Flash-Black - Chapitre 18

Juliet

-Tu sais, même moi, je lui en veux.
La Marche Slave de Tchaïkovski tourne en boucle dans la tête de Tsuzuku. Il ne sait pas pourquoi, mais cette musique qu'il n'a pas entendue depuis une éternité s'est mise à bruire doucement dans l'arrière-plan de ses pensées et, bientôt, elle avait envahi tout son monde intérieur, imposant un règne que personne n'avait souhaité sur un champ de neurones. Elle se diffusait en son cerveau à travers chaque veine la plus infime, véhiculant sa tragédie et sa gloire au sein de son imaginaire.
Tsuzuku a le visage enfoui au creux de ses genoux autour desquels il a enserré ses bras et, bien qu'il avait entendu par-delà le vacarme assourdissant de sa musique intérieure les bruits de pas traînants sur l'asphalte, il n'avait pas daigné lever la tête. Sa curiosité n'avait pas été plus forte que son désir de solitude, et à présent qu'elle était assouvie, sa curiosité s'était transformée en déception. Pire, en agacement. Décidément, ils semblaient s'être tous donné le mot pour lui mener une vie impossible.
Il valait peut-être mieux ne pas le laisser mener de vie du tout.
-C'est pourtant moi qui suis censé te détester, ajoute Joyama dans un pâle sourire.
Dans le silence trompeur de la nuit qui cache l'orchestre fou que rien ne peut abattre à l'intérieur de sa tête, Tsuzuku renifle. À quelques pas seulement de l'école, il est tel un petit garçon abandonné, attendant depuis des heures devant la porte d'une école où aucun parent ne serait venu le chercher à la fin des cours. Il est près de vingt-trois heures et la nuit est noire, mais cela ne semble pas déranger Tsuzuku qui se sent protégé au milieu de cet anonymat nocturne.
-Pour te dire la vérité, et tu es libre de me croire hypocrite, j'en veux à Kazamasa pour sa bassesse.
Il a oublié même jusqu'au sentiment de honte, Tsuzuku, parce qu'il avait alors instinctivement mis de côté tout sentiment de fierté. C'est ainsi qu'il a levé sur Joyama un visage que les halos argentés de la lune et des étoiles révélaient larmoyant.
-Tu veux dire que Kazamasa est l'auteur de ce... de ce crime ? a-t-il prononcé comme si le mot était un médicament amer dans sa gorge.
-Bien sûr, rit doucement Joyama. Honnêtement, tu pouvais vraiment croire que Mahiro avait quoi que ce fût à voir avec ça ?
-Et toi, qui es censé aimer Kazamasa, tu me dis tout cela en sachant ce que je pourrais lui faire pour me venger.
-Je ne crois pas que la vengeance soit ce qui te préoccupe en ce moment.

Et force était d'admettre qu'il avait raison. Parce que, quand même, il l'avait aussitôt regretté. Au moment où il avait resserré ses doigts autour de la gorge de Mahiro, Tsuzuku l'avait regretté. Pire ; il avait été soulagé lorsque l'on lui avait annoncé son renvoi temporaire. S'il était soulagé de ne plus commettre de telles erreurs, ce n'était pas pour en commettre de son propre chef à l'encontre de Kazamasa. Même si à la simple pensée du garçon, le cœur de Tsuzuku se tordait. Alors, non ; la vengeance ne constituait pas le noyau des pensées de l'adolescent alors.
-Ils pensent tous que je couche avec Hiroki pour sa célébrité et son argent.
-N'est-ce pas le cas ? avança Aoi qui ne pensait pas à mal.
-Tu penses peut-être que je te le dirais, si tel était le cas ?
Aoi n'y avait pas pensé, en réalité. Que Tsuzuku n'était pas en mesure de savoir. Parce que Joyama était son ennemi officiel, parce que la haine qu'ils se portaient mutuellement était tout ce qu'ils connaissaient jusqu'alors, parce que Tsuzuku n'avait jamais eu connaissance de ce par quoi le jeune homme en était passé, c'est sûr, il n'aurait pas pu deviner.
Que Joyama aurait été le mieux placé pour comprendre, et le dernier à le juger.
Alors, forcément, lorsque Joyama a réalisé cela, il n'en a pas voulu à Tsuzuku pour sa froideur.
-Je ne pense pas vraiment que tu couches avec lui pour son argent... avança Joyama, hésitant.
-Tu m'en vois ravi, ironisa le garçon.
-Mais même si cela était vrai, je ne t'en ferais aucun reproche, tu sais.
Tsuzuku ne relève pas. Il ne sait pas trop quoi dire. La reconnaissance, ce n'est pas son truc et puis, la confiance, surtout à l'égard de quelqu'un qui s'est toujours dressé contre lui, ce n'était pas pour lui non plus. Croire en les paroles de Joyama, il ne savait s'il pouvait s'y laisser aller ou non, mais ce qui était sûr est que, quand bien même le garçon ne mentait pas, Tsuzuku n'aurait rien pu dire. Le mot « merci », le mot « pourquoi » n'auraient pas pu traverser la frontière brûlante de ses lèvres scellées. Alors il se renfrogne, pose son menton contre ses genoux toujours ceints de ses bras blancs.
-Moi, tout ce que je hais en toi, c'est ta violence, Tsuzuku. Ta violence et elle seule, et pour le reste...
-Il y a une raison précise pour laquelle tu es venu m'importuner ?

La Marche Slave de Tchaïkovski ne lui laissait pas de répit. C'était même pire, d'ailleurs ; le volume avait décuplé en son esprit pour annihiler toute tentative de raisonnement. Alors, même si être avenant n'était pas ce qu'il savait faire de mieux, malgré tout, Tsuzuku n'avait pas vraiment voulu une telle aridité dans le ton de sa voix.
-Je voulais que tu saches, Tsuzuku ; jusqu'il y a peu encore, je n'étais qu'un adolescent qui se faisait passer pour un adulte pour soutirer chaque soir l'argent des hommes dans les bars de luxe.
Tsuzuku lui jette un regard furtif avant de le baisser à ses pieds. Il croit que si Joyama a le teint si gris, c'est aux souvenirs que lui provoquent l'aveu d'un passé qui semble n'en être pas encore devenu un en son âme. Tsuzuku ne sait pas, lui, que la tristesse sur le visage de Joyama devient plus marquée lorsqu'il pose les yeux plus attentivement sur le corps recroquevillé du garçon.
-Et je devrais y voir un quelconque rapport avec moi ? murmure Tsuzuku, les yeux dans le vague.
-Je voulais que tu comprennes que je serais le dernier à te blâmer si tu couchais avec Hiroki. Parce que, ce que j'ai fait... ne peut pas être mieux.
-Mais c'est entièrement différent.
Joyama ne comprenait pas ce qu'il voulait dire par « différent ». L'était-ce parce que, au contraire de Joyama, Tsuzuku ne fréquentait pas un homme pour son argent ? Ou était-ce parce que les motivations qui le poussaient à le faire étaient, selon lui, fondamentalement étrangères à celles qu'il supposait être celles qui avaient poussé Joyama à devenir un host charmant et charmeur ?
Ce que faisait réellement Tsuzuku, la nature de ses relations avec Hiroki, bien sûr, Joyama ne pourrait jamais vraiment le savoir sans un aveu sincère du concerné. Malgré tout, que les motivations qui étaient celles de Tsuzuku fussent bien plus nobles que celles qu'avait Joyama, c'est ce que ce dernier croyait à tort lire dans l'esprit fermé du garçon. C'est ce qu'il était prêt à croire depuis le début, de toute façon. Tout comme il avait été aussi prêt à croire que Tsuzuku n'avait jamais donné son corps au célèbre acteur.
-Au départ, Tsuzuku, je ne te détestais pas.
-Je ne comprends juste pas pourquoi tu en viens à me dire tout ça maintenant.

