Flash-Black - Chapitre 19

Juliet

-Tu me caches des choses, mon oncle.
Atsushi n'avait pas même eu le temps de refermer la porte après que la silhouette monotone d'Atsuaki eut disparu de son champ de vision. Derrière lui, la voix de Tsuzuku lui fit l'effet d'un effleurement sur la nuque qui lui valut un frisson tout le long de son échine. Il s'est retourné. Tsuzuku se trouvait pieds et jambes nus, les cheveux en bataille, et les mains dans les poches de la chemise trop grande qu'il avait subtilisée à Atsushi pour s'en servir de pyjama. Tsuzuku frêle, dans son étoffe blanche, mais non moins fier et intrigant pour autant.
-Ce garçon... ?
-Celui qui partageait ta chambre d'hôpital.
Tsuzuku n'a eu aucune réaction ; pas le plus infime trait déformé ou effacé dans le dessin lisse et figé de son visage, comme s'il venait seulement de lui être confirmée une certitude.
-Il a prononcé mon nom.
-Ce garçon veut te rencontrer, a lâché Atsushi d'une voix aussi blanche que le devint son teint alors.
Il y eut un instant de torpeur. Le temps a cessé d'exister, juste pour un temps qui pourtant prouvait qu'il existait encore. Un paradoxe dans lequel Atsushi se sentait plongé de force, un monde où il n'était qu'entre deux mondes.
-Il veut me rencontrer, a fini par répéter Tsuzuku dans un rire froid.

Nerveux. Tsuzuku, le corps détendu et le pas leste pourtant s'avance hardiment vers l'homme qui l'attend sans broncher. Un orage risque d'éclater, la foudre de tomber sur sa tête à tout instant, il le sait. Mais cette foudre-là, pense-t-il, il l'aura méritée. Lorsqu'il fut presque à sa hauteur -presque, parce que sa taille ne lui permettait pas d'y parvenir à proprement parler- Tsuzuku mêla le ciel bleu de son regard au ciel noir des yeux d'Atsushi.
-Tu sais ce que cela veut dire, mon oncle. Il veut me rencontrer, cela signifie que ce garçon sait que je suis vivant.
Atsushi a acquiescé. Ses lèvres pincées, sa mâchoire crispée trahissaient son angoisse et pourtant, il ne manquait pas de courage et de solennité lorsqu'il se mit à hocher farouchement la tête.
-Et il ne s'en est pas étonné ?
Pas de réponse. Cela ne peut se voir, parce que Tsuzuku a les muscles lâches, les épaules affaissées, se balance mollement sur ses pieds et pourtant, tout est tendu en lui, jusqu'à la langue fendue dans sa bouche que ses dents enfoncent jusqu'à la douleur.
-S'il ne s'en est pas étonné, mon oncle, cela veut dire qu'il sait tout.
-Il pense...
Atsushi hésite. Ses lèvres s'ouvrent et se ferment comme en lui l'hésitation, la conscience du danger, mais aussi celle de sa lâcheté, du mensonge et du secret le hantent, font de son esprit une balance de chaque côté de laquelle pèse un poids semblable à celui auquel il s'oppose. Ce n'était peut-être pas si dangereux, de dire la vérité à Tsuzuku, puisque cette vérité pour Tsuzuku n'était pas dangereuse.
C'était peut-être dangereux, de cacher la vérité à Tsuzuku, si cette vérité Tsuzuku savait exister sans savoir qu'était-elle vraiment.
-Ce garçon est persuadé qu'il est devenu fou pour avoir cru voir ton corps mort.

Bien sûr, le fait que Takeshima Atsuaki ait déjà accusé l'homme et son neveu d'avoir fait croire à la mort de ce dernier dans un but obscur, pour rien au monde Atsushi ne l'aurait dit à Tsuzuku.
-Et ce garçon, pourquoi veut-il me rencontrer ?
C'est lorsqu'Atsushi a pu se mettre à souffler de soulagement qu'il s'est rendu compte avoir retenu sa respiration durant tout ce temps. Tsuzuku était passé à un autre sujet. Ainsi donc, ses doutes s'étaient fermés tout autant que sa confiance en Atsushi était ouverte.
-Pour apprendre à te connaître, je suppose, a répondu Atsushi dans un haussement d'épaules indifférent comme pour dédramatiser la situation. Je veux dire... préparer le terrain, en quelque sorte.
-Préparer le terrain ?
-Figure-toi que ce fou espère un jour pouvoir venir vivre ici.


Une grimace. Une simple grimace, le dégoût qui est passé sur ses lèvres et puis, plus rien. Le visage de Tsuzuku a retrouvé le lisse impavide et froid de son marbre. Pas un infime instant Atsushi n'a pu lire la moindre trace de surprise ou d'indignation apposer sa marque sur son expression. Comme s'il avait pu s'y attendre, comme si c'était somme toute naturel, mais non moins désagréable, Tsuzuku s'était contenté de l'une de ces infinies grimaces qu'il savait si bien faire dès lors que quelque chose lui déplaisait.
-Et toi, dit-il d'un ton mi-accusateur, mi-moqueur, gentil comme tu es, tu n'as pas su le rejeter.
-Bien sûr que si, rétorqua Atsushi qui ne put cacher à temps sa vexation.
-Ça alors ! s'exclama Tsuzuku dans une surprise grandiloquente. Venant de toi, mon oncle ! Comment t'y es-tu pris pour le repousser ?
-Je lui ai dit qu'il y avait des choses qu'il ne devait pas voir.
-Vraiment, semblait s'amuser Tsuzuku. Et que ne doit-il pas voir, au juste ?
-Les photos de toi, imbécile.

Tsuzuku a levé les yeux au ciel. Ah, oui... Les photos. Ainsi, même Atsushi était capable de faire preuve de précautions auxquelles lui-même n'aurait peut-être pas songé. Les photos. Après tout, il ne suffisait que de les cacher, ou bien, si la peur persiste encore, les brûler.
Mais les brûler, voilà sans doute une chose qu'Atsushi n'aurait pu accomplir même dans ses pires cauchemars.
-Je veux dire... les photos de toi sur lesquelles tu n'es pas seul.
« J'avais compris, imbécile . » C'est ce qu'a semblé réprimander le regard pétrifiant que Tsuzuku lui lança alors.
Et puis, comme si la conversation n'avait plus lieu d'être, comme si les doutes, les craintes et les interrogations n'existaient plus, comme si régnait une confiance parfaite peut-être aux côtés de l'indifférence, comme s'il n'était pas la pièce phare de l'échiquier sur lequel était mise en jeu sa vie, Tsuzuku a tourné le dos et, sur ses blancs pieds fins de grâce et de légèreté, il s'en est allé, dansant.









-Tu crois vraiment que c'est une bonne idée ?
Pour la centième fois peut-être depuis une heure, Miyavi soupire. C'est le doute qui le fait soupirer : pas le sien, mais celui-là dont Joyama semble incapable de se défaire et qui les fait tous deux patauger depuis une heure dans la même conversation.

