Flash-Black - Chapitre 17

Juliet

-Tu portais encore cette atrocité sur toi.
Léthargie. Dans les veines de Tsuzuku un liquide anesthésiant invisible a été injecté. Il a les yeux vitreux, le teint pâle, et son corps recroquevillé en position fœtale sur le lit semble plus que jamais être celui d'un enfant. D'un enfant, ou sinon d'un être indéterminé qui semble bien trop fragile pour pouvoir être protégé. C'est pour cette raison que, si le bras avec lequel Hiroki avait enfermé le corps de Tsuzuku ne lui voulait aucun mal, il ne pouvait non plus rien faire pour lui. Il n'avait aucune puissance face à cette faiblesse, et la poitrine chaude de Hiroki appuyée contre le dos courbé de Tsuzuku faisait sentir ses battements à travers la carapace. Le poing replié contre sa bouche, tel un enfant suçant son pouce, Tsuzuku somnolait ou bien son esprit vagabondait-il dans un ailleurs qui à personne d'autre n'était accessible.
-Tu n'y parviendras pas. Tu sais, attendrir les cœurs de pierre de cette manière... Je ne comprends vraiment pas ta façon de penser.

Il ne pense pas vraiment, Tsuzuku. Il a une idée fixe gravée dans sa tête, une image immobile gravée sur ses rétines, et en son for intérieur le temps est demeuré figé. Hiroki ne le sait pas mais, en cet instant même, Tsuzuku a déserté le présent.
Il a fait volte-face vers le passé et depuis, il est resté immobile au milieu de la route d'un hier qu'il est le seul à voir. Tsuzuku fait face à son passé.
S'il lui fait face, à lui qu'il craint tant, c'est parce qu'il a peur qu'en lui tournant le dos, le passé ne le poignarde par derrière. Ça lui est déjà arrivé après tout. Sur son dos contre lequel la poitrine de Hiroki est appuyée, Tsuzuku a une plaie. Elle est invisible mais pourtant elle est bien là, béante et sanguinolente.
-Jamais je n'aurais cru... que tu cachais encore un couteau sur toi, Tsuzuku. Depuis ce premier jour où tu m'as menacé avec lui, tu n'as jamais cessé de le porter en venant me voir, n'est-ce pas ?
-Parce que je ferais comment, si vous aviez l'idée de vous venger ? Face à votre force physique, j'ai toujours eu conscience que je ne pouvais rien faire.

Hiroki redresse le buste. Légèrement il se penche, et sous ses yeux le visage de profil de Tsuzuku, dissimulé derrière les mèches d'encre noire en bataille, semble celui d'un être innocent. Bien sûr, ce n'est sans doute qu'une illusion, et pourtant, gardant conscience de cette tromperie, Hiroki choisit de s'agripper à cette apparence de toutes ses forces.
-De quelle vengeance parles-tu, Tsuzuku ?
-La vengeance du mal que je vous ai fait.
Hiroki détourne le regard. Il se demande si c'est vrai, le semblant de regret qu'il croit percevoir au fond de cette voix sans force. Il sait, Hiroki, que tout ce qui vient de Tsuzuku peut être calcul, tout ce qui sort de lui peut être piège, et pourtant, Hiroki, il a un cœur qui sait des choses que sa raison ignore. C'est un sentiment, comme ça, qu'il n'identifie pas, qu'il n'écoute pas mais malgré tout, il l'entend, parce que l'on entend toujours quelqu'un qui parle à côté de nous, qu'importent les efforts que l'on peut déployer pour l'ignorer.
-C'est à Kazamasa que tu as fait du mal plus qu'à quiconque, Tsuzuku.
-Mais faire du mal à Kazamasa, c'est vous faire du mal, à vous.
Tsuzuku ne bougeait pas. C'est à peine s'il remuait les lèvres pour parler, et le son de sa voix était étouffé comme il gardait son poing replié contre sa bouche, enfantin.
-Oui, a reconnu Hiroki après un instant de silence.
-Alors, jusqu'à la fin, je garderai sur moi un couteau pour me protéger de votre vengeance.
-C'était pour te protéger aussi, que tu as essayé de te trancher les veines ?


Il est vraiment bête, Hiroki. Sur le coup, cette pensée a arraché à Tsuzuku un sourire qui fut tel une étoile filante derrière les nuages opaques d'un ciel de nuit. Sa lumière est visible à travers, faible et pourtant on sait qu'elle est là, l'étoile qui l'a fait naître, la nuée d'une gaieté éphémère venue redonner un souffle d'espoir là où l'on s'asphyxiait. Oui, c'est sûr, Hiroki est bête. Parce qu'il pose des questions qui ne méritent pas d'être posées, est-ce qu'il serait doté d'un cerveau défectueux ? Tsuzuku rigole, mais Tsuzuku sait, ça n'a rien de drôle.
Hiroki a conscience qu'un garçon de dix-huit ans qui cherche à trancher sa propre vie ne peut décidément pas chercher à se protéger. Après tout, se protéger, depuis le début, c'était la dernière chose à laquelle Tsuzuku semblait penser. Parce que l'on ne se présente pas auprès d'un vampire sous prétexte de vouloir le tuer sans savoir au préalable si ce vampire a soif de sang. Parce qu'il aurait pu avoir soif, Hiroki. De vengeance, de la douleur de Tsuzuku, et de sa personne tout entière qui venait le provoquer, défiante, Hiroki aurait pu avoir soif.
Et si de la douleur de Tsuzuku Hiroki n'avait pas envie, ce n'était après tout qu'un sacré coup de chance.
Parce que Tsuzuku, il était bien assez fragile pour être à la merci d'un autre homme si tant est qu'un autre homme le voulait.
-Cela, Hiroki, c'est parce que je savais que quoi que vous puissiez en dire, vous me prendriez en pitié.


Hiroki se pose la question. S'il l'a pris en pitié. En pitié de quoi, d'ailleurs ? Hiroki savait-il vraiment de Tsuzuku des choses pour lesquelles il pût lui témoigner de la compassion ? Hiroki connaissait-il de la vie de Tsuzuku des événements pour lesquels avec lui il n'aurait pu s'empêcher de partager la douleur ? Peut-être que la pitié que Hiroki ressentait au fond de lui n'était que le fruit de sa culpabilité : oui, c'était lui, après tout. Lui qui avait privé Tsuzuku d'un père, lui qui avait privé Tsuzuku d'une promesse de sécurité, lui qui avait creusé ce vide, installé la douleur d'un manque, dessiné l'ombre grise et hanteuse d'un fantôme.
Peut-être que Hiroki avait pour Tsuzuku cette pitié qu'il lui devait comme le remboursement d'une dette dont il lui serait à jamais redevable. Alors, oui, Hiroki avait pour Tsuzuku cette pitié sans laquelle jamais il n'aurait pu témoigner envers le garçon l'indulgence et la patience dont il avait fait preuve -non sans dérapages malgré lui pourtant.
Mais il y avait peut-être aussi autre chose. Une chose que Hiroki pouvait sentir sans la savoir ; un mystère planant comme une aura constante émanant de la personne allongée tout contre lui. Le mystère d'un secret précieusement gardé dans le coffre de lèvres closes, un code à décrypter derrière chaque parole tranchante, une peinture diluée dans l'eau de larmes à observer en filigrane derrière les apparences, derrière les signes qui peut-être n'avaient pas été perçus comme tels. Oui, au fond de lui, Hiroki le sentait, la pitié qu'il éprouvait pour Tsuzuku et tout ce qui découlait d'elle alors avait pour nature quelque chose dont il entrevoyait l'existence avant de pouvoir, espérait-il, un jour observer sous la lumière du jour la pleine identité.
-Et dis, Tsuzuku, tu as beau me parler de ton père, encore et encore, pourtant, la raison pour laquelle ton frère est mort, tu n'en as jamais parlé.

