Flash-Black - Chapitre 4

Juliet

Tsuzuku avait la justice à cœur, et nul qui avait eu l'occasion de le fréquenter dans sa vie ne pouvait l'ignorer. La justice, telle était la raison d'être et le but de Tsuzuku : elle était sa nature tout comme son destin, son être tout comme son besoin, son rêve et sa réalité à la fois.
Si injustice il y avait quelque part alors, elle devait craindre sous peine de mort le passage de Tsuzuku. Cela, bien sûr, ne manquait pas de faire de Tsuzuku celui que l'on devait aimer, mais aussi craindre. À dire vrai, là où une personne adorait Tsuzuku, une autre lui voulait sa disparition. C'est que là où se trouve une victime, son criminel n'est pas loin, et lorsque Tsuzuku avait quelqu'un à défendre, il avait alors quelqu'un à attaquer. Craindre ce qui veut et fait le bien, c'était bien sûr le lot du mal qui savait son existence compromise. Sans songer même un seul instant que lui-même pût voir les rôles s'échanger et devenir la victime d'un de ses semblables, le mal voyait en Tsuzuku une existence maléfique qui se devait aussitôt d'être effacée. Alors, oui. Parce que ce monde était fait de ceux qui subissent et de ceux qui infligent, il était évident, et le concerné ne l'ignorait pas, que Tsuzuku devait avoir autant d'amis que d'ennemis.
Car Tsuzuku ne se contentait pas de faire sauter les barrières là où elles entravaient la liberté du bien ; Tsuzuku ancrait dans le sol des barrières intombables que le mal seul ne pouvait pas traverser.
Bien sûr, le mal n'était pas fou. Au contraire, le mal est l'intelligence maligne : et c'est cette intelligence-là qui rend le mal invisible et ainsi fait de lui un être infiniment dangereux. C'est que le mal est d'ordinaire invisible. Le mal est un serpent tapi dans son trou qui attend que le lapin passe insouciamment devant sa tanière pour surgir d'un seul coup et, en une bouchée, happer le pauvre animal qui n'aura eu le temps de comprendre ce qui s'est passé. Et encore moins d'identifier son bourreau. Tel était le secret du mal : l'anonymat. La transparence. La diligence. Agir plus vite que l'éclair et ne pas laisser le temps à sa victime d'apercevoir son visage. Le mal était habile. Le mal était malin.
Et il n'était pas assez idiot pour s'attirer des ennemis lorsqu'il se savait en nombre inférieur.
Aussi le mal jamais encore ne s'était autorisé à attaquer Tsuzuku. Car attaquer Tsuzuku revenait à attaquer le bien. C'était attaquer l'identité de son plus grand rival pour trahir par-là même la sienne.
Alors, non, il était impossible de s'attaquer à Tsuzuku. Il avait trop d'alliés. Et s'il avait trop d'alliés, d'ailleurs, c'était bien la faute du mal. Parce qu'il avait fait trop de victimes, et que toutes les victimes devaient être un jour défendues et secourues par Tsuzuku. Les alliés de son pire ennemi, c'était le mal qui les avait faits. Et il en rageait, le mal, sa haine et sa rancœur ourdissaient férocement en lui comme l'amertume de sa propre imprudence lui pesait. Il se reproche, le mal, de ne pas avoir deviné dès le début, de ne pas avoir su au premier regard identifier la nature de Saegami Tsuzuku ; une nature qui lui était par essence même ennemie. S'il l'avait su, le mal, c'est à Tsuzuku le premier qu'il s'en serait pris. Ainsi il eût pu continuer par la suite à parsemer sa route de victimes sans que personne n'eût été là pour les défendre. Mais le mal n'avait pas su le danger que Saegami Tsuzuku représentait, et il n'avait pas pu prendre ses précautions. Parce qu'il avait fallu au mal faire tant de victimes pour découvrir la véritable nature de Saegami Tsuzuku, le mal avait sans le vouloir rendu son ennemi encore bien plus fort. Entouré de toutes parts. Saegami Tsuzuku avait autour de lui une forteresse de défense que rien semblait ne pouvoir détruire. 
Mais...

Mais il y a toujours un mais. Une forteresse n'était rien d'autre qu'un mur de pierre immense ceignant un château qui, sans elle, était voué à être assailli, pillé, brûlé, réduit à feu et à sang.
Un mur de pierre, oui. D'accord, il était trop épais pour être détruit. D'accord, il était trop haut pour être escaladé. Mais tous les murs avaient leurs défauts. C'est que même la pierre vieillit, c'est que ce qui est fait de main d'hommes ne connaît jamais la perfection. C'est que les murs de pierre cachent toujours à leur fondation des petits trous par lesquels bien sûr nul humain ne pourrait passer.
Mais le mal, on l'a déjà dit, était un serpent.
Et que le serpent vit à même le sol, le serpent ondoie, glisse, se cache dans les herbes plus hautes que lui et, inaperçu, silencieux, le serpent se faufile.
Atteindre Tsuzuku n'était pas une chimère. 
C'était vrai ; il y avait aussi ces gardes, fièrement plantés à leurs postes que jamais ils ne quitteraient, voués dans une fidélité inconditionnelle à la protection de Tsuzuku.
Mais les gardes faisaient office de lapins : tout comme le serpent surgit et gobe le lapin imprudemment passé devant sa tanière, avant de se tapir à nouveau et attendre le suivant, il suffisait de rester calmement dissimulé autant de temps qu'il le faudrait là où il ne pouvait être vu et, un à un, dévorer les lapins qui se présenteraient à lui.
C'était tout ce qu'il y avait à faire.
Franchir la forteresse par les espaces infimes contenus entre elle et le sol. 
Tuer les lapins-soldats un à un.
Puis, une fois qu'il sera seul et sans défense, atteindre Tsuzuku.
Et le mal ne s'inquiétait évidemment pas de sa puissance face à Tsuzuku. Pour lui, Tsuzuku esseulé n'était plus que comme du venin contenu dans un serpent mort qui ne pouvait plus le cracher.
Tsuzuku était faible, le mal le savait. Parce que Tsuzuku, sans sa forteresse pour entraver le passage du mal, sans ses soldats pour l'anéantir, n'avait aucune arme, aucune défense.
Parce que le mal avait déjà vu Tsuzuku à l'œuvre, et Tsuzuku avait ce que le mal n'avait jamais eu : une morale. Et une morale, dans la gueule sifflante d'un serpent, c'était de l'imprudence.
Une morale, dans la bouche exquise et tendre de Tsuzuku, c'était la non-violence.
Car oui, c'était vrai. Le mal avait vu Tsuzuku à l'œuvre face aux ennemis qui avaient tenté d'obstruer les actions bienfaitrices de Tsuzuku.
Et Tsuzuku, jamais, au grand jamais face aux plus arrogants, aux plus fous, aux plus dangereux,
n'avait usé de la violence.
 