Il a levé les yeux au ciel, Miyavi, et pour se venger de ce qu'il prenait pour un flagrant manque de confiance envers lui, il a saisi les épaules d'Aoi qu'il se mit à secouer d'avant en arrière. Le jeune homme se laissait docilement faire, rassuré peut-être de voir sur le visage de Miyavi cette ombre de sourire qu'il cherche à retenir pour cacher son amusement. C'est vrai. Même si les doutes et les craintes de Joyama étaient agaçants, ils n'en étaient pas moins drôles aux yeux de Miyavi, incapables de voir où se trouvait le problème.
-Je ne vois pas où est le problème, lâcha Miyavi après avoir lâché Joyama. Ou bien est-ce que tu as l'idée d'une autre solution ?
-Pas vraiment, balbutia Joyama, penaud. Mais enfin... Peut-être n'y a-t-il tout simplement pas besoin de solution.
-Tu te moques de moi ? grimaça Miyavi. Je te signale que tu es le premier à m'en avoir parlé. Moi, pour tout te dire, je n'ai même pas fait gaffe. Tu es ici le seul à avoir remarqué des choses bizarres, et c'est bel et bien toi qui voulais te libérer de tes doutes.
-Tu te trompes, Takamasa. Shou... Kazamasa aussi l'a vu.
-Alors il n'y a plus un instant à perdre, renchérit Miyavi. Kazamasa est le mieux placé pour savoir, non ? Si tu me dis que Kazamasa a des doutes, Aoi, alors j'estime que je peux en avoir aussi.
-Tu veux dire que ma parole à moi ne comptait pas ? se vexa le jeune homme.
-Ne fais pas l'enfant, Joyama. Kazamasa n'est pas que le meilleur ami de Tsuzuku ; il aurait pu être son frère.
-C'est une époque révolue, souffla Joyama à lui-même.
-Mais ça ne change rien. Kazamasa et toi partagez les mêmes doutes ; combien de chances y a-t-il que cela ne soit qu'une simple coïncidence ? Combien de chances pour que vous vous soyez seulement mépris sur la réalité ? Combien de chances pour que vos souvenirs à tous deux soient déformés ?
-Tu as raison, concéda Joyama dont la voix trahissait l'angoisse qu'il avait peine à réprimer. Mais malgré tout, Takamasa, tu ne penses pas que tout cela soit absurde ? Tu me parles des probabilités que Kazamasa et moi nous méprenions sur la même chose, mais as-tu songé à la probabilité que ce que nous soupçonnons soit vrai ? Allez, Takamasa, tu le sais bien, non ? C'est absurde, et il est évident que notre mémoire nous joue des tours.
-Douter de ta mémoire, peut-être, rétorqua sèchement Miyavi, mais de celle de Kazamasa ? Non, Joyama. Je crois au hasard, mais j'y crois jusqu'à une certaine limite. À présent, il faut peut-être chercher une explication rationnelle ailleurs.
-Et lorsque tu dis ailleurs, tu veux dire...
-Sur Saegami Tsuzuku lui-même.
Ce fut au tour de Joyama de pousser un long soupir. Et si ceux de Miyavi n'étaient que de l'irritation, ceux de Joyama ne semblaient exister que pour exorciser la lourde angoisse qui pesait sur sa poitrine et jusque dans son ventre. Passant ses mains sur son visage épuisé, Joyama a massé longuement ce front derrière lequel grouillaient des pensées parasites.
-C'est si ridicule...
-Je n'exclus pas la possibilité que vous fassiez simplement erreur. Seulement, Joyama... Je te prie de ne pas prendre tout cela à la légère.
-Tu ne comprends pas, gémissait le jeune homme dont la souffrance semblait accroître un peu plus chaque seconde. J'ai l'impression de commettre un crime !
-Un crime ? Pour avoir des soupçons fondés ? Pour chercher à découvrir la réalité ? Eh, dis, Joyama... C'est moi qui ne te comprends pas. Si jamais tout cela devait se révéler vrai alors, celui qui aurait commis le crime ne serait autre que Tsuzuku, pas vrai ?
-Miyavi, je ne peux pas...
-Depuis quand le sort de Tsuzuku t'inquiète-t-il ?
-Ce n'est pas ça, Miyavi. Un secret... j'ai l'impression que nous nous trouvons en face d'un secret que rien ni personne ne doit violer.
-Ah, bien, cracha Miyavi dont les yeux se mirent à luire entre ses paupières étrécies. Tu me dégoûtes, tu sais ? Te cachant derrière ta morale, tu veux juste ne pas avoir à avouer que tu as peur.
-Je n'ai pas peur, Takamasa. C'est Tsuzuku qui aura peur, et je ne veux lui infliger ça.
-Tu es censé le détester officiellement.
-Il me semble à présent que Tsuzuku ait subi bien assez de douleurs pour que je ne m'en retrouve vengé. Je te le répète, Takamasa... Je ne veux plus infliger de terreur à Tsuzuku.
-Une petite frousse qui ne lui durera qu'une seconde, lâcha Miyavi dans un haussement d'épaules. Et après ? Tu crois vraiment que c'est ça qui va le traumatiser ?
-C'est ce qui s'ensuivra si ce que nous soupçonnons est vrai qui le traumatisera.


À cet instant précis, Miyavi a ressenti de la peine pour Joyama. De la peine, mais de l'admiration bien malgré lui aussi, parce qu'alors il ne pouvait que trop bien lire la douleur qui torturait le garçon et qui, il le savait, ne trouvait sa source pure que dans la pensée seule de Tsuzuku. Alors, il avait sincèrement peur pour lui ? À l'égard de ce garçon capable de cruauté et contre lequel il avait ressenti mille et une rancœurs, Joyama trouvait encore le cœur d'avoir peur pour lui ?
-C'est forcément quelque chose de grave.
Il ne parlera plus, Joyama. Dans un dernier sursaut d'agonie, sa voix s'est éteinte. Et rien, ni les larmes de Miyavi qui sont venues accompagner les siennes, ni l'étreinte qui lui fut offerte dans une immense douceur, ni les caresses dans ses cheveux et sur son visage, ni les supplications, ni les encouragements, ni les excuses de Takasama, ni même ce baiser irrépressible et impromptu qui vint se déposer au coin de ses lèvres, rien de tout cela n'a pu faire retrouver sa voix à Joyama.
Et lorsqu'enfin ses larmes devinrent assez rares pour distinguer tout près de lui le visage éprouvé mais si tendre de Miyavi, Joyama a pu sentir en lui une part de son cœur se libérer.

 








-Le déshabiller ?
C'est sûr, il fallait s'y attendre. Et même si Joyama s'y était préparé du mieux qu'il l'avait pu, même s'il savait cette réaction plus que naturelle -car l'inverse l'eût inquiété en réalité- malgré tout, se retrouver face au regard submergé de dégoût de Kazamasa, il n'a pas pu le supporter. Évidemment. C'était forcément la première idée qui allait venir à l'âme innocente et si facilement indignée de Shou.
-Ne me regarde pas comme si j'étais un satyre, grimaça Joyama. Je te dis simplement... Mince, tu peux trouver un moyen, non ? Trouve un prétexte, n'importe quoi ; tu es son meilleur ami.
-Je ne considère pas comme mon meilleur ami un individu qui me traite comme un moins que rien ; pire, qui semble traiter le monde entier comme tel. Tu me demandes de trouver un prétexte, Joyama ? Que crois-tu que je puisse faire ou dire sans que Tsuzuku ne se mette à avoir des idées douteuses sur moi ?
-Tsuzuku ne se fait sur chacun que les idées qu'il veut se faire, Kazamasa. Si Tsuzuku devait penser que tu es attiré par lui alors, il n'attendra pas que tu le déshabilles pour le prétendre.
-De toute façon, rétorqua Shou face à tant de mauvaise foi, je ne le ferai pas.
-Alors trouve quelque chose, ce que tu veux. Pourquoi ne pas tout simplement te rendre à la piscine avec lui ?
-Je le pourrais, c'est vrai, admit Shou d'un ton apaisé.
Joyama a étiré un sourire glorieux. S'avançant vers son ami, il a posé sa main sur son épaule comme un geste d'encouragement.
-Mais il n'y a plus rien que je ne veuille faire avec Tsuzuku.
Shou s'est libéré de lui. Sans crier gare, il a brusquement fermé la grille du portail de sa maison devant lequel il avait trouvé Joyama lorsqu'il était accouru, alerté par une série intempestive de sonneries.
Trop choqué pour même s'offusquer, Joyama a regardé partir le garçon qui s'avançait d'un pas ferme jusqu'au perron, infaillible.
-Tu as des photos, non ?! Kazamasa, je suis certain que tu possèdes des photos.

Il ne s'est pas retourné. Derrière lui, les doigts agrippés autour du portail qui le séparait d'un autre monde, Joyama plaquait son visage contre la grille de métal dont le noir semblait encadrer celui de ses yeux. Ce regard, il l'a vrillé sur le dos de Kazamasa comme si ce dernier eût pu sentir en ce point précis de son échine la brûlure d'un regard si flamboyant. Mais rien de tel ne fut. Il avait grimpé les marches du perron à présent et, sans jamais se retourner, Kazamasa n'a émis qu'une phrase avant de disparaître derrière la porte.
-Je n'ai pas de photos sur lesquelles Tsuzuku soit déshabillé.
 