Tsuzuku a eu un blanc. Ou plutôt un noir : un vide sombre et intersidéral dans lequel il a senti chacune de ses molécules se démanteler les unes les autres pour s'éparpiller dans le gouffre de l'ignorance. Comme son esprit faisait un saut dans le néant, son cœur a fait un bond : le choc.
Parce que là, alors que l'interrogation sous-latente de Hiroki avait heurté sa conscience avec violence, elle l'avait frappée si fort que de la conscience de Tsuzuku il ne restait qu'une bouillie indistincte et là, sur le coup, Tsuzuku ne s'est pas souvenu.
De la raison pour laquelle son frère n'était plus de ce monde. Alors, évidemment, lorsque Tsuzuku s'est mis à verser des larmes d'angoisse, lorsqu'il s'est mis à pleurer tel un enfant terrorisé par l'obscurité -celle dans laquelle il s'était retrouvé subitement plongé- Hiroki, contrit, s'est cru le seul coupable d'avoir attisé en Tsuzuku des douleurs qu'il aurait mieux valu garder enfouies.
-Je ne voulais pas te faire de peine.
C'est sûr que Hiroki ne le voulait pas. Même un être de mauvaise foi comme Tsuzuku n'aurait pas pu prétendre le contraire, parce qu'il avait suffi d'entendre les trémolos involontaires dans la gorge de l'homme pour comprendre que le boulet de canon qui avait heurté Tsuzuku s'était répercuté sur Hiroki. Et que plus que jamais, l'homme qui avait causé ces larmes était désolé d'avoir ravivé celles-ci quand son bras tendre autour du corps immobile prouvait qu'il aurait voulu les assécher.
C'était sûr, oui. Hiroki n'avait pas voulu faire de peine à Tsuzuku. Tout comme il n'avait jamais voulu non plus provoquer la mort de son père. Et au final, qui de Hiroki ou de lui-même en était venu à souffrir le plus, l'adolescent à présent n'en était plus très certain.
Peut-être que depuis le début, Tsuzuku faisait payer à Hiroki une dette qu'il avait pourtant déjà commencé à payer il y a longtemps, avec sa propre douleur. Si la dette que Tsuzuku réclamait ruinait chaque jour un peu plus Hiroki de son argent, malgré tout jamais la payer ne le ruinerait autant de ses richesses matérielles qu'elle n'avait ruiné Tsuzuku de son bonheur et de sa paix intérieure.
Alors, oui, c'est sûr. Si une moitié de Tsuzuku était morte depuis le jour de son accident, si ça n'avait pas valu le coup de mourir de la sorte pour Hiroki, cependant, cela valait-il le coup de faire mourir Hiroki pour soi ?
Hiroki mort, jamais alors Hiroki ne pourrait combler sa dette. Jamais il ne pourrait payer de son bonheur pour combler le malheur de l'adolescent, jamais il ne pourrait comprendre assez longtemps la douleur pour partager celle de l'adolescent. Jamais, non, jamais il ne pourrait s'évertuer à donner du bonheur dans l'espoir un jour de tromper le malheur s'il venait à mourir. Jamais, non, et Hiroki aurait achevé une vie sans jamais avoir pu racheter sa valeur.
Et mourir avec une dette impayée, finalement, était peut-être ce qui pouvait arriver de pire.
C'est parce que Tsuzuku le savait qu'à ce jour, il y avait encore son cœur battant derrière sa poitrine.
-Tsuzuku, fait la voix étranglée de l'homme derrière lui. Je te le jure, je ne pensais pas à...
-Il n'est même pas mort.


C'était comme si Hiroki avait été plongé dans un sommeil comateux et qu'une voix profonde surgie de nulle part l'avait réveillé en sursaut. Comme si depuis tout ce temps, il avait dormi à l'écart de la réalité avant qu'une incarnation de la réalité ne le fasse revenir à la surface. Sans transition. Sans délicatesse.
La voix de Tsuzuku, Hiroki eut l'impression qu'elle venait d'un ailleurs si lointain qu'il en était inaccessible et pourtant, elle a résonné à l'intérieur de lui, de plus en plus distante : ricochet de la conscience sur l'eau paisible du sommeil.
Alors que Hiroki se penche un peu plus, alors que ses mèches de cuivre ondulées frôlent presque le garçon, celui-ci se retourne ; et sous lui Hiroki voit au milieu d'un visage d'albâtre incrustés deux saphirs étincelants. Une eau paisible de léthargie, aussi, mais une léthargie heureuse à l'intérieur de laquelle se déroule un rêve merveilleux dont les éclats se reflètent à la surface en des milliers de points de cristal.
-Tu ne comprends pas, Hiroki ? Mon frère, c'est moi. Et pour cette raison, mon frère ne pourra jamais être mort.

Sous les yeux de Hiroki, les lèvres de Tsuzuku sont plus rouges que jamais. Le rouge d'un sang frais, celui d'une plaie creusée il y a longtemps et pourtant sans cesse sanguinolente. Une plaie qui jamais ne se refermera et qui coulera à jamais et pour toujours un sang nouveau, vif et liquide. Mais un sang mort quand même.
Sur les lèvres de vampire de Tsuzuku, le sang rutilant a le même ADN que le sang qui, en ce moment même, coule dans les veines du jeune homme.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 







 
-Il est vraiment beau, celui-là.
Comme un enfant, Mizuki a tiré sur la manche de Tsukasa, attirant son attention. Le jeune homme qui perdait son regard dans le grouillement de la vie nocturne en même temps qu'il perdait ses pensées dans un monde inaccessible fut doucement extirpé de sa torpeur et bientôt, Tsukasa baissa un regard interrogateur sur Mizuki qui lui désignait quelque chose du doigt, impatient.
Ce « quelque chose », c'était quelqu'un, un parfait inconnu qui se détachait dans la masse et qui pourtant, se noyait dans elle. Il n'avait pas remarqué ces deux individus arrêtés au milieu du trottoir qui l'observaient avec considération, ni ce doigt tendu vers sa personne. C'était juste un jeune homme comme un autre, la vingtaine, décoloré, hâlé par les ultra-violets et vêtu comme s'il s'apprêtait à entrer dans un night-club. Discutant avec un groupe d'hommes de son âge, il riait, sa pomme d'Adam faisant des allers-retours saillants sous sa gorge.
-Il est beau, dis, hein, Tsukasa. Il est beau, pas vrai ?
-Oui, oui, répond Tsukasa, évasif. Tu sais, des gens beaux, il y en a tellement...
-Ce que je veux dire, insiste Mizuki, trépignant, est que celui-là, c'est ton genre, non ? Le genre, tu vois, qui veut s'en donner un, de genre, mais qui dans le fond est juste quelqu'un de tout mignon et innocent.
-Mizuki, ne prête pas aux gens des personnalités dont tu ne sais rien.
-Oui mais tu le trouves beau, non ?
Mizuki secoue la manche de Tsukasa. Celui-ci le dévisage, ahuri, comme il se demande ce qui peut bien être en train de se passer dans sa tête. La raison pour laquelle il le presse si instamment, comme ça.
Sous ses sourcils froncés en une mine de colère, Mizuki a des yeux dont l'éclat traverse ceux de Tsukasa, éteints.
-Oui... Il est beau, Mizuki.
-Alors si on réussit à l'amener dans un hôtel, si je baise avec lui devant toi, ça te donnera envie de coucher avec moi ?
Tsukasa se dit qu'elle n'a aucun sens, sa question. Si Tsukasa avait envie de coucher avec Mizuki, alors il n'aurait besoin de personne d'autre pour cela. Besoin d'aucun stimulant. Et puis, vraiment, si Tsukasa avait envie de coucher avec Mizuki, alors pourquoi le garçon n'envisageait-il pas que Tsukasa devrait être tout simplement jaloux ?
Ah, oui, bien sûr. Tout simplement parce que se contenter de vouloir le corps de quelqu'un, cela ne pouvait pas s'apparenter à de l'amour. Si l'on a ce que l'on veut alors, l'on devient plus disposé à le partager avec les autres. Comme l'on dit, un bonheur partagé n'en est toujours que plus grand ; il ne devait donc pas y avoir de place pour la jalousie. C'est le raisonnement qui devait se passer dans la tête de Tsukasa, aux yeux de Mizuki.
-Tu sais, Mizuki, j'en ai un peu rien à faire de ton corps.

