne seriez pas mon père officiellement... Sur le plan juridique, mes parents le resteront toujours, vous n'avez pas besoin de m'adopter mais, officieusement, je pourrais devenir votre fils et alors, parfois, je viendrais chez vous, Atsushi. Ces jours-là, Atsushi, ceux-là au moins, je serais votre fils et le frère de votre neveu.
-Tu ne peux devenir le frère de Tsuzuku, trancha sans hésitation Atsushi.
-Pourquoi ?! se désola le garçon, heurté de la violence avec laquelle il avait prononcé ces mots. Si votre fils s'imagine que je couche avec vous alors, il lui suffira de dire la vérité !
-Cela n'a rien à voir avec ça, Uruha ! Tsuzuku, il... Tsuzuku ne rêve pas d'un frère comme toi.
-Et c'est quoi, l'idéal de frère de Tsuzuku ?


Ça avait tout d'une question piège. La question d'un être fourbe et dissimulateur qui, sachant déjà la vérité, la soupçonnant du moins sinon, cherchait insidieusement à l'arracher des lèvres qui, depuis toujours, s'étaient closes sur elle.
Ça avait tout d'une question piège, oui, comme en sous-latence brûlait la colère, s'agitait l'impatience, provoquait la défiance dans ces prunelles qui, à travers les paupières étrécies d'Uruha, fixaient Atsushi avec une ardeur extrême.
Ça avait tout de cela, oui, et pourtant, Atsushi devait savoir que seule la détresse avait amené le garçon à faire ressortir de tels sentiments et que depuis le début, il n'avait jamais existé la moindre raison pour qu'à l'ignorance du garçon ne fût mise une fin.
Dans la moiteur oppressante du silence, dans sa vase gluante et malodorante, la voix d'Atsushi s'est débattue.
-Quelqu'un qui n'est pas toi, Uruha. L'idéal de frère de Tsuzuku, c'est quelqu'un qui n'est personne.








-Que tu avais la beauté pour passion, je n'aurais jamais pu m'en douter. Kazamasa, je ne te savais pas un esthète si accompli.
Kazamasa n'a pas relevé. Il n'a relevé ni les propos moqueurs de Tsuzuku, ni les yeux d'ailleurs. Il ne devina pas même la raison de cette remarque, bien qu'elle dût être évidente lorsque l'on savait que depuis une dizaine de minutes déjà, Tsuzuku pouvait sentir sur sa peau nue la brûlure d'un regard intense.
La fascination incontestable de Kazamasa, d'ailleurs, ne passait pas inaperçue pour leurs camarades de classe qui ne manquaient pas de jeter des coups d'œil suspicieux et de proférer des messes basses à l'égard du garçon.
-Que Tsuzuku pue la beauté à plein nez, tout le monde le savait depuis longtemps mais toi, son meilleur ami, on dirait que tu viens seulement de le découvrir.

Ce furent les propos de Miyavi lorsque celui-ci était passé à côté de Kazamasa pour venir se placer à l'extrémité de la piscine, prêt à plonger. Ces propos n'avaient été nullement destinés à des fins blessantes, mais Kazamasa les avait perçus comme un sous-entendu dont la nature ne lui plaisait guère. Un coup de foudre ? C'était bien ce qu'avait semblé insinuer Miyavi non sans malice, mais, vraiment, était-ce chose possible ?
Ridicule. C'est par la remarque de Miyavi que Shou venait seulement de comprendre celle de Tsuzuku et, non sans une grimace de désagrément, le garçon détourna les yeux.
-J'ai cru que tu n'en finirais plus de m'admirer de la sorte, a déclaré Tsuzuku, à mi-chemin entre la moquerie et le reproche. Je suis heureux de voir que tu reconnais le caractère unique de ma beauté pour laquelle une main divine assurément a œuvré, mais enfin, me lorgner ainsi seulement parce que tu as le privilège de me voir en maillot de bain... Je te recommanderais un peu plus de retenue.
-Ce n'était pas toi que je lorgnais, imbécile, avait rétorqué Shou.
-Vraiment ? sourit Tsuzuku, visiblement amusé de tant de mauvaise foi. Eh bien, laisse-moi te dire que tout le monde a pu remarquer la manière avec laquelle tu me fixais. Un peu plus et je vais finir par croire que tu rêves de t'approprier ce magnifique corps que, malheureusement pour toi, seul ton cher parrain a le droit de toucher. Kazamasa, ne me dis pas que tu serais assez mesquin pour être jaloux de ton parrain ?
-Détestable, cracha Kazamasa entre ses dents. Tsuzuku, il est juste devenu impossible d'avoir une conversation avec toi.
Sur ce, le garçon tourna les talons à son ami -si tant est qu'ainsi il pouvait être appelé- et, sans plus attendre, vint se ranger derrière l'une des trois files d'élèves qui se tenaient devant la piscine, attendant le signal de départ de leur professeur.
 
 
 


-Toi aussi, tu as un doute ?
Shou s'est retourné. Derrière lui Aoi se tenait là, les bras croisés sur sa poitrine sculptée et couvrait Kazamasa d'un regard empli d'assurance. Instinctivement, Shou avait croisé ses bras sur sa poitrine qui ne faisait pas le poids face au torse de Joyama ; réaction qui lui valut un sourire en coin de la part de son camarade qui devina ses pensées alors. Il était vrai, après tout, que Joyama n'avait toujours pas renoncé à obtenir le cœur de Shou et, s'il voulait son cœur, sans doute convoitait-il le reste. C'est du moins ce que semblait croire Kazamasa en cachant ainsi sa poitrine de ses bras.
-Je te parle de la cicatrice de Tsuzuku. Moi aussi, lorsque je l'ai revue cette fois-là, j'ai trouvé qu'il y avait quelque chose de bizarre.
Aoi regardait droit devant lui, à présent. Le signal avait été lancé et déjà, des garçons avaient entamé leur course à la nage dans la piscine. Quelques secondes encore, et c'était le tour de Kazamasa. Sans détacher son regard d'Aoi, celui-ci a reculé, s'approchant du rebord.
-Même si je n'arrive toujours pas à comprendre quoi.
Alors qu'une idée traversa l'esprit de Kazamasa, à nouveau le signal fit écho dans la salle couverte et, comme si le simple signe de la main de Joyama l'avait propulsé, Shou atterrit tête la première dans l'eau chlorée.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 