Il les a refermées. Une à une, avec le soin et la rigueur qu'étaient ceux d'une cérémonie religieuse, il a cacheté ces enveloppes encore lisses et blanches, comme si le temps avait oublié de laisser la marque de son passage sur elles. C'est que ça semblait si vieux, après tout. Les photographies que contenaient ces enveloppes, elles semblaient immortaliser les souvenirs d'un temps si lointain qu'au lieu d'appartenir au passé, il semblait appartenir à un autre monde. Comme si ces souvenirs appartenaient à quelqu'un d'autre, comme s'ils étaient les images sorties d'un autre cerveau ; un cerveau qui avait été le sien jadis, mais qui ne l'était plus à présent. C'était un autre esprit, c'était une autre âme depuis qui habitaient le corps de Kazamasa et alors, la perception du monde d'aujourd'hui était si différente que le garçon venait à penser que sa vision du monde n'avait pas changé ; c'est le monde seul qui avait changé, et avec lui ses habitants, et avec eux sans pouvoir y échapper, Tsuzuku. Surtout Tsuzuku, peut-être. Surtout Tsuzuku, indubitablement.
Oui, le monde avait changé, et chaque membre de son peuple aussi, et ainsi les photographies qu'il venait de replonger dans l'anonymat des enveloppes mettaient en scène deux personnages que Shou n'était plus vraiment capable de reconnaître. Avaient-ils vraiment été ensemble, ce jour-là ? Eût-il fallu qu'ils se ressemblent pour qu'ils s'assemblent, et s'ils se ressemblaient alors, c'est qu'en ce temps-là ils étaient différents. Non pas différents l'un de l'autre, mais différents d'eux-mêmes. C'était clair ; Tsuzuku avait échangé son âme pour une autre et, en même temps que lui, Shou était devenu une autre personne. Un peu pour devenir le reflet de Tsuzuku. Un peu pour le soutenir. Un peu pour s'opposer à lui aussi. Car devenir comme Tsuzuku signifiait devenir cet être sans pardon ni miséricorde, un être qui ne vivait que pour attaquer et se venger et alors, devenir cet être-là, incontestablement, revenait à s'opposer à Tsuzuku. Car Shou ne pardonnait plus non plus. Car Shou, d'une manière ou d'une autre, chercherait la vengeance.
Il a lâché les enveloppes. Accroupi sur le sol de sa chambre, Shou a enfoncé sa tête entre ses bras.
Prostré comme un fœtus qu'aucun ventre maternel ne protège du monde, Shou songe au futur. Le futur proche, le futur imminent et inévitable, mais aussi le futur lointain, un futur qu'aura inévitablement déterminé ce futur duquel il se trouve déjà sur le seuil.
En somme, Kazamasa pense au danger. Et d'une manière ou d'une autre, il sent que la mort seule l'attend. Parce que, Kazamasa le sait à présent, que la mort peut se trouver même en les vivants.
Kazamasa avait vu les photos et sur certaines de ces photos-là, Kazamasa l'avait nié mais il était torse nu, Tsuzuku.
Alors, Kazamasa s'est souvenu de ce jour-là, lors du cours de natation à la piscine. Ce jour où l'on avait vu suinter la cicatrice de Tsuzuku.
Kazamasa a relevé la tête et bientôt, c'est son corps entier qui se redressa. Debout au milieu de sa chambre, ses pieds écrasant les enveloppes nourries jusqu'à l'indigestion de souvenirs en décomposition, Kazamasa désirait.
Il désirait une preuve.
L'instant d'après, Hiroki recevait sur son téléphone un message signé de son nom.








-Il y a quelque chose que tu voudrais manger, ce soir ?
Tsuzuku a souri. Lové tout contre le corps chaud de Hiroki, il était tel une araignée accrochée à sa proie et pourtant, il manquait un peu de force et d'agressivité dans les gestes de Tsuzuku pour y croire réellement. Fatigue physique ou manque de volonté ? Lorsqu'il agrippait sa main autour du cou de Hiroki, c'était pour la laisser glisser aussitôt sur ses genoux. Ce n'était peut-être vraiment que de la fatigue. Jusqu'à ce que Hiroki ne parle, Tsuzuku n'avait pas ouvert les yeux, et il entrouvrit à peine les paupières à l'entente de cette interrogation. Ses lèvres avaient donné naissance à une ombre de sourire tandis que Tsuzuku levait un visage endormi vers Hiroki avant de fermer les yeux. Et Hiroki se demandait : la tête appuyée contre sa poitrine, est-ce qu'il était capable d'entendre ses battements de cœur ?
-Il n'y a que toi que je veuille manger, Hiroki.
Hiroki ne peut ressentir nul vice, aucune provocation dans cette voix proche du soupir. Simplement un réflexe empreint de lassitude, Tsuzuku récitait une série de mots qui, mis bout à bout, avaient pour but d'ébranler celui qu'ils visaient. Mais il n'en fut rien. Trop heureux de cette tranquillité inespérée que lui offrait la flagrante fatigue du garçon, Hiroki se mit à rire et, dans un geste instinctif, a passé sa main dans les mèches d'encre de Tsuzuku.
-Ce ne sera pas très bon, tu sais.
-Sérieusement, je suis affamé. Fais venir de la cuisine française.
La docilité de Hiroki semblait venir d'une intervention divine. Ce n'était pas cette docilité habituelle, une docilité fausse qu'il effectuait dans l'hypocrisie et le mépris, ce n'était pas une obéissance forcée dont il disait faire preuve par pitié. Non, cette fois, il y avait dans l'empressement de Hiroki une réelle volonté d'œuvrer pour les désirs du garçon, et c'est non sans étonnement, il est vrai, que Tsuzuku regarda faire Hiroki lorsque ce dernier saisit le téléphone posé à côté de lui pour composer un numéro.
Une minute plus tard, Hiroki raccrocha après avoir commandé pour lui et le jeune homme des plats dont Tsuzuku n'avait même jamais entendu le nom. Éberlué, le garçon s'est légèrement redressé, libérant de son poids le corps de Hiroki que la chaleur de ce contact commençait à rendre humide.
-Tu connais par cœur les numéros de tous les traiteurs réputés qui livrent, Hiroki ?
-Cela semble te surprendre, venant d'un homme qui mène une vie de riche.
Il a affiché une moue pensive, Tsuzuku, tandis que sur le canapé s'étirait un Hiroki ankylosé.
-Je me demande ce que je ferais, si j'étais riche, marmonna Tsuzuku, rêveur.

Ça a valu un rire franc à Hiroki qui renversa la tête en arrière sous les yeux éberlués du garçon qui, sur le coup, n'eut pas même besoin de feindre son incompréhension. Et pourtant, elle n'avait pas lieu d'être aux yeux de Hiroki qui jeta un regard rieur sur lui.
-Sans doute ferais-tu ce que tu fais depuis que tu puises impunément dans mes poches, insolent. Des vêtements de marque, des montres et bijoux de luxe... tu n'es pas très original, faut-il avouer.
-Tout cela n'attire guère mon intérêt, trancha aussi net Tsuzuku que la colère semblait avoir ranimé. N'oublie surtout pas, Hiroki ; mon but premier est de te faire dépenser de l'argent pour moi seul sans que tu n'en tires le moindre bénéfice. Quant à ces valeurs matérielles, je n'en ai que faire. Honnêtement, je ne sais ce que je ferais si j'avais autant de possibilités que toi.


Tsuzuku se vit répondre par le silence. Il n'avait pas attendu autre chose, en réalité. Pour lui, il était évident que le sujet ne méritait aux yeux de Hiroki guère que l'on s'y attarde et d'ailleurs, qu'aurait pu donc répondre l'homme face à l'indécision de Tsuzuku ? Quel pouvoir avait-il face à son manque d'imagination et de désirs ? Il n'en avait aucun, bien sûr, et si dans le fond cela était un problème, alors il était clair qu'il était celui de Tsuzuku seul, et que lui seul pouvait y remédier.
Trouver une solution. Forcer un peu son imagination et, surtout, combattre cette flegme intérieure qui le rendait exempt de désirs réels.
Dans un soupir, Tsuzuku s'est affalé sur le canapé et, les yeux rivés au plafond, il s'est mis à songer.
De quoi avait-il donc le plus besoin, en ce moment ? Une chose... s'il trouvait quelque chose, n'importe quoi, qui pouvait s'obtenir avec de l'argent alors, il était sauvé.
-Hiroki, et si nous partions en voyage ?
-C'est pour me faire dépenser inutilement de l'argent que tu me demandes cela ?