Il n'avait pas vraiment voulu le dire comme ça. Même si c'était vrai, dans le fond, ce n'était pas comme ça qu'il avait voulu le dire. Parce que ce n'était pas comme ça que ça allait être perçu. Tsukasa a vu ses craintes confirmées à l'instant même où il a vu Mizuki baisser la tête ; ses paroles avaient atterri dans le cœur du jeune homme, dénaturées. Quelque part sur le chemin qui les menait des lèvres de Tsukasa au cœur du garçon, ses paroles avaient été battues, défigurées, piétinées, écrasées. C'est méconnaissables qu'elles avaient été reçues par lui. C'est sûr, ce n'était pas comme ça qu'il l'aurait dit si ses cordes vocales ne s'étaient pas exprimées plus vite que sa conscience.
-J'ai vraiment tout essayé, pourtant.
Il ne va pas tenir très longtemps. Pas assez en tout cas pour donner le temps à Tsukasa de trouver les mots qui pourraient le faire revenir en arrière, effacer ce qu'il avait dit ou plutôt, ce que Mizuki avait compris.

Et là, en cet instant même, Tsukasa regrette la fierté de Mizuki. Ses accès d'orgueil qui faisaient de Mizuki un être dominateur, provocateur, méprisant et arrogant. Cet orgueil qui l'avait empêché tant de fois de laisser libre cours à ses émotions et enfin, de laisser découvrir l'humain à travers le petit monstre, l'ange à travers le démon ; cette fierté-là qui cachait les émotions de Mizuki, sur le coup, Tsukasa l'a regrettée. Parce que, comme il l'avait toujours su en son for intérieur, cette fierté-là, elle n'existait jamais ailleurs que dans les apparences.
-Tout, Tsukasa. M'offrir à toi et à toi seul, te rendre jaloux en t'emmenant avec moi voir des hosts que je séduisais sous tes yeux, t'exciter en les provocant, eux, t'exciter en utilisant d'autres hommes, te proposer de me voir à l'acte avec d'autres, t'obliger à dépenser de l'argent pour moi tant et bien qu'à la fin, tu finirais par penser que pour tout cet argent, il fallait bien que je te donne quelque chose en échange, t'utiliser, Tsukasa, profiter de toi jusqu'à t'en rendre fou, fou de rage, fou de frustration, fou de haine si bien que tu voudrais me le faire payer de tout ce que j'ai, Tsukasa, si bien qu'à la fin tu te rendrais compte que tu veux, que tu dois prendre mon corps.

Mizuki, il a le souffle stertoreux, comme si en respirant il inhalait ses paroles comme il les recrachait ; avec peine, avec douleur. Des mots malades provenant d'un corps malade. Mizuki, il a les yeux arrondis, un visage de lune levé avec un mélange de crainte et d'hébétude sur Tsukasa. C'est l'attente, l'angoisse, l'appréhension d'une réaction qui ne vient pas encore. Mizuki est naïf, aussi. Mizuki croit avoir émis une révélation. Il a pris son aveu pour une bombe, et il croit que Tsukasa ne pourra pas en ressortir indemne. Blessé et fragilisé, ou au contraire blessé et plus fort, qu'importe ; ce ne sera plus le même Tsukasa qui ressortira de cette déflagration psychique, plus le même regard qui se posera sur lui.
Mizuki s'imagine cela.
Mizuki, il ne se doute pas un seul instant qu'il n'a fait que mettre en mots ce qu'il n'osait avouer depuis le début mais que Tsukasa avait deviné depuis longtemps. Mizuki ne le sait pas, mais la motivation du jeune homme, les moyens qu'il avait employés avec désespoir, ce sont ceux-là qui, omniprésents dans l'inconscient de Tsukasa, avaient à jamais interdit l'homme de répondre à ses vœux.
-Mizuki, la beauté n'a rien à faire avec la laideur.
-Tu es en train de dire que tu n'as rien à faire avec moi ?
Ça ne pouvait pas être un manque d'intelligence. Son ignorance, ça ne pouvait pas juste être un défaut intellectuel. Manquer d'intelligence, Tsukasa l'avait côtoyé bien assez longtemps pour savoir que ce n'était en rien le cas de Mizuki. Son ignorance venait d'ailleurs, elle avait une autre nature et simplement l'envisager faisait naître en Tsukasa des élancements épineux qu'il tentait de combattre sans rien laisser paraître.
-Mais c'est de ta faute, aussi !

Finalement, il n'aura vraiment pas eu le temps pour trouver les mots. La fierté de Mizuki, elle n'était rien plus que le souvenir d'une légende en cette soirée où pourtant, tout brillait : les étoiles dans le ciel, les lumières et néons des bars, hôtels, boîtes de nuit et hosts-clubs qui fourmillaient le long des trottoirs, les éclats de gaieté dans les yeux des jeunes et moins jeunes venus oublier la morosité d'une vie fade et routinière, les montres en or autour des poignets des hommes, les bijoux autour des cous et des poignets des femmes, pendant de leurs oreilles, jusque les robes ou chemises à strass qu'êtres humains des deux sexes arboraient avec fierté. Tout brillait, oui, sauf ce qui, aux yeux de Tsukasa, méritait plus que tout et que quiconque de briller.
-Me dire que la beauté n'a rien à voir avec la laideur, tu crois que je ne le savais pas ? Tu crois que je n'ai jamais rien mis en œuvre pour tenter de combler cette différence qui nous séparait ? Et pourquoi t'es trop beau, hein ? Pourquoi t'es trop beau ? T'es con ou quoi ? T'as pas vu qu'à cause de ça, je ne pourrai jamais être assez bien pour toi ? T'as pas vu qu'à cause de ça, Tsukasa, j'ai tout essayé pour faire en sorte que tu ne te lasses pas trop vite de moi ?


Tant pis. Il le laissera pleurer. Après tout, Mizuki ne s'attend pas à ce que Tsukasa le console. Sans doute que s'il le faisait alors, Mizuki pleurerait de plus belle. Peut-être se fâcherait-il au fond d'attiser la compassion d'une personne de laquelle il pensait n'avoir jamais rien mérité. Non, ce que Tsukasa avait donné à Mizuki, depuis le début, Mizuki était seulement persuadé de le lui avoir volé. Et Mizuki vivait avec cette culpabilité-là, celle d'un voleur qui prive de ses biens un homme qui est le seul à vraiment en être digne. Mizuki ne le sait pas, que l'affection d'une personne, ça ne se vole pas, mais qu'elle se donne tout simplement, gratuitement, sans rien demander en échange. Il ne le savait pas, Mizuki, et pour ne plus être un voleur, il avait voulu devenir un monnayeur. Échanger une valeur contre une autre valeur ; son corps contre la considération de Tsukasa, c'était tout ce à quoi il avait pensé pour fuir cette peur constante de se voir un jour de nouveau abandonné.
-Mais je le sais, Mizuki. Je le sais que, depuis le début, si tu as tout tenté dans le but de me faire coucher avec toi, c'est parce que tu pensais que tu n'avais rien d'autre de précieux que ton corps à me donner. Je sais que, depuis le début, tu voulais te sacrifier parce que tu avais peur que, sans cela, je ne réalise subitement que je m'étais aveuglé et que rester avec toi ne valait vraiment pas la peine. Depuis le début, je le sais, tout ce dont tu as peur est que je ne me débarrasse de toi.