-Tu te fous de moi ?
Un frottement sur l'asphalte, un frottement sur la peau. Grimaçant de douleur, Tora a regardé sur son bras écorché le sang former des petites taches troubles. Lorsque Tora a relevé la tête, il eut à peine le temps de voir une forme sombre foncer sur lui qu'il s'est retrouvé la bouche en sang, son crâne heurtant le sol.
-J'aurais dû me douter que ça cachait quelque chose de pas net. Si j'avais su dès le début, tu vois, alors je n'aurais pas eu besoin de chercher.
La main que Tora avait portée à sa bouche a fini en un tendre carmin. Exactement comme si ces coups ne s'étaient produits que dans un cauchemar duquel il venait de se réveiller, Tora s'est redressé. Il était digne, étranger à la douleur ou du moins, l'ignorant comme si jamais il n'avait entretenu de rapports avec elle.
-Depuis le début, j'avais dans mon groupe une pute prête à tout pour moi.
-Je me disais aussi que c'était louche, chef. Prendre la défense d'un parfait inconnu, c'était pas le genre de Tora. Depuis le début, tout ce que tu voulais, toi, c'était trouver une occasion de prendre ton pied, hein ?
-C'est toi qui prendras mon pied si tu ne fermes pas ta gueule, Takashi.
Ce disant, Tora avait planté ses yeux en ceux du jeune homme qui s'était mis à sentir le sang bouillir dans ses veines. Implacable tandis que son sang à lui couvrait la moitié inférieure de son visage et striait son bras droit, Tora avait reporté un regard serein sur son chef.
-Ne t'occupe pas de la manière dont je me suis procuré cet argent. Le fait est que je te l'ai apporté dans les délais escomptés, telle qu'était la condition pour que je sois libéré de vos chaînes. Par conséquent, je n'ai plus rien à faire avec vous.
-Et le gamin ?
-Le gamin ? interrogea Tora.
-Celui que Takashi avait trouvé pour moi. Celui que tu as emmené avec toi.
-Ce n'est pas un gamin, répondit simplement Tora dans un haussement d'épaules.
-Dis-moi ce que tu en as fait.
Tora s'est demandé, comme ça, quel sens prenait le terme « ce que tu en as fait » lorsque c'était d'un être humain qu'il était question. Il ignora les regards lourds qui pesaient sur lui depuis son arrivée, ces regards chargés de méfiance et de reproches comme s'ils l'accusaient d'avoir eu recours à une tricherie pour tenir ses engagements. Comme s'ils l'accusaient d'avoir remporté cette bataille tacite. Comme s'ils l'accusaient de partir. Comme s'ils le soupçonnaient de les trahir.
-Que voudrais-tu que j'en aie fait, dis ? Parce que Mahiro est un être humain, il ne revient qu'à lui seul de faire quelque chose de lui-même.
Il l'avait sentie, bien sûr, leur présence menaçante, à eux qui s'approchaient lentement mais sûrement et qui ne tarderaient pas à former une enceinte humaine autour de son corps qui serait alors prisonnier. Il avait senti le danger depuis le début, parce que la vérité exposée au grand jour, lorsqu'elle est sombre, apparaît toujours comme une provocation.
Du moins est-ce le nom que l'on lui donne pour se donner une excuse plus tard d'y avoir répondu par la violence. La violence, oui.
Elle est le seul recours pour les lâches qui ne peuvent justifier de leurs mauvaises actions par des raisons autres que celle du seul plaisir que leur procure la cruauté gratuite.
Tora en a toujours conscience et, pour cette raison, il défie cette dizaine de paires d'yeux braqués sur lui comme des canons.
-Tu ne l'avais pas compris, chef ? La raison pour laquelle j'ai voulu vous quitter, c'est qu'au fond, moi, je ne peux pas être comme vous.

-Attrapez-le.
C'était le prix à payer. Sa dignité contre l'humiliation qu'il avait infligée : celle d'avoir simplement évoqué la vérité. Il le savait, il l'avait su dès le début : même s'il réussissait sa mission, alors, Tora ne pourrait pas vraiment s'en sortir indemne. Parce que l'on ne quitte pas ceux avec qui l'on a tenu des engagements, même après avoir rempli un accord, sans être pris pour un traître. C'est le prix que depuis le début il s'était préparé à payer pour ce garçon inconnu aux allures de fille et aux cheveux violets nommé Mahiro. C'est le prix qu'il était heureux de payer pour ce garçon qu'il connaissait si bien aux allures d'ange et aux yeux de braise nommé Mahiro.
-Tu crois qu'on va te laisser partir sans aucun dédommagement ?
Il a senti des forces enragées saisir ses poignets et ses bras furent immobilisés, croisés derrière son dos.
Tora n'avait plus qu'une chose à faire, et c'était celle de ne rien faire. Parce que la lutte du désespéré était inutile contre la rage du nombre, parce qu'il fallait bien que quelqu'un serve pour apaiser leur haine, parce que cette personne jamais ne devait être Mahiro. Puissent-ils ne jamais partir à sa recherche. Puissent-ils ne jamais le trouver.
Puisse-t-il ne plus jamais tomber entre les mains souillées de sang de ceux qui ont oublié jusqu'au sens de l'humanité ; de ces êtres humains qui, parce qu'ils n'en ont jamais vraiment été, n'ont jamais pu savoir ce que c'était non plus. Parce qu'un être humain, lorsqu'il était digne du nom qu'il portait alors, n'était rien qu'une créature beaucoup trop facile à briser. Parce que Tora s'était souvenu du sens véritable de l'être humain lorsque, sous ses yeux, l'image de Mahiro avait fait son apparition pour la première fois.

Bien sûr, Tora n'aime pas la violence, mais plus que le fait de la subir, c'est sa seule existence qui raye son cœur d'une entaille transversale. Parce que la violence est gratuite, parce qu'elle se distribue sans distinction, parce qu'elle s'attaque aux innocents dont la nature pourtant les a faits étrangers à elle, parce qu'elle est lâche, parce qu'elle demeure en groupe pour ne pas être vaincue, parce qu'elle menace et terrorise pour ne pas être dénoncée, parce qu'elle tue pour vivre, parce qu'elle est un vampire qui puise sa source dans les veines des autres, parce qu'elle fait des esclaves pour être reine.
Non, c'est sûr, Tora n'a jamais aimé la violence. C'est juste qu'il avait mis trop de temps à s'en rendre compte. C'est juste qu'il lui avait fallu être le spectateur, lorsque ce n'était pas l'acteur, de son odieuse pratique pour se rendre compte de la cruauté de la théorie. Parce que la violence était gratuite et que ceux qui en devenaient son terrain de combat où elle menait une guerre à sens unique n'avaient pas de prix.
Tora n'aime pas la violence.
Malgré tout, ce soir, contre elle, il ne se défendra pas.