 
 
 
 
 




C'est avec une violence inouïe que le poing de Tsuzuku s'est écrasé sur le nez de Suguru Joyama.
Un cri rauque a déchiré l'atmosphère et en moins de temps qu'il ne le fallait pour le dire, une longue masse noire s'étalait sur le sol. Renversant avec lui les chaises heurtées dans sa chute, Joyama s'est retrouvé à terre, et dans son crâne a fusé une douleur égale à celle qui traversait son visage.
Personne n'est venu à la défense de Joyama. Le serpent s'était attaqué à une proie plus grosse que lui et qui n'aurait pu que l'écraser. Car si Tsuzuku était un chevalier, il était aussi l'étalon qui le portait et c'est celui-là qui se cabrait au moindre danger en vue et distribuait les coups de sabots. 
C'était l'humiliation. Redressant son buste tant bien que mal, Joyama a passé sur son visage meurtri ses mains aussitôt recouvertes de sang. Et tout autour de lui, la meute ennemie observait son agonie en riant. Merde, a pensé Joyama bouillonnant de rage. Merde. Le salaud, le tricheur, il est allé jusqu'à renier sa propre nature.
Ou jusqu'à renier la nature qu'il avait toujours fait semblant d'avoir pour montrer enfin sa nature véritable.
Lorsque Joyama s'est redressé, son regard a l'espace d'un instant croisé celui de l'adolescent qui, debout au fond de la pièce, observait bras croisés la scène d'un air impassible. Lorsque Tora a souri, Joyama a baissé les yeux.
-Je n'aurais jamais fait une chose pareille.
Joyama a reporté son regard sur Tsuzuku. Surtout, ne pas le lâcher. Ne plus voir que lui. Ne pas dériver. Il ne doit rien exister d'autre que Tsuzuku, il ne doit rien exister autour. Parce que si Joyama venait à détourner le regard alors, il tomberait immanquablement sur l'un de ces fanatiques attroupés autour d'eux. Une armée prête à déclencher l'assaut au moindre signe. Les rires qui ont échappé au contrôle de Joyama n'étaient qu'une réaction instinctive pour pallier désespérément aux larmes qu'il sentait monter. Réprimer, oui, réprimer cette honte qui ne lui aurait fait que perdre la face plus encore.
-Toi, Tsuzuku... Tu étais le premier à prôner la non-violence, et voilà que maintenant, tu oses me briser le nez ?
-La violence utile n'est pas de la violence, car c'est elle qui combat la violence gratuite.
-Tsuzuku, intervint timidement Kazamasa, cela ne te ressemble pas, un tel argument...
-La ferme, merdeux.
Par-delà l'éclair de surprise qui les traversa, une ombre a voilé les yeux de Shou, un peu comme si la brume dissimulait l'orage silencieux qui, alors, frapperait sans que personne ne se soit rendu compte de sa présence. Et Suguru Joyama avait perdu. C'est que, lorsque Tsuzuku avait prononcé ces mots d'un ton tranchant sans même lui jeter un coup d'œil, son attention avait, l'espace d'une seconde, dérivé sur Kazamasa. Et que Joyama avait eu le temps de voir son chagrin.
-Si ce sont-là les mots que tu adresses à ton meilleur ami alors, laisse-moi t'avertir que tu n'en auras bientôt plus aucun, menaça Joyama.
-N'est pas destiné à devenir ou rester mon ami celui qui prendra ta défense, rétorqua Tsuzuku, infaillible.
-Je n'ai pas pris sa défense, protesta Kazamasa. Tsuzuku, je t'ai simplement dit que...
-La ferme, tu veux.
Kazamasa a agrandi les yeux d'effroi et une plainte étouffée se fit entendre derrière la main plaquée sur ses lèvres. Paniqué, le jeune homme s'est débattu avec hargne, mais c'était la vanité luttant contre la force, et Kazamasa a abandonné lorsque la voix de Miyavi chuchota à son oreille :
-De l'un ou l'autre tu n'as pas à t'occuper, Shou. Laisse jouer les enfants entre eux.
La vue de Shou s'est brouillée. Jouer ? Comment Miyavi pouvait-il demeurer aussi calme et parler de jouer lorsque, devant lui, le visage de Joyama ruisselait de sang et que Tsuzuku venait de se voir accusé injustement d'un crime atroce ?
-Je te prierai pour la prochaine fois de ne plus prendre tes fantasmes pour la réalité, Joyama.
-Mes fantasmes ? répéta son ennemi dans un rire amer. Parce que je t'accuse haut et fort d'avoir tenté de violer Mahiro en le menaçant avec une arme dans les toilettes ?
-Oh, non, Joyama. Tu n'as pas compris. Que je viole ce travesti n'a jamais en aucun cas été ton fantasme, et la vérité serait même que tu es jaloux. Tu es jaloux, Aoi, parce que ton fantasme, c'était de le violer, n'est-ce pas ?
Joyama n'a pas répondu. Et si les lèvres de Tsuzuku s'étiraient en un sourire de victoire, si en leur coin se creusait une ombre morbide de malice, la haine et l'amertume de Joyama devant une telle accusation étaient impuissantes face à la surprise. Car c'était elle la première qui l'assaillait et immobilisait son esprit pour le priver de tous ses moyens. Les bras ballants, les yeux hagards, et les lèvres entrouvertes sur des mots qui ne devaient jamais venir, Joyama était sans défense.
-Tsuzuku aurait-il dit la vérité pour que toi, d'ordinaire si arrogant et retors, demeures sans voix ?


Aoi n'a pas trouvé la force de répondre. Aoi n'en aurait de toute façon pas eu le temps. 
Les choses s'étaient passées si vite que nul n'aurait su dire avec assurance comment cela s'était passé alors. Il y avait Aoi, lui et seulement lui, qui savait. Une force sans nom l'a agrippé par le col et il a senti que ses pieds ne touchaient plus le sol, Joyama, et sans le lâcher cette force a traversé le troupeau agglutiné pour se retrouver en un éclair devant la fenêtre grand ouverte et alors, Aoi-le-Noir, celui qui portait un nom bleu mais s'habillait de ténèbres, a vu le bleu infini du ciel au-dessus de sa tête renversée et, après qu'il eût senti son corps relâché, après qu'il eût senti son corps tomber en chute libre, Aoi-le-Noir n'a plus vu le ciel bleu, et Aoi qui avait le bleu pour nom a senti le noir en son être tout entier prendre sa place.
 
 
 
 
 
 






-Ils ont tous pris sa défense. Ils ont tous dit que tu étais tombé en trébuchant tandis que tu voulais lui échapper. Il pleurait, en plus. L'ordure... Il pleurait comme si la culpabilité le dévorait.
Joyama ne répond pas. Le silence lui servira d'arme et de bouclier ; voilà ce qu'il décide tandis qu'en cet instant-même, l'ennemi est sur son territoire. Son territoire ? Sottises. Comment est-ce qu'une chambre sinistre et désespérément blanche d'hôpital pourrait-elle être son territoire ? 
Allongé en position fœtale, une main sous sa joue, Aoi ferme les yeux. Il n'a que trop conscience du regard qui pèse sur lui et l'écrase et l'autre, qui se tient debout là devant le lit avec l'innocence de celui qui ne gêne personne, s'étonne. Sérieusement, pense-t-il, abasourdi. Sérieusement, ce mec... Même dans un hôpital, il n'acceptera jamais de porter autre chose que des vêtements noirs ? Ce mec, alors que tous les patients ne quittent pas leurs sempiternelles blouses, il refuse de quitter ses pantalons, ses chemises et même ses cravates ? Quel est le problème avec lui ? Existe-t-il être humain en ce monde qui porte plus mal son nom ?
Ah... Pourquoi s'en faire ? Ça ne devait pas avoir d'importance. Pas lorsque Aoi était là, prostré sur le lit pas même défait, et qu'un bandage enserrait son crâne.
-C'est de ta faute, aussi. À proférer des mensonges plus ridicules que toi... Tsuzuku n'aurait jamais été capable de violer Mahiro, tu sais ?
Aoi n'ouvre pas les yeux. Peut-être parce qu'ouvrir seulement les lèvres semblait déjà lui demander un effort surhumain seulement, si cet effort était d'origine physique ou psychique, Miyavi n'aurait su le dire.
-Oui... Je sais.
-Alors, tu n'as prononcé ces mots que dans le but de le provoquer. Tu es ridicule, Joyama.
-Mais il n'avait pas le droit de dire que j'avais de tels fantasmes. Violer Mahiro... Ce salaud, je suis sûr qu'ils l'ont tous cru, et Tora le premier...
-Bien sûr, Aoi. Tu n'as jamais songé à violer Mahiro. D'ailleurs, depuis quand te soucies-tu de Mahiro, toi ? Il est certain qu'il n'est pas celui qui occupe tes pensées.
Aoi se demandait à quoi est-ce que Miyavi faisait allusion, en parlant de celui qui occupait ses pensées. Mais si la question l'a traversé, elle ne l'a pas inquiété, et cette intrigue eut tôt fait de disparaître dans le gouffre de sa conscience.
-La prochaine fois, Joyama, tiens-toi tranquille et oublie ton arrogance. Si Tora n'est pas prompt à prendre la défense de Tsuzuku, il n'est pas enclin non plus à prendre la tienne. Alors, si tu ne veux pas mourir, Joyama, la prochaine fois tu ferais mieux de fermer ta sale gueule.
-J'aurais mieux fait de mourir.
 