Mizuki ne lèvera pas les yeux. Il a trop honte de ses larmes, et surtout, il pense que décidément, il rêve trop à interpréter les paroles de Tsukasa comme il le voudrait. « Ne prends pas tes rêves pour la réalité, imbécile. » Parce que ça paraissait trop beau pour être vrai, les mots qui transparaissaient en filigrane de cette déclaration, Mizuki ardemment y a cherché un autre sens, une réalité plus terre-à-terre et moins idéale qui répondrait au véritable sens de ses paroles.
Malgré tout, Mizuki a eu beau chercher, il n'a pas pu trouver ce que Tsukasa avait bel et bien pu vouloir dire à travers cet abscons discours.
-C'est parce que la peur a toujours été ton seul moteur dans ton désir factice de te donner à moi que moi, Mizuki, je te dis que la beauté n'a rien à voir avec la laideur. Toi, tu n'aurais absolument rien à faire avec un homme qui accepterait de profiter de la faiblesse d'un cœur pour abuser d'un corps.


Ils ne brillent plus vraiment autant que ça. Les étoiles, les néons, les bijoux et montres clinquants des hommes et des femmes, les chemises et robes pailletés qui, jusqu'ici, distinguaient leurs porteurs au milieu de la masse compacte d'humains. Ils ne brillent plus vraiment ou plutôt, ils ne sont devenus qu'artifices invisibles face à la beauté du regard que Mizuki leva sur Tsukasa alors. Deux perles de diamants qui, à ce moment-là, faisaient oublier à Tsukasa cette peur omniprésente, silencieuse, recroquevillée dans l'ombre et pourtant bel et bien vivante que l'homme avait toujours cru voir dans chacun de ses regards. Parce qu'à ce moment-là, c'était autre chose que de la peur que l'homme pouvait voir se blottir, timide et craintif, au fond des yeux de Mizuki. Quelque chose qui, peut-être, en le cœur de Mizuki, existait en tant que reconnaissance.
-Est-ce qu'il serait possible que tu tiennes à moi ?

Tsukasa a eu un rire. À cette question, il ne s'y attendait pas vraiment ; c'est que jamais il n'aurait cru Mizuki capable de la poser. Plutôt que de poser des questions, Mizuki avait toujours préféré imposer des réalités, tant pis si elles devaient être bâties de toutes pièces, illusions plus vraies que nature. Et puis, cette question, bien sûr aux yeux de Tsukasa, elle était juste absurde.
Mais ça, dans le fond, il avait l'habitude.
-Je n'irais pas jusqu'à proférer des exagérations pareilles, Mizuki.
Mizuki cligne des yeux. Juste une fois, et une larme a perlé au coin de ses paupières. Malgré tout il n'a rien dit, Mizuki, et il est resté à river de grands yeux ronds sur Tsukasa, si bien qu'il semblait observer une curiosité qui l'avait captivé au plus haut point. Mizuki ne cherche pas à interpréter les paroles de Tsukasa ; il se dit après tout qu'il était bien trop orgueilleux d'avoir espéré un jour deviner ce qu'il pense. Tout ce que sait Mizuki en cet instant est que Tsukasa ne le regarde plus : non, Tsukasa le couve, et sous ce regard témoin d'une tendresse retenue, Mizuki se sent en sécurité.
-Mais enfin, il est exagéré de penser que je te déteste assez pour envisager un jour de me débarrasser de toi.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Il était le seul à être nu, Mizuki. Dans cette chambre d'hôtel dans laquelle le jeune garçon l'avait attiré un peu de gré, un peu de force, il était le seul à être ressorti nu après avoir pris sa douche. Malgré les protestations de Tsukasa, Mizuki nu s'était mis et était resté, nu Mizuki s'était allongé sous les draps, et nu Mizuki avait accueilli Tsukasa lorsque celui-ci, sortant à son tour de la salle de bains, l'avait rejoint. Nu contre le corps de Tsukasa il s'était blotti, nu dans ses bras Mizuki était. Nu, mais naturel. Exactement comme si nu, il l'avait toujours été, chaque jour depuis le soir de leur singulière rencontre, devant les yeux de Tsukasa.
Bien sûr, Tsukasa, jamais il ne l'avait vu nu. Pas au sens propre du terme ; le figuré, oui, bien sûr... Mais le figuré, c'était une tout autre histoire, alors évidemment, Tsukasa, il avait rechigné. Parce que « je t'ai déjà dit que je ne coucherai pas avec toi », mais ça, Mizuki, il s'en fout ; s'il ne couchera pas avec Tsukasa, alors il dormira avec lui. Et s'il veut dormir nu, Tsukasa ne peut pas l'en empêcher. De toute façon, Tsukasa s'était défendu en disant qu'il était si frêle, le corps de Mizuki, qu'il avait l'impression de tenir le corps d'un enfant et que pour cette raison, il était tout simplement impossible d'envisager quoi que ce soit de « suspicieux ». Mizuki, plutôt que de se vexer, il avait ri ; c'est le « suspicieux » qui l'avait fait rire, et vraiment, Tsukasa, il était un saint dont l'apparence ne collait vraiment pas avec le fond.
Bref. Il était nu, Mizuki, dans les bras de Tsukasa tout habillé, et il somnolait sous la drogue douce de l'effluve corporel de l'homme, goûtant à ses caresses machinales dans ses cheveux, lorsqu'une idée lui traversa l'esprit, traversant ses lèvres par le même temps, dans un murmure chatouilleur :
-Tu avais dit, Tsukasa... Ce jour-là, lorsque je t'ai demandé si tu ferais avec moi ce que tu as fait avec tes anciens alliés comme avec tes anciens ennemis, Tsukasa. Lorsque je t'ai demandé si tu te débarrasserais de moi le jour où je te serai devenu nuisible ou inutile, tu avais dit que tu le ferais.


Tsukasa continuait ses caresses, les yeux rivés sur ce visage de séraphin endormi. Il n'avait pas ouvert les yeux, Mizuki, même lorsqu'il avait parlé, il n'avait pas eu la force de mettre fin à cette sensation délicieuse qu'est celle de sentir une caresse que l'on peut visualiser en esprit sans la voir vraiment. Vivre un rêve en même temps qu'il rêvait cette vie, voilà ce qu'était en train de faire Mizuki, tricheur.
-Eh bien, oui, Mizuki. Je l'ai dit. Et mieux encore ; je le pensais et le pense toujours. Après tout, me débarrasser de ceux dont je ne veux pas, je l'ai toujours fait, tu sais ?
Mizuki hoche la tête ; c'est un mouvement si faible qu'il en est imperceptible, alors, pour être sûr, Mizuki qui ne sait pas que Tsukasa le dévore des yeux finit par entendre :
-Mais ça, Mizuki, je l'ai dit parce ne plus vouloir de toi, c'est une chose qui n'arrivera jamais.
Le silence n'avait duré que quelques secondes. Mais quelques secondes, dans les bras d'un ange, avaient la valeur de l'infini, et lorsque Tsukasa a réalisé ses propres paroles, il s'est demandé alors qui, de lui ou Mizuki, était véritablement nu.
Et Mizuki avait la réponse. Lorsqu'il a ouvert les yeux, Mizuki, il a vu juste en face de lui deux lèvres chargées de gêne et de tendresse que, sur le coup, il n'a pas pu s'empêcher de voler.