Il devient fou, Tsuzuku. Il recouvre son crâne de ses bras dans un râle de souffrance intérieure, il écrase ses tempes entre ses mains comme s'il voulait écraser toutes les pensées grouillant comme des parasites derrière son front brûlant, et son corps assis se balance d'avant en arrière, s'appuyant sur l'avant de ses pieds. Joyama croit que tout est de sa faute. Il ne sait pas que dans la tête de Tsuzuku, une symphonie des plus graves envahit son esprit pour en prendre le contrôle.
-Pour la cicatrice que je t'ai faite par vengeance, Tsuzuku... Je suis désolé.
-Je l'avais bien cherchée, après tout.
Joyama n'en croit pas ses oreilles. Il n'en croit pas ses yeux non plus ; devant lui, Tsuzuku s'est mis nerveusement à arracher ses cheveux, un à un. Il voudrait arrêter ce geste compulsif, mettre un terme à l'infime torture physique qu'il s'infligeait pourtant, il n'osait esquisser le moindre mouvement. Comme s'il ressentait au fond de lui que ce qu'il se passait à l'intérieur de Tsuzuku était la seule entité qui pouvait avoir une emprise sur le moindre de ses comportements.
Et comme s'il était seul, le front collé à ses genoux tandis que son corps se balance toujours, Tsuzuku se met à marmonner une série de mots enfiévrés.
-Ce n'est pas grave, je te dis, je l'ai bien cherchée, cette cicatrice, ce jour-là, lorsque le gang duquel je faisais partie à l'époque s'en est pris à toi, malheureux infortuné qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment, lorsque je me suis mis à te taillader pour te neutraliser, lorsque je t'ai laissé avec les autres dépouillé et blessé sur le trottoir comme un vulgaire corbeau crevé, Joyama, ce jour-là, j'aurais vraiment mérité le pire. Alors, je te pardonne, tu sais, en fait je ne t'en ai jamais voulu, toi... Toi, tu as toujours cru ça, Joyama, pas vrai, et pourtant ce n'était pas la vérité, tu t'es trompé sur toute la ligne, tu as si longtemps cru un mensonge dans lequel je t'ai laissé baigner lâchement et pourtant, tu vois, Joyama, si je t'en veux tant encore maintenant, ce n'est pas à cause de cette foutue cicatrice dont je n'ai que faire et que je méritais bien plus que tu ne le crois. Si je t'en veux à ce jour, Joyama, c'est parce que je ne peux pardonner le fait que tu te sois vengé sur un innocent.


C'est cette dernière phrase qui a installé un blanc total dans la conscience de Joyama. Une phrase d'apparence sans queue ni tête et qui, à ses yeux ébahis de surprise, ne trouvait pas son sens.
Et c'est par le silence impuissant de Joyama que Tsuzuku a compris avoir raté l'occasion de conserver le sien. Le silence. Ô combien il pouvait être précieux lorsque l'on a de si profonds secrets à garder.
Il ne le regardait pas, Tsuzuku, ses yeux toujours rivés hagards sur le sol comme s'il planait entre deux mondes et pourtant, il pouvait sentir le regard lourd de Joyama peser sur ses épaules.
Le regard de quelqu'un qui ne comprend pas et qui attend que l'on lui offre de quoi comprendre.
Qui était cet « innocent » dont Tsuzuku parlait, s'il n'était pas lui-même ?
Ce lui-même dont il disait se moquer de la cicatrice qui lui avait été infligée par la haine, puisqu'il avait reconnu l'avoir méritée, semblait avoir mis en scène un « innocent » dont Joyama ne pouvait entrapercevoir le moindre contour.
Parce que, si innocent il y avait eu, alors jamais Joyama n'aurait cherché à exercer une vengeance non-fondée sur lui. Parce que de toute sa vie durant, Joyama n'avait exercé qu'une unique vengeance que seul Tsuzuku avait eu à subir.
Alors, non, décidément, cet « innocent » ne trouvait ni nom ni visage dans l'esprit de Joyama.
Et sans doute cet innocent n'était-il qu'un être imaginaire que Tsuzuku avait fabulé sans vraiment en avoir conscience. Pourtant, il continuait à interroger du regard, Joyama, d'un regard qui ne lui était pas rendu ; pire, qui lui était soigneusement ignoré et, sous ses yeux, le corps de Tsuzuku s'est immobilisé.
Mettant fin au balancement qui rythmait sa folie, il s'est paralysé, exactement comme s'il n'avait été qu'un robot qu'une main divine avait brusquement mis en arrêt. Et sans conteste, les yeux vitreux de Tsuzuku, à ce moment-là, ne contenaient pas plus d'émotions humaines qu'un androïde en eût alors.
Mais bien sûr, et Joyama le savait, un regard ne reflétait pas toujours un cœur, et parce qu'il avait réalisé son erreur, parce qu'il avait réalisé le regard lourd d'intrigue et de questionnement qui pesait sur lui, Tsuzuku avait fermé son âme et cousu ses lèvres.
À nouveau, le silence serait son bouclier comme son arme.
Et Joyama ne le saurait alors jamais. Il ne saurait jamais qu'en ce temps-là, il avait blessé un innocent en tailladant au couteau un jeune homme du nom de Tsuzuku. Point.























-Pourquoi avoir pris sa défense ?
Ce n'était pas vraiment une accusation. Certainement, ce n'était pas de l'admiration non plus. Juste un étonnement perplexe, la peine à y croire et puis, ce besoin vital de comprendre. Parce qu'il ne faisait nul doute qu'aux yeux de Tora, les raisons de ses agissements étaient en tout point liées à la nature de ses sentiments.