Bien sûr, Tsuzuku avait tout fait pour avoir comme à son habitude le ton insolent de celui qui demande un service parce qu'il s'estime en droit de n'attendre rien d'autre qu'un accord. Alors, qu'il lui avait fallu toute sa volonté pour avoir l'air naturel, bien sûr, Hiroki ne pouvait pas le savoir.
Morose, Tsuzuku s'est retourné et a fermé les yeux, une main sous sa joue.
-Cela se fera à la seule condition que tu sois de retour au terme de la durée de ton renvoi.
Tsuzuku rouvre les yeux. La lumière du sourire de Hiroki lui brûle les rétines mais lui, il s'en moque, il ne s'en rend même pas compte. Une fascination irrépressible l'empêche de détourner un seul instant son regard de ce visage qu'il tente de graver dans sa mémoire. Immortaliser l'instant unique qu'est celui où Hiroki semble le couver avec une sincère tendresse. Et l'homme, amusé de cette hébétude qui abêtit l'expression du garçon, s'avance vers lui, s'agenouillant à sa hauteur, et pose une main sur son front.
-Où veux-tu aller, Tsuzuku ?

Et même s'ils demeuraient grand ouverts, les yeux du garçon sont devenus vides. C'est un ciel bleu sans nuage, un ciel sans étoile, un ciel sans soleil même qui semble ne puiser sa précieuse clarté que de ce vide lui-même. Pas de Paradis et moins encore de créatures célestes dans ce ciel infini ; juste une étendue de vide coloré qui n'a rien d'autre pour lui que sa beauté. Une beauté que le vide qu'il est ne lui permet pas même de voir.
-N'importe où. Partout. Nulle part...
Le garçon murmure. Ses paupières clignent comme il semble lutter contre le poids du sommeil et Tsuzuku ne voit pas que, dans un élan subit, Hiroki se penche sur lui.
C'est au moment où ses lèvres frôlaient sa joue que la sonnerie a retenti.
Ils se sont redressés en sursaut en chœur, et Tsuzuku a regardé Hiroki accourir en direction de la porte d'entrée. Il ne prit pas même la peine de saisir l'interphone, Hiroki, qu'il appuya sur le bouton d'ouverture, et Tsuzuku sentait déjà son estomac crier famine tandis qu'il attendait le livreur avant que, quelques secondes plus tard, les coups ne retentissent contre la porte.
-Qu'est-ce que...


Ce n'était pas un livreur. Ce n'était qu'une vile machination.
Tsuzuku avait simplement eu le temps de reconnaître son visage ; aussitôt que la porte fut refermée, le garçon vit foncer sur lui deux armes humaines.
Hiroki tenait fermement ses bras immobilisés tandis que son corps étendu sur le carrelage était fait prisonnier entre les jambes de Kazamasa. À ce moment-là, Tsuzuku a su ce que voulait dire l'éternité. L'éternité d'une condamnation à l'enfer, l'éternité d'une âme damnée pour ses péchés, l'éternité d'un malheur à chaque seconde foudroyant et terrorisant, de ces malheurs qui vous arrachent indéfiniment des hurlements que le crépitement de toutes les flammes de l'enfer ne suffira jamais à couvrir.
Et Tsuzuku hurlait, se débattait de toutes ses forces, s'agitait, se cambrait, tendait à l'extrême son corps dont chaque parcelle de muscle, chaque nerf devenait métal, il suppliait, il pleurait mais Tsuzuku savait, l'enfer est une torture éternelle à laquelle condamnent des fautes que le temps ne peut jamais expier.
-Non, Hiroki... Non...
Sa voix s'écrasait sous le poids des sanglots. Lorsqu'il a levés les yeux en arrière, il n'a pu voir à travers ses larmes qu'une forme humaine penchée sur lui dont le trouble effaçait le moindre des traits distinctifs. Et il le tenait toujours aussi fermement, Hiroki, des étaux de fer chauffés à blanc autour de ses poignets, tandis que sur son ventre Tsuzuku sentait les mains de Kazamasa s'attarder. Toujours, le corps agenouillé de Shou faisait prisonnier le sien avec la complicité diabolique de celui en qui il avait placé sa confiance.
Tsuzuku s'est senti partir. C'est lorsque son esprit fut au bord de l'obscur gouffre insondable de l'inconscience que, à l'instant où les mains de Kazamasa déchiraient sa chemise, son corps fut libéré.

Ce n'étaient plus les mêmes mains. Ce n'était plus le même monde. Comment avait-on pu le sortir de l'enfer, lui qui était synonyme fatal d'éternité ? Comment les démons bourreaux chargés de sa torture avaient-ils pu sans transition se transformer en Anges ? « Les » démons ? Ah... non.
Les mains qui le tenaient fermement mais sans violence contre un corps doux et tiède, à ce moment-là, n'étaient que celles de Hiroki. Tsuzuku sanglotait encore, en proie à cette déréliction que le choc et l'incompréhension avaient fait naître en lui, lorsque fut prononcée une sentence.
Était-elle à son encontre ? S'adressait-elle à un autre ? L'esprit embrumé et désordonné de Tsuzuku ne pouvait le déduire et pourtant, aussi dure fût cette voix, aussi grave fût-elle, Tsuzuku n'en eut pas peur.
-Je ne veux plus. Va-t'en.

Tsuzuku n'entendit pas la suite.
La seule chose était que, lorsqu'il rouvrit les yeux, étendu sur ce canapé accueillant, il avait l'impression d'avoir rêvé la présence de Kazamasa.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 





-Est-ce que tu te serais pris d'affection pour lui ?!
Ce n'est pas que de la rage dans les larmes de Kazamasa. C'est elle seule qui se voit car elle seule qui se montre, mais ces larmes contiennent aussi le sentiment amer de la trahison que le garçon refoule au plus profond de lui-même. Hiroki est peut-être un peu aveugle, aussi. C'est d'ailleurs ce que semble lui reprocher Kazamasa lorsque le mot « affection » passe à travers ses lèvres comme une injure.
-Ne dis pas de bêtises, Shou. Cela n'a rien à voir et tu le sais parfaitement. Bien que je ne porte pas vraiment Tsuzuku dans mon cœur, toi... C'était violent, Kazamasa. Beaucoup trop violent.
-Quelle belle excuse venant du noble justicier que tu es, cracha Kazamasa avec un flagrant mépris. Toi, Hiroki... Si tu ne l'aimes pas, alors cela signifie que tu as peur.
-Peur ? répéta l'homme comme s'il ne comprenait pas le sens de ce mot.
-Peur de connaître certaines choses que tu n'as pas envie de connaître.
Il y eut une légère moquerie au coin du sourire inattendu de Hiroki. Pire, une sorte d'amusement même, comme si tout le sujet de cette conversation n'était qu'une futilité dont la gravité qu'elle prenait prêtait à rire. Ça a accru l'indignation de Kazamasa qui s'est mis nerveusement à cogner son pied contre le sol. Devant lui, Hiroki a croisé sur sa poitrine des bras qui semblent servir de rempart à toute tentative d'approche de son cœur.
-Peur, conclut Hiroki dans un rire forcé. Peur de quoi, Kazamasa ? Prendrais-tu ton cas pour une généralité ? Ah non, désolé, moi, je n'ai pas les mêmes craintes que toi, pour la simple et bonne raison que tout ce que tu m'as raconté dans ce message tient compte de la pure fabulation.
-De la fabulation ?! Il me semble avoir été explicite dans mon message, Hiroki. De plus, tu as accepté de collaborer il me semble, non ? Tu as fait semblant de commander un dîner pour toi et Tsuzuku afin que, Tsuzuku me prenant alors pour le livreur, il ne te laisse venir m'ouvrir l'accès à cette maison qui m'est interdite depuis que ce parasite s'y accroche. Seulement tu m'as trahi au dernier moment, Hiroki, à l'instant même où j'allais connaître la vérité. Et si vraiment ce n'est pas la peur de te trouver confronté à une dure réalité qui t'a poussé à la traîtrise, Hiroki, alors je te demande de le faire toi-même. Puisque tu m'accuses de violence, tu auras tout le loisir de t'y prendre avec douceur.
-Et comment voudrais-tu que je fasse, imbécile, pour que je ne déshabille Tsuzuku sans que le pauvre ne se sente agressé -et à raison, d'ailleurs ?
-Tsuzuku ne t'a-t-il jamais fait d'avances ?