 






Il a eu un battement involontaire. L'espace d'un instant, l'aveuglement, l'incapacité d'ouvrir les yeux, la tache blanche battant derrière ses paupières. Ça n'avait duré qu'une demi-seconde, peut-être un peu plus. Lorsqu'il a pu les rouvrir, la tache blanche, cette agression visuelle qui avait brûlé ses rétines pour un infime instant, dansait encore devant ses yeux. Mais peu à peu le monde retrouvait ses formes distinctes découpées dans la nuit ravivée par les lampadaires et là, à l'autre bout de la rue, il eut le temps de distinguer une silhouette humaine filer sur un vélo, lui tournant le dos. Le phare du vélo, voilà ce qui avait dû l'aveugler ; étrange qu'il ne l'ait pas entendu s'approcher.
Un vélo fantôme, en somme... ? Il s'est posé la question, comme ça, du moins lui a-t-elle traversé le fond de son esprit tandis qu'il regardait, sans émotion particulière, disparaître au tournant de la rue la silhouette fondue sur son véhicule. Même après qu'il ne se trouvât dans l'horizon plus rien que les poteaux et les fils électriques suspendus dans les airs, il est resté un moment, comme ça, immobile à fixer là où il n'y avait rien à fixer, si ce n'était le souvenir d'une silhouette anonyme.
-Tsuzuku.
Il s'est retourné. Il a souri et, aussi inattendu fût ce sourire pour celui à qui il était adressé, on ne sembla pas s'interroger sur sa nature. Si on avait demandé à Tsuzuku la raison de son sourire alors, probablement eût-il répondu, sec et agacé comme il l'était si souvent, qu'il n'avait pas souri. Alors l'on eût insisté, bien sûr que « si, à l'instant, tu as souri », et Tsuzuku n'eût eu aucune gêne à couvrir l'autre d'une cascade de jurons.
Hiroki n'eut qu'une seule réaction à ce sourire inconscient, et ce fut celle de sourire à son tour. Tsuzuku a grimacé.
-Vous êtes en retard.
Hiroki a levé à hauteur des yeux du garçon les sachets qu'il tenait dans ses mains.
-Je suis allé faire quelques emplettes à l'épicerie du coin.
-Dans cette tenue ? gronda Tsuzuku. Décidément, à votre âge, l'on peut se montrer si insouciant. La prochaine fois que vous sortez, faites en sorte que l'on ne puisse vous reconnaître. Je ne sais pas, moi, mettez un masque antibactérien.
-L'on penserait que je suis souvent malade, plaisanta Hiroki.
-Je vous rappelle que vous êtes un acteur.
-Plus pour l'heure, grâce à toi, ironisa l'homme.
-Ne croyez pas que le public vous a oublié.
Ce disant, Tsuzuku a sorti du sac de cuir qu'il portait en bandoulière un magazine dont il étala la une sous les yeux indifférents de l'homme.
-Cette fâcheuse tendance qu'ils ont à retoucher les photos, hein... Comme si vous étiez aussi beau en vrai. Ils s'interrogent sur la raison de votre subite disparition, enfin, je veux dire... Cette décision brusque et injustifiée que vous avez prise de mettre fin à votre contrat, pour le prochain film que vous deviez tourner...
-Aurais-tu acheté le magazine simplement pour lire l'article ? s'amusa Hiroki qui semblait se moquer éperdument de la situation dont il était le premier concerné.
-Ils sont capables de subodorer n'importe quoi, ces idiots. Enfin, vous le savez bien, c'est pour vendre... Les pauvres, jamais ils ne pourront savoir la vérité.

Dans un soupir qui en disait long sur son exaspération, Tsuzuku a rangé le magazine qu'il n'offrit pas même à Hiroki de lire. Mais ce dernier ne s'en souciait guère qui n'avait que trop conscience de ce que pouvaient prétendre ou supposer les médias et qui, pour le moment, portait son attention sur le garçon dont la présence lui était insolite.
-Dorénavant, Hiroki, lorsque je viendrai chez vous, ce sera moi qui ferai les courses. Vous auriez dû me le demander.
-Je ne m'attendais absolument pas à ce que tu viennes ce soir.
Tsuzuku a tiqué. C'était vrai ; il ne l'avait pas prévenu de sa venue. Néanmoins, parce que Tsuzuku avait acquis le droit et l'habitude d'agir comme bon lui semblait, alors il ne s'était pas vraiment senti dans l'obligation de prévenir son hôte qu'arrivait un invité qui n'en était pas un.
-Attendez-vous à ce que je vienne n'importe quand, Hiroki. C'est tout.
-Et si je ne me trouve pas chez moi au moment où tu arrives ? s'enquit l'homme qui préféra s'amuser de tant d'insolence plutôt que de s'en offusquer.
-Alors, je vous attendrai jusqu'à ce que vous ne reveniez.
-Et si je passais la nuit entière chez ma maîtresse et que je ne revenais qu'au petit jour ?
-Je ne crois pas qu'il existe en ce monde une femme qui veuille sérieusement de vous. Je veux dire, le vous véritable, pas celui que l'on sacralise à travers chaque média.
-Je ne crois pas être un mauvais homme, pourtant, se défendit Hiroki.
-Mais femme ou homme, personne ne s'attache à un imbécile.


Au moins, il n'avait pas démenti lorsque Hiroki avait prétendu ne pas être un méchant homme. C'est tout ce que Hiroki a trouvé à se dire pour se réconforter et alors, faisant fi des propos blessants du garçon qu'il prenait pour un rituel inévitable, il a tendu un sachet sous les yeux du garçon.
-Aide-moi à porter cela.
Bien sûr, il n'y avait pas grand-chose dedans, et c'était parfaitement assez léger pour qu'il ne pût le porter seul. Mais Tsuzuku avait deviné que tout ce que voulait Hiroki, c'était l'agacer. Pour ne pas lui procurer le plaisir d'une victoire même infime, Tsuzuku a saisi le sachet et, de son sourire le plus doux, mais aussi peut-être le mieux trafiqué, il a ravi sans le savoir l'homme d'une tendre vision.
À nouveau, il a eu un battement involontaire.
Hiroki l'avait eu en même temps que lui et, lorsque tous deux rouvrirent les yeux, lorsqu'enfin plus aucune nuée blanche n'entachait leur vision, ils ne purent qu'entendre, dans la nuit solitaire, le bruissement des feuilles d'arbres doucement balancées par la brise.
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 









 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

-Qu'est-ce que...
Le coup fatal. Ça n'avait pas fait de bruit. L'explosion s'était produite dans le plus parfait des silences ; le silence que seuls les morts peuvent émettre en ce monde. Et pourtant, c'était un piège : le silence était là pour tromper son monde, tromper le monde autour de Tsuzuku. Le silence avait englouti et trompé chacun. Sauf lui. Comme si l'on avait remplacé l'air pur de la nature par un gaz toxique inodore, pour faire respirer à la population le poison qui la tuera en douceur, sans qu'elle ne s'en rende compte.
L'explosion avait été pareille. Avec son silence sournois, avec son silence hypocrite, avec son silence sadique et assassin, elle avait réussi à tous les embobiner. Ils étaient incapables de voir, ces idiots. Que le monde qui était le leur, que le monde qui les avait accueillis, vus grandir et qui les verrait évoluer puis mourir, ce monde-là, il venait de disparaître, éradiqué, calciné, désintégré. Plus qu'un tas de cendres et de soufre, il avait la couleur et l'odeur de l'enfer.
Les salauds, ils n'avaient rien vu, rien entendu. Et comme si de rien n'était, comme si un monde tout entier ne venait pas de s'écrouler en cet instant, désagrégé sans laisser de traces, ils étaient là, attroupés devant le mur comme des visiteurs autour d'une bête de foire. Langues de serpents.
Ils étaient tous des langues de serpents. À persifler des mots entre leurs dents acérées, ils étaient ces reptiles prédateurs traquant la proie facile, la proie fragile.
Mais la proie étaient derrière eux pourtant, elle était à la fois derrière eux et devant eux, la proie étaient deux en une, ou plutôt une en deux, et il aurait suffi qu'un seul de ces serpents ne balade ses yeux vicieux vers l'arrière pour voir l'incarnation en chair et en os de l'objet de toutes leurs médisances.
-Qu'est-ce que c'est...