« Le cœur a ses raisons que la raison ignore... » Ce n'était qu'une lâche mascarade. Parfait sophisme pour défendre celui qui agissait dans le tort. La raison et les sentiments étaient liés. Cela, Tora en était certain et lorsqu'il s'est avancé vers le corps à demi-nu de Mahiro, il était redevenu un vampire approchant la proie acculée dans sa cage.
La cage, ou la chambre de Tora que Mahiro avait pénétrée sans songer à éprouver de la méfiance.
-Toi, tu es amoureux de Shou, n'est-ce pas ?
Bien sûr que c'était absurde. Mais si l'un ne se méfiait de rien, le second se méfiait de tout, et Mahiro avait appris à vivre aux côtés d'une personne à qui il fallait incessamment rendre des comptes dans le but de la rassurer. Rassurer Tora, voilà tout ce que faisait Mahiro à chaque fois qu'il donnait seulement l'illusion de vouloir apaiser une colère qu'il semblait craindre. La colère de Tora, à vrai dire, Mahiro ne la craignait pas tellement. Ce n'était du moins pas la violence que cette colère sous-tendait qu'il s'était déjà mis à appréhender ; mais la nature de cette colère, et l'oubli de tout bon sentiment à son égard que Tora pourrait avoir, c'est ce qui effrayait par-dessus tout Mahiro. Alors, toujours, l'adolescent apaisait les colères de son ami. Un ami qui, lorsqu'il souriait même avec tendresse, ces rares fois où tendresse il éprouvait le désir d'exprimer, ne faisait que montrer des canines acérées et polies comme une menace tacite.
Bien sûr, c'était quelque chose dont Tora ne se rendait pas vraiment compte, le danger qu'il laissait paraître au moindre de ses sourires.
-Je ne suis pas amoureux de Kazamasa, tu sais.
-Justement, je ne sais pas, rétorqua froidement Tora. Il va sans dire que tu n'as pas pris la défense de Kazamasa sans raison. Te laisser punir à sa place... Ou bien tu es amoureux, ou bien tu es abruti.
-Tu dis toujours que les deux sont étroitement liés.
Mahiro soupire. Son torse pâle et imberbe est nu, et Tora ne le regarde même pas. Ça l'embête un peu, Mahiro. Il se demande si ce corps-là à moitié offert au regard de Tora a pour lui la moindre valeur. S'il était capable d'attirer la moindre attention, d'attiser le moindre intérêt.
Et si ce n'était pas le cas alors, quel pouvoir insoupçonné pouvait avoir le garçon d'attirer la plus infime once d'attention à son égard ? Mahiro boude un peu, il songe aussi, ses yeux vagues rivés sur le léger pantalon de soie mauve qui le vêt.
-Tu crois que je t'en voudrais d'être amoureux de Kazamasa, hein ? Eh bien détrompe-toi, Mahiro ; tombe amoureux de qui tu veux, je ne t'en voudrai pas. Seulement je ne peux faire preuve de clémence envers la bêtise, et il s'agit bel et bien de bêtise pure si tu es venu en aide à Kazamasa simplement pour lui éviter les châtiments qui t'ont été infligés à sa place.
-Il ne m'a même pas cru.

Le crâne violet de Mahiro est baissé comme il appose son menton sur ses genoux qu'il a repliés contre sa poitrine. Assis en position fœtale sur ce lit défait, il ressemble à un enfant consigné dans sa chambre pour avoir commis des bêtises, avec la frustration et la crainte des représailles qui en découlent.
Tora le toise qui peut paraître méprisant, mais en réalité Tora le couve du regard. Il n'avait pas compris la nature des actes de Mahiro, c'est vrai, et s'il voulait l'apprendre, c'était pour comprendre Mahiro plutôt que pour le juger. Cela était aux yeux de Tora une évidence que seul le premier concerné ne pourrait jamais comprendre.
Les traits de Mahiro sont tirés ; Tora lui avait trouvé l'air épuisé au moment où il avait ouvert la porte de sa maison au garçon. Un teint pâle, des yeux cernés, des yeux sans vie, et puis des lèvres si chagrines, affaissées dans la morosité, que Tora s'était demandé par quel moyen est-ce qu'il pourrait apporter un sourire à ces lèvres pour illuminer la grisaille de ce visage.
-Quoi ?
Mahiro fusille Tora du regard. C'était si soudain, si inattendu cette brusque violence apparue sans transition dans ses yeux, que Tora n'a rien fait que garder le silence sous les coups de ces invectives tacites.
-Sugizo, idiot. Je te parle de notre professeur, Tora. Lui, lorsque je lui ai dit que j'étais celui qui avait accroché ces photographies... Il ne m'a pas cru.
-C'est absurde, lâche Tora dans un rire nerveux. Pourquoi ne t'aurait-il pas cru ?
-Parce qu'il ne croit pas un seul instant que je sois capable d'une telle chose.

Ça fatigue Tora que cette histoire ennuie. Pour lui l'affaire était close, et la seule chose qui l'inquiétait alors était la volonté qu'avait eue Mahiro de protéger Kazamasa au point de se dénoncer à sa place. Quant au reste, celui lui importait peu et il n'y avait pas lieu de se poser des questions là où il n'existait pas de mystère.
-Sugizo n'a aucune raison de croire ça, Mahiro. As-tu oublié ? Il y a peu encore, tu le trompais pour lui soutirer de l'argent. Il aurait toutes les raisons de se méfier de toi.
-Je n'ai pas dit que je donnais raison à sa confiance, Tora, répliqua froidement Mahiro. Mais le fait est qu'elle existe. Tu n'as pas vu ? La surprise et le doute qui n'ont cessé d'exister lorsqu'il posait son regard sur moi... Bien que j'ignore pourquoi il me fait confiance, Tora, Sugizo n'a pas réellement cru que je puisse être le coupable.
-Il t'a pourtant puni, avança mollement le garçon dans un haussement d'épaules.
-Quelques heures de colle, je n'appelle pas ça une punition à la hauteur de mes supposés actes.
C'est l'irritation évidente que pourtant Mahiro retenait tant bien que mal qui a commencé à éveiller l'intérêt de Tora. Au-delà de l'irritation, c'était peut-être de l'angoisse qu'il y avait à percevoir, dans les tremblements à peine perceptibles de sa voix. Contrarié, Mahiro fronçait ses fins sourcils sur ses yeux qui fuyaient précautionneusement ceux de son ami.
-Il s'est méfié. Il ne voulait pas risquer de me punir pour rien. Cet homme... il a la justice pour philosophie.
-Même si cela était vrai... commença Tora avec maladresse. Mahiro, en quoi le fait que Sugizo te fasse confiance, et à raison qui plus est, devrait te contrarier de la sorte ?
-Tu ne comprends pas qu'il va juste chercher le vrai coupable ?
Il en voulait foncièrement à Tora. Il lui en voulait de ne pas comprendre, de ne pas regarder dans la même direction que lui, d'ignorer l'évidence qui crève les yeux et de garder ces yeux-là, justement, seulement rivés sur lui en exprimant la plus parfaite incompréhension. Ça mettait Mahiro hors de lui et cette révolte qui tendait son corps gracile, elle a conféré à celui contre qui elle était dirigée un sentiment latent d'angoisse. Comme si, quelque part, Tora était en train de perdre la considération du garçon.
-Sugizo aurait raison, en tant que professeur, de chercher pour punir le véritable coupable.
-Et que crois-tu qu'il se passerait si Tsuzuku venait alors à apprendre que son meilleur ami l'a trahi ?