Il y eut un craquement sinistre. Le choc de la barre de fer contre son crâne. Des papillons ont dansé devant les yeux de Tora. Des papillons bleus au milieu d'un halo de lumière blanche.
C'est cela, a pensé Tora tandis que sa vision s'embrumait. Allumer la lumière, faire entrer les papillons.
Attirer les êtres innocents et libres par une lumière qui n'est qu'un pur artifice et, à la fin, exposer leurs cadavres punaisés sous une vitre de verre. La collection de victimes naïves qui ne demandaient rien d'autre qu'un peu de lumière dans la nuit.
À la seule idée que lui aussi avait été un papillon, Tora a eu envie de pleurer. C'est qu'avant de réaliser qu'il n'avait été attiré que par ces promesses miroitant mille merveilles que l'on lui avait faites, Tora n'avait jamais pu penser qu'il eût pu être un papillon pris au piège. Tora jamais dans sa vie n'avait un seul instant pensé, comme ça, qu'il avait pu être un innocent.
Si seulement, a pensé Tora. Si seulement j'avais su faire la différence entre la lumière douce et chaude du soleil et celle, si froide et contrefaite, qui trompe seulement la nuit sans jamais pouvoir la vaincre.
Si seulement j'avais été plus honnête avec moi-même. Si seulement, au lieu de m'inventer des forces que je n'avais pas, j'avais pu reconnaître mes faiblesses. Si seulement...
Et pourtant, au fond de lui, Tora n'arrive pas à regretter. Parce que la dernière pensée qui le traverse avant de sombrer dans l'inconscience est que si Tora n'avait jamais fait partie de ce gang alors, jamais il n'aurait pu rencontrer Mahiro.
Et Mahiro, jamais il n'aurait pu le sauver.
Alors, au final, sacrifier le bronze pour l'or, ce ne pouvait pas être une mauvaise chose.
 

 
 


-J'ai comme une impression de déjà-vu.
Quelqu'un parle dans son rêve. Du moins, c'est ce que Tora aurait voulu pouvoir se dire. Mais Tora ne dort plus et ce qu'il entend comme provenant d'un autre monde ne peut venir que d'ici, tout près. La conscience encore engourdie par le choc, Tora tente de se souvenir. Se souvenir où et quand a-t-il déjà entendu cette voix qui, sans savoir pourquoi, l'effraie. Tora a un mauvais pressentiment. Lui aussi, il a une impression de déjà-vu. Déjà-vu, ou déjà entendu plutôt, et sans que ses souvenirs ne puissent parvenir à sa conscience, il a l'intime conviction que cette voix n'est pas rattachée à un passé agréable. Alors, Tora se sent en danger. C'est son instinct qui veut ça ; Tora a appris à se méfier de tous les dangers et même de ce qui à première vue n'en contenait aucun.
-J'ai vécu la même chose, tu sais. Enfin, je veux dire... Bien sûr, il n'aurait jamais pu arriver que je me retrouve un jour dans une situation et un état aussi pitoyables que les tiens. Ce que je veux dire par-là c'est que... j'ai déjà vu cette scène.
La réponse lui est venue, éclair de lucidité. Peut-être eût-il mieux valu que ne lui soit laissée l'obscurité du doute. Peut-être qu'il aurait préféré ne pas savoir. Car à l'angoisse du mystère avait succédé la terreur de la connaissance. À ce moment-là, Tora ne s'imaginait pas un seul instant qu'il ne courait aucun danger. Tout ce qu'il savait était qu'à cette voix était associé le nom de celui qui avait longtemps été son ennemi même si, en réalité, seul le destin plutôt que leurs propres sentiments en avait décidé ainsi.
-Mais il y a une différence toutefois. Tu n'es pas lui. Et lui, si j'ai eu envie de le sauver ce soir-là, tu sais ça tient compte du miracle. Parce que moi, je suis un tueur plutôt qu'un sauveur.

Tora entrouvre les yeux. Ça n'a duré que l'espace d'un instant avant qu'il ne referme malgré lui ses paupières incroyablement lourdes. Penchée sur lui, il a vu une silhouette floue dont le visage était encadré de long cheveux noirs et raides. C'est à ce cadre d'encre autour d'un visage d'albâtre que Tora l'eût reconnu si sa voix ne lui avait suffi.
-Que devrais-je faire, selon toi ? Ma nature voudrait que je te laisse crever ici comme un rat. Mais, dans le fond, est-ce que ce serait juste ?
Tora ne sait plus vraiment ce qui est juste ou pas. Même s'il était heureux de se faire tabasser pour Mahiro, même si tout valait mieux que cela, malgré tout, Tora se demandait si vraiment tout cela était nécessaire. S'il avait vraiment mérité cette violence. S'il était juste qu'il ait eu à la subir pour avoir le droit de définitivement la fuir.
Définitivement ? Ah, ce n'est même pas vrai. En ce monde, aucun être humain n'est à l'abri de la violence. Pas même ceux qui n'avaient jamais pactisé avec elle. La preuve, Mahiro...
-Le jour où j'ai sauvé Mizuki, je ne savais même pas qui il était. Je l'ai sauvé comme ça, sans raison, juste parce qu'à ce moment-là, je l'ai voulu. Mais je réalise que, dans le fond, je n'ai jamais su non plus qui tu étais vraiment.

Est-ce que c'était un piège ? Est-ce que cela aussi, c'était une lumière factice que l'on allumait dans le but d'attirer le seul papillon qui se trouvait dans les alentours, un papillon blessé qui n'avait pas même la force de voler jusqu'à cette lumière ? Est-ce que ces belles paroles aussi, n'étaient que mensonge ?
-La seule chose que je sais de toi est que tu n'es qu'un déserteur. Alors, malgré tout, on ne doit pas être si différents, pas vrai ?
Tora se demande si c'est un compliment. Il se demande s'il peut être comparé à lui grâce à leurs qualités communes ou bien si seuls leurs défauts les unissent. Des déserteurs. Tora n'avait pas su déceler ce que ce mot pouvait bien vouloir dire lorsqu'il sortait de ces lèvres. Des déserteurs, est-ce que c'était forcément quelque chose de mal ? Déserter du crime et de ceux qui le commettent... Après tout, il l'avait fait aussi. Alors, si même lui l'avait fait, il ne pouvait pas penser que c'était mal. D'être un déserteur.
-Et puis, ce gosse, là, tu l'as sauvé aussi, non ? À ta manière, tu as sauvé ce gosse comme j'ai secouru Mizuki. Alors vraiment, dis, je crois que l'on n'est pas si différents.
 