La voix de Tsuzuku est morte dans sa gorge. Il est mort avec elle, il aurait voulu l'être, véritablement. Être mort, c'est alors la seule pensée qui lui a traversé l'esprit comme moyen d'échapper au danger qui le guettait. Le reptile ultime, le prédateur redoutable tapi dans l'ombre de l'immatérialité et du temps.
Ce n'était plus qu'une question de temps, oui. De minutes, de secondes peut-être. Dans quelques instants, le prédateur immatériel allait refermer ses dents aiguisées sur lui.
Le prédateur qu'était le scandale.
-C'est une invention !
Bien sûr, personne ne l'avait entendu. Personne n'avait d'ailleurs remarqué la présence de Tsuzuku et pourtant, c'est sur Tsuzuku et lui seul que tout le monde avait l'attention rivée.
Un Tsuzuku duquel des dizaines de visages figés sur le papier recouvraient les tableaux d'affichage des étudiants. Des dizaines de photos étalées à la vue du monde sur lesquelles Tsuzuku pouvait se voir et voyait, par-là même, sa propre fin.
Ce n'est pas comme s'il avait été seul.
Ce n'est pas comme si sur ces photos où il était debout, immobile devant ce qui semblait être une résidence, au milieu de la nuit, Tsuzuku n'était pas accompagné d'un autre homme.
Ce n'est pas comme si cet homme qui se tenait debout en face du garçon avait été quelqu'un d'autre que Hiroki.
-Tu essaies de dire que c'est un montage ?

La main sur l'épaule de Tsuzuku était froide. Au milieu de la chaleur étouffante de l'enfer, au milieu de l'oppression d'une foule derrière laquelle il était comme un rempart entre lui et le monde, il y avait cette froideur, glacée. Comme la main d'un mort, mais un mort-vivant puisque ce mort-là pouvait parler de son ton doucereux, de sa voix tranchante, telle des crocs aiguisés.
Un mort-vivant. Des crocs aiguisés.
Tsuzuku s'est retourné et il a vu Tora, avec ses yeux scrutateurs, avec ses dents de vampire, étirer le sourire triomphant de celui qui vient de commettre une victoire intérieure. Celle, peut-être, d'horrifier Tsuzuku.
-J'ai l'œil bien trop acéré pour savoir que ce n'en est pas un. Admets-le, Tsuzuku. Cet homme, tu le fréquentes au beau milieu de la nuit.
-Ce qui est écrit sur ces affiches est faux ! Cet homme et moi... La relation que nous entretenons n'est pas une relation « impure » !

Tsuzuku haletait. C'était la fumée prégnante de l'explosion qui collait sur les parois intérieures de ses poumons une couche noirâtre. Il suffoquait et il lui semblait qu'il allait mourir intoxiqué ; mourir, après tout, était ce qui lui semblait une suite logique à la disparition subite de son monde.
Et pendant qu'il mourait dans l'agonie, des dizaines d'adolescents grouillaient, débitant de leurs langues de serpents des paroles acerbes. Des paroles qui n'étaient pas la vérité.
-Ne t'inquiète pas, souriait Tora -et son sourire ne laissait déceler sa nature. À dire vrai, je ne pense pas qu'il y ait du mal à ça. Je veux dire... cet homme, tu as failli mourir pour le voir, n'est-ce pas ?
« Ce n'est même pas vrai. »
Tsuzuku allait rétorquer lorsque soudain, il s'est souvenu. Ah, si... Mourir. C'était la vérité, après tout. Tsuzuku avait frôlé la mort cette fois-là. Ce jour où, alors que Kazamasa l'emmenait sur sa moto à la rencontre de son parrain, l'homme célèbre et adulé que Tsuzuku avait toujours rêvé de rencontrer, ce jour-là où ils ont dérapé, ce jour-là où ils ont heurté un innocent qui, par un funeste hasard, s'était retrouvé dans sa chambre d'hôpital, ce jour-là oui, Tsuzuku était passé à côté de la mort.
Ce jour-là, pour rencontrer cet idole qu'il aimait et admirait au-delà de ce que la raison n'aurait bien voulu concevoir, Tsuzuku avait failli mourir, guidé par Kazamasa.
Mais il ne le savait pas, Tora. Ni lui, ni personne ne le savait.
Que contrairement aux apparences, ce jour-là en réalité, il était arrivé une chose bien pire qu'un accident.
Parce que ce jour-là, en vérité, Tsuzuku était bel et bien mort.
Et c'est la seule chose que personne ne pourrait jamais déceler en voyant le garçon vivant devant ses yeux.
-Tora, je te dis que nous n'avons pas...
-Je n'ai jamais vu chose aussi odieuse.


Tsuzuku n'a pas été le seul à réagir. À ce moment-là, la horde de serpents s'est retournée comme d'un pas décidé, Sugizo traversait la foule amassée devant les affiches blasphématoires. C'est d'une main ferme et hargneuse qu'il a une à une arraché les photocopies qui montraient ces images d'un couple factice, marquées au feutre rouge d'injures et de calomnies.
Lorsqu'enfin il ne resta plus que sur le tableau des morceaux de papier arrachés et des traces de punaises, Sugizo a fait face à la foule abasourdie, brandissant comme la preuve d'un crime les photocopies froissées entre ses doigts crispés.
-Immédiatement, et ne vous attendez à aucune patience, aucune indulgence de ma part, je veux savoir qui a commis ce délit inexcusable.

Silence total. Tsuzuku n'en croyait pas ses yeux. Lui, ce professeur nouveau-venu qui, à peine arrivé dans l'établissement, n'avait eu de cesse de jeter sur Tsuzuku des regards méfiants, voilà à présent qu'il le défendait, soldat de la justice, tandis même qu'il tenait dans ses mains ce qui pouvait constituer les preuves certaines des accusations dont il était attaqué !
Des regards gênés s'échangeaient entre les élèves silencieux. Quelquefois même, l'on tourna vers Tsuzuku, comme si l'on venait seulement de se rendre compte de sa présence alors, des regards accusateurs comme s'il était le seul coupable de ces accusations.

Instinctivement, Tsuzuku baissait la tête à chacun de ces contacts visuels involontaires. Il a tressauté, terrifié, lorsqu'il a senti la main de Tora à nouveau sur son épaule. Il a laissé s'écouler plusieurs secondes durant lesquelles il retint son souffle avant de se détendre, comprenant alors que cette main, aussi froide fût-elle, cherchait à sa manière à le réconforter.
-Que le coupable ou celui qui le connaît parle immédiatement. Je ne tolérerai jamais la loi du silence et pour cette raison je suis prêt à punir à tour de rôle chacun d'entre vous pour avoir participé passivement à ce blasphème.

Le silence avait été remplacé par une vague de murmures, suivie bientôt d'un torrent de protestations. De toutes parts, l'on assaillait Sugizo de mots d'indignation, de révolte, de haine, et pendant que l'homme subissait sans ciller toutes ces révoltes juvéniles, Tsuzuku, lui, sentait le soulagement en lui se faire au fur et à mesure que les minutes passaient sans que l'on ne portât l'attention sur lui.
En ce lieu où il suffoquait un instant plus tôt, il n'y avait que Sugizo pour porter sur Tsuzuku un regard que le garçon n'avait pas lieu de craindre.
Pour la première fois depuis le début peut-être, Tsuzuku pouvait lire qu'en ce monde, il existait une personne qui croyait en lui.
C'est peut-être la fusion troublante et contre-nature de la confiance de Sugizo à la pensée de Hiroki qui a plongé Tsuzuku dans un malaise profond. Et le malaise, s'il était au sens psychologique, l'était aussi au sens physique : dans un élan de panique, le garçon s'est accroché au cou de Tora pour ne pas ployer sous le poids de son corps subitement devenu trop lourd.
-Il ne vous reste que trois secondes. Après cela, préparez-vous à en payer tous autant que vous êtes les conséquences. Un...
-Monsieur, ce n'est pas juste !
-Ce salaud, là... il est le seul responsable !
-Quel mal y a-t-il à dire la vérité, dites ?
-Deux...
-Je ne paierai pas pour une catin qui baise avec son idole !
-Nous avons un élève immoral dans notre lycée, et nous sommes traités comme les fautifs !
-Si ça se trouve, celui qui a fait ça, il n'est même pas là ! Comment pourrait-il se dénoncer ?
-Monsieur, ce n'est qu'une blague, il ne faut pas le prendre au sérieux !
-De toute façon j'ai toujours trouvé que Tsuzuku était devenu louche depuis son accident...
-Trois !
-En fait, c'est moi.