La question n'avait pas même effleuré l'esprit de Tora. Et lorsque brutalement elle fut mise sous ses yeux jusqu'alors indifférents, une question clignotant d'une lumière rouge vif, écrite aux néons criards et alarmants, même-là, Tora qui s'est mis alors à réfléchir n'a pas pu trouver une ombre de réponse pouvant atténuer la lumière agressive du mystère.
-Je ne sais pas, avoua fébrilement Tora qui s'attendait déjà à recevoir les foudres de ce petit être d'ordinaire si calme.
-Eh bien figure-toi que je ne le sais pas non plus.
Tora ne sait plus que penser. Il semblerait que les choses ne tournent pas rond dans la tête de Mahiro, et dans ce manège infernal le garçon a entraîné Tora qui s'étourdit dans cette aventure sans queue ni tête. Mahiro était-il devenu fou ? Cherchait-il simplement à faire tourner Tora en bourrique ? Ou bien, Mahiro se fiait-il simplement et naïvement à une intuition qui l'avait poussé à agir inconsciemment en se prétendant coupable ? Toutes ces questions qui lui traversent l'esprit, elles semblent apparaître en filigrane sur le front de Tora comme il sent le regard de Mahiro peser sur lui avec lourdeur. Exactement comme si le garçon était en train de déchiffrer ses pensées. Sous les yeux fatigués de Tora, Mahiro pousse un soupir empreint de désespérance.
-La seule chose que je sais, Tora, est que Tsuzuku pourrait ne jamais s'en remettre s'il apprenait que son ami le plus fidèle avait agi contre lui.

Tora a imaginé ce que ça ferait. Si Mahiro venait à le trahir. Si Mahiro venait à présenter à la face du monde ce que Tora avait accompli de plus vil et de plus dégradant dans sa vie.
Y penser seulement, ça a suffi pour faire naître en Tora le poison dévorant de l'angoisse. Mahiro qui s'effrayait tant du sort de Tsuzuku, pourrait-il ressentir la même chose à son égard ? Est-ce que cette même crainte de faire du mal pourrait réfréner les élans vengeurs de Mahiro si jamais lui prenait un jour le désir d'exposer au public les tares de Tora ? S'il venait à le haïr comme Shou avait sans conteste pu haïr Tsuzuku pour en venir à l'humilier de la sorte, est-ce que Mahiro garderait au fond de lui cette humanité qui contiendrait ses désirs de détruire ?
Parce que, quand même... La vengeance était après tout un sort que Tora méritait tout autant que Tsuzuku.
Les doutes tortueux qui assaillaient Tora à ce moment-là, Mahiro ne pouvait un seul instant en soupçonner l'existence, et c'est d'une voix claire et douce qu'il a articulé :
-S'il apprenait qu'il a perdu son plus grand soutien, s'il apprenait que celui qu'il a déjà aimé plus que tout au monde avait enterré ses sentiments... J'ignore alors ce qui pourrait se passer dans l'esprit de Tsuzuku, Tora. La seule chose que je sais est qu'il vaut mieux attendre et espérer que Shou oublie sa rancune envers Tsuzuku et qu'entre eux, tout ne redevienne comme avant.

Tora savait une chose : il avait peur du mensonge. Le mensonge et les secrets, voilà ce qu'il avait de tout temps haï et méprisé au plus haut point, parce que l'on ne peut lutter contre une vérité douloureuse si l'on l'ignore et pourtant, lorsqu'il s'est posé la question, Tora a ressenti, une pointe au cœur, que peut-être aimerait-il ne jamais le savoir si Mahiro venait à le haïr.
Et Mahiro, innocemment inconscient des tourments qui torturaient Tora, s'était mis à se balancer doucement sur le lit, ses mains enserrant délicatement les doigts de ses pieds nus.
-Ce n'était pas vraiment pour Shou, tu sais. Moi, c'est pour sauver Tsuzuku que je me suis dénoncé.
Tora hoche la tête. Ça le soulage un peu. Il en vient à se dire que, malgré tous les péchés qu'il avait commis, malgré son égoïsme, sa suffisance et son arrogance, malgré les preuves qu'il savait parfois faire de violence, Mahiro ne viendrait jamais à révéler au grand jour sa face nocturne.
La face du vampire qu'il avait été et qu'il survivait.
À ce moment-là, Tora se sentit envahi d'un trop-plein de reconnaissance qu'il aurait voulu déverser dans les bras de Mahiro. Il ne le pouvait pas, pourtant.
Il ne le pouvait pas, parce que Tora était encore le lâche prisonnier de cette fierté honteuse. Et sous le regard en détresse de Tora, Mahiro est toujours aussi mignon qui se balance calmement sur un lit défait qui n'est pas le sien.
-Parce que, d'une certaine manière, je crois que Tsuzuku est déjà mort une fois.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 






 
 
 


-Pourquoi...
Personne ne le lui avait dit. Et si personne devait être le contraire de tout le monde, alors tout le monde était Uruha. Uruha était tout le monde. Le contraire d'Uruha était personne.
Personne ne le lui avait dit. Lorsque Sugizo est rentré dans cette pièce jusqu'à laquelle il était devenu capable de se rendre les yeux fermés, lui qui connaissait par cœur le nombre de marches d'escaliers, la longueur des couloirs, les directions à prendre lorsque ceux-ci se croisaient, lui qui connaissait par cœur le nombre de pas à parcourir depuis le hall du bâtiment jusqu'à cette chambre du troisième étage, il a cru qu'il s'était trompé.
Que c'était sa faute d'avoir acquis une si mauvaise habitude. Une mauvaise habitude que jamais Uruha n'avait pris le soin de lui faire remarquer ; une mauvaise habitude dont, peut-être, le garçon avait eu conscience mais qui ne lui déplaisait sans doute guère. La mauvaise habitude de ne pas frapper avant d'entrer. Sugizo s'est senti ridicule, sur le coup. Dans un mélange d'égarement et de frustration, tel un homme qui aurait grimpé des escaliers dans le noir et qui aurait continué à monter une marche tandis qu'il était déjà arrivé au sommet, il est resté là, étourdi un instant, avant de sentir naître en lui un sentiment de honte.

Comme si un œil invisible avait pu voir son étourderie depuis sa cachette, Sugizo a ressenti la vexation trahir un ridicule orgueil dont il se voulut, sur le coup. Ce n'était pas le moment de se sentir idiot et de s'en blesser. Il y avait plus important à se préoccuper et, sur le coup, Sugizo s'est vraiment demandé s'il n'avait pas commis une bête erreur. Sans doute s'était-il trompé de chambre et dans ce cas-là, quelle chance avait-il eu alors que d'atterrir dans une chambre inoccupée, car alors son embarras n'en eût été que plus grand encore. Un peu interdit, Sugizo s'est dirigé vers la porte et lorsqu'il l'ouvrit, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit la plaque affichant le numéro 326. Ainsi donc, il était bel et bien dans la chambre d'Uruha ?
Mais, pourquoi ? Pourquoi était-elle vide tandis que trois jours plus tôt à peine, le garçon l'avait instamment invité à revenir le voir, « parce que, vous savez Monsieur Sugihara, je m'ennuie tout seul », avait-il dit avec cette expression qu'il faisait si bien pour humidifier les cœurs arides. Sugizo lui avait promis de revenir et d'ailleurs, ne l'eût-il pas fait qu'il fût quand même venu rendre visite au garçon.
Seulement voilà. Personne ne le lui avait dit. Personne ne l'avait averti.
Que dans cette chambre, personne ne s'y trouvait plus.