Plus que son silence, c'est le regard de Hiroki qui était éloquence. Parce que son regard justement se détournait, réfugié dans l'absence, tandis que sur sa poitrine, ses bras se serraient un peu plus.
-C'est vrai, concéda Kazamasa non sans un air de victoire. Je ne peux savoir réellement ce que Tsuzuku cherche à obtenir de toi, Hiroki, mais ce que je peux aisément deviner est qu'il est capable de telles choses si cela peut raccourcir le chemin qui le mènera à son but. Et toi, Hiroki, tu veux me faire croire que tu n'as jamais profité de ce que ce gars sans honneur t'offrait ?
-Même si Tsuzuku n'avait réellement aucun honneur, cela me donnerait-il le droit de renoncer au mien ?
Kazamasa était-il en train de rêver ? C'est bien ce qu'il a pensé, au début, tandis qu'à travers ses paupières étrécies par l'intrigue ses prunelles s'étaient mises à sonder le regard de Hiroki. Une étendue d'eau paisible si claire que l'on en pouvait voir le fond. Kazamasa a su alors qu'il ne rêvait pas : Hiroki était bel et bien en train de prendre la défense de Tsuzuku, et c'est sur Kazamasa qu'il rejetait une évidente colère que le garçon reçut comme une attaque de plein fouet.
-Je suis désolé, Kazamasa. Ça te déçoit peut-être mais, moi, je ne profite pas des gosses.
-Il est évident alors que tu préfères que ce soit eux qui profitent de toi.
-Puéril, persifla Hiroki entre ses dents. Voilà tout ce dont tu es capable pour ta défense ; de provocation.
-En ce sens, ne nous ressemblons-nous pas, Tsuzuku et moi ? De ce fait, Hiroki, tu devrais m'aimer autant que tu l'aimes, non ?
C'est tellement stupide, a pensé Hiroki. Stupide, mais si dommage aussi, d'être condamné à entendre de tels propos. Comme si aimer Tsuzuku de quelque manière que ce soit était une tare dont l'on devrait avoir honte. Comme si lui-même, Kazamasa, n'était pas depuis toujours aimé de Hiroki, à sa manière lui aussi.
Vraiment, l'aigreur et la rancune de Shou, c'était tellement triste et stupide.
-Il ne te refusera pas, Hiroki. Même s'il ne t'aime pas, même si dans le fond cela devait le dégoûter, tant qu'il pensera que cela jouera en sa faveur, Tsuzuku ne repoussera jamais aucune forme d'intérêt que tu lui porteras, quelle qu'elle soit. Alors, déshabille-le, juste comme ça. Ce n'est simplement qu'une partie de son corps que tu dois déshabiller pour avoir la preuve.


Hiroki ne pouvait rien répondre à cela. Parce qu'il savait que Kazamasa savait que ce qu'il disait était vrai : Tsuzuku ne le refuserait pas. Alors Hiroki n'avait rien à dire pour sa défense. Pire : il n'avait rien à dire pour la défense de Tsuzuku. Alors, condamner la violence du geste si violence il y avait, prétexter la pudeur, arguer ne pas vouloir provoquer la terreur de Tsuzuku... Plus rien de tout cela ne pourrait, dans l'esprit de Shou, ranger Hiroki dans la catégorie des hommes de bonne foi.
Il pouvait le faire, et ce n'était pas niable. Alors, il ne restait plus qu'une solution.
-D'accord, a articulé Hiroki d'une voix étranglée.
Ses yeux mouillaient ses émotions. Il a baissé la tête, livide.
Hiroki a juste pensé qu'il tricherait. Il avait juste pensé qu'il mentirait, si jamais il devait y avoir lieu de mentir. Il l'a pensé avec honte, mais avec détermination ; fermeté à l'apparence solide et inébranlable que pourtant un seul souffle a été capable de mettre à terre.
-Bien évidemment, tu devras m'apporter une preuve visuelle.
Il a plongé sa main dans sa poche, Kazamasa, tandis que Hiroki relevait des yeux à moitié aveuglés sur lui. Lorsqu'il a vu une chose noire et rectangle voler en sa direction, l'homme l'a rattrapée à temps. C'était un appareil photo.
-Sans preuve visuelle, Hiroki, cela ne pourra vouloir dire que l'une ou l'autre chose : soit tu es amoureux, soit tu es complice. Et dans les deux cas, Hiroki, cela fera de toi un coupable.


Alors, Hiroki s'est posé la question. Pourquoi est-ce qu'il avait voulu si fort le protéger.
Et pourquoi, oui, pourquoi, surtout, est-ce que mentir à Kazamasa devait obligatoirement signifier que ça protégerait Tsuzuku.

 









Effleurement. Lorsque ce qui semble contre-nature se fait désir, lorsque le désir se fait une injure à la nature. Le frisson d'une peau nue, les brailles pour un aveugle qui passe doucement sa main sur l'épaule qu'une émotion vive a traversée pour la refroidir, l'espace d'un instant. L'aveugle décrypte les brailles, ils signifient l'émoi de l'inconnu, la peur de ne pas savoir faire, la peur de ce que l'on pourra lui faire. Mais il y a un peu d'abandon aussi, hésitant d'abord, puis mû par un élan de courage. L'hésitation joue le rôle de l'assurance et alors, c'est avec une impétuosité inattendue que Tsuzuku vient coller sa poitrine nue contre celle de Hiroki.
Il est encore vêtu, Hiroki, et en cela Tsuzuku se sent plus faible. Il est offert, Tsuzuku, à des yeux pénétrants qu'il voit sans vice, à des mains caressantes qu'il sent sans avidité. Il sait qu'il est à la merci de cette masse imposante de masculinité et de beauté et la sienne à lui, de beauté, craint d'attiser une passion que sa fragilité ne saurait réprimer face à la force du corps qui s'apprête à enfermer le sien.
Et Tsuzuku se demande : l'étreinte de Hiroki sera-t-elle une étreinte, ou sera-t-elle une prison ? Sera-t-il libre d'en partir ou bien en sera-t-il le captif ? Il ne le sait, Tsuzuku, ou plutôt il croit le savoir mais Tsuzuku à une simple intuition préfère la raison et les preuves, aussi il croit n'avoir d'autre choix que de se donner pour savoir jusqu'à quel point sera-t-il pris. Il tente le tout pour le tout, Tsuzuku, avec les risques qu'il sait fatalement impliqués. Il s'offre au danger si danger il doit y avoir, et peut-être s'offre-t-il à la tendresse seule si seulement un Dieu existait qui eût pu faire par erreur tomber un Ange sur la Terre des Humains.
-Jusqu'ici, balbutia Tsuzuku, tu disais que ça ne t'intéressait pas.
-Jusqu'ici, je ne réalisais pas à quel point tu es mignon.
Tsuzuku entrouvre les lèvres. Hébétude ou invitation ? La peur au fond de Tsuzuku semble s'oublier comme il sonde l'intérieur du regard de Hiroki. Et ce dernier, mû par son envie, ému par le garçon dont le corps blanc n'a plus que son intimité préservée par un caleçon, passe ses bras autour de cette taille si fine qu'elle semble être l'œuvre d'une artiste main divine. Tandis que les mains de Hiroki passent sur son dos frissonnant, Tsuzuku relève la tête. Il a l'air niais, Tsuzuku, et lorsque Hiroki se penche légèrement pour poser son front contre le sien levé, les lèvres du garçon s'entrouvrent un peu plus encore.