Silence. On dirait qu'il se prépare à dire quelque chose mais que quelque chose le fait hésiter. Il semble réfléchir. Bien sûr, Tora n'en sait rien mais c'est juste l'impression qu'il a sur le coup, là. L'autre est en train de réfléchir. Comme si consciencieusement il pesait le poids de chacune de ses paroles, de chacun de ses gestes. Comme s'il mesurait le poids de ce qu'il s'apprêtait à faire. Comme si l'enjeu était beaucoup plus grand que ce qu'il n'y paraissait.
Pendant ce temps, Tora a un peu peur. Il a peur d'être emmené par des bras qui n'ont pas toujours fait que protéger et étreindre. Il a peut d'être abandonné là, dans sa douleur, dans sa paralysie contre laquelle il tente de lutter, désespérément. Tora veut bouger mais il ne le peut pas, et il lui semble que quelle que soit l'issue de cette situation, au final, il sera toujours en danger.
-Ah, c'est bon, tu sais. Tu avais beau faire partie du clan ennemi au mien malgré tout, toi, tu as toujours été le seul à avoir ce je ne sais quoi qui te rendait un peu attendrissant.

Tora se sent soulevé. Il se sent léger, un poids plume qui ne peut rien contre le plomb. Si l'autre voulait lui faire du mal alors, il n'existait rien en Tora qui eût pu l'en empêcher. Sauf, peut-être, ce « il ne sait quoi qui le rendait un peu attendrissant. » Tora a peur, mais Tora a honte aussi. Depuis le début, il avait toujours eu besoin de quelqu'un pour le sauver. Parce que Mahiro aussi, c'était un mensonge. Depuis toujours, il avait semblé que Tora avait été le sauveur de Mahiro et pourtant, Tora le savait au fond de lui, celui qui avait sauvé l'autre, c'était Mahiro.
Parce qu'encore et toujours, c'est Mahiro qui avait enseigné à Tora ce qu'était un être humain. Et cela, il le lui avait enseigné sans le savoir, juste en étant lui-même. Alors, en se souvenant ce qu'était un être humain, Tora à son tour aussi a pu se souvenir qui il était.

-Tsukasa, j'ai mal.

Tora pleure. C'est la dernière chose qu'il aurait imaginée, la dernière qu'il aurait souhaitée. Mais là, en cet instant où tout semble sens dessus-dessous, Tora ne peut rien faire. Il se sent transporté dans les airs et c'est comme une berceuse corporelle qui, peu à peu, l'apaise. Alors, Tora pleure de soulagement ? Alors même qu'il se trouve dans les bras de celui qui fut jadis son pire ennemi, Tora se sent en sécurité. Pour la première fois depuis si longtemps, Tora n'a pas l'instinct de se méfier et, dans ces bras qui l'emportent il ne sait où, il est juste heureux. Heureux de n'avoir pas été abandonné. Heureux d'avoir été reconnu par quelqu'un comme un être humain.
-Il s'agit d'un miracle, Tora. Que je sois passé par-là à ce moment-là, c'est vraiment un miracle. Oui, tu sais, c'était la même chose pour Mizuki. Décidément, moi, je dois être un miracle.
Il dit ça sans le penser, Tsukasa. Même si dans le fond, ce hasard deux fois répété avait tout du miracle. Et pour commencer, un ancien démon reconverti en ange, ça ne pouvait pas porter d'autre nom que celui du miracle.
-Emmmène-moi le voir, Tsukasa. Je t'en supplie, emmène-moi voir Mahiro.


 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


-Où vas-tu ?
Tsuzuku a stoppé ses pas. Bien que la voix derrière lui ne lui inspirait aucune confiance de par les reproches qui semblaient en découler, il s'est retourné et a offert à Kazamasa un regard qui se voulait dénué de toute agressivité. Même si dans les veines de Tsuzuku, le sang était un peu trop chaud.
-Serais-tu mon chaperon, Kazamasa ?
-Ne te moque pas de moi. Tu sais très bien ce qui m'inquiète à ton égard, Tsuzuku.
-J'ai le droit de faire ce que je veux avec Hiroki.
Elle n'a plus aucun pouvoir, la provocation de Tsuzuku. Elle n'a plus rien d'impressionnant, son assurance, aussi véritable soit-elle. Les idées qui traversent l'esprit de Shou, à ce moment-là, elles font de Tsuzuku rien qu'une victime qu'il lui faut protéger. Protéger Tsuzuku comme la dette de ce qu'il avait fait pour lui par le passé.
-Dis plutôt que c'est lui qui fait ce qu'il veut de toi.
-Parce que tu crois que l'on m'achète avec de l'argent ?
La déconvenue de Tsuzuku est peut-être feinte. Si elle ne l'est pas alors, c'est qu'il se passe dans les coulisses de la pièce entre les acteurs des choses qu'aucun spectateur ne pourrait soupçonner. Comme une histoire d'amour entre deux acteurs qui, sur scène, jouent le rôle de deux ennemis jurés. Quelque chose d'aussi absurde, quelque chose de trop beau à première vue pour être vrai.
Mais là, devant les yeux sondeurs de Kazamasa, le visage de Tsuzuku est défait et dans le fond, peut-être que la désolation a atteint sa conscience en même temps que les mots du garçon. Il est désolé, oui, profondément déçu même si l'on en croit son expression et alors, Tsuzuku semble penser avec regrets que celui qu'il croyait être son meilleur ami voyait en lui une personne qu'il n'était pas.
-Non, Kazamasa, je suis désolé. Ceux qui ont de l'argent, c'est moi qui les achète avec ce qu'ils n'ont pas.