Il a changé de service. C'est l'idée qui l'a traversé de plein fouet et qui manqua le mettre à terre au même instant. On lui avait découvert une lésion interne, son état s'était brusquement détérioré, il était malade, il était blessé, il était dément -dément, oui, peut-être, après tout Uruha avait vu un cadavre qui n'avait pas pu exister- et alors, on l'avait transporté d'urgence dans le service des soins intensifs.
Il n'y eut pas d'autre idée à son esprit alors.
Et Sugizo fut à peine remis de la torpeur dans laquelle l'avait plongé cette terreur qu'une voix fit sursauter son cœur, et lui avec.
-Il est sorti, vous savez.
Sugizo fait volte-face. Ses sentiments ont fait volte-face aussi ; la honte qu'il avait ressentie envers lui-même, il l'éprouvait maintenant à l'égard de cet homme grand et imposant qui lui faisait face.
Un étranger qui le dévisageait comme s'ils se connaissaient depuis toujours, comme s'il n'y avait eu aucune pudeur à avoir entre eux. Il était là et il le scrutait, et ses yeux pourtant d'une noirceur sans fond semblaient dotés d'une lumière intérieure qui lui permettait d'éclairer les ténèbres les plus sombres, les mystères les plus obscurs. En étant ainsi dévisagé, Sugizo se sentait là, impuissant et offert comme un livre ancien ouvert entre les mains sales d'un chercheur.
Instinctivement, Sugizo a reculé comme il se sentait menacé par la profondeur de ce regard.
Et l'homme entrouvre ses lèvres. Elles sont audacieuses, elles sont suaves à la fois, comme la voix caverneuse qui en sort.
-Atsuaki, voilà deux jours qu'il a quitté l'hôpital.
« Quitter », lorsqu'il s'agissait d'Uruha, pouvait signifier deux choses. Une décharge légale que justifiait un rétablissement total, ou une fugue. Évidemment, c'est la deuxième solution qui a primé dans l'esprit déjà tourmenté de Sugizo.
-Vous êtes irresponsable, s'entend-il accuser malgré lui.
-Irresponsable ? répète Atsushi pour qui le mot semble une étrangeté. Uruha est rétabli, et je suppose... que vous avez pu constater de vous-même l'amélioration de sa santé.
-Vous voulez dire qu'il est guéri ?
-Vous sous-entendez que j'aurais pu le laisser partir sans cela ?
C'est lorsqu'il a entendu ces mots que Sugizo a pu deviner l'identité de l'homme qui se tenait devant lui dans toute sa fierté. Le directeur de l'hôpital, ce dénommé Atsushi dont le jeune homme avait pu si souvent lui parler, tantôt avec agacement, tantôt avec tendresse.
-Atsushi Sakurai, n'est-ce pas ?
-Sugihara Yasuhiro, je présume.
-Vous êtes le directeur de l'hôpital.
-Vous êtes son professeur.
C'est comme s'ils faisaient tour à tour ricocher sur l'autre une pierre qui leur était tirée dessus. C'était du moins l'apparence que prenaient les choses, lorsque l'on lisait à travers leurs regards, lorsque l'on discernait leurs traits crispés, entendait leurs voix tranchantes. Et pourtant, ce n'était pas vraiment le cas. Une quelconque rivalité, une quelconque inimitié, rien de cela n'existait entre les deux hommes qui n'étaient somme toute que deux inconnus. Mais chacun d'eux à travers l'autre observait Uruha, un Atsuaki qui se trouvait là, dans leurs cœurs et leurs consciences respectifs, et qu'ils n'avaient peut-être pas eu la chance de connaître par eux-mêmes, lorsque le garçon était seul avec l'un d'eux. Le Atsuaki que l'autre avait connu, voilà ce que chacun cherchait en son interlocuteur, et s'ils savaient parfaitement la chose impossible, cela ne les empêchait pas de chercher instinctivement, dans les yeux de l'autre, des souvenirs dans lesquels se trouverait le garçon.
-Du moins, avait ajouté Atsushi dans un sourire en coin après qu'il eût mis fin à cette exploration tacite, son ancien professeur.

Sugizo a préféré ne pas relever. Est-ce qu'Uruha lui avait raconté leur secret ? Impossible de le savoir, du moins ne voulait-il pas chercher la réponse dans l'énigme de ce sourire torve.
-Comment se porte Atsuaki ?
-Bien, puisqu'il a pu sortir de l'hôpital, a répliqué Atsushi dans un haussement d'épaules comme si tout cela lui était indifférent.
-Et sa santé mentale ?
-Sa santé mentale ? a répété Atsushi en ouvrant des yeux ronds comme il croyait l'homme en train d'accuser le garçon de folie.
-Vous savez, le fait qu'il ait vu un mort qui n'en a jamais été... Un mort qui, je crois, serait votre neveu... ?
Sugizo avait hésité. Il avait eu peur, comme ça, de blesser l'homme en face de lui si jamais ce dernier avait bel et bien perdu son neveu, malgré que ledit neveu se trouvait en ce moment dans la classe de Sugizo. Bien sûr, son appréhension était irrationnelle et Sugizo en avait parfaitement conscience mais malgré tout, il a eu peur de faire allusion à ce prétendu mort si, par un mystère quelconque, la mort n'était pas que prétendue.
Mais Atsushi n'avait eu aucune réaction. Son visage, que la nature avait semblé tailler pour exprimer une colère constante mais retenue, demeurait stoïque et aussi froid que les murs de l'hôpital dans lequel la silhouette noire de l'homme détonnait.
-Atsuaki sait que c'est faux. Le soir même de sa sortie d'hôpital, il a aperçu et reconnu mon neveu dans la rue.
Sugizo est demeuré hébété un instant, les lèvres entrouvertes sur des mots sans forme, avant de hocher la tête. Alors, Uruha savait. Après que l'on eût sans relâche tenté de lui faire comprendre la réalité, Atsuaki avait été confronté par le plus pur des hasards à la preuve vivante. Mais alors ? Ce mort qu'Uruha avait vu, l'avait-il seulement halluciné au point d'y croire ? Ou bien pour une raison des plus sombres, Uruha avait menti quant à ce qu'il avait vu ?
Ces questions qui taraudaient Sugihara Yasuhiro, il n'a pas osé les esquisser. En face de lui, le front sévère d'Atsushi semblait renfermer derrière lui des connaissances qui ne donnaient pas l'impression de pouvoir être partagées sans le mériter. Et s'il y avait quoi que ce fût à soutirer à Monsieur Sakurai concernant Takeshima Atsuaki, alors Sugizo se pensait devoir se faire son ami.
Mais peut-être qu'était naturellement l'ami d'Atsushi Sakurai un homme qui avait pris soin de Takeshima Atsuaki.
-Mais, a repris Atsushi d'une voix basse comme un secret, le fait est qu'Atsuaki a sûrement bel et bien vu mon neveu mort.
-Vous êtes médecin, oui ou non ?