Mais Hiroki ne semble pas le remarquer comme ses yeux s'attardent plus bas. Intrigué, Tsuzuku a suivi sa ligne de mire et comme il s'y attendait, ses yeux ont atterri sur la cicatrice qui traverse en diagonale son ventre. Tsuzuku sourit. Il redresse la tête mais le regard de Hiroki se retrouve le prisonnier de cette vision par laquelle naquit une étrange fascination.
-Tu veux savoir, Hiroki ? Comment j'ai eu cette cicatrice.
C'est comme si Hiroki se souvenait de son existence aussi vite qu'il l'avait oubliée. Interdit, il dévisage le garçon qui lui rend un sourire que, cette fois, aucun rouge à lèvres ne vient relever de passion. Juste des lèvres nues comme l'était presque son corps, des lèvres douces et prêtes à s'offrir à toute volonté qui se présenterait à elles en cette pièce close.
-C'est parce que tu n'es qu'un voyou bagarreur, fit Hiroki d'une voix blanche. Voilà tout.
-Et ça t'excite, ce genre de blessures ?
Hiroki ne montre pas qu'il est choqué. Choqué, mais un peu blessé aussi dans le secret fond de lui, que Tsuzuku ne pût imaginer sincèrement qu'une blessure, quelle qu'elle fût, ne puisse rendre flammes brûlantes les braises rutilantes d'un désir grandissant. Ou plutôt, de ce que Tsuzuku croyait être un désir grandissant. Parce qu'une cicatrice, après tout, n'était que le souvenir d'une douleur passée, pourquoi Hiroki dût-il en éprouver du plaisir ? Si jamais Hiroki devait faire quelque chose de la douleur passée de Tsuzuku alors, sans doute ne s'en servirait-il pas comme stimulateur de ses plus vils désirs. Hiroki a resserré ses bras autour de la taille de Tsuzuku. La douleur passée...
Ce n'était peut-être qu'un grimage enjoliveur et trompeur. Parce qu'une cicatrice ne saigne plus, parce qu'une cicatrice est une plaie refermée, cela doit-il vouloir dire indubitablement que la douleur n'est plus ?
Dans l'étreinte de Hiroki, le corps de Tsuzuku se détend.
Si dans les bras de l'homme ce corps en devient un peu plus lourd, Hiroki croit ressentir là le témoignage d'une confiance qu'il n'eût jamais espérée alors. C'est comme si les côtes de Hiroki s'était resserrée pour former une cage étroite autour de son cœur. Instinctivement, il a plongé son visage au creux du cou du jeune garçon. Et quelle senteur, quel effluve enchanteur que le parfum corporel qui émanait de cette peau lisse de bébé.
L'espace d'un instant, Hiroki a oublié ce qu'il faisait sur ce lit défait avec un adolescent presque nu.
-Fais-moi tout ce que tu veux, Hiroki.
-Je veux te prendre en photo.
Pour Tsuzuku, ce n'était qu'un jeu érotique, une obsession un peu perverse à laquelle il s'est plié, le sourire aux lèvres, étendant de tout son long son corps au milieu des draps blancs. Un paysage de pureté qui mettait en valeur les noirceurs du démon qui l'habitait, et il se mouvait, alangui, sous ces yeux bleus qui ne se détachaient plus de lui. Il eut cette sensation étrange, Tsuzuku, comme un mélange de fierté et de culpabilité, lorsque le cliquetis se fit entendre et qu'il sut alors son image gravée dans l'électronique.
Tsuzuku ne savait pas que pour Hiroki, ce n'était rien qu'un petit bout de beauté immortalisé dans sa fragilité sur une image numérique.
Mais que c'était aussi une arme. Il avait accepté de l'avoir braquée sur lui, avec grâce et non sans un certain contentement, comme il s'était mépris sur les intentions réelles de Hiroki.
-Qu'est-ce que tu fais ?
Il avait appuyé sur le déclencheur depuis une vingtaine de secondes déjà, et pourtant Hiroki demeurait immobile, tenant dans ses mains l'appareil traître.
Et derrière l'objectif, il y avait ce visage, si pâle tout à coup, dont le regard n'exprimait plus qu'une absence de vie.
D'un seul bond, Tsuzuku s'est redressé et ses doigts fins sont venus se resserrer autour du poignet figé de Hiroki. Ils se sont dévisagés en silence, et sans le lâcher un seul instant des yeux comme s'il craignait de le voir disparaître, Tsuzuku a pris l'appareil de cette main figée.
-Pourquoi, Hiroki. Pourquoi est-ce que Shou a fait ça.
Ça ne ressemblait pas à une question. Comme si peut-être il connaissait déjà la réponse. Comme s'il croyait sinon la connaître. Comme si, au fond, il pouvait n'avoir pas envie de savoir. Les yeux de Tsuzuku, plongés dans ceux de l'homme, n'exprimaient aucune curiosité, et face à son absence de réponse, Tsuzuku n'eut qu'une totale indifférence.
-Il voulait se venger, m'humilier en me déshabillant devant toi et d'ailleurs, Hiroki, tu le savais et tu l'as aidé lorsque, soudain, tu l'as arrêté.

C'était donc ça. Il n'avait pris cela que pour de la vengeance. Pire, il avait associé Hiroki à cette vengeance et pourtant, rien ne laissait croire qu'il lui en portait rancune. C'était peut-être mieux ainsi. Être pris pour un lâche et pour un traître, c'était beaucoup mieux au final que de ne laisser connaître la vérité aux yeux de Tsuzuku. Envers et contre tout, il fallait en premier lieu détourner diamétralement le regard de Tsuzuku de la vérité. Pour que le garçon ne regarde pas ailleurs, Hiroki comprit alors qu'il lui fallait aussi changer sa propre ligne de mire. La cicatrice de Tsuzuku, il n'y ferait plus attention.
-J'ai pensé que ça te ferait du bien, de subir une telle frousse. Mais au final, je n'ai pas supporté longtemps ta terreur.
Ce n'était qu'une moitié de mensonge, et Tsuzuku l'avalait tel qu'il était. Avec son pesant de crainte, de culpabilité et de résignation.
-Hiroki, fais-moi un bisou, là.
« Là », c'est le creux de sa nuque sur lequel le garçon pose le bout de son index. Son regard semble appréhender et en même temps le supplier, comme si la réaction de Hiroki pouvait déterminer quelque chose d'une importance capitale. C'est un peu étourdi, un peu ahuri aussi, que Hiroki s'est exécuté et, attirant doucement le garçon contre lui, il a penché le visage pour venir déposer ses lèvres au creux de cette nuque fine. Tsuzuku a tressailli.
-Ici, maintenant.
C'est le creux de son épaule qu'il désigne alors, juste à la base de son cou qu'il tend en arrière comme une incitation. À nouveau, sa peau dessine des brailles lorsque Hiroki y dépose un peu de tendresse.
Tsuzuku qui passe ses bras autour du cou de Hiroki, c'est un oisillon qui passe ses ailes autour de l'aigle noble et fort. La force, c'est peut-être la violence, mais elle peut être la protection. Lorsque Tsuzuku plonge ses yeux suppliants dans les siens, Hiroki sait que le garçon espère autant qu'il craint.
-Si je te plais, Hiroki, si je te laisse le faire autant de fois que tu le voudras, tu veux bien m'emmener en voyage ?


Tsuzuku a les mains jointes. Combien de temps s'était-il écoulé depuis cet instant ? L'instant où, le plongeant dans l'incompréhension et la déréliction, Hiroki avait repoussé le garçon. Avec tant de délicatesse, oui, tellement qu'au lieu de respect, elle semblait témoigner une pitié que le garçon avait reçue comme une injure. Tsuzuku a les mains jointes, il est allongé replié comme un fœtus et sur sa peau, il a l'impression de sentir l'effleurer les fantômes des baisers de Hiroki. Des baisers accordés avec une grâce telle que sur le coup, Tsuzuku avait eu l'impression de ressentir un amour sincère, comme si Hiroki l'avait fait véritablement par désir et non pas pour céder, dans sa miséricorde, aux vœux du garçon.
Tsuzuku a les mains jointes contre son front. Il ne s'en rend pas compte ; avec les minutes qui s'écoulent, la fatigue en lui lance des fumigènes en son esprit pour petit à petit voiler sa conscience derrière une chape de brouillard gris.
Tsuzuku a beaucoup pleuré. Cela se voit encore un peu, par ses yeux creusés et le cadavre de larme resté coincé au coin de sa paupière. Il a pleuré parce que Tsuzuku n'avait pas eu le cœur à comprendre la raison pour laquelle, avec ce regard qui avait changé de nature, Hiroki l'avait repoussé.
Pourquoi ?
Pourquoi est-ce que Hiroki avait eu cet air triste tandis qu'il était le seul coupable, tandis que c'était le garçon qui était à plaindre ? Ça ne pouvait pas être la morale, ce n'était pas possible. Pas elle, pas encore. Elle n'avait pas pu faire reculer l'homme d'une distance plus grande encore que celle qu'il avait dû parcourir pour en venir à serrer et embrasser le corps presque nu du garçon dans ses bras, au milieu de ces draps défaits, prêts à accueillir déjà le tendre péché.
Alors, si ce n'était pas la morale, pourquoi ? Qu'est-ce qui, en Tsuzuku, avait subitement frappé l'esprit de Hiroki pour que celui-ci sans crier gare ne change diamétralement d'avis ?
Changer d'avis... Ah, Tsuzuku ne pouvait pas savoir. Que depuis le début, Hiroki avait gardé les mêmes intentions. Seulement, faire semblant de le vouloir pour ensuite jouer les réticents, voilà la seule solution que Hiroki avait trouvée pour prendre en photo le garçon sans que celui-ci ne se doute de quelque chose. Un fétichiste, voilà sans doute ce qu'il avait été aux yeux de Tsuzuku lorsqu'il lui avait fait part de sa volonté. Malgré tout, Hiroki s'en moquait.
Après avoir obtenu la photo, il n'avait plus aucune raison de tenir un adolescent de dix-huit ans dévêtu dans ses bras. Pas même la tendresse ne pût le justifier. Cette tendresse-là qui avait osé témoigner de sa présence par de pudiques baisers, elle ne pourrait jamais aller plus loin. Tant pis si Tsuzuku ne comprenait pas. Non. Tant mieux si Tsuzuku ne comprenait pas.
Hiroki ne voulait pas, n'avait jamais eu l'intention de coucher avec lui.
Et quelle que soit la raison que le garçon pouvait s'imaginer, c'était tout ce qu'il avait besoin de savoir pour laisser Hiroki en paix.
Ce même si cette ignorance amenait le garçon à alourdir de pensées tristes son être tout entier recroquevillé dans son lit.