Le brouhaha s'est éteint. Comme une bombe minuscule mais capable de commettre des dégâts immenses, une petite voix timide et fluette avait provoqué sa déflagration au milieu du tumulte.
Il n'y eut aucune réaction et ils ont tous observé, dans un silence presque religieux, cette silhouette mauve se faufiler à travers les corps humains. Un joli et frêle serpent ondoyant avec grâce et légèreté au milieu de cette foule serrée.
Tsuzuku, derrière le rempart humain, dut attendre que la silhouette n'arrive enfin à hauteur de Sugizo pour voir ses soupçons confirmés. À côté du professeur qui ne cachait pas son étonnement, c'était bel et bien Mahiro qui se tenait, coupable.
-Monsieur, je suis le seul qui mérite d'être puni. Celui qui a pris et affiché ces photos, c'est moi.
-Mahiro... balbutiait Sugizo qui ne pouvait croire aux actes de son précieux élève. Comment est-il possible que tu...
-Meurs.

Là où avait traversé quelques secondes plus tôt une douce silhouette gracile, c'était à présent une fusée humaine qui passait en trombe. Déchirant avec violence le mur humain duquel des morceaux tombèrent, heurtés par le missile, Tsuzuku s'est retrouvé devant Mahiro et, en moins de temps qu'il ne le fallut pour s'en rendre compte, il resserrait déjà ses mains autour de la gorge du garçon.
 











-Je ne prendrai pas tes responsabilités.
Sur ces mots, Atsushi s'était redressé et, debout derrière son bureau, il a signifié d'un geste de la main à Tsuzuku que celui-ci pouvait partir. Mais le garçon est demeuré de marbre, avec pour seule arme son silence obstiné qui lui faisait valoir son entêtement. Mais Atsushi de patience n'était pas enclin à avoir, et c'est avec une violence inattendue qu'il est venu saisir le poignet du garçon pour le relever de force. Tsuzuku n'a pas cillé, et c'est sans rien laisser paraître qu'il a fait appel à toute sa force physique pour lutter contre celle de son oncle, bien plus grande, qui le tirait vers la porte.
-C'est de sa faute. Il l'a fait. Il l'a fait seul.
De sa main libre, Tsuzuku a neutralisé pour un instant Atsushi d'un coup de poing dans le ventre. L'homme s'est retrouvé plié en deux, le souffle coupé comme il desserrait ses doigts du poignet de son neveu qui le toisait, dédaigneux et sans remords.
-Qui qu'il soit... haleta Atsushi comme il se redressait. Quoi qu'il soit, je ne blâmerai pas celui qui a pris ces photos, Tsuzuku. Parce que depuis le début, toi... Tu es celui qui t'attires les ennuis autant que tu cherches à les attirer aux autres.
-Alors tu préfères prendre la défense d'un parfait inconnu plutôt que celle de ton neveu ? ricana Tsuzuku, amer. Soit, mon oncle. Je suppose que tu n'as jamais eu assez de cran pour te battre pour ce qui en valait la peine, après tout. Choisir la voie de l'injustice, mon oncle, c'est tellement plus confortable pour tout le monde. Sauf pour ceux qui la subissent.
-Ne me fais pas rire, contra Atsushi dont l'expression laissait penser que le rire lui était un concept étranger. Parler d'injustice, toi qui n'as toujours pensé qu'à toi, toi qui n'as fait qu'agir de travers en pensant bien faire... Cet homme, Hiroki, c'est de ta faute si tu as commencé à venir le voir.
-Alors tu vas faire comme eux, n'est-ce pas ? Tu vas me traiter de dépravé pour fréquenter un homme que j'ai rêvé de rencontrer pendant si longtemps ?
-Comme si c'était l'amour qui t'avait conduit à lui.

Tsuzuku passe sa main dans ses cheveux. Il ne réplique pas. C'est sûr, ce n'était pas l'amour, Atsushi le savait. Néanmoins, Atsushi était en tort s'il pensait que Tsuzuku l'était. Tsuzuku inspire longuement, il renverse la tête en arrière, le plafond blanc le domine, il retient sa respiration.
-Tsuzuku, toi... Ne transpose pas les sentiments d'un autre sur les tiens.
-Que veux-tu dire ?
-Que tu essaies de ressembler à une personne qui n'a jamais rien eu à voir avec toi.
Tsuzuku redresse la tête. S'il ne répond pas, ce n'est pas parce qu'il n'a rien à dire mais, vraiment, il ne veut pas lui faire le plaisir de lui répondre. Alors même qu'Atsushi, dans toute sa lâcheté, l'attaque sans en avoir l'air, Tsuzuku ne veut pas lui faire ce plaisir de le voir se défendre comme si, vraiment, il était celui qui avait commis une faute. Il ne veut pas défendre ce qui n'avait aucune raison d'être attaqué et pour cette raison, l'attaque d'Atsushi, il fait semblant de ne l'avoir pas perçue comme telle pour lui donner le sentiment qu'elle n'avait aucun lieu d'être. Même si Atsushi est cruel, même s'il lui a planté un couteau dans le cœur, Tsuzuku, lui, n'aura pas mal.
Parce que, quand même, c'était juste gratuitement cruel. Cruel, gratuit, infondé et surtout faux. De prétendre que cette personne n'avait jamais eu rien à voir avec lui.
-Un scandale, Tsuzuku. Un scandale, c'est tout ce que tu méritais pour punition.
-Mais je ne suis pas le seul, s'est défendu le garçon, au bord des larmes. Hiroki... Il subira aussi les contrecoups de ce scandale, bien plus gravement que moi.
-Peut-être cela lui sera-t-il bénéfique lorsqu'il décidera, pour cette raison, de mettre un terme définitif à votre relation, quelle qu'elle soit.
-Ce n'est pas comme si j'allais laisser Hiroki faire.
-Ce scandale a éclaté par ta faute. Tu es celui qui a voulu le voir, Tsuzuku, et tu n'étais certainement pas sans savoir que lorsque c'est d'une vedette qu'il s'agit, alors la liberté d'agir n'existe jamais. Tu aurais dû savoir les risques que vous encouriez à cause de toi seul, que le silence soudain de Hiroki ne laisserait pas les médias indifférents, tu aurais dû savoir, surtout, que Kazamasa n'approuverait pas cette relation.
-Kazamasa n'est pour rien dans cette histoire. Il n'est pas celui qui a pris ces clichés.
-Je me poserais plus de questions, à ta place.

 
-De toute façon, a repris Atsushi après un long instant de silence, tu as été renvoyé pour deux semaines après avoir agressé ce garçon dénommé Mahiro. Puisque tu es responsable de tout cela, ne m'en veux pas, Tsuzuku, si cette fois je refuse de prendre ta défense.
-Ce n'est pas comme si c'était vraiment mon sort à moi qui t'intéressait.
À nouveau, Tsuzuku renverse la tête en arrière. C'est qu'il veut sentir se résorber le trop-plein d'émotions qu'il sent grimper jusqu'à hauteur de ses yeux. Il veut sentir la menace de l'humiliation s'en aller définitivement avant de reposer un regard plus assuré sur celui qui le dévisage, grave, mais patient.
-Parce que toi, ce qui t'importe, depuis le début, ce sont mes relations avec Kazamasa, n'est-ce pas ?
Le regard d'Atsushi s'est percé d'un éclat blanc, tranchant. Un éclat comme une lame aussi aiguisée que sa conscience alors. Ses yeux noirs, porteurs de la lumière lucide, portaient sur Tsuzuku tout le jugement que ce dernier avait craint jusqu'alors, mais qu'il défiait maintenant avec honneur et assurance, armé de toute la volonté qui l'avait soutenu depuis « ce jour ». Et Atsushi jugeait, évaluait, étudiait, découvrait, comprenait. Atsushi ne disait rien, avec son éternel air grave, ses sourcils arqués qui lui conféraient cette éternelle expression de colère retenue. Atsushi ne disait rien parce qu'il savait, à ce moment-là, qu'il n'y avait rien à apprendre à Tsuzuku.
Ce dernier, quant à lui, n'avait en cet instant-même d'autre but que celui de détacher à jamais son oncle de ses illusions.
-Eh bien, rêve, mon oncle. Continue de faire de beaux rêves concernant mes relations avec celui considéré comme étant mon « meilleur ami ». Parce que moi, le seul souhait que je n'ai jamais eu en ce qui concerne Kazamasa, c'est sa mort.
 