 

Miyavi regarde la main de Joyama. Celle qui n'est pas sous sa joue mais qu'il garde repliée près de sa bouche. Comme si cette main inconsciemment était placée là pour obstruer le passage de sa voix. Comme si cette main inconsciemment était repliée pour être d'ores et déjà prête à répliquer en cas d'offensive. Cette main-là, dont les doigts demeurent couverts d'argent, sans qu'il ne sache pourquoi, a provoqué le sourire de Miyavi.
-Tu crois vraiment que ces lâches paroles vont me donner envie de m'apitoyer sur ton sort ?
-Lorsque Tsuzuku m'a envoyé à terre, puis lorsque Tora m'a saisi pour me faire basculer par la fenêtre, personne n'a tenté de me défendre.
Miyavi détourne les yeux. C'était comme s'il avait soudainement eu peur d'être pris en flagrant délit d'observer Joyama et pourtant, celui-ci demeurait toujours les yeux clos. Il n'a pas même cillé lorsqu'un souffle à peine perceptible est parvenu jusqu'à son oreille.
-C'est pourquoi j'aurais peut-être dû mourir.
-De toute façon, nous étions au premier étage, réplique Miyavi du tac-au-tac. Tora assure qu'il n'aurait pas été assez fou pour te faire tomber si nous avions été plus haut. Et puis...
Le corps d'Aoi a été secoué d'un soubresaut. Les yeux agrandis d'effroi, il s'est retourné et a fait face à Miyavi qui, à genoux sur le lit, le dominait et sur lui se penchait. Bien sûr, c'était de la terreur à l'état pur, et tout l'orgueil de Joyama n'eût jamais suffi à la réprimer. La force de cette terreur n'avait que pour égale celle de la jubilation que, dans les yeux si proches de Miyavi, Joyama lisait.
Il y avait son sourire, à Miyavi, qui s'approchait de ses lèvres et qui semblait prêt à le dévorer tout cru, tel un serpent qui gobe entier le lapin sans défense. Ne pas lutter. Ne pas crier. Toujours, avoir le silence comme arme et bouclier. Montrer sa peur au bourreau ne lui donnait que plus de plaisir et l'encourageait à accomplir son mal. Alors, Aoi, prisonnier sous le corps de Miyavi, demeurait tranquille.
-Et puis Shou, tu sais, c'est fou comme il pleurait.
 
 
 
 
 


 

-J'ai été stupéfié par ta violence. Toi, même s'il ne s'agissait que d'un coup de poing amateur... Faire couler le sang de quelqu'un, je n'en reviens toujours pas.

Et à nouveau la couverture sans fin du ciel bleu qui recouvre le monde entier, enferme sous un même toit, et à nouveau cette vie figée de béton qui défie les nuages, et à nouveau le manège incessant, insupportable, de Tora qui tourne en rond autour de lui. Tora et ses babines retroussées en un rictus infâme, Tora ou le vampire humant le sang proche, Tora ou le loup qui montre les crocs.
-Tu es mal placé pour parler de violence, toi qui as fait basculer Suguru Joyama du premier étage.
-Mais moi, je n'ai jamais caché cette violence.
Le bout de la langue de Tsuzuku titille ses incisives. La nervosité en lui creuse une faim qui le rend irascible, et la seule vue de Tora face à lui éveille dans ses entrailles un instinct cannibale. Ainsi donc, voilà ce qu'étaient en réalité les vampires. Des cannibales. Pour ne plus avoir peur du danger, il faut devenir le danger lui-même, et ainsi le vampire-cannibale dévore la chair et boit le sang de sa proie pour l'anéantir aussi bien que pour la perdurer. Faire couler le sang d'un autre, son essence même, en soi, voilà comment prendre son contrôle, voilà comment un corps et une conscience pouvaient commander la nature d'un autre. Tora n'était que l'un de cette espèce qui tuait ses ennemis pour prendre leurs forces, pour que le danger à l'extérieur se fasse de plus en plus petit et notre pouvoir de le vaincre de plus en plus grand.
En somme, c'était de la lâcheté. Et Tsuzuku se dégoûtait d'avoir en lui ces instincts cannibales éveillés.
-Dis-moi, Tsuzuku, la question me brûle les lèvres, et j'ai besoin de savoir. Est-ce là ta véritable nature qu'enfin tu dévoiles ? Ou bien ne dois-je voir dans ce changement si subit de ta personnalité que les séquelles physiologiques ou psychiques de ton accident ?
-Je ne pencherais ni pour l'une ni pour l'autre de ces solutions, cracha Tsuzuku.
Tora s'était immobilisé et c'est d'un regard teinté de perplexité qu'il a de haut en bas toisé son camarade comme il eût observé une espèce animale jamais découverte.
-Ton venin est si doux et sucré, mon cher ami, rit Tora comme il s'approchait en tendant les mains vers lui. Mais tu vois, je pense que la première solution est la bonne.
-Je n'ai jamais cherché à dissimuler ma véritable nature, rétorqua Tsuzuku qui reculait.
-Ne te moque pas de moi. Tu étais le plus fervent défenseur de la non-violence, à un point tel, je t'avoue, qu'il t'arrivait de m'exaspérer.
-Si je n'ai jamais usé de la violence, c'est parce que les circonstances jusque-là ne m'en avaient jamais révélé l'utilité.

Tora s'est figé. Il ne s'en rendait pas compte, Tora, mais les mains qu'il avait tendues vers le visage de l'adolescent, il les avait laissées telles quelles, paralysées dans leur mouvement. Comme si une simple déclaration avait fait sans transition se statufier la personne entière de Tora.
Ça n'a pas de sens. Ce sont les mots qui ont traversé la conscience de Tora, trop vite pour qu'il ne vienne les saisir. Ça n'a pas de sens. Des circonstances qui prêtaient à la violence, il y en avait toujours eu pourtant, jamais Tsuzuku n'avait franchi le pas. "Pas devant eux, comme ça."
-Mais il faut croire, Amano Tora, que le monde change, et que cette personne aux mains vierges de sang que j'ai été devait se dépêcher de mourir.
Tora ne répond pas. Et même si ses bras enfin ont retrouvé leur faculté de mouvement, c'est sa poitrine qui semblait paralysée. Et son cœur avec elle qui ne bougeait plus. Ah, son cœur... De toute façon, il a sans doute toujours été en pierre.
Et pourtant, c'est ce cœur-là qui, lorsque Tsuzuku s'éloigne sans lui jeter un regard, se serre.
Tora observe cette silhouette élancée s'enfoncer peu à peu vers l'horizon infini du ciel, et Tora pas une seule fois n'a songé à le retenir. Comme s'il n'avait de toute façon plus rien à lui dire. Les lèvres de Tora se serrent. Tsuzuku était un menteur. Parce que Tsuzuku était un être humain comme eux tous, il mentait forcément. Parce qu'en tant qu'être humain, on ne peut pas vivre sans savoir.
Il y en a toujours eu, des occasions d'user de la violence.
 