« Et tu peux me le dire, toi, ce que Hiroki n'a pas et que tu peux lui offrir ? »
En réalité, Kazamasa a peur. Peur que Tsuzuku cache un secret, cache un don qu'il avait et dont il était lui-même exempt. Quelque chose qui ferait de Tsuzuku un être unique et irremplaçable aux yeux de Hiroki ; quelque chose qui ferait de lui un être plus précieux que ne l'était son filleul.
Quelque chose que Tsuzuku renfermait en lui de si précieux que dès lors, la personne de Kazamasa n'apparaîtrait pour Hiroki que comme une chose d'importance mineure, si elle n'en devenait pas même invisible.
Alors, ce que Hiroki n'avait pas que Tsuzuku prétendait pouvoir lui apporter, à ce moment-là, Kazamasa aurait donné n'importe quoi pour le savoir. Et si jamais il ne pouvait l'obtenir à son tour pour s'approprier l'attention de Hiroki, si les yeux de son parrain devaient être détournés de lui alors, il ferait au moins en sorte qu'ils ne le soient aussi de Tsuzuku.
Parce qu'il ne pouvait pas lui voler ce qu'il avait de plus précieux. Parce que Tsuzuku ne pouvait pas lui voler la seule chose qui lui restait après qu'il n'eût privé Kazamasa de sa personne même. Oui, Kazamasa avait déjà perdu Tsuzuku et par sa faute à lui encore, il se voyait sur le point de se voir arracher sous les yeux la seule personne en qui il avait gardée entière sa confiance.
Alors, tant pis pour les moyens qui devaient être employés ; si Tsuzuku détenait une arme secrète, Kazamasa, quant à lui, se savait capable de brandir un bouclier invisible. Un bouclier qui servirait d'obstacle incontournable entre Hiroki et Tsuzuku.
-Je te préviens, Tsuzuku. Même les meilleurs chasseurs peuvent finir dévorés par les loups dont ils convoitent la fourrure. À la fin, Tsuzuku, celui que tu crois avoir attrapé, il sera trop tard lorsque tu te rendras compte que tu es prisonnier dans ses filets.

Tsuzuku a souri. N'eût-il eu cet air condescendant qui ne l'avait jamais vraiment quitté depuis ce jour où il avait repris conscience dans son lit d'hôpital, le sourire de Tsuzuku eût pu paraître presque tendre. Un peu comme un adulte qui s'amuse de la candeur naïve d'un enfant qui n'a encore rien appris de la dure réalité de la vie. Il y avait cette tendresse dans son sourire, oui, et peut-être ce fond de tristesse qui trahissait la conscience de la désillusion future qui frapperait celui qui avait causé ce sourire.
Et ce sourire aurait été touchant de sincérité, dans toute son amitié et sa compassion, s'il n'y avait eu cette tache rouge sang d'un mépris de moins en moins dissimulé.
-Le loup que je connais, Kazamasa, ne sera jamais assez idiot pour dévorer la seule personne encore capable de le nourrir. Car dès lors que je disparaîtrai, Hiroki n'aura plus rien.
Ça n'avait aucun sens. De tout temps, Hiroki avait vécu sans Tsuzuku et sans doute se portait-il bien mieux à cette époque où l'adolescent n'était pas encore venu bouleverser sa vie, elle si remplie, elle dans laquelle il s'épanouissait au milieu d'une image qui faisait de lui une personne adulée, entourée de tous les soutiens qui le protégeaient des menaces qui peuvent frapper toute personne suscitant l'envie. Une vie qu'il menait riche, aussi bien dans les expériences qu'elle lui apportait que l'argent que celles-ci lui rapportaient.
De tout temps, oui, Hiroki avait été un roi avant que Tsuzuku ne vienne enfermer dans son château ce roi qu'il voulait garder pour lui seul.
Mais parce qu'un roi demeurait éternellement un roi alors, qu'importe qu'il ne dût gouverner que sur une seule personne ; des deux protagonistes, Tsuzuku était sans le savoir destiné à être celui qui finirait tôt ou tard au service du plus puissant.
Et si Shou savait déjà avoir perdu l'amitié qui les avait liés depuis des années, lui et le garçon, alors il ne laisserait pas Tsuzuku se perdre lui-même.
Même si dans le fond, Tsuzuku semblait s'être perdu depuis qu'il avait rouvert les yeux après des mois de silence.
-Si tu n'arrêtes pas de le voir, Tsuzuku, alors je ne resterai pas sans rien faire.

C'était une menace.
Tsuzuku ne l'avait pas perçue comme telle. Parce que Tsuzuku avait des autres une vision faussée à cause de la vision qu'il portait sur lui-même, il était incapable de concevoir que, vraiment, il pût trouver un adversaire à sa taille. Aux yeux de Tsuzuku, il lui était impossible même d'avoir un adversaire tout court.
C'est pour cette raison que, mettant ces paroles sur le compte de la détresse et de la jalousie, Tsuzuku n'a pas pris les paroles de Kazamasa au sérieux.
-J'en suis heureux, Kazamasa. De tout temps, si tu savais comme j'ai jubilé de voir des désespérés s'agiter dans le vide.
Il lui aurait sauté à la gorge. Au-delà de sa peur, au-delà de la dernière étincelle d'espoir de retrouver l'ami qu'il avait connu jadis, Shou aurait pu lui sauter à la gorge. Mais il ne l'a pas fait.
Parce qu'à ce moment-là, tandis qu'il rendait à Tsuzuku son regard de défiance, Shou s'est demandé par-devers lui
si, tuant ce Tsuzuku qu'il s'était mis à détester, il pourrait vraiment retrouver celui qu'il avait aimé jadis et qui semblait avoir été tué dans cet accident.

 









 
-Dis à mon filleul de venir ici.
Tsuzuku danse. D'un pied sur l'autre, il se balance, à gauche, puis à droite, de nouveau à gauche, se penche tant qu'il semble sur le point de tomber lorsque subitement, il se ressaisit. Et à nouveau la balance, le rythme monotone d'un pas répétitif ; il semble balancer son corps au rythme d'une musique qu'il est le seul à entendre. La musique des pensées qui défilent dans sa tête. À l'en voir, c'est une musique douce, presque soporifique en fait. Au final, c'est peut-être une musique neurasthénique ; défilant dans la tête de Tsuzuku, elle ne laisse défiler dans ses yeux qu'une ombre évanescente. C'est une absence. Tsuzuku est là mais il est ailleurs ; Tsuzuku est là mais il n'est qu'un persona trompeur, une machinerie humaine. Tsuzuku a l'esprit embrumé ; ses pensées sont comme un alcool anesthésique par lequel il s'enivre sans en avoir l'air. Il les consomme pour perdre la tête et s'il veut perdre la tête, c'est pour mieux les consommer sans en souffrir. Il est comme ça, Tsuzuku ; à s'anesthésier avec des médicaments desquels il deviendra à chaque jour qui passe un peu plus dépendant. Une overdose de ses propres pensées, voilà ce que fera un jour Tsuzuku si au-delà du masque du persona ne paraît jamais le filigrane de son vrai moi. Sous le sourire vicieux du persona, il y a un autre sourire, et sur les lèvres de Tsuzuku, c'est un sourire de pantin taillé au couteau.
Mais devant Tsuzuku qui continue à se balancer inlassablement d'un pied sur l'autre, indifférent à toute intervention extérieure, imperméable à elles en fait, Hiroki ne voit qu'un visage dont le sourire figé au coin de ses lèvres se vampirise de rouge.
-Immédiatement, Tsuzuku. À la fin, je ne tolérerai plus tes agissements.