 







-Je suis profondément désolé.
Et Sugizo a dû surmonter sa surprise et son déconcertement lorsqu'il a vu, face à son bureau derrière lequel il était assis, s'incliner bassement un Kazamasa méconnaissable. Méconnaissable, parce qu'il n'était pas dans son état normal, Kazamasa ; il avait le teint pâle, les lèvres sèches et striées de gerçures, des égratignures sur les joues, le front, les bras. Il avait des cernes, les yeux vitreux, comme s'il avait beaucoup pleuré, les cheveux désordonnés, et surtout, comble d'une négligence que Sugizo ne percevait que comme de la détresse, Kazamasa était en pyjama.
Du moins, c'est tout ce que semblaient être une chemise et un pantalon blancs à motifs de fraises.
-Professeur, je mérite d'être puni. Je suis désolé pour ce que j'ai fait.

Sugizo a fait pivoter sa chaise, levant les yeux vers l'horloge qui égrenait inlassablement les secondes derrière lui. Il était plus de vingt-deux heures, déjà. Et Sugizo se demande, qu'aurait donc fait le garçon si, à cette heure-là, il n'avait pas trouvé l'homme assis derrière des piles de papiers, dans cette même salle de classe où il avait tenu son dernier cours ? Ce devait être grave... Ce devait être grave pour que, de désespoir, le garçon n'arrive en nage et essoufflé, en tenue de nuit, jusque dans cette salle, dans cet établissement dans lequel il ne devrait plus avoir accès. Alors, oui, si Sugizo n'avait pas été là, qu'aurait fait Kazamasa, lui qui n'aurait su où le trouver, lui qui était apparu brusquement, surgi de nulle part, pour venir dans son désespoir quémander le pardon d'une faute dont le professeur se doutait à peine ?
Et Sugizo, perdu dans l'incongruité désolante de la situation, ne savait que faire de ce don inopiné d'excuses qui, s'il ne se trompait pas quant à leur nature, n'avaient nullement lieu d'être émises devant lui ?
-C'est moi qui suis l'auteur et le révélateur de ces clichés.
Sous son bureau, Sugizo tapait du pied. C'était léger et trop discret pour être entendu pourtant, une nervosité intérieure sourdait en lui qui le rendait sous l'emprise de ce mouvement incontrôlable.
-Professeur, c'est moi qui ai dénoncé Tsuzuku, c'est moi qui l'ai humilié devant tout le monde et, par ma faute, vous avez puni un innocent, Monsieur. Professeur, je vous ai laissé aller à l'encontre de la justice malgré vous.
-C'est le fait que j'ai puni Mahiro qui te rend si coupable ?

Kazamasa n'a pas répondu. Il demeurait ainsi baissé, le buste perpendiculaire à ses jambes sur lesquelles il gardait ses mains crispées comme il attendait, nerveux, sans savoir qu'attendre.
-Bien, a fait une voix lasse. Depuis le début, j'avais des doutes quant à la réelle culpabilité de Mahiro. C'est la raison pour laquelle il a reçu une punition si peu sévère de ma part.
-Professeur, vous devez être bien plus sévère avec moi.
Il s'est redressé et Sugizo pouvait voir dans ce regard qui larmoyait mais qui ne cillait pas toute la détermination du garçon. À la hauteur de sa honte, à la hauteur de sa culpabilité, sa détermination frôlait la grandiloquence. Et pourtant elle était ô combien sincère, elle qui puisait ses sources dans une douleur profondément inscrite dans le cœur du garçon. S'il n'avait été un peu agacé de tant de ferveur, Sugizo en eût été ému. Ou bien était-ce l'inverse ? Ah, Sugizo avait mal au cœur.
-Et qu'entends-tu exactement par « être bien plus sévère » ?
-Faites revenir Tsuzuku et renvoyez-moi à sa place.
Sugizo a eu ce rire, à mi-chemin entre la tendresse et la moquerie. Un peu aigre aussi, au fond peut-être.
-Je te rappelle que ton camarade Tsuzuku a failli étrangler Mahiro. Cette raison est bien suffisante pour l'avoir fait renvoyer pour deux semaines, et cela n'a rien à voir avec toi.
-Mais la faute me revient si Mahiro s'est dénoncé. Monsieur... Mahiro était là lorsque j'ai accroché les photos sur le tableau d'affichage des étudiants. Il a tout fait, Monsieur, je vous le jure, tout fait pour me convaincre d'arrêter et pourtant, je ne l'ai pas écouté... Pourquoi Mahiro s'est-il dénoncé à ma place ? Je ne le sais pas, Monsieur, mais ce qui est sûr, c'est qu'il l'a fait à cause de moi. Aussi, c'est à cause de moi si Tsuzuku l'a agressé, provoquant son renvoi.
-Mais c'est toi que Tsuzuku aurait de toute façon agressé si tu t'étais dénoncé au lieu de Mahiro, n'est-ce pas ?


C'est l'idée qui a assombri son visage. L'idée que, vraiment, si Tsuzuku avait su la vérité alors, il aurait infligé à Kazamasa ce qu'il avait infligé à Mahiro sans plus de pitié que pour le pauvre garçon. Peut-être même avec plus de cruauté encore. Et si l'idée des mains de Tsuzuku se resserrant autour de sa gorge lui était effrayante, c'est avant tout la haine qui animait cette pulsion qui terrorisait le jeune homme. La haine pure, la haine montrée, la haine sans hésitation ni remords de celui qui, jadis, avait été son meilleur ami.
Cette haine qui disait que tous les bons moments qu'il avait passés avec Tsuzuku appartenaient à un passé auquel ni le présent, ni le futur, ne pourraient jamais ressembler.
-Ne t'incombe pas des fautes et des responsabilités qui ne sont pas les tiennes, Shou. Celui auprès de qui tu dois demander pardon, ce n'est pas moi. Tsuzuku est le seul en droit à accepter tes excuses ou à les refuser. Et ce n'est pas pour avoir été renvoyé, Shou ; si tu dois présenter tes excuses auprès de Tsuzuku, c'est pour avoir attenté à sa vie privée.
-Mais il me déteste déjà, Professeur.


Sugizo s'est redressé brusquement. Écarquillant les yeux sur le visage défait et méconnaissable de ce garçon grand de par sa taille, si petit pourtant de par sa fragilité, Sugizo est demeuré prisonnier dans un silence forcé par la stupeur.
Il l'aurait tellement voulu, pourtant. Cacher ce visage marqué d'une désolation qu'il sentait à son tour grandir en lui comme un effet ricochet d'un cœur à un autre cœur. Il aurait voulu le cacher, n'importe comment, n'importe où, contre sa poitrine peut-être, serrer et immobiliser dans ses bras ce corps qui se mettait à trembler tout doucement. Il l'aurait voulu, Sugizo, de toutes ses forces et pourtant, il est demeuré inerte et muet face à ce garçon qui s'était échappé de chez lui en tenue de pyjama pour venir le retrouver dans un élan irréfléchi de désespoir.


-Tsuzuku me déteste déjà, et il me haïra plus encore s'il apprend la vérité. Je suis mort de peur, professeur, c'est la vérité, je suis terrorisé à l'idée de ne plus jamais voir dans les yeux de Tsuzuku la tendresse qu'il portait sur moi jadis. J'ai peur, Professeur, parce que j'aurai l'impression de tout perdre si je le perds. J'ai peur, Professeur, parce que je ne suis rien qu'une chose sans importance si son regard n'est pas là pour me donner de la valeur. Pour cette raison, professeur, c'est à vous seul que je veux tout dire... Et c'est vous seul qui devrez me punir.
 

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