 
 


 
 

-Cette violence ne te ressemble pas. Tsuzuku, mais qu'es-tu devenu ?
Sous le bureau qui le sépare de ce concentré d'autorité qui l'accable de représailles, les jambes de Tsuzuku se balancent. Il sait qu'Atsushi n'est pas vraiment en colère. La raison véritable qui amène Atsushi à lui faire ces reproches, Tsuzuku la sait, et pourtant, parce que ce visage masculin a ces traits uniques qui lui donnent cet air constamment fâché, Tsuzuku ne soutient pas son regard. Parce qu'il pourrait venir trop facilement à imaginer qu'Atsushi est en colère, et Tsuzuku ne veut pas prendre le risque d'être déstabilisé.
-Je ne suis rien devenu. J'ai toujours été ainsi.
-Violent ? Mais Tsuzuku, la violence est l'antithèse même de ta nature.
-Alors considère que j'ai changé, mon oncle, rétorque Tsuzuku avec âpreté. Peut-être à cause de cet accident, peut-être simplement de mon propre gré, j'ai changé. C'est ainsi que tu dois le voir et ainsi qu'ils le verront aussi.
-Ta violence n'est pas crédible, Tsuzuku. Nul ne t'a jamais connu ainsi.
-Alors ils la goûteront bien assez pour apprendre à me connaître véritablement.
Tsuzuku le défie. Ses jambes agitées se sont immobilisées et lorsque Tsuzuku a relevé les yeux, il pouvait s'imprégner tout entier du regard de son oncle. Tsuzuku a pensé par-devers lui que si tous les noirs du monde étaient comme celui des yeux d'Atsushi alors, n'existeraient pas les enfants qui ont peur du noir.
-Tu te discrédites.
-Je suis moi. Je l'ai toujours été et le resterai.
-Non, Tsuzuku. Justement, la violence, ce n'est pas toi, Tsuzuku. Tsuzuku...

Il murmure son nom comme un mantra, et il ne le quitte pas des yeux. Atsushi a la tête légèrement inclinée en avant mais ses yeux demeurent levés, fixes, sur son neveu qu'une grimace trahit.
-Alors, mon oncle, il faut croire que l'ancien Tsuzuku est mort. Ce Tsuzuku que tu sembles tant regretter et vouloir, mon oncle, est mort, mais il a ressuscité, c'est son corps qui a ressuscité, mû par une âme nouvelle. Tsuzuku est mort.
Atsushi ne peut pas répondre. Parce qu'il sentait au fond de lui que Tsuzuku n'avait pas tort ; il y avait en son neveu une part de lui qui était morte. Quand ? Pourquoi ? La première chose à supposer était que l'accident était coupable, mais cette explication semblait trop simple à Atsushi qui n'acceptait qu'une nature puisse se muer en son opposée sans qu'un événement extérieur ne l'y ait forcée.
-Alors, Tsuzuku, dépêche-toi de changer à nouveau de nature si tu ne veux pas subir les conséquences de tes actes.


Mais Atsushi a aussitôt regretté ces paroles. Il n'y avait eu aucune réaction de la part de Tsuzuku, pourtant. Ni bonne, ni mauvaise. Tsuzuku s'était simplement contenté de l'écouter et quand Atsushi avait fini de parler, les émotions lisibles en lui demeuraient les mêmes : absentes.
-Je n'ai pas changé, mon oncle. Je suis toujours le Tsuzuku d'avant. Avec ses qualités mais aussi ses défauts qui ne se voient pas toujours. La part du Tsuzuku qui prône la non-violence, et la part du Tsuzuku qui la commet, elles ont toujours été moi.
Atsushi Sakurai ne l'acceptera pas. Pas une antithèse. Pas un paradoxe humain. Pas deux personnalités dans le même corps, pas deux consciences en une qui finiront par le déchirer dans leur bataille, pas ça, non. La face de Tsuzuku qu'Atsushi voyait maintenant n'avait rien à faire dans cette peau.
-La seule différence est qu'à présent, j'ai trouvé un autre moi à cacher.
Atsushi ne l'acceptera pas. Parce qu'il ne veut pas d'une guerre dans laquelle Tsuzuku sera le seul guerrier. Pas une guerre où il sera le seul à tuer mais aussi à se faire tuer. Pas une guerre dans l'esprit de Tsuzuku et à laquelle il devra seul mettre fin. Parce que peu importait qu'il ne l'ait pas mis au monde, Tsuzuku était son enfant et jamais Atsushi ne devait laisser du sang sur les mains du garçon, que ce sang dût venir de ses propres blessures ou de celles des autres.
Atsushi ne veut pas l'accepter, non. Alors, Atsushi, parce qu'il ne trouvait rien à répondre, malgré tout s'est levé et d'un pas infiniment lent s'est avancé vers lui. Et lorsqu'Atsushi s'est retrouvé agenouillé à hauteur du garçon, alors même que celui-ci demeurait de profil, statufié sur sa chaise, Atsushi lentement a avancé sa main et, dans un geste d'une délicatesse que toute sa masculinité rendait troublante, Atsushi a essuyé les larmes sur les joues du garçon.
 
 
 
 
 
 

-Tu peux répéter ce que tu viens de dire ?
La surprise de Tsuzuku a provoqué celle de Shou qui, ahuri, observait son camarade sans rien dire. Son camarade qui le fusillait du regard comme il semblait accuser le pauvre garçon d'un crime impardonnable. Car si Tsuzuku avait semblé démesurément surpris, cette surprise n'avait pas tardé à se muer en une colère que rien ne pouvait expliquer.
-Pourquoi cette réaction ? bougonna Shou comme il reculait instinctivement. Je croyais que tu étais au courant.
-Je ne l'étais pas ! aboya Tsuzuku qui pointa un doigt accusateur sur le front du garçon. Ne pouvais-tu me le dire plus tôt ?!
-Mais Tsuzuku, je...
Il s'est tu, Shou, parce qu'il a pensé qu'aucune explication rationnelle ne pouvait calmer cette fureur subite qui ne l'était visiblement pas. Amer, le garçon a serré les lèvres et détourné le regard. Réaction qui fit réaliser Tsuzuku de ses agissements et alors, Tsuzuku a tourné le dos face à son œuvre.
-Une compétition inter-lycéenne de natation... souffla-t-il. Mais à quoi est-ce qu'ils pensent ?
-Mais enfin, Tsuzuku, il n'y a pas de quoi s'étonner. Notre lycée organise cette compétition chaque année.
-Ils ne le faisaient pas dans mon ancienne école !
Shou a eu un mouvement de recul. La fureur de Tsuzuku était telle que sa flamme qui brûlait dans ses yeux ne tarderait pas à en faire fondre la glace. C'est non sans inquiétude que Shou s'est demandé ce qu'il adviendrait si cette glace venait à devenir liquide. Que des yeux si froids fondent en une eau tiède, sans vouloir se l'avouer, Shou en avait un peu peur, avant que ne lui revienne brusquement à l'esprit que pleurer était sans doute la dernière chose que Tsuzuku se permettrait de faire devant une personne. Quand bien même cette personne devait être son meilleur ami.
-Quelle ancienne école, Tsuzuku ?
Soupir. Tsuzuku passe une main lasse sur son visage et soudainement, la fatigue le pâlit.
-Rien... Je veux dire, lorsque j'étais au collège.
-Seulement, cela fait trois ans que tu es au lycée, Tsuzuku.
Tsuzuku hoche la tête. Quelque chose semble l'avoir affaibli, virus invisible qui se propage dans son corps et sa conscience et, mû par ce mal-être anonyme, Tsuzuku se laisse aller et s'avachit à même le sol, indifférent aux regards des élèves grouillant dans la cour. Shou autour d'eux a passé de furtifs coups d'œil embarrassés.
-Si tu es fatigué, va au moins t'asseoir contre un cerisier. Mais en plein milieu de la cour, comme ça...
-...quand ?
-Pardon ?
Shou oublie les regards curieux qui leur sont lancés. Il s'accroupit à hauteur de son ami et, entre ses mains, saisit son visage pour le forcer à soutenir son regard. Et pour que Tsuzuku -celui qu'il semblait être devenu depuis son accident- ne se laisse faire, alors, cela devait être grave.
-Oui, Tsuzuku ?
-Je te demande quand aura lieu cette compétition, abruti, crache l'adolescent.