La balance s'immobilise. Raide et équilibrée, elle ne pèse pas plus d'un côté que de l'autre. Tsuzuku est figé. Ou presque. Ses yeux se sont mis à papillonner, ses paupières à papilloter, comme si une agression extérieure brûlait ses rétines. Peut-être la balance elle-même pèse-t-elle moins que ce qu'elle doit peser. Peut-être que le corps de Tsuzuku est trop fragile pour supporter sur ces minces épaules un poids qui existe peut-être sans être visible. Peut-être, ce n'est encore et toujours que peut-être. Depuis le début, tout n'est peut-être qu'un jeu pour Tsuzuku. Depuis le début, tout n'est peut-être qu'un attentat-suicide. Prêt à tout pour détruire les autres, Tsuzuku est prêt aussi à se détruire lui-même ; la preuve de son désespoir est là, jumelle à la preuve de sa haine et de sa cruauté. Si Tsuzuku peut sacrifier sa propre vie pour gâcher celle d'un autre alors, Tsuzuku, à ses propres yeux, n'a pas plus de valeur que tout le reste. Hiroki se met à penser que le rouge sur les lèvres de Tsuzuku est le rouge du sang dont un vampire s'abreuve pour obéir à sa nature plutôt qu'à sa propre soif. C'est ce qu'il a pensé, sur le coup, tandis que Tsuzuku se tenait toujours immobile, ses yeux en proie à des papillotements intenses.
Et puis, il fallait le reconnaître, de toute façon ; Tsuzuku avait maigri.
Il n'aurait su dire où pouvait-il vraiment le voir mais là, devant les yeux fixes de Hiroki, Tsuzuku semble plus maigre que d'habitude. Ou bien alors est-ce sa chemise qui serait devenue plus grande.
-Impossible, Hiroki, impossible. Si Shou nous voyait ensemble... Il ne doit pas savoir...
-Que ne doit-il pas savoir, Tsuzuku ? provoqua Hiroki qui ne s'attendait que trop à la réponse.
-Mais, que vous et moi entretenons une relation plus que particulière. Hiroki...

Hiroki se lève, et si Tsuzuku le regarde approcher sans rien en dire, il ne sait pas que ses yeux trahissent la peur latente en lui ; la peur de quelqu'un qui sait qu'il n'est pas à l'abri de tous les dangers, quelqu'un qui, à ses dépens, a vu la violence se mettre à l'œuvre. Parce que oui, c'était bel et bien de la violence qu'il y avait eu de la part de Hiroki, ce jour-là, tandis qu'il l'avait giflé. Et la surprise qu'il avait lue dans les yeux de Tsuzuku en même temps que la déception, l'amertume et l'impuissance qui l'empêchaient de se défendre, Hiroki s'en souvenait si bien que, voyant le garçon demeurer immobile à son approche, il a cru que celui-ci demeurait sage dans le seul espoir de ne pas attiser sa colère.
Mais si Tsuzuku ne savait pas que Hiroki n'était pas vraiment en colère, Hiroki, lui, ne se doutait pas que le manque total de réaction du garçon venait de la plus parfaite indifférence.
-Il est vrai, Tsuzuku, que toi et moi entretenons une relation « plus que particulière ». Du moins est-ce toi qui t'es évertué à l'entretenir mais, Tsuzuku, ce qu'imagine Kazamasa quant à ce que nous sommes l'un pour l'autre est totalement faussé et pour cette raison, gamin, je te prie de faire venir mon filleul jusqu'ici afin qu'une bonne fois pour toutes, il se débarrasse de ses doutes.
-Puisque tout ce qui vous importe est que votre filleul retrouve une imagé idéalisée de vous, Hiroki, alors pourquoi ne pas lui dire vous-même de venir ici ?
-Parce que tu es le seul responsable de cette affaire, Tsuzuku. Parce que tu es celui qui a fait croire à Kazamasa que je refusais de le voir en ta présence, parce que tu m'as prêté des actes et des paroles qui lui ont fait penser que j'avais des choses à cacher, parce que je ne veux pas avoir l'air de quelqu'un qui cherche à s'excuser et à faire oublier ses erreurs en se repentant, parce que je veux qu'il sache que toi et toi seul refusais qu'il soit là en même temps que toi, Tsuzuku. Parce que je veux que tu prennes tes responsabilités et que tu témoignes à mon filleul le respect que votre prétendue amitié est censée impliquer, parce que tu n'as pas le droit de m'éloigner de lui, alors, maintenant, dis à Shou de venir.
-Mais depuis hier, jusqu'à aujourd'hui et encore demain, Hiroki, vous serez toujours ma propriété.


Ou bien était-ce l'inverse. Lorsque Tsuzuku s'est retrouvé le corps prisonnier sous celui, massif et robuste, de Hiroki, il ne laissait rien paraître que cette douce satisfaction de quelqu'un qui obtient justement ce qu'il veut. Comme si depuis le début, Tsuzuku s'était attendu à se voir dans cette position de soumission face à celui dont il avait attisé la colère. Remuant un peu plus les braises à l'aide du tisonnier rougi, Tsuzuku souriait et si la puissance de Hiroki pouvait le promettre à une défaite certaine, il savait malgré tout que cette puissance n'était que physique.
-Un viol... Hiroki, et vous qui laissiez entendre n'avoir rien à cacher à votre filleul...
-Un viol, Tsuzuku, ou même un meurtre ne suffiraient pas à exprimer l'intensité avec laquelle je suis parvenu à te détester. Contrairement à toi, je ne m'amuse pas à mettre les autres plus bas que terre afin de me sentir plus grand. Tsuzuku, maintenant, appelle-le.
-Et comment comptez-vous m'y forcer, si vous dites ne rien vouloir me faire ?
-Je te l'ai déjà dit, Tsuzuku : le pouvoir que tu exerces sur moi dépend de ma volonté, et d'elle seule. Si j'ai mis un terme provisoire à ma carrière alors, c'est parce que je l'ai bien voulu.
-Mais il semblerait que vous ne vouliez pas mettre un terme à vos relations avec Kazamasa, cependant, Hiroki, vous n'avez pas le pouvoir vous-même de regagner sa confiance. Et la seule chose qui vous effraie, Hiroki, n'est pas de perdre Shou pour ce qu'il est : vous craignez en réalité qu'il ne se venge en déclarant public le fait que vous n'êtes qu'un homme qui use de son argent pour acheter des jeunes garçons.
-Toi, crachait Hiroki dont les mains resserrées autour des frêles poignets tremblaient. Tsuzuku... Tu n'es qu'un...
-Prostitué ? Mais oui, Hiroki, puisque la seule raison pour laquelle je reste avec vous est que vous me donnez votre argent.