L'espace d'un instant si court qu'il eût pu être rêvé, un éclair de surprise a retouché les traits du visage immobile d'Atsushi Sakurai. Et cette surprise qui ne fit pas long feu fut transmuée en crainte dissimulée lorsqu'Atsushi vit avancer d'un air accusateur Sugihara Yasuhiro.
-Ce que vous venez de dire, crachait Sugizo en pointant un doigt sentencieux sur l'homme, prouve qu'Uruha est fou, du moins que vous le pensez. Malgré cela, vous avez délibérément commis l'imprudence de laisser ce pauvre garçon sortir de l'hôpital tandis qu'en ce moment-même, il souffre de traumatismes crâniens et psychologiques qui lui ont fait complètement perdre la...
-Je n'ai pas dit qu'Atsuaki était fou.
C'est comme si une force invisible avait resserré son étau autour du corps de Sugizo. Immobilisé, celui-ci a gardé pointé son doigt accusateur sur Atsushi qui le toisait. Et cette fois, c'était une colère autre que cette colère naturellement dessinée sur ses traits qui semblait s'aviver. Un malaise insondable envahit Sugizo comme il se sentait chaque seconde un peu plus geler sur place.
-Je l'ai moins encore pensé.
Atsushi détourne le regard. Mépris, indifférence ou malaise ? Difficile à dire lorsque les seules lèvres de l'homme, tordues en une grimace réprimée, semblaient exprimer tout cela à la fois, et bien plus encore. Et bien plus encore... comme par exemple, ce fond de tristesse qui pouvait se lire, en y regardant bien, lorsque l'on savait déchiffrer jusque dans ses yeux.
-Alors, Monsieur, je vous prie de ne pas m'accuser de fautes que je n'ai pas commises.

Sur ce, et comme si cette phrase avait été sa manière de le saluer, Atsushi Sakurai a tourné ses talons claquants sur le linoléum ciré pour enfoncer dans ce décor blanc sa silhouette noire. La silhouette d'un homme digne, d'un homme fier et assuré et pourtant, quelque chose dans cette silhouette sonnait faux. Comme si toutes cette majesté et cette noblesse n'étaient qu'une vaste mascarade. Comme si derrière la grandeur se cachait la bassesse, comme si derrière la fermeté se cachait la veulerie.
L'espace d'un instant, Sugizo s'est surpris à haïr la silhouette de dos d'un inconnu.
-De toute façon, même votre neveu est fou.
Il s'est stoppé à peine, Atsushi. Un temps de pause si infime qu'il ne semblait être qu'un ralentissement avant qu'il ne reprenne sa marche avec plus d'aplomb encore.
Et vraiment, la haine que Sugizo avait ressentie pour lui à ce moment-là n'a duré qu'un si faible instant que, un battement de cils plus tard, il ne s'en souvenait plus.
 
 

 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 












 
 

C'était un drôle de hasard. « Drôle », bien sûr, même si ça ne le faisait pas vraiment rire. Hasard, certainement, bien que ce n'en était pas véritablement un. Cela, Tsuzuku ne pouvait pas le savoir, et bien sûr il a fait la grimace lorsqu'au tournant de la rue, il s'est trouvé nez à nez avec Tsukasa.
Si, au moins, ça n'avait été que Tsukasa. Mais il fallait croire que cette masse imposante de muscles et de beauté était faite pour cacher sa propre ombre.