L'agressivité face à la tendresse ; finalement, tout va bien, pensa Shou.
-Dans un mois, Tsuzuku. Il y a un problème ?
Tsuzuku allait répliquer quelque chose, mais il s'est stoppé net. Hésitait-il ou bien avait-il été traversé par une idée qui le priva de ses moyens, Shou n'aurait su le dire. Mais il avait entre les mains le visage de Tsuzuku et Tsuzuku, figé par son tourment intérieur, gardait les lèvres ouvertes sur des mots qui n'avaient plus de forme. 
Les lèvres entrouvertes, et le visage de Shou si près du sien. Les lèvres entrouvertes, et les yeux plongés dans le vague de Tsuzuku. Et Tsuzuku ne l'a pas vue, cette horreur soudaine qui a transfiguré le visage de son ami. Shou n'a rien dit. Tsuzuku ne se rendait compte de rien. Il gardait inconsciemment ses lèvres entrouvertes, et heureux était-il de ne pas être conscient de ce regard fixe que Shou portait sur elles car alors, qu'eût-il pensé en voyant sa bouche attirer toute l'attention de son meilleur ami ?
-De toute façon, je n'y participerai pas.
-Quoi ? Ah...
Tsuzuku l'avait repoussé avec autant de brutalité que Shou ne l'avait saisi avec de douceur, et le garçon s'est redressé d'un seul mouvement, alerte. Envolée la torpeur qui l'avait un instant plus tôt réduit à l'impuissance ; les sens de Tsuzuku semblaient s'être tous mis en alerte comme le garçon parcourait la cour d'un regard saccadé. La nervosité s'était emparée de cet adolescent dont le corps immobile se tendait à l'extrême, tremblant.
-Mais, Tsuzuku, pourquoi soudainement...
Lorsque Shou a fait mine de s'approcher de lui, Tsuzuku a bondi en arrière. Mais cette réaction n'a fait que renforcer sa nervosité comme elle avivait un peu plus encore l'inquiétude de Shou.
-Tsuzuku... Qu'est-ce qui te prend ?
-Je ne le ferai pas, rétorqua-t-il vivement. 
Tsuzuku haletait. Ses furtifs coups d'œil incessants semblaient chercher une réponse à ses tourments, un secours à sa détresse quelque part autour de lui mais bien sûr, au milieu de ces élèves éparpillés en bandes sous les cerisiers fleuris, il n'y avait rien.
-Pourquoi, Tsuzuku ?
-Parce qu'il est hors de question que je me déshabille devant qui que ce soit.
-Qu'est-ce que tu racontes ? insistait son ami, tourneboulé. Une telle pudeur, Tsuzuku, depuis quand es-tu ainsi ?
-Depuis toujours, abruti ! Depuis quand devrais-je me déshabiller devant quelqu'un, dis ?!
Stupéfaction totale. Alors qu'une menace planante émanait de Tsuzuku, la peur était la dernière chose qu'eût pensé à avoir Kazamasa tandis qu'intrigué, il s'approchait de son ami. Et Tsuzuku le regardait vers lui venir, les muscles à l'extrême tendus tel un chien de garde enragé qui voit venir un intrus.
Mais lorsque Kazamasa fut à hauteur du garçon, lorsque son visage ne se trouvait plus qu'à une distance infime du sien, il ne se passa rien. Le regard de Shou le sondait profondément mais, dans cet esprit où s'était creusé un blanc total, il n'y avait rien à lire.
-Tu ne t'es jamais gêné pour te déshabiller devant quelqu'un, Tsuzuku. Moi-même, combien de fois t'ai-je vu nu ?
-Tu veux dire que nous avons couché ensemble ?
Désarçonnement. Cette fois ce fut au tour de Shou d'esquisser ce mouvement de recul comme s'il n'était plus très sûr que la créature qui lui faisait face n'était pas sans danger.
-Shou, insista Tsuzuku comme il saisit brutalement le garçon par les épaules. Réponds-moi, ne me dis pas que toi et moi...
-Si une telle chose était arrivée, Tsuzuku, alors j'espère que tu t'en serais au moins souvenu.
Délicatement, Shou a saisi les mains qui l'emprisonnaient et, une fois libre de toute emprise, a plongé son regard brillant dans les yeux évasifs de son ami.
-Je parlais simplement de toutes ces fois où tu es venu dormir chez moi. Tsuzuku, ça ne va pas ?
Shou avance sa main. C'est son instinct de tendresse. Shou s'immobilise, c'est son instinct de survie. Il observe attentivement les traits tendus de Tsuzuku et, craintif, il vient poser sa main sur la joue de son ami. Celui-ci n'a pas réagi. Lorsque cette main tiède vint glisser ses doigts dans les cheveux du garçon, Tsuzuku n'a pu que le laisser faire. Et à nouveau, ses lèvres étaient entrouvertes sur des mots qui ne venaient pas. Et à nouveau, un éclair d'horreur traversa la conscience de Shou avant de s'éteindre.
-Tsuzuku, cela ne t'a jamais gêné de te déshabiller devant quelqu'un, alors pourquoi...
-Je ne veux pas qu'ils voient ma cicatrice.
Une voix si faible, venant de quelqu'un qui semblait avoir la violence pour gènes, cela n'avait aucun sens. Shou a souri mais ce sourire-là, dévitalisé, ruiné de tout, n'avait rien à offrir. Rien, si ce n'était ce chagrin un peu trop lourd que Shou cherchait à partager.
-Tsuzuku, cette cicatrice, tout le monde l'a vue tant de fois. Tu n'as jamais été embarrassé par elle.
-Les choses sont différentes, à présent.
Shou n'a pas posé de questions. Elles ont assailli son esprit par milliers et pourtant, aucune d'elles n'a échappé à son contrôle pour forcer le barrage de ses lèvres. Aucun serpent ne s'est faufilé à travers un trou de la forteresse de sa conscience et Shou, désespérément muet, se contentait de dévorer du regard ce visage
qu'il n'avait plus l'impression de connaître.

Comment est-ce qu'un accident pouvait avoir changé la nature d'une personne ? C'est ce que Shou aurait voulu savoir, mais qu'il n'aurait jamais osé demander. L'accident seul pouvait-il être la cause de tout ce bouleversement ? La perte de mémoire de Tsuzuku jouait-elle un rôle dans ce revirement subit de sa personnalité ? Est-ce qu'oublier l'amour et la confiance que l'on avait pour les êtres humains devait obligatoirement signifier que l'on devait les haïr et s'en méfier ? Est-ce qu'oublier sa propre tendresse, celle dont l'on ne se départait jamais envers tout un chacun, devait obligatoirement vouloir dire que la violence était le seul chemin restant ?
Shou ne voulait pas le croire. Car si perdre ses souvenirs pouvait vouloir dire tout recommencer à zéro, malgré tout, cela ne devait pas empêcher le fait que 
l'on démarre toujours une vie avec sa propre nature.
Et que perdre ses bons souvenirs ne signifiait absolument pas que l'on devait s'en inventer de mauvais.
Alors, non : si l'hypothèse de l'accident demeurait malgré tout la plus probable, du moins la seule qu'il pût envisager, au fond de lui, Shou ne parvenait à y croire.
Quelque chose avait radicalement changé la personnalité de Tsuzuku. Quelque chose qui n'avait rien à voir avec l'accident.
Mais le demander à Tsuzuku ? Jamais. Tsuzuku lui-même n'en avait de toute façon peut-être pas la moindre idée. Et quand bien même le savait-il alors, poser cette question revenait incontestablement à courir à sa perte. Shou le savait, il le sentait au plus profond de lui : il avait déjà en quelque sorte perdu Tsuzuku. Du moins avait-il perdu une part essentielle de sa personne. 
Et poser cette question, si elle devait attiser plus encore la colère et la méfiance envers celui qui était jadis son meilleur ami, et qui n'en avait aujourd'hui plus que le nom, cela ne ferait que l'éloigner plus encore de cette personne qu'il ne voulait pas quitter.
Alors, non, cette question, aussi longtemps survivra-t-elle en son esprit, Shou la réprimerait, la ligoterait, la bâillonnerait. 
Mais parce que le visage de Tsuzuku était si proche du sien, parce que les lèvres de Shou refusaient de laisser fuir le moindre mot susceptible de trahir ses doutes, puisque ces lèvres-là semblaient ne servir à rien alors, Shou, de peur que son être tout entier ne demeure inutile face à la détresse de celui qu'il aimait encore comme son meilleur ami, a voulu que ses lèvres ne servent à quelque chose.
Alors, lentement, prudemment, avec cette peur qui sourdait dans son ventre, Shou a avancé son visage et doucement, ses lèvres se sont posées au coin des siennes.
 