Un peu de rouge est resté au coin des lèvres de Hiroki. Un rouge de passion, un rouge de colère, un rouge de feu, un rouge de haine, un rouge de vie. Le sang fatal dont le vampire avait laissé ses lèvres colorées, il est venu là déposer un peu de lui-même au coin des lèvres de l'homme qui ne dit rien. Et sous lui, le visage de Tsuzuku resplendit, victorieux. Voilà, pense Hiroki. Avec un regard qui a la couleur du ciel, il fallait qu'il ait des lèvres de la couleur de l'enfer. À un regard de bleu de glace, il fallait qu'il oppose un sourire de feu. Si seulement, a pensé Hiroki, si seulement Tsuzuku n'avait pas été maquillé alors, les choses auraient été peut-être bien différentes. Si seulement il ne portait pas sur son visage ce persona trompeur alors, peut-être le paradoxe de l'être mi-ange mi-démon aurait laissé place à une entité homogène et unique, une personnalité entière que rien n'aurait découpée.
Peut-être que si Tsuzuku n'avait pas été maquillé alors, peut-être que sous ses airs cruels et charmeurs de vampire, il n'y aurait eu que l'expression d'un adolescent juste un peu étrange, juste un peu sournois, juste un peu troublant. Mais pas mauvais, non.
Si Tsuzuku ne portait pas le grimage de son persona alors, peut-être n'aurait-il jamais semblé malfaisant.
-En ce qui vous concerne, Hiroki... murmure Tsuzuku du bout des lèvres. Il est seulement de votre faute si vous ne voulez pas profiter de mon corps. Malgré cela, moi, je reste toujours ce prostitué qui ne veut votre compagnie que pour votre argent.
-Tu n'avais qu'à le prendre et repartir, si ce n'était que cela.

Tsuzuku semble fatigué. Lui qui, quelques instants plus tôt, avait les paupières papillotantes, voilà à présent qu'elles se fermaient doucement et qu'il les gardait à demi-closes avant de les rouvrir dans un effort subit. Mais malgré lui elles se refermaient bientôt, et Tsuzuku devait lutter pour garder ouverts ses yeux de cristal.
-Si depuis le début, tu n'avais voulu que mon argent, Tsuzuku, alors, tu n'avais qu'à tout prendre et repartir.
-Êtes-vous stupide, Hiroki ? Ou bien croyez-vous que je le sois ? Si je vous prenais votre argent alors, il ne fait aucun doute que les conséquences me retomberaient aussitôt dessus.
-Si tu me le prends, oui, Tsuzuku, c'est vrai. Mais pas si je te le donne.
-Même si vous me le donnez, vous irez m'accuser de vous l'avoir dérobé.
-La seule chose précieuse que tu m'as volée, Tsuzuku, tu sais quelle est-elle. Et à la fin, je te forcerai à me la rendre.


Tsuzuku ferme les yeux. L'espace d'un instant, il ne ressemble plus qu'à un enfant sorti d'un spectacle d'école et qui, épuisé après sa représentation, se serait endormi encore déguisé et maquillé. C'est sûr, le corps de Tsuzuku est aussi fragile qu'il est beau et pourtant, ce corps-là à la merci de celui d'un homme fort et en colère semble n'avoir pas peur. Comme si c'était sous la protection chaleureuse d'un père qu'il se trouvait, le corps de l'enfant prisonnier était détendu, serein, flegmatique même dans son indifférence. Indifférence ou confiance ? Hiroki n'aurait su le dire, mais tout ce qu'il savait alors était que le plus faible n'était pas toujours celui qui semblait en avoir le rôle.
Et pourtant, il savait qu'il ne lui fallait pas perdre, qu'il n'en avait ni le pouvoir ni le droit. Hiroki gagnerait. Qu'importe la manière, qu'importe le temps que cela lui prendrait, qu'importe qu'il lui faille pour cela blesser d'autres personnes. D'une façon ou d'une autre, de manière loyale ou malhonnête, Hiroki triompherait.
Parce qu'il avait ce sentiment en lui que, sortant vainqueur d'une bataille dont il ne comprenait pas encore clairement la nature alors, Hiroki ne serait pas seul à gouverner, tout comme il ne serait pas le seul à tomber s'il venait à chuter dans le gouffre de la défaite. Hiroki ne perdrait pas. Et tant pis si pour cela il devait s'en prendre à un enfant sans défense, tant pis si pour cela il devait être mordu par les crocs d'un vampire sans pitié. Tant pis, a pensé Hiroki.
Parce que si Tsuzuku règne, il régnera seul.
Si Hiroki venait à régner cependant alors, sans doute que le souverain jamais ne laisserait seul ce petit bout d'homme avec lequel il pourrait, il le sait, partager son règne.
-Si tu ne ramènes pas Kazamasa à la réalité, Tsuzuku, si tu ne le ramènes pas à moi alors, je te jetterai comme l'ordure que tu te seras révélé être.


« Si tu ne t'occupes pas de lui, Tsuzuku, alors, je t'abandonnerai comme le lâche que tu te seras montré être. »
 

 

-Pourquoi ...?
Il les a rouverts. Là où il y avait un sourire victorieux quelques instants plus tôt, il n'y avait qu'une grimace latente que la pudeur retenait. Là où les lèvres de Hiroki avaient touché celles du garçon, il manquait un peu de rouge à lèvres. Là où Tsuzuku avait volé un baiser salé, il avait gagné l'amertume de paroles douloureuses. Comme si le simple fait de les prononcer lui demandait un effort pour lequel il devait sacrifier toute son énergie. Comme si le simple fait de donner une vie à ses pensées conférait à Tsuzuku le pire sentiment de défaite et d'humiliation qu'il ait jamais connu.
-Pourquoi est-ce qu'alors que Kazamasa et vous m'avez pris ma famille, je devrais vous laisser la vôtre ?