 
 









-Puis-je savoir pourquoi es-tu venu me voir ?
Le menton sur l'épaule de Tsukasa, Mizuki fixe intensément le jeune homme qui leur fait face à tous deux, comme s'il venait de voir apparaître un spécimen encore inconnu à ce jour.

Il l'étudie ardemment et savamment de ses profonds yeux qui ont volé leur couleur à une émeraude, et Mizuki dans toute sa curiosité pour une fois déserte de mépris semble se demander que diable vient faire là une créature non-identifiée, à troubler sa petite vie paisible et monotone. Bien sûr, Mizuki avait aussitôt reconnu ce dénommé Joyama Suguru, lui-même qui était l'host numéro un de l'un des clubs qu'il fréquentait souvent et pourtant, ce soir-là, c'est un adolescent comme les autres, presque commun, qui se présentait à eux. Presque commun, bien sûr, si l'on ne tenait compte de cette noirceur qui l'habillait comme elle encadrait son visage et concentrait son regard, non exempte d'une certaine beauté qui mit en émoi les sens esthétiques du garçon.
À cette attention sans pudeur sur lui portée, Joyama ne prêtait nulle attention, car elle était tout entière dédiée à Tsukasa qui, d'un air las, s'avança vers lui, privant du support de son épaule Mizuki qui ne dit rien, encore captivé par cette présence incongrue si agréable à l'œil.
-Il te faut du courage pour venir voir l'ancien chef de gang de celui qui t'a fait cette cicatrice.
Il n'existe aucune menace en Tsukasa. Si menace y avait-il eu un jour en lui alors, elle n'était qu'un fantôme à peine capable de hanter de temps à autre un souvenir. Tsukasa le sait, qu'il n'est pas pris au sérieux, mais ce n'est pas ce qui le dérange. Non, ce qui le dérange, ou l'intrigue plutôt tandis que Mizuki ne semble se soucier que de la beauté du visiteur, est sa présence même.
-Je suis venu te parler de celui-là même qui m'a fait cette cicatrice.
-Voilà ce que je pensais, railla Tsukasa dans un sourire qui dissimulait son appréhension. Quel péché de Tsuzuku viens-tu me conter en espérant par-là même me persuader de me liguer contre lui avec toi ?
-Je ne viens liguer personne contre Tsuzuku.
Mizuki arrondit le regard. Le bijou éclatant dans ses yeux semble s'agrandir de même comme il fixe, interdit, l'énergumène qui vient de prouver son étrangeté par des paroles inattendues. Lorsqu'il s'approche de Tsukasa pour saisir sa main, prêt à prononcer quelque chose, ce dernier le repousse. Avec douceur mais fermeté, Tsukasa lui intime de se taire et Mizuki clôt les lèvres, blessé.
-Je sais déjà ce que tu vas dire, s'excuse Tsukasa auprès de Mizuki avant de reporter son attention sur Joyama. Quant à toi, quel est donc ton problème avec Tsuzuku ?
-C'était dans l'espoir justement de connaître le problème de Tsuzuku que je suis venu te voir.

Le problème de Tsuzuku, ça voulait tout dire et rien dire. Il ne faisait nul doute aux yeux de Tsukasa que si problème il y avait, alors il ne serait pas unique. Après tout, Tsuzuku et les problèmes étaient toujours allés de paire, du moins était-ce ainsi que Tsukasa avait connu l'adolescent en ce temps, si proche et pourtant si lointain, où il l'avait sous ses ordres. Tsuzuku rebelle, même avec ceux qu'ils disaient « les siens », n'était que tout ce à quoi il fallait s'attendre, et si Tsuzuku créait tant de problèmes qu'il devenait impossible de les compter alors, il fallait peut-être supposer, aussi, que ce n'était que l'œuvre inévitable de sa nature.
-Ne me fais pas rire, grinça Tsukasa qui ne riait pas du tout. Tsuzuku, des problèmes, il en a toujours eu comme il en a toujours causé. Depuis quand est-ce que cela t'inquiète, toi qui es son pire ennemi ?
-Rien que pour aujourd'hui, j'ai oublié qu'il était mon pire ennemi.
Mizuki lève un regard interrogateur en direction de Tsukasa. Celui-ci ne le voit pas, ou l'ignore plutôt, tandis que l'expression de son visage fait savamment cohabiter la méfiance et la colère.
-C'est bon, fait la voix timide de Mizuki. Tsukasa, je crois qu'il n'a pas de mauvaises intentions.
-Et tu changes trop vite d'avis pour que cela ne soit fondé, rétorque l'homme du tac-au-tac. Toi, gronde-t-il qui ne quitte pas des yeux Joyama, que veux-tu savoir au juste sur Tsuzuku ?
-Si je savais seulement ce que j'avais besoin de savoir... soupira le garçon. Tsukasa, crois-moi. D'une certaine manière, même s'il est détestable... Tsuzuku, il y a de quoi s'inquiéter pour lui, non ?
-Je ne vois pas pourquoi.
-Mais tu as été son chef durant des années, Tsukasa. Toi, durant tout ce temps où lui et toi avez pactisé, vous n'avez jamais parlé ?
-Et de quoi voudrais-tu que l'on ait parlé ?
-Tu crois que je serais là à ravaler ma fierté pour te supplier si je le savais ? s'impatienta Aoi. Tsukasa, tu n'étais pas seulement son chef, non ? D'une certaine manière, Tsuzuku, tu as déjà eu envie de le protéger. Ne le nie pas, je le sais, et d'ailleurs, toi, je te sais capable de protéger quiconque en vaut la peine à tes yeux. Et Saegami Tsuzuku... en vaut la peine pour toi.
-Mais il n'existe rien dont je devrais protéger Tsuzuku, trancha Tsukasa pour qui la conversation devenait pesante.
-Il s'est opéré un changement en Tsuzuku que seul un événement extérieur peut expliquer.


Péremption indétrônable. À cet instant-même, Mizuki s'est surpris à craindre pour Joyama. Comme si la détention totale ou partielle de la vérité pouvait mettre en danger quiconque se trouvait devant Tsukasa, Mizuki est venu saisir avec délicatesse la main de celui-ci comme pour lui intimer de ne pas bouger. Et c'est bien ce que Tsukasa faisait, de ne rien faire, tandis qu'il sondait le regard de Joyama comme pour tenter d'y déceler le fond de ses pensées : mais le noir opaque de ses yeux faisait mourir l'espoir d'une infime transparence et, résigné, Tsukasa a tourné la tête.
-Si Tsuzuku a changé ou non, tu n'es pas en mesure de le savoir.
-Je ne l'ai peut-être jamais connu comme ami ou associé, Tsukasa, mais souviens-toi que je le côtoie contre mon gré depuis des années. Le Tsuzuku que j'ai connu... que tout le monde a connu, Tsukasa, n'existe plus à présent.
-Et tu peux me dire ce que c'est, toi, le « Tsuzuku que tout le monde a connu » ? défia l'homme.
-Un Tsuzuku qui faisait passer sa propre personne bien après n'importe qui d'autre, se défendit Joyama avec assurance. Un Tsuzuku qui se battait aux côtés de ceux qui souffraient et qui se battait contre ceux qui faisaient souffrir. Un Tsuzuku qui avait pour obsession les êtres humains, et d'être le plus humain possible lui-même. Un Tsuzuku à la volonté infaillible et qui savait si bien faire respecter sa loi qu'il eût été sans conteste un tyran si la loi qu'il faisait respecter, justement, n'était pas celle de respecter les autres. Un Tsuzuku qui avait la justice à cœur parce qu'il faisait des maux des autres les siens, Tsukasa. Un Tsuzuku qui voyait l'humanité à la fois comme sa mère et comme sa fille et qui, envers et contre tout, envers et contre les bassesses et les désillusions, s'évertuait à l'aimer.
-Mais je n'ai jamais connu un tel Tsuzuku, Joyama.