 
 
 
 


 

Que Tsuzuku était le seul capable sans jamais faillir à son rôle d'incarner la tendresse, cela n'était pour personne une légende. Saegami Tsuzuku, semblait-il, était né avec en lui cet amour inaltérable qu'il avait pour l'espèce humaine. Et si d'aucuns aimaient à comparer cet amour à de la naïveté, lorsque ce n'était pas de la folie, il était vrai aussi de dire que ces mêmes qui se moquaient de lui gardaient au fond d'eux cette admiration pour Tsuzuku face à cet amour inaltérable. Tsuzuku vivait pour la vie elle-même, et il voyait en chaque vie une raison d'être. À chaque nouvelle rencontre que Tsuzuku faisait, c'était une passion de plus qu'il se découvrait : pour lui, il existait autant d'univers que d'êtres humains, et à chaque univers qu'il rencontrait, c'était un de plus à explorer, à apprendre, à découvrir et, si l'univers ne lui était pas trop dangereux et hostile, venait-il avec son accord l'embellir, l'habiter et l'améliorer. Il n'y avait pas d'âme dans laquelle Tsuzuku n'ait jamais laissé sa trace si tant est qu'il l'ait rencontrée une fois au moins.
Combien d'univers avaient-ils accepté de voir leurs sols foulés par les pieds de Tsuzuku alors, combien de jungles peuplées de fauves et de serpents apprivoisés, combien de déserts arides abreuvés, combien de champs inondés par la pluie à nouveau ensoleillés : eût-on voulu les compter que l'on y sacrifiait un temps précieux. Ils existaient bien sûr, ceux qui voyaient en cet observateur, cet aventurier et explorateur des âmes humaines, un esprit tordu qui prenait son plaisir à trouver les failles en les autres pour ne pas voir les siennes. Et il y avait un peu de vrai : si Tsuzuku était toujours le premier à trouver ce qu'il y avait de beau en chacun, il était aussi le premier à chercher la moindre faille. Seulement, là où le vice semblait être le moteur de chacun de ses actes, il n'y avait en réalité qu'un désir profond et humain d'obstruer les plaies béantes, de raccommoder entre eux les fils brisés de l'âme, de colmater les fissures des cœurs de pierre tranchés à coups de haches.
Alors, si cette passion inextinguible pour l'espèce humaine en chaque individu de laquelle Saegami Tsuzuku voyait la promesse latente d'un miracle était aux yeux de certains un idéalisme destiné à le faire foncer droit dans le mur, il va sans dire que ces mêmes cœurs méfiants n'étaient pas sans s'attendrir de cet acharnement exalté. Car si le mal né mal était sans peur ni hésitation combattu et enchaîné par la force tranquille de Tsuzuku, le mal né bien, qu'il semblait savoir discerner au premier coup d'œil, était voué au contact imposé ou voulu du jeune homme à retrouver sa nature première.
Parce que Tsuzuku guérissait les blessures.
Bien sûr, telle affaire ne pouvait jamais s'accomplir sans courir de dangers ; et il arrivait bien souvent que Tsuzuku ne ressorte blessé de ses fructueuses tentatives qui donnaient parfois à désespérer.
Mais si Tsuzuku, dans son acharnement qui pouvait sembler aveugle, oubliait parfois de se soigner, alors ceux qu'il avait sauvés déjà n'attendaient plus pour s'attrouper autour de lui, l'embusquant et le piégeant jusqu'à ce qu'il n'accepte de se reposer et de panser ses plaies. L'on guérissait Tsuzuku comme il nous avait guéris et dès lors que le garçon avait retrouvé toute sa force, il repartait à l'attaque ; ou, en d'autres termes, il repartait à la défense. La défense d'un humain qui avait selon lui besoin de son aide. 
Et certains n'hésitaient plus, à moitié-plaisantins et à moitié-sérieux, à qualifier le fameux énergumène de « jardinier légendaire : celui qui en moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, transformait une jungle foisonnante et hostile en un vaste jardin zen japonais. » 
Mais ceux-là se trompaient en réalité : car Tsuzuku n'avait jamais fait que l'inverse. 
Apprivoiser et traiter une nature sauvage pour la transformer en un jardin artificialisé ? Jamais Tsuzuku n'en eût l'idée, et jamais il ne se le fût pardonné.
Non ; la réalité était que Tsuzuku transformait des jardins taillés sur mesure selon un code d'exigence bien précis, variant selon chaque individu, en une jungle foisonnante, luxurieuse et riche de toutes les couleurs de la nature.
En réalité, cette nature, jamais il ne la touchait. Bien au contraire, il la laissait libre de s'épanouir et de pousser telle qu'elle l'aurait pu si les ciseaux aiguisés de la vie ne l'avait taillée pour que, malgré elle, elle ne devienne ce paysage sans âme et sans chaleur.
Alors, non, jamais Tsuzuku ne touchait à la nature de quelqu'un.
Tsuzuku se contentait simplement de la réveiller. Et si réveiller une nature impliquait de ne pas la toucher, il impliquait fatalement en revanche
de toucher le cœur de cette nature.
Et toucher des cœurs, Tsuzuku l'avait fait tant de fois et avec tant de finesse, tant d'efficacité et de précaution, qu'il eût été plus juste de l'appeler « le cardiologue de l'âme ».
Tsuzuku avait touché des cœurs, c'est sûr. 
Mais si le dogme premier de Tsuzuku était de ne jamais faire de distinction entre chaque être humain et de tous les traiter sur un pied d'égalité, malgré tout, et peut-être s'en était-il déjà fait le secret reproche, Tsuzuku avait déjà touché un cœur plus que tous les autres.
Car Tsuzuku en était venu à se voir forcé, bon gré mal gré, à faire la différence entre l'amour des êtres humains et l'amour d'un être humain.
Et si Tsuzuku n'avait jamais abandonné quiconque,
il existait un être humain que Tsuzuku avait adopté plus que les autres.
Car il existait en ce monde, qui en abritait à ses yeux des milliards sous formes humaines, un monde dans lequel il se sentait plus que partout ailleurs en parfaite harmonie.
Un univers, ou une personne que Tsuzuku, au-delà de ses principes d'égalité, aimait plus que tout ce qu'il avait connu alors.
Et comment Tsuzuku aurait-il pu être plus heureux alors même que cet univers le laissait le côtoyer et le choyer chaque jour de sa vie ?
 
 
-Pardon...
Shou a secoué la tête. Tristement. Le sourire sur ses lèvres, il l'a dissimulé en baissant la tête. Il y avait trop de honte, trop de culpabilité dans ce sourire. Son visage dissimulé derrière le brun roux de ses mèches éparses, Shou a goûté sur ses lèvres le goût qu'il croyait sentir encore présent des lèvres de Tsuzuku.
-C'est moi qui devrais te demander pardon.
Shou relève la tête. Merde, pense-t-il comme il essuie ses larmes d'un revers de manche. Merde, mais qu'est-ce que tu fous, imbécile ?
-Ne pleure pas, intervint maladroitement Tsuzuku. Tu... C'est de ma faute. Lorsque tu m'as embrassé au coin des lèvres, je n'ai pas réagi. Pour cette raison, tu as dû croire que tu pouvais aller plus loin, alors, si tu m'as embrassé, c'est de ma faute. Je n'aurais pas dû te repousser si violemment.
Ne me donne pas d'excuses, imbécile. Si tu n'as pas réagi face à mon geste irréfléchi, c'est que tu étais bien trop décontenancé pour le faire.
Shou ne dit rien. Il fixe ardemment Tsuzuku et, malgré le malaise évident que cette insistance provoque en son ami, Shou ne peut pas détourner le regard. C'est qu'il a l'impression alors que tout le lycée a les yeux rivés sur lui. « Pourquoi a-t-il fallu que ça te prenne en plein milieu de la cour, imbécile ? »
-Je... Ne te fais pas d'idées, Tsuzuku. Je ne comprends pas moi-même, alors je t'en prie, ne te fais...
-C'est bon, le calma Tsuzuku comme il tendit sa main devant la bouche du garçon pour l'intimer de se taire. Tu as le droit de jouer de temps en temps. C'est bon.