Tsuzuku a la voix calme. Ou peut-être est-il simplement trop fatigué pour mettre de l'émotion dans ses paroles. Sa voix semble atone, c'est une apathie, fausse jumelle de l'indifférence, et les poignets de Tsuzuku, prisonniers dans les mains de Hiroki, sont froids. Sa peau est glacée comme si, en la touchant, elle voulait que l'on croie toucher la neige blanche et pure dont elle a l'air.
-N'en profite pas... souffla Hiroki après un instant de silence. Ta condition d'orphelin, Tsuzuku, n'en profite pas pour attirer la pitié sur toi. Parce que je n'ai rien à voir avec ça, parce que Kazamasa est on ne peut plus étranger à cette affaire... N'en profite pas. Si tu as besoin de quelqu'un à martyriser pour faire retomber ta rancœur, Tsuzuku, alors, ce n'est pas à Kazamasa que tu dois t'en prendre.
-Mais Kazamasa est responsable autant que vous de la disparition de ma famille.
-Est-ce que c'est de violence que tu as besoin pour que tu cesses enfin d'agir en ordure ?!


« Parce qu'il suffit de subir la violence d'un autre pour s'éloigner à jamais de celle-ci ? »


Tsuzuku ouvre des yeux ronds. Adieu ce tendre air ensommeillé qui lui avait conféré, l'espace d'une illusion, cet air d'ange, un ange déchu, mais un ange quand même. Tsuzuku a les yeux aussi grand ouverts qu'il a le cœur fermé, et ses lèvres voleuses de baiser à peine entrouvertes semblent vouloir laisser apercevoir un secret qu'il veut faire convoiter. Dans les yeux de Tsuzuku, les pensées défilent en nuées de lumière, étoiles filantes aussi claires qu'éphémères. Des assauts de lucidité qui disparaissent aussi vite qu'ils sont apparus, traîtres et lâches, sans laisser de traces. Ou du moins, pas de trace visible dans cette âme qui les sent encore en elle comme l'on sent autour de sa gorge la douleur d'une main un instant plus tôt resserrée autour.
Tsuzuku a agrandi des yeux ronds sans le savoir, et la surprise qui se lit en lui attise celle de Hiroki qui, instinctivement, desserre ses doigts de ces bras qui ne bougent pas.
Tandis qu'il recule sur le canapé sur lequel reste étendu le corps du garçon, Hiroki le dévisage et, en cet instant, il lui semble que Tsuzuku n'est qu'une créature inhumaine capable de changer d'apparence sans transition. Une transfiguration totale. Tantôt un jeune angelot pour, l'instant d'après, devenir un vampire que des milliers d'années auraient aguerri dans le malheur et la cruauté.
-Que tu me fasses le responsable de la mort de ton père, Tsuzuku, je suis d'accord... Parce que même si je ne l'ai pas voulu et que tu le sais, c'est vrai que je suis celui qui a causé la mort de cet homme mais... Kazamasa... Ose encore une fois accuser mon filleul de crimes qu'il n'a pas commis, essaie encore de l'éloigner de sa famille pour te venger de ne plus avoir la tienne, oui, vas-y, montre-toi si odieux, injuste et lâche et alors, Tsuzuku, je te le jure, je me vengerai même si cela devait retomber sur moi.
-Pourquoi... a articulé Tsuzuku tandis qu'il se redressait, défiant. Pourquoi prendre la défense de ce salaud tandis qu'à cause de lui, j'ai failli perdre la vie dans cet accident ?
-Et je commence à penser que tu aurais vraiment dû la perdre.


Toujours de la surprise. Encore et toujours plus grande. Surpris, et choqué, oui ; mais ce que Hiroki ne sait pas est que la raison du choc de Tsuzuku n'a rien à voir avec l'acerbité de ces propos auxquels le garçon pourtant ne s'attendait pas. Non, ce que Hiroki ne savait pas était que si Tsuzuku paraissait si surpris alors, c'était parce que l'homme venait de déclarer des propos qui mettaient subitement en doute ce qui, pour Tsuzuku, avait été depuis le début une évidence.
Une évidence que Hiroki aurait fondamentalement dû savoir et qu'il venait sans le vouloir de révéler ignorer. Et cette ignorance de la part de l'homme, c'est précisément elle qui a plongé Tsuzuku dans la détresse.
-Mais je l'ai déjà perdue.
 

Menteur, songe tristement Hiroki. Menteur qui fera toujours tout pour s'attirer la compassion des autres. Menteur qui aime mieux faire mal que d'avoir mal, menteur qui recherche l'affection là où il ne mériterait que la colère, menteur qui recherche les honneurs là où il mériterait la punition. Menteur, encore et toujours, menteur. Ah, Tsuzuku, tu es bel et bien un vampire, dis. Parce que les morts-vivants, de par leur nom même, sont la plus grande mascarade de l'Histoire. Parce que tu ressembles à un mort qui fait semblant d'être vivant, mais la réalité est que tu es un vivant qui se veut faire croire mort.
-Le jour où Kazamasa m'a fait avoir cet accident, Hiroki... Ce jour-là, je suis déjà mort.
Hiroki secoue la tête. Il ne veut plus rien entendre, surtout pas des mensonges aussi odieux. Il ne veut plus rien voir, surtout pas ces yeux qui l'implorent et qui laissent croire à une fierté évincée par le désespoir. Il ne veut rien savoir, et surtout pas le sens véritable caché derrière ces sophismes créés de toutes pièces par un mythomane.
-Et ça ne valait même pas le coup.


Il a eu un hoquet. Un soubresaut, et Tsuzuku qui plaque sa main sur sa bouche. La tromperie qui porte le visage si doux et pitoyable d'un ange déchu, le Diable qui pleure à genoux devant Dieu pour une miséricorde que ses crimes ne peuvent obtenir. Tsuzuku qui garde sa main devant sa bouche et ses yeux dont le ciel bleu est sublimé par les nuages de cendres noires autour d'eux, le mélange de deux mondes côte à côte qui font un ciel gris en train de pleuvoir. Il pleut, oui, le ciel de Tsuzuku. Et à ce que sa raison appelle une mascarade, Hiroki veut demeurer insensible.
-Mourir ce jour-là dans le seul but de venir te rencontrer, Hiroki... Au final, ça ne valait même pas le coup.


Elles n'ont vraiment aucun sens, les paroles de Tsuzuku.
Mais après tout, Tsuzuku n'avait peut-être aucun sens lui-même. Peut-être était-ce pour cette raison qu'il n'y en avait aucun au moindre de ses actes, au moindre de ses mots. Oui, c'était sûr, Tsuzuku depuis le début n'était qu'un concentré inutile de non-sens.
Et sous les yeux insensibilisés de Hiroki, le non-sens une fois de plus a fait ses preuves.
Tout simplement, le non-sens a tenté de mettre fin à son absurdité.
 

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