Et pourquoi, s'est demandé Joyama. Pourquoi est-ce qu'alors qu'il venait de proférer ces paroles, Mizuki avait vrillé sur Tsukasa un regard empli de reproches ? Comme si un tel aveu revenait à un délit, comme s'il était tromperie ou pure trahison, pour la première fois, il y avait dans les yeux que Mizuki posait sur Tsukasa autre chose que de l'appréhension ou cette tendresse mêlée d'admiration.
-Ni moi, ni les autres. Tu ne comprends donc pas ? Joyama, ce Tsuzuku-là que vous avez cru connaître, ce n'était rien que son plus grand mensonge.
-Alors, renchérit le garçon qui se tient droit et défiant, ni son accident, ni rien d'autre n'est la cause responsable de son subit revirement de personnalité ?
-Rien, appuya Tsukasa. Et Joyama, que t'imaginais-tu ? Qu'en se réveillant de son coma, Tsuzuku avait oublié qui il était et que le garçon que tu connais dès lors n'est qu'un substitut diabolique né des cendres du sacro-saint Tsuzuku que vous aviez toujours connu ?

Joyama a étréci les yeux. À vrai dire, l'hypothèse lui avait déjà traversé l'esprit plus d'une fois sans que jamais pourtant sa raison ne la valide. Pourtant, énoncée par Tsukasa comme une mauvaise plaisanterie, Joyama s'est surpris à trouver cette hypothèse plus plausible qu'elle n'en avait l'air.
C'est cependant cette hypothèse que Tsukasa rejetait de tout son être avec une ironie proche du mépris.
-Et son amitié ? reprit Aoi qu'une émotion obscure avait étranglé. Son altruisme, son amour des autres, ses convictions humanistes, jusqu'à la liaison hors du commun qu'il entretenait avec Kohara Kazamasa... Tout cela était faux, Tsukasa ? Tout cela était feint ?
-Si tu savais combien Tsuzuku a pu souhaiter la mort de celui qui se croyait naïvement son meilleur ami.


La notion de la mort et la pensée de Kazamasa, dans l'esprit de Joyama, ont créé un mélange hétérogène explosif.
Tsuzuku... L'élève modèle et le justicier de tout un chacun, le Robin des Bois des miséreux du cœur, le Messie salvateur des oubliés de Dieu et des Hommes, l'Ange qui avait toujours refusé la condamnation à mort des démons, depuis tout ce temps, n'avait-il désiré que le trépas de l'un de ses pairs ?
Le Tsuzuku d'antan qui avait voulu la mort du Kazamasa de toujours. Mais pourquoi ? Quelle haine avait nourrie Tsuzuku que durant tout ce temps il avait réussi à dissimuler et détourner, masquer puis grimer avec une telle perfection que, vue de l'extérieur, leur relation était sans doute le plus doux et tendre spectacle qui n'ait jamais été donné aux yeux qui s'y posaient ?
-Tu mens, murmura Aoi comme à lui-même.
-Pardon ?
Des éclats scintillaient dans les yeux saphirs de Tsukasa tandis que les émeraudes incrustées dans le visage de porcelaine de Mizuki s'étaient mises à s'assombrir. Était-ce de l'intrépidité ou de l'inconscience ? À en croire ses yeux vagues et sans vie, la deuxième réponse semblait la plus probable tandis que Joyama s'avançait d'un pas d'automate vers un Tsukasa dont le corps entier se raidissait. Muscles de fer. Instinctivement, Mizuki a resserré sa main autour de son bras.
-Tu mens, répéta Joyama d'une voix grave et claire. Cela est peut-être vrai pour le Tsuzuku de maintenant, Tsukasa, car celui d'aujourd'hui semble haïr le monde entier seulement, pas un instant, entends-tu, pas un instant je ne croirai que le Tsuzuku d'alors ne faisait que semblant d'aimer Kohara Kazamasa.
-Parce que tu n'es qu'un petit idiot veule et abruti par l'amour qui ne voudrait jamais imaginer quel mal Kazamasa est capable de faire.

Joyama ne croyait pas à ce qu'il entendait. Ni à ce qu'il voyait non plus, d'ailleurs, lorsqu'en face de lui Mizuki, dans une peur inexpliquée qui se trahissait sur son visage, cherchait vainement à attirer l'attention que Tsukasa ne détachait plus de Joyama.
-Parce que tu ne voudras jamais savoir quel mal Kazamasa lui a infligé, crachait Tsukasa entre ses dents qu'une colère grondante en lui faisait grincer.
-Et Kazamasa, lui, il le sait ?
Mizuki dirige des yeux scintillants d'espoir sur Joyama. Mais il ne comprend pas l'imploration tacite qu'il lit dans ce regard pur, aussi Joyama attend, avec un étau de fer qui lui serre le cœur, une réaction.
Et peut-être que l'absence entière de réaction pouvait tenir lieu de réaction. Peut-être que le silence était le plus limpide discours.
Non. Kazamasa ne savait pas ; c'était une chose que Tsukasa venait brusquement de réaliser comme étant une évidence. C'est du moins ce qu'a cru comprendre Joyama lorsqu'il vit la surprise tendre les traits et écarquiller les yeux de l'homme. Une brutale prise de conscience à laquelle s'ensuit une torpeur abyssale.
Sur le visage figé de Tsukasa, la main de Mizuki vient se poser, moite.
-Mon amour, allons-y, tu...
-Bien sûr que Kazamasa le sait.


C'était un brusque revirement de situation. Revirement ? Déraillement, plutôt : là où vagabondaient les libres réflexions de Joyama, elles firent si vivement demi-tour que, dans le virage, elles s'écrasèrent dans un fracas épouvantable.


Kazamasa n'est pas innocent. C'est tout le somptueux château bâti par une illusion qui s'effondre pierre par pierre en lui. Kazamasa n'est pas innocent.
Est-ce que ça peut vraiment être vrai ? Lorsque Joyama adresse sans savoir pourquoi un regard teinté de détresse vers Mizuki, celui-ci lui rend son désarroi au centuple. Incompréhensible.
Dans les conduits auditifs de Joyama, la voix de Tsukasa s'immisce, ondoyante et sifflante comme un serpent.
-Le mal qu'il a fait à Tsuzuku, Joyama, et qu'il continuera toujours à lui faire, Kazamasa le sait.
Mizuki semble nerveux. Agitant de plus en plus fort la main d'un Tsukasa toujours impassible, il est comme sur le point de perdre la raison. Ses yeux émeraude font rutiler en leur vert profond les flammes d'une terreur que semble avoir peinte le Diable. Et le Diable, à cet instant-même, a pensé Joyama, n'était peut-être que Tsukasa dont la voix se faisait à chaque syllabe plus tranchante.
-Alors, cesse d'être amoureux de lui.


Était-ce un ordre teinté de menace, un conseil teinté de pitié, ou bien une supplication teintée d'affliction ? Joyama ne le sait pas et, honteux de son ignorance, il baisse la tête, vaincu. Pour un instant seulement.
-Tsuzuku n'est pas un être dépourvu d'amour, Joyama. Le sentiment d'amour, Tsuzuku l'a si bien connu qu'à présent, il veut l'oublier.
 
 


-Tu vois, Tsukasa, a susurré Mizuki après que la silhouette s'éloignant dans la nuit de Joyama se fût complètement évanouie, tu es un menteur. Parce que tu as dit n'avoir jamais connu le Tsuzuku aimant et altruiste qu'ils ont connu, parce qu'à la fin, tu lui prêtes une capacité d'aimer si grande et douloureuse qu'il s'en est débarrassé... Toi, Tsukasa, tu n'es qu'un menteur.


Et alors, pense Tsukasa par-devers sa bonne conscience. Qu'est-ce que ça peut bien faire de mentir maintenant ? Les mensonges d'aujourd'hui, tu sais, demain seront la réalité.
 

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