« Le droit de jouer ? »
Un blanc total a recouvert l'esprit de Shou et, lorsqu'il fut à nouveau en état de prononcer un mot, il réalisa seulement alors qu'au milieu de tous ces gens qui lui lançaient des regards furtifs, il était seul.
Mais, est-ce qu'il jouait ?
Mais, est-ce qu'il en avait le droit ?
Encore et toujours, Shou se voyait par Tsuzuku accablé de questions auxquelles il n'avait pas les réponses. Et s'il en avait besoin alors, il faudrait les chercher, et les arracher de force s'il le fallait, auprès de celui qui était la cause de tous ses tourments.
 
 
 


 
 
 





-Je suis rentré.
Du noir. Perdu au beau milieu de ces ténèbres insondables, Atsushi Sakurai s'est figé. Et il a eu ce sentiment étrange, cette espèce de mélange entre le tournis, l'étonnement et la frustration, comme ce sentiment troublant qui vous assaille lorsque, grimpant les marches d'un escalier dans l'obscurité, vous pensez avoir encore à gravir une marche tandis que vous êtes au sommet. Votre pied se perd dans le vide et vous laisse ce sentiment de frustration et de confusion qui vous fait perdre momentanément vos moyens et alors vous restez là, hébété, sans comprendre. « Mais il restait pourtant une marche », pensez-vous.
Et ce qu'a pensé Atsushi à ce moment-là était profondément similaire. « Mais, je suis pourtant chez moi », pensa-t-il. Et effectivement, il était chez lui, seulement Atsushi aurait tout aussi bien pu être ailleurs, comment aurait-il pu le savoir, lui qui ne voyait plus rien que ce noir sans fond ? C'est qu'il n'avait pas l'habitude de trouver sa maison plongée dans l'obscurité en rentrant, Atsushi, et pour cette raison, le doute le prit qu'il n'était peut-être pas chez lui.
Ça n'a duré qu'un instant infime, et Atsushi eut tôt fait de reprendre ses esprits. Bien. Si la maison était plongée dans le noir alors, c'était que Tsuzuku n'était pas rentré.
D'un seul bond, Atsushi s'est jeté contre le mur et tâtonna aveuglément jusque ce que sa paume ne s'écrase sur l'interrupteur. La lumière fut comme par miracle et le corps raidi, Atsushi a balayé du regard la pièce vide.
-Tsuzuku ?
Qu'il eût trouvé sa maison plongée dans l'obscurité tandis que Tsuzuku n'était pas là, cela était normal.
Ce qui n'était pas normal, en revanche, était que Tsuzuku était absent à dix heures du soir.
-Tsuzuku ? Où es-tu ?
Aucune réponse ne vint. Le cœur battant à tout rompre comme dans son esprit déjà se déroulait les bobines des pires films d'horreur, Atsushi a traversé le corridor et, sur son passage, allumait tous les interrupteurs jusqu'à ce que, arrivé à la pièce du fond qui n'était autre que la chambre de son neveu, il ne trouve personne. Personne, il n'y avait personne. Et dehors, il faisait nuit noire. Où était Tsuzuku ?
Merde, pense Atsushi. Merde. S'il y avait eu un problème, ce petit idiot m'aurait appelé. À moins que... À moins que le problème ne soit trop grand pour qu'il ne puisse le faire.
-Tsuzuku !
Il n'y avait pas à réfléchir. Il allait partir à sa recherche et qu'importe que cela dût prendre toute la nuit, une semaine entière, où que fût Tsuzuku, il le retrouverait. Si Tsuzuku était en danger alors il irait le retrouver, quand bien même cela devait signifier que le danger deviendrait aussi le sien.
En moins de temps qu'il ne le fallait pour le dire, Atsushi était déjà hors de la chambre. C'est lorsque dans sa précipitation il sentit ses jambes se dérober sous lui et son corps chuter qu'il a vu.
Affalé sur le carrelage du corridor, Atsushi meurtri, en voulant se redresser, a appuyé ses paumes sur le sol. C'est sa main droite qui a senti que quelque chose n'allait pas. Intrigué alors, Atsushi a ouvert sa main sous ses yeux et quelle ne fut pas sa terreur, quelle ne fut pas son horreur lorsqu'il vit sur quoi il avait glissé.
Et lorsque le regard d'Atsushi se posa plus bas, il put voir alors s'étendre le long du couloir l'objet de sa terreur. Elle qui ne s'en accrut que plus encore.
Du sang. Il y en avait de éclaboussures et des traînées partout où le pauvre homme posait les yeux alors.
Un violent haut-le-cœur a propulsé le buste d'Atsushi en avant.
-Mon oncle...
Il a tressailli. Il n'avait pas même entendu la porte s'ouvrir. Levant la tête, Atsushi Sakurai a vu sortir de la salle de bains son neveu qui le suppliait du regard. Il était pâle, Tsuzuku, si pâle, et sa main qu'il avait appuyée sur son ventre...
Tandis qu'il se redressait tant bien que mal, Atsushi a réprimé à temps la remontée acide qui brûlait sa gorge. Lorsque Tsuzuku est venu saisir la main d'Atsushi, quémandant une aide désespérée, l'homme a su qu'il tremblait.
-Mon oncle, sanglotait Tsuzuku. Aide-moi...
Ce n'était pas le moment de perdre la tête. Ce n'était pas le moment de paniquer, seulement ce sont toujours dans ces moments où il ne faut pas paniquer que la panique se fait la plus grande et la plus oppressante. Parce que ce qu'il y avait sous les yeux d'Atsushi, alors même que cela réclamait tout son bon sens et son attention, cela ne pouvait que le priver de ses moyens.
-Je me suis loupé, mon oncle, je ne sais pas quoi faire... Aide-moi...
Merde, s'est reproché Atsushi. Tu mériterais des coups de pieds bien placés, merde, ce n'est pas le moment de paniquer ! Tu es médecin, non ?! Tu diriges un hôpital et tu ne peux pas t'occuper de ton neveu ?

Justement. C'était son neveu. Et aux yeux d'Atsushi, son neveu, c'était ce qu'il y avait de plus important au monde.
Lorsqu'Atsushi a saisi la main que le garçon gardait plaquée contre son ventre, celui-ci a eu un mouvement de recul. Alors il a réitéré sa tentative, Atsushi, et il s'est débattu, Tsuzuku. Il s'est débattu et il a hurlé, pleuré, supplié, mais tout autant qu'Atsushi forçait sur sa main Tsuzuku luttait, et toute sa force se concentrait en cette seule main qu'il ne pouvait pas ôter de son ventre. 
Mais toute la force de Tsuzuku, aussi désespérée et vaillante soit-elle, n'était rien contre toute la force affolée d'Atsushi et, alors, fut vaincu le garçon dont les sanglots redoublèrent de plus belle.
Sous les yeux d'Atsushi, l'entaille s'étendait qui dévorait la chair mutilée du garçon. Celui-ci a renversé la tête en arrière et dans un cri rauque de douleur s'est laissé glisser le long du mur.
-Je pisse le sang, merde !
C'était la déflagration. La lumière a soudainement rutilé dans l'esprit d'Atsushi et d'un seul geste, l'homme prenait dans ses bras l'adolescent mouillé de sang et de larmes.
 