Et son ombre, lorsque l'on parlait de Tsukasa, n'était autre que la créature sournoise qui, faisant apparaître le haut de son visage de derrière l'épaule de l'homme, fixait Tsuzuku de ses yeux malicieux. Verts, cette fois. Mizuki avait troqué le gris de ses yeux contre un vert vif, et ils paraissaient tels deux billes de verre incrustées dans le visage de porcelaine d'une poupée grandeur nature. C'est avec un malaise palpable que Tsuzuku a révisé sa ligne de mire pour porter une attention à peine plus sereine sur Tsukasa.
-Je n'ai pas le temps de converser avec toi.
-Ce n'est pas comme si j'avais fait exprès de croiser ton chemin.
Tsuzuku a reporté sur Mizuki un regard accusateur. Il s'est méfié aussitôt, Tsuzuku, mais sans même s'en rendre compte il avait reporté sa méfiance et ses accusations sur Mizuki tandis que, il le savait, seul Tsukasa pourrait avoir eu l'idée de venir croiser le chemin de Tsuzuku.
Parce que si l'un deux s'était déjà préoccupé de Tsuzuku, pour son bien ou pour son mal, alors ça ne pouvait être que Tsukasa, lui sous les ordres duquel il avait été, avant que...
-Je suis pressé. Au revoir.
Il aurait bien voulu savoir ce que Mizuki et Tsukasa faisaient dans ce quartier dans lequel il n'y avait rien d'autre à voir que des maisons et des immeubles bien gardés. Un quartier de riches. Eût-ce été un an plus tôt, Tsuzuku n'aurait eu de doute quant à la présence de Tsukasa ici ; car après tout, ce dernier n'était qu'un malfaiteur que nouvellement repenti. L'argent était toujours ce qui attirait le plus Tsukasa ; pire qu'un vif intérêt, pire qu'une passion, l'argent lui était jadis une obsession et, malgré les remords de l'homme quant à ses méfaits passés et son désir sincère de se reconvertir, il n'avait peut-être pas pu entièrement se libérer de cette idée fixe qui avait conduit si longtemps les moindres de ses actes et de ses pensées.
Il s'était déjà éloigné d'une cinquantaine de mètres, Tsuzuku, lorsque subitement il a fait volte-face et, martelant des pieds jusqu'en direction des deux individus qui n'avaient pas bougé, il a rivé sur Tsukasa un regard menaçant, son poing serré comme prêt à infliger un châtiment.
-Ose cambrioler une seule de ces propriétés, Tsukasa, et je te tue.
-C'est donc bien là qu'il vit, ton petit ami ?
Derrière son éternel rempart humain, Mizuki a émis un rire étouffé. Mais la plaisanterie devait être moins drôle que les yeux de Tsuzuku n'étaient intimidants, car aussitôt Mizuki s'est tu, renvoyant une colère tacite au garçon.
-Si tu parles de Hiroki, il n'est pas mon petit ami, a rétorqué Tsuzuku à l'attention de Tsukasa.
-Oh mais, je croyais qu'il existait dans ton lycée des rumeurs concernant une certaine relation que tu entretiendrais avec cet homme, s'amusa Tsukasa.
-Quand bien même ces accusations sont vraies, cela ne fait pas de lui mon petit ami, abruti.
-Ne me fais pas rire, grinça Tsukasa. Toi, coucher avec lui pour de l'argent ? Ne me mens pas, Tsuzuku. L'argent, encore maintenant et depuis toujours, c'est bien la dernière chose qui t'intéresse. Ne te souviens-tu pas que cette opposition d'intérêts entre toi et moi nous a souvent valu des disputes ?
-J'aurais dû me douter que tu ne te trouvais pas ici par hasard.
Derrière son rempart, Mizuki pousse un soupir. Un peu hésitant, il sort de sa cachette pour venir se poster entre Tsukasa et Tsuzuku et alors, il saisit la main de Tsukasa, insistant.
-Allez, c'est bon maintenant. Partons.
-Qu'est-ce qui est bon ? s'enquit Tsuzuku qui sentait déjà la révolte le gagner. Tsukasa, réponds-moi. Comment as-tu su les rumeurs circulant sur mon compte, comment as-tu trouvé l'adresse de Hiroki, Tsukasa, et surtout, pourquoi te trouves-tu ici ?
-Je n'avais pas le droit de vouloir m'en assurer ?
Le ton était froid, le regard était brûlant. Interdit, Tsuzuku a dévisagé comme s'il ne le reconnaissait pas ce visage qui le dominait, ces traits qui exprimaient la sévérité, ces lèvres qui exprimaient la détermination, ces yeux qui exprimaient la défiance. Sentant une boule de haine étrangler sa gorge, Tsuzuku a reflué les larmes enragées qui lui montaient aux yeux.
-Rien de ce qui me concerne ne te regarde, Tsukasa.
-Je suis désolé mais moi, je m'estime en droit de m'inquiéter pour toi.
-Allez, Tsukasa, gémissait Mizuki, trépignant. Tu ne vois pas qu'il est égoïste ? On y va.
-Ce n'est pas comme si j'étais ton ennemi, imbécile, renchérit Tsukasa sans prêter attention aux supplications de son ami.
-Tu crois vraiment que je considère quiconque autrement que comme un ennemi ?
-Pauvre imbécile, tu ne sais pas ce que tu dis. Il existe autour de toi des personnes qui ne veulent pas t'être des ennemies, Tsuzuku ; mais lorsque tu auras définitivement perdu ces personnes-là, crois-moi, il sera trop tard pour t'en rendre compte.
-Tu voulais vérifier que je fréquentais bien Hiroki, mais pourquoi ? explosait Tsuzuku qui ne contenait plus ses larmes et qui n'y prêtait attention.
-Ce que tu fais est dangereux, Tsuzuku. Non seulement inutile, mais dangereux. Tu n'es qu'un suicidaire qui cherche à entraîner les autres dans le vide dans lequel il va se jeter.
-Quelle drôlerie, ironisait Tsuzuku dans un sourire en coin. Ce que je fais, Tsukasa, tu n'en as aucune idée.
-Tu m'as donné l'occasion de te connaître bien assez pour deviner la moindre de tes intentions, Tsuzuku.
-Pure mégalomanie.
-Pure inconscience. Cet homme, il est responsable de la mort de ton père, n'est-ce pas ? Du moins l'as-tu toujours considéré comme tel, Tsuzuku.
-Tu déduis mes intentions et mes sentiments envers lui depuis une simple anecdote ?
-Ne fréquente plus cet homme.
-Encore un peu et je croirai que tu es jaloux.
-Comme si je pouvais être jaloux d'un gars qui sera tôt ou tard victime de ton égoïsme.
Mizuki jette en arrière un regard de détresse envers Tsuzuku. Comment devait-il l'interpréter ? Mizuki le suppliait-il de ne pas attaquer l'homme qui venait de le provoquer ? Ou bien la crainte qui scintillait dans ses grands yeux n'était que l'expression d'une compassion inattendue à l'égard de Tsuzuku que Mizuki aurait deviné, à ce moment-là, blessé ?
Tsuzuku ne le saurait jamais. Lorsque Mizuki a reporté le regard sur Tsukasa, il pleurait presque.
-Allez, viens, ça suffit comme ça je te dis. On y va.
Et Mizuki agissait comme un enfant capricieux, à sautiller devant Tsukasa pour attirer son attention, à tirer sur sa main froide comme il tentait vainement de l'entraîner avec lui, à gémir, et à apposer sur les yeux de l'homme sa fine main blanche pour l'empêcher de perdurer ce regard trop lourd sur Tsuzuku.
Un regard qui faisait peur à Mizuki comme si c'était à lui qu'il fût adressé.
-Je te l'avais dit, Tsukasa. Même toi, il t'arrive d'avoir de mauvaises idées.

D'un mouvement de rage, Tsukasa retira cette main délicate qui lui barrait la vue. Punissant d'un regard assassin Mizuki qui se sentit rétrécir, il s'est avancé vers Tsuzuku qui ne bougeait pas, défiant.
Même lorsque Tsukasa a saisi de ses mains puissantes les épaules fines du garçon, il n'a pas cillé.
Parce qu'il ne fallait pas céder face à Tsukasa. Céder face à Tsukasa, au final, et ce dernier le savait, ne signifiait pas que le garçon avait peur ; mais ça signifiait qu'il avait tort. Et même si cela devait être vrai dans le fond, le reconnaître, c'était avoir accompli tous ces efforts pour rien. « Tous ces efforts ». Est-ce que Tsukasa avait seulement conscience de tout ce que ces efforts pouvaient représenter ?
Ce n'est pas possible, a songé Tsuzuku, serrant la mâchoire.
Il n'était pas possible que Tsukasa ne puisse se représenter une infime part des efforts de Tsuzuku et pourtant, ce que Tsuzuku ne soupçonnait pas est que Tsukasa se le représentait bien assez nettement pour vouloir empêcher le garçon d'aller plus loin.
Mais, après tout, Tsuzuku était aveugle.
-Tu es mort, Tsuzuku. Crois-moi, de toute façon, tu es d'ores et déjà mort.

Tsuzuku avait cru que c'était une menace. Il y avait bien assez de haine et d'âpreté dans sa voix pour y croire. Et puis, il se disait peut-être son allié, mais il s'agissait de Tsukasa ; après tout, durant toutes ces années, Tsuzuku n'avait jamais connu quiconque qui ne fût l'allié de Tsukasa sans devenir un jour son ennemi. Alors il a juste pensé que c'était son tour.
C'est la raison pour laquelle Tsuzuku était seulement capable d'interpréter ces paroles comme une menace ; parce qu'il n'était pas capable de concevoir autre chose de la part de Tsukasa.
Parce qu'il ne pouvait pas concevoir non plus que, lui mort, c'était juste la vérité.
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 