 


 
 
 


-Tu es complètement fou.
-Consciencieux.
-Tu ne te rends pas compte des dégâts que tu as faits !
-Ce n'était pas voulu. Je t'ai dit que je me suis loupé.
-Mais avec quoi est-ce que tu as fait ça, idiot ?
-Avec un couteau, abruti, quoi d'autre ?
-Ne me parle pas sur ce ton.
-Tu ne comprends pas.
-Non, Tsuzuku, je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre.
-Toi... Tu penses vraiment que je peux éviter les sacrifices ?
-Mais tu n'es pas obligé de te mettre en danger.
-Je ne suis pas en danger.
-Depuis le début, ton comportement est dangereux. Il l'est tant qu'il ressemble à du masochisme.
-Risible... Tu me fais rire, mon oncle, mais rire jaune. À quoi fais-tu allusion en me parlant de comportement dangereux ?
-Le jeu que tu mènes... Tu ne devrais pas.
-Le jeu ? Mais quel jeu, mon oncle ? Est-ce que tu penses que je pourrais être en train de m'amuser ? Si mon comportement ne te plaît pas alors, dis-moi lequel puis-je adopter, si ce n'est celui-ci, sans me compromettre.
-Celui-là te compromet !
-Très bien. Alors dis-moi ce que je devrais faire.
-Je... Attends, Tsuzuku...
-Bien sûr, mon oncle. Tu voudrais avoir l'air sûr de toi pour me convaincre, mais qu'as-tu à dire, sinon rien ? Ça te fait chier, hein ? Avoue-le, que tu ne le supportes pas. Il n'y a pas d'autres moyens, tu le sais pertinemment et pourtant, ce moyen-là te rebute. En fait, ce qui te fait chier, c'est ta propre impuissance.
-Ne le crois pas, Tsuzuku. D'une manière ou d'une autre, j'arriverai à te convaincre.
-Ah oui ? Et quels sont les arguments inexistants avec lesquels tu espères me faire changer d'avis ?
-Ce que tu fais, Tsuzuku... Pour atteindre ton but, tu affirmes qu'il n'y a pas d'autres moyens et, d'une certaine manière, je suis obligé d'admettre que tu as raison.
-Il me plaît de voir un minimum de bon sens chez un adulte.
-Mais tu pourrais tout simplement ne pas atteindre ce but.
-Pardon ?
Silence. Une kyrielle d'anges passe au-dessus de leurs têtes, imposant un temps où l'on n'entendit plus même un souffle. Mais les anges devaient être bientôt repris par le ciel et alors, les démons jusqu'ici cachés dans la peur surgirent.
-Tu te moques de moi ?!
-Calme-toi, Tsuzuku... Je t'en prie, réfléchis seulement à...
-Réfléchir ?! Mais j'ai passé ces derniers mois à réfléchir, mon oncle ! Encore maintenant et depuis tout ce temps, je n'ai fait que réfléchir quant à ce qu'il adviendrait de faire si jamais... si jamais... 
-Crois-tu seulement que tu pourras arranger les choses avec ça ?! Penses-tu que tu rendras quiconque heureux en agissant de la sorte ?! 
-Il n'a jamais été dans mes desseins de rendre qui que ce fût heureux !
-Tu en es certain, Tsuzuku ? Pourtant, Tsuzuku, moi je croyais... Je croyais... que le bonheur des autres était la signification même de ton existence.
-Et moi ?
-Pardon ?
Des sourcils se froncent sur les yeux d'Atsushi. Mais alors que son visage semble toujours peint de colère, le froncement naturel de ses sourcils, alors accentué, transforme cette colère apparente mais pourtant fausse en une tristesse insondable. Une tristesse à laquelle Tsuzuku veut faire face, impitoyable. Non, pense Atsushi. Non, mon enfant, tu dois te taire.
Mais Tsuzuku ne peut pas se taire. Car si Tsuzuku se plaît à garder le silence là où on attend la vérité, Tsuzuku voudra toujours aussi hurler ce que personne ne veut entendre. Et ce que s'apprêtait à dire Tsuzuku, le garçon le savait, son oncle ne voulait pas l'entendre. Il suffisait de voir cette faiblesse soumise et implorante dans ses yeux pour le savoir.
-Mon bonheur à moi, mon oncle... Mon bonheur à moi, est-ce qu'il a seulement pu décrire une seule fois mon existence ?


Et pourquoi, Tsuzuku, pourquoi me dire cela maintenant ? D'ailleurs, de quoi, de qui même parles-tu, je ne peux pas comprendre. Je m'embrouille. La réalité et l'illusion se mélangent, je pourrais en venir à ne plus savoir qui tu es, Tsuzuku, tu pourrais en venir à ne plus savoir qui tu es...
Le bonheur des autres ; pour ce but tu as toujours vécu, Tsuzuku, et pour ce but tu dois continuer à vivre, le bonheur des autres et rien que ça, Tsuzuku. Oui, l'existence qui porte le nom de Tsuzuku avait toujours vécu pour le bonheur des autres mais au final, Tsuzuku, le bonheur des autres, c'est aussi le tien. Parce que Tsuzuku, pour Tsuzuku, faisait aussi partie des autres.
Les pensées d'Atsushi se bousculent, foule amassée qui, dans une vague de mouvement, bascule en avant et certaines s'écrasent à terre et, dans l'agitation chaotique d'une révolution en marche, finissent piétinés sous les pas martelant des soldats. Peu à peu sur le sol se sont condensés les cadavres, œuvres d'un carnage aussi destructeur que l'humain est destructible.
Il a mis du temps à s'en rendre compte, Atsushi, que durant tout le temps de l'hécatombe, il était demeuré prostré, tête enfouie entre ses bras. Et lorsqu'Atsushi a peu à peu repris conscience, lorsqu'il s'est rendu compte de l'endroit où il se trouvait et de qui lui faisait face, Atsushi a relevé la tête.
Tsuzuku en face de lui eut l'impression de voir apparaître un vieillard. La douleur qu'a sentie Tsuzuku serrer son cœur alors, il l'a contrée avec un sourire. Mais en réalité, ce sourire-là qui voulait cacher la réalité n'a servi que de miroir.
-Et tu me dis que je pourrais renoncer à le faire ? Mais, mon oncle, toi qui as déjà souffert, comment oses-tu me suggérer de me laisser simplement mourir ?


« Ce n'est pas ce que je voulais dire. »
Les yeux d'Atsushi hurlent d'une voix déchirante ce que ses lèvres ne peuvent pas dire. Mais aux hurlements intérieurs des êtres humains Tsuzuku se veut demeurer sourd, et alors que le visage vieilli par la douleur de son oncle l'assaille de mille prières, le jeune homme tourne les talons.
-Où vas-tu, Tsuzuku ?
-Cela ne te regarde pas.
Tsuzuku ne se retourne pas. Et avec toute l'affliction qui lui tient lieu de sang dans les veines, Atsushi se redresse et voit s'éloigner le garçon. Et peut-être, a pensé Atsushi, peut-être qu'il fallait continuer à voir au-delà des apparences. Car s'il semblait que Tsuzuku s'éloignait simplement de son oncle, peut-être que dans le fond, Tsuzuku s'éloignait simplement de lui-même.
-Ne va pas trop loin.
Tsuzuku continue de marcher. Il avait ouvert la porte d'entrée et déjà, il traversait le jardin qui le séparait de la rue. Dans la toile de fond de la nuit noire, la silhouette de Tsuzuku se découpait à peine.
Mais Atsushi, qui le regardait disparaître depuis le fond du corridor, voyait les mains que Tsuzuku avaient plaquées sur ses oreilles. Il était onze heures du soir alors. Et Tsuzuku était devenu sourd.
Malgré tout, il a continué à lui parler comme si leurs esprits n'avaient pas besoin de sons pour communiquer.

-Tu as le droit de te rendre là où tu le désires, Tsuzuku, et je ne t'en empêcherai pas. Mais je t'en prie, laisse-moi faire ce caprice. Le caprice de te faire promettre que jamais tu n'iras à un endroit trop loin pour que je ne puisse venir t'y chercher.

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