-Il y avait pourtant quelque chose, comme une espèce d'intuition, qui me disait que je ne devrais pas ouvrir.
Inimitié totale. Face à cette absence entière de chaleur, face à cette présence flagrante d'irritation et d'âpreté, Uruha a fait la sourde oreille et l'œil aveugle. Comme si Atsushi l'avait accueilli avec le plus grand ravissement, le garçon a adressé à l'homme un sourire qui défiait de toucher le plafond et qui ressemblait presque à une ironie face à celui qui continuait à le dévisager avec colère. Il s'est haussé sur la pointe des pieds, Uruha, parce qu'Atsushi lui était un mur humain qui lui bouchait la vue, et il a baladé ses yeux par-dessus l'épaule de l'homme, comme si à l'intérieur de la pièce, il cherchait quelque chose. Ça a avivé l'agacement d'Atsushi qui n'a que trop bien deviné les intentions de cet importun.
-Il n'est pas là, Tsuzuku ?
Dans un râle de désagrément, Atsushi a appuyé ses mains sur les épaules du garçon, l'obligeant à retrouver une hauteur normale. Comme s'il venait seulement de réaliser la gêne qu'il occasionnait, l'adolescent a affiché une moue défaite, gonflant des joues qui accentuèrent son côté enfantin sans pour autant plus attendrir l'homme impassible.
-Que lui veux-tu, à Tsuzuku ?
-Mais c'est évident enfin, geint Uruha. Je veux lui parler.
-Lui parler ? Et pour quelle raison ?
-Mais, il faut bien que je trouve le temps d'apprendre à connaître votre neveu avant d'envisager de venir vivre chez vous.
Silence. Le regard lourd d'éloquence et d'un profond noir évocateur qu'Atsushi plongea en lui n'intimida pas un instant le garçon qui trépignait, impatient.
-Tsuzuku n'est pas ici, a craché Atsushi entre ses dents. De plus, tes efforts sont vains et inutiles puisqu'il n'a évidemment jamais été question que tu ne viennes encombrer mon intérieur une seule journée. Alors, pour ce qui est de venir vivre chez moi, j'espère que tu plaisantes.
-Absolument pas, Atsushi, gémissait Uruha visiblement déçu, comme s'il n'y avait pas eu lieu de s'attendre à cette réaction. Nous en avions déjà parlé, ce me semble.
-Et il en était aussitôt ressorti que c'en était hors de question.
-Mais, Atsushi, quémanda Uruha qui n'en démordait pas, s'il vous plaît. Vous savez, mes parents passent leur temps à travailler, et je m'ennuie, seul chez moi...
-Tu t'ennuierais tout autant ici. Je te signale que mon travail ne me laisse que peu de répit et que Tsuzuku va en cours, rétorqua-t-il qui omit de faire la moindre allusion au renvoi temporaire de son neveu. D'ailleurs, ne devrais-tu pas y être aussi ?
-J'aimerais bien, bougonna Uruha dans une moue boudeuse, mais je ne suis pas encore inscrit...
-Inscrit ?
-Mais oui, enfin. J'ai changé de lycée, vous savez. En sortant de l'hôpital, j'ai pris la décision de changer de lycée seulement, cela prend un peu de temps...


Sans se soucier de la raison pour laquelle le jeune homme quittait son établissement pour un autre, Atsushi s'est contenté de pousser un long soupir face à celui qu'il ne voyait plus que comme une source de problèmes vivante. Se murant dans le silence, il est demeuré ainsi immobile, les yeux dans le vague comme il semblait réfléchir intensément. Face à cette réflexion qu'il supposait relative à sa demande, Uruha a agrandi des yeux pleins d'espoir avant de presser :
-Alors, c'est d'accord, dites ? Vous êtes d'accord ?
-Pas même en rêve, petit.
Désillusion totale et chute vertigineuse. Uruha a senti un tournis l'envahir, même s'il n'a rien laissé paraître devant cette forteresse intombable qu'était Atsushi.
-Pas même si je vous propose une rémunération ? dit-il avec solennité.
-Pas même en rêve, lui fut-il répondu du tac-au-tac.
-Eh, attendez, se vexa Uruha, vous ne m'avez pas laissé parler. J'étais sur le point de vous proposer une somme de l'ordre de trois-cent-mille yens...
-Ce n'est pas une question d'argent, gamin. Rentre chez toi.

Et si Atsushi préservait sa patience, il n'était malgré tout pas prêt à céder. Infaillible, il attendait simplement que le garçon ne se fasse une raison et qu'enfin, il ne se résigne à abandonner cette idée loufoque et absurde.
-Si ce n'est pas une question d'argent, gémit Uruha, alors qu'est-ce donc ? Je ne serai pas dérangeant, je dormirai sur le canapé, je ferai la cuisine et le ménage, alors...
-Il est juste hors de question que tu ne mettes à nouveau un pied à l'intérieur de cette maison, petit abruti. Et si tu veux vraiment savoir pourquoi alors, sans doute ta curiosité -que dis-je, ton vice- sera satisfait de savoir qu'il se trouve ici des choses que tu ne dois tout simplement pas voir.

Stupeur. Uruha écarquille les yeux, une lumière de lucidité passe à travers eux, faisant luire des particules de cristal sur un sol de terre. L'espace d'un instant, Atsushi a espéré.
-Si vous cachez des films pornographiques, je ne dirai rien, vous savez.
-Meurs.

Uruha baisse les yeux. Atsushi avait-il rêvé ? Il avait cru voir le garçon hocher la tête, imperceptiblement. Comme si inconsciemment, Uruha avait acquiescé à cet ordre. Un ordre ? Atsushi a senti son cœur s'accélérer. Non. Ce n'était pas ce qu'il avait réellement voulu dire. Ce n'était pas ce qu'il « fallait » dire. Pas avec un ton aussi sec, pas avec une voix aussi dure. Et Atsushi allait dire quelque chose lorsqu'il s'est figé. Le garçon avait relevé la tête, et dans ses yeux débordant de douceur se logeaient les gouttes de cristal liquide de la tristesse. Mais elles ne coulaient pas, ces larmes, restant confinées au bord de ses yeux comme si elles n'exprimaient qu'un chagrin qui ne pouvait que se contenter de se montrer sans jamais vraiment pouvoir s'exprimer.
Et c'était peut-être ça, Uruha, dans le fond.
Juste un garçon perdu qui ne cherche qu'à se montrer sans jamais vraiment s'exprimer de tout son être.
-Uruha...
-J'aurais bien voulu, moi.
Uruha détourne le regard. Il cède à sa honte et pourtant, c'est Atsushi qui se sent meurtri de culpabilité, Atsushi qui pense qu'il lui faudrait disparaître sous terre pour faire oublier sa cruauté. Pourtant, Uruha a honte, et c'est de lui-même qu'il a honte. Comme si, d'entre les deux, c'était lui l'être abject.
La voix d'Uruha est parvenue dans un si piteux état que c'était comme si la gorge qu'elle avait traversée n'était qu'un chemin couvert de ronces. Les épines de ses propres paroles.
-Mourir. J'aurais bien voulu et je le veux plus encore si cela peut vous faire plaisir mais, vous voyez, moi, jusqu'à maintenant, je n'y arrive toujours pas.

« Mais, non, tu sais. Tu te trompes. Moi, te voir mourir, moi, te savoir mort, ça ne me ferait pas plaisir. »
Il aurait dû faire quelque chose. Prononcer une phrase, émettre un geste, n'importe quoi. Mais il aurait dû faire quelque chose, c'est ce qu'Atsushi a ressenti du plus profond de son être lorsque, avortant lui-même cette discussion qu'il avait engagée, Uruha a tourné les talons.